Vie de Brutus

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Plutarque traduction Ricard


1. Marcus Brutus avait pour ancêtre ce Junius Brutus dont les anciens Romains placèrent la statue de bronze dans le Capitole, au milieu de celles de leurs rois ; elle tenait une épée nue à la main, pour marquer qu'il avait chassé les Tarquins sans retour. Mais ce premier Brutus ayant conservé toute la rudesse de son caractère sans l'adoucir par la culture, semblable à ces épées qui, trempées brûlantes dans l'eau froide, contractent plus de dureté, porta sa haine contre les tyrans jusqu'à faire mourir ses deux fils. Au contraire, Marcus Brutus, dont nous écrivons la vie, s'étant appliqué à former ses mours par l'étude de la philosophie et des lettres, ayant ajouté à la douceur et à la gravité de son naturel l'énergie nécessaire pour exécuter les plus grandes choses, avait, ce me semble, reçu de la nature les dispositions les plus heureuses pour la vertu. Aussi ceux même qui ne lui pardonnent pas sa conjuration contre César lui attribuent ce qu'il peut y avoir de glorieux dans cette entreprise ; et ce qu'elle a de plus odieux, ils le mettent sur le compte de Cassius, allié et ami de Brutus, mais qui n'avait ni la simplicité ni la candeur de son caractère.

2. Servilie, mère de Brutus, faisait remonter son origine à ce Servilius Ahala qui, voyant Spurius Mélius aspirer à la tyrannie et exciter des séditions parmi le peuple, prit un poignard sous son bras, se rendit sur la place publique, s'approcha de Spurius comme pour lui parler de quelque affaire, et lorsque celui-ci baissa la tête pour l'écouter, il lui enfonça le poignard dans le sein et le tua. Cette descendance est généralement reconnue. Quant à l'origine paternelle de Brutus, ceux qui lui conservent de la haine et du ressentiment, à cause du meurtre de César, soutiennent qu'il ne descend pas de cet ancien Brutus qui chassa les Tarquins : ils prétendent que celui-ci, après avoir fait mourir ses enfants, ne laissa point de postérité ; que d'ailleurs Marcus Brutus était de race plébéienne, fils d'un Brutus intendant de maison, et qu'il n'était parvenu que depuis peu aux dignités de la république. Mais le philosophe Posidonius dit qu'outre les deux fils de Brutus qui, déjà dans l'adolescence, furent mis à mort par leur père, comme l'histoire le rapporte, il y en avait un troisième, encore en bas âge, qui fut la tige de la famille des Brutus. Il ajoute qu'il existait de son temps des personnages illustres de cette maison, à qui l'on trouvait beaucoup de ressemblance avec la statue de l'ancien Brutus. Mais c'en est assez sur cet objet.

Caton le philosophe était frère de Servilie, mère de Brutus ; ce fut lui surtout que Brutus se montra jaloux d'imiter, comme son oncle. Il devint même son gendre. On peut dire qu'il n'y avait point de philosophe grec dont Brutus ne connût la doctrine ; mais il donna une préférence marquée à l'école de Platon. Il eut peu d'estime pour la nouvelle et la moyenne Académie, et s'attacha particulièrement à l'ancienne. Aussi eut-il toujours la plus grande admiration pour Antiochus l'Ascalonite[1], dont le frère, nommé Ariston, fut l'ami et le commensal de Brutus : il était moins instruit que bien d'autres philosophes ; mais il ne le cédait à aucun d'eux en sagesse et en douceur[2]. Empylus, dont Brutus et ses amis parlent souvent dans leurs lettres comme d'un de ses commensaux, était un orateur qui a laissé sur le meurtre de César un écrit assez court, intitulé Brutus, et qui n'est pas un ouvrage méprisable. Brutus possédait assez bien sa langue pour haranguer les troupes et pour plaider dans le barreau. Il savait aussi la langue grecque ; et l'on voit par ses lettres qu'il savait prendre quelquefois un style laconique et sentencieux. Lorsque la guerre fut commencée, il écrivit en ces termes aux habitants de Pergame : « J'entends dire que vous avez donné de l'argent à Dolabella : si c'est volontairement, reconnaissez que vous m'avez fait une injustice ; si c'est malgré vous, prouvez-le-moi en m'en donnant de bon gré. » « Vos délibérations, écrivait-il aux Samiens, sont longues, et les effets en sont lents. Quelle pensez-vous qu'en sera la fin ? » Il disait dans une autre lettre, au sujet des habitants de Patare[3] : « LesXanthiens, dédaignant ma clémence, ont, dans leur désespoir, fait de leur patrie leur tombeau. Ceux de Patare, en se livrant à ma bonne foi, ont conservé tous les avantages de leur liberté. Choisissez du bon sens des derniers, ou du sort des Xanthiens. »

3. Dès sa première jeunesse, il accompagna Caton, son oncle, à l'expédition de Cypre contre Ptolémée. Ce prince s'étant donné lui-même la mort, Caton, que des affaires importantes retenaient à Rhodes, avait chargé Caninius[4], un de ses amis, de veiller à la conservation des richesses qu'il avait trouvées en Cypre ; mais craignant que Caninius n'en fût pas un gardien fidèle, il écrivit à Brutus de quitter la Pamphylie, où il se rétablissait d'une maladie qu'il avait eue, et de se rendre promptement en Cypre. Cette commission déplaisait à Brutus, soit par les égards qu'il croyait devoir à Caninius, à qui Caton faisait un affront sensible, soit par la nature même de cet emploi, qu'il ne trouvait ni honnête en soi, ni convenable à un jeune homme qui ne s'était encore appliqué qu'à l'étude des lettres. Il fit cependant le voyage, et mit dans sa commission tant d'exactitude et de soin, qu'il mérita les louanges de Caton. Il fit vendre tous les effets de Ptolémée, et porta lui-même à Rome l'argent qu'il en avait tiré.

4. Lorsqu'à Rome la division éclata entre César et Pompée, et que dans la guerre qui s'alluma, tout l'empire se partagea entre ces deux rivaux, on ne douta pas que Brutus, dont Pompée avait fait mourir le père, ne se déclarât pour César : mais il sacrifia son ressentiment à l'intérêt public ; et persuadé que les motifs de Pompée pour prendre les armes étaient plus justes que ceux de César, il embrassa la cause du premier. Jusque-là, quand il le rencontrait, il ne daignait pas même lui parler ; il eût cru se rendre coupable d'impiété en adressant la parole au meurtrier de son père : mais alors, ne voyant plus en lui que le chef de la république, il crut devoir marcher sous ses ordres, et se rendit en Sicile comme lieutenant de Sestius, à qui le sort avait donné le gouvernement de cette province. Il n'y trouva aucune occasion de se distinguer ; et comme les deux généraux étaient déjà en présence, prêts à décider de l'empire par le sort des armes, il alla, simple volontaire, en Macédoine, afin de partager le péril commun. Lorsqu'il arriva au camp de Pompée, ce général, qui était assis dans sa tente, fut si surpris et si charmé de le voir, qu'il se leva et l'embrassa devant tout le monde, comme l'officier le plus considérable de son armée. Dans le camp, tout le temps qu'il ne passait pas avec Pompée, il l'employait à l'étude et à la lecture, non seulement les jours que les armées étaient dans l'inaction, mais la veille même de cette grande bataille qui se donna dans la plaine de Pharsale. On était au fort de l'été, il faisait une chaleur extrême, et l'on campait dans un terrain marécageux. Les esclaves qui portaient sa tente n'arrivant pas, quoiqu'il fût très fatigué, il ne se décida que sur le midi à prendre le bain et à se faire frotter d'huile : il fit ensuite un léger repas ; et pendant que les autres officiers ou dormaient, ou songeaient avec inquiétude à la journée du lendemain, il resta jusqu'au soir exposé à l'ardeur du soleil, et s'occupant à faire l'abrégé de l'histoire de Polybe.

5. On dit que, dans cette journée, César témoigna pour lui le plus vif intérêt : il recommanda à ses officiers de ne pas le tuer dans le combat, et, s'il se rendait volontairement, de le lui amener ; s'il se défendait contre ceux qui l'arrêteraient, de le laisser aller, et de ne lui faire aucune violence. Il voulait, dit-on, en cela obliger Servilie, mère de Brutus, qui l'aimait éperdument : et comme Brutus naquit pendant que cette passion était dans toute sa force, César se persuada qu'il en était le père. Un jour qu'on traitait dans le sénat de cette importante conjuration de Catilina, qui fut sur le point de renverser la république, Caton et César, qui différaient d'opinion, étant placés l'un près de l'autre, on apporta du dehors un billet à César, qui se mit à le lire à part : Caton s'écria qu'il était horrible à César d'entretenir des, relations avec les ennemis de la patrie, et d'en recevoir des lettres. Cette parole ayant causé du tumulte parmi les sénateurs, César passa le billet à Caton, qui le lut tout bas ; et voyant que c'était une lettre amoureuse que Servilie sa sour écrivait à César, il la lui jeta en disant : « Tiens, ivrogne ; » et il reprit l'opinion qu'il avait commencée. C'est ainsi que la passion de Servilie pour César était publiquement connue à Rome.

6. Après la déroute de Pharsale et la fuite de Pompée vers la mer, son camp ayant été forcé, Brutus se déroba secrètement par une porte qui conduisait à un lieu marécageux, plein d'eaux stagnantes et de roseaux ; il s'y tint caché le reste du jour, et se sauva la nuit à Larisse[5], d'où il écrivit à César, qui, charmé de le savoir en vie, lui manda de venir le joindre ; et non content de lui pardonner, il le traita avec plus de distinction qu'aucun autre de ses amis. Personne ne savait de quel côté Pompée avait fui, et ne pouvait en instruire César, qui, marchant seul avec Brutus le long d'un chemin, voulut savoir ce qu'il en pensait ; et ses conjectures sur le lieu où Pompée avait dû se retirer lui paraissant fondées sur de meilleures raisons que celles des autres, il suivit son opinion, et marcha droit en Égypte : mais Pompée, qui en effet s'y était retiré, suivant que Brutus le conjecturait, y avait trouvé une mort funeste. Brutus adoucit César en faveur de Cassius, et plaida pour le roi d'Afrique : accablé dans sa défense par le nombre et le poids des accusations, il obtint, à force d'instances, que ce prince conserverait la plus grande partie de son royaume. La première fois que Brutus parla sur cette affaire, César dit à ses amis : « Je ne sais pas ce que veut ce jeune homme ; mais tout ce qu'il veut, il le veut fortement. » Il est vrai que Brutus, né avec un esprit ferme, ne cédait pas facilement aux prières et à la faveur : toujours guidé par la raison, quelque parti qu'il prît, il se portait par un choix libre à ce qu'il connaissait le meilleur ; et, déployant dans ses actions toute son énergie, il parvenait toujours à ses fins. La flatterie ne pouvait rien sur lui dans les demandes injustes ; et. loin de se laisser vaincre par une imprudente importunité, faiblesse que bien des gens appellent honte de refuser, il la regardait comme une défaite humiliante pour un grand homme : il avait coutume de dire que ceux qui ne pouvaient rien refuser devaient avoir mal usé de la fleur de leur jeunesse.

Quand César fut près de passer en Afrique pour y faire la guerre contre Caton et Scipion, il nomma Brutus gouverneur de la Gaule cisalpine ; et ce choix fit le bonheur de cette province. Bien différent des autres gouverneurs, dont l'avarice et l'insolence traitaient les provinces qui leur étaient confiées comme des pays de conquête, Brutus fut pour la sienne la consolation et la fin des calamités précédentes ; et, rapportant à César tout le bien qu'il faisait, il attirait sur lui seul toute la reconnaissance des peuples. Aussi, quand César à son retour traversa l'Italie, le bon état de ces villes fut pour lui le spectacle le plus doux ; et il ne fut pas moins satisfait de Brutus, qui n'avait travaillé qu'à augmenter la gloire du dictateur, qu'il se faisait même un honneur d'accompagner.

7. Il y avait à Rome plusieurs prétures, dont la première en dignité, qu'on appelait la préture urbaine, paraissait destinée à Brutus ou à Cassius. On prétend que, déjà refroidis ensemble pour d'autres sujets, ils furent amenés plus facilement, par cette rivalité, à une rupture ouverte, malgré leur alliance, Cassius ayant épousé Junie, sour de Brutus. D'autres veulent que cette concurrence ait été l'ouvrage de César, qui les avait flattés secrètement l'un et l'autre de l'espoir de cette magistrature. La dispute et l'aigreur furent poussées si loin qu'ils plaidèrent publiquement leur cause. La réputation et la vertu de Brutus militaient en sa faveur contre les nombreux et brillants exploits que Cassius avait faits chez les Parthes. César, après les avoir entendus et en avoir délibéré avec ses amis, avoua que les raisons de Cassius étaient plus justes, mais qu'il fallait donner la première préture à Brutus. Cassius n'eut donc que la seconde ; et il fut bien moins reconnaissant pour celle qu'il avait obtenue, qu'offensé du refus de l'autre.

Brutus disposant de même, sur tout le reste, de la puissance de César, il n'eût tenu qu'à lui d'être le premier de ses amis, et de jouir auprès de lui du crédit le plus absolu ; mais la faction de Cassius s'appliquait à l'en détourner, et l'attirait insensiblement à son parti : non qu'il fût réconcilié avec Cassius depuis la rivalité qui les avait brouillés ; mais les amis de Brutus ne cessaient de lui répéter qu'il ne devait pas se laisser adoucir et amollir par César, dont les faveurs et les caresses tyranniques avaient bien moins pour objet d'honorer sa vertu, que d'affaiblir son courage et de l'enchaîner à sa personne.

8. César même n'était pas sans quelque soupçon sur son compte, et souvent on lui faisait de lui des rapports défavorables ; mais s'il craignait l'élévation de son âme, sa dignité personnelle et le crédit de ses amis, il se fiait à la bonté de son naturel et de ses mours. Cependant quelqu'un étant venu lui dire qu'Antoine et Dolabella tramaient quelques nouveautés : « Ce ne sont pas, répondit-il, ces gens si gras et si bien peignés que je crains, mais ces hommes maigres et pâles. » Il désignait par là Brutus et Cassius. Quelque temps après, comme on lui dénonça Brutus, en l'avertissant de se tenir en garde contre lui, il porta la main sur son corps : « Eh ! quoi, dit-il, croyez-vous que Brutus n'attendra pas la fin de ce corps si faible ? » Il voulait faire entendre qu'après lui Brutus était le seul à qui pût appartenir une si grande puissance.

Il est vraisemblable en effet que si Brutus, consentant à être quelque temps le second, eût laissé la puissance de César diminuer peu à peu, et la gloire de ses grands exploits se flétrir, il serait incontestablement devenu le premier dans Rome. Mais Cassius, homme emporté, qui haïssait particulièrement César, bien plus qu'il n'avait avec le public de haine contre la tyrannie, échauffa le courage de Brutus, et lui fit précipiter ses desseins. Aussi disait-on que Brutus haïssait la tyrannie, et Cassius le tyran. Outre quelques autres sujets de plainte qu'il avait contre César, il ne lui pardonnait pas de lui avoir enlevé des lions qu'il avait fait rassembler et conduire à Mégare pour les jeux de son édilité ; César, qui les trouva dans cette ville quand elle fut prise par Galénus, les avait gardés pour lui. Ces lions devinrent funestes aux Mégariens : lorsqu'ils virent leur ville au pouvoir des ennemis, ils ouvrirent les loges de ces animaux et leur ôtèrent leurs chaînes, pour empêcher les ennemis de se précipiter sur eux ; mais au contraire les lions se jetèrent sur les habitants ; et comme ils fuyaient de tous côtés sans armes, ils furent cruellement déchirés par ces animaux, et excitèrent la pitié des ennemis eux-mêmes.

9. On veut que cet affront ait été la principale cause de la conspiration de Cassius contre César ; mais c'est une erreur : Cassius avait toujours eu une haine naturelle et une aversion invincible contre tous les tyrans ; et dès son enfance même il fit connaître cette disposition. Il allait à la même école que Faustus, fils de Sylla : cet enfant s'étant mis un jour à exalter, à combler d'éloges, au milieu de ses camarades, la puissance absolue de son père, Cassius se leva de sa place, et alla lui donner deux soufflets. Les tuteurs et les parents de Faustus voulaient poursuivre Cassius en justice ; mais Pompée les arrêta ; et ayant fait venir les deux enfants devant lui, il leur demanda comment la chose s'était passée. Alors Cassius prenant la parole : « Allons, Faustus, lui dit-il, répète devant Pompée, si tu l'oses, ce qui m'a si fort irrité contre toi, afin que je t'applique encore un soufflet. » Tel était Cassius.

10. Cependant Brutus était sans cesse excité par les discours de ses amis, par les bruits qui couraient dans la ville, et par des écrits qui le poussaient vivement à exécuter son dessein. Au pied de la statue de Brutus, son premier ancêtre, celui qui avait aboli la royauté, on trouva deux écriteaux, dont l'un portait : « Plût à Dieu, Brutus, que tu fusses encore en vie ! » Et l'autre : « Pourquoi, Brutus, n'es-tu pas vivant ! » Le tribunal même où Brutus rendait la justice était, tous les matins, semé de billets sur lesquels on avait écrit : « Tu dors, Brutus. Non, tu n'es pas véritablement Brutus. » Toutes ces provocations étaient occasionnées par les flatteurs de César, qui, non contents de lui prodiguer des honneurs odieux, mettaient la nuit des diadèmes sur ses statues, dans l'espérance qu'ils engageraient par là le peuple à changer son titre de dictateur en celui de roi ; mais il arriva tout le contraire, comme nous l'avons dit dans sa vie. Lorsque Cassius sonda ses amis sur la conspiration contre César, ils lui promirent tous d'y entrer, pourvu que Brutus en fût le chef. Une pareille entreprise, disaient-ils, demande moins du courage et de l'audace, que la réputation d'un homme tel que lui, qui commence le sacrifice, et dont la présence seule en garantisse la justice. Sans lui, les conjurés seraient moins fermes dans l'exécution de leur projet ; et, après l'avoir terminée, plus suspects aux Romains, qui ne pourraient croire que Brutus ait refusé de prendre part à une action dont le motif aurait été juste et honnête.

Cassius, ayant approuvé leurs raisons, alla trouver Brutus : c'était la première fois qu'il le voyait depuis leur querelle. Après leur réconciliation et les premiers témoignages d'amitié, Cassius demande à Brutus s'il compte aller au sénat le jour des ides de mars. « J'ai entendu dire, ajouta-t-il, que ce jour-là les amis de César doivent proposer de le faire roi. » Brutus ayant répondu qu'il n'irait pas : « Mais si nous y sommes appelés ? Reprit Cassius. - Alors, répliqua Brutus, mon devoir sera de ne pas me taire, mais de m'y opposer, et de mourir avant de voir expirer la liberté. » Cassius, enhardi par cette réponse : « Quel est donc le Romain, lui dit-il, qui voudrait consentir à votre mort ? Ignores-tu, Brutus, qui tu es ? Crois-tu que ce soient des tisserands et des cabaretiers, et non pas les premiers et les plus puissants de la ville, qui couvrent ton tribunal des écrits que tu y trouves tous les jours ? Ils attendent des autres préteurs les distributions d'argent, les spectacles, les combats de gladiateurs ; mais ils réclament de toi, comme une dette héréditaire[6], le renversement de la tyrannie. Ils sont prêts à tout souffrir pour toi, si tu veux te montrer tel qu'ils pensent que tu dois être. » En disant ces mots, il serra étroitement Brutus dans ses bras, et s'étant séparés, ils allèrent chacun trouver leurs amis.

11. Caius (2) Ligarius, accusé devant César pour avoir suivi le parti de Pompée, dont il était l'ami, avait été absous par le dictateur ; mais moins reconnaissant du bienfait qu'irrité du danger qu'il avait couru, il était toujours l'ennemi de César et l'intime ami de Brutus. Celui-ci étant allé le voir, et l'ayant trouvé malade dans son lit : « Ah ! Ligarius, lui dit-il, dans quel temps tu es malade ! » Ligarius, se soulevant et s'appuyant sur le coude : « Brutus, dit-il en lui serrant la main, si tu formes quelque entreprise digne de toi, je me porte bien. »

12. Dès lors ils sondèrent secrètement leurs amis, et les personnes en qui ils avaient confiance ; ils leur faisaient part de leur projet, et choisissaient les conjurés non seulement entre leurs amis, mais encore parmi ces hommes dont l'audace et le mépris de la mort leur étaient plus connus. C'est pour cela qu'ils cachèrent leur dessein à Cicéron, celui de tous leurs amis sur l'affection et la fidélité duquel ils pouvaient le plus compter : mais naturellement il manquait d'audace ; et l'âge lui ayant donné de plus cette timide circonspection des vieillards[7], il voulait par le seul raisonnement porter tout ce qu'on proposait au dernier degré de sûreté. Ces considérations leur firent craindre que, dans une entreprise qui demandait de la célérité, il n'émoussât leur courage et ne ralentît leur ardeur. Brutus ne s'en ouvrit pas non plus à deux autres de ses amis, Statilius, le philosophe épicurien, et Favonius, l'émule de Caton, parce qu'un jour, dans un entretien philosophique qu'il avait avec eux, ayant jeté, pour les sonder, un propos vague qu'il fit venir de loin par un long détour, Favonius avait répondu qu'une guerre civile était bien plus funeste que la plus injuste monarchie ; et Statilius, qu'un homme sage et prudent ne s'exposait pas au danger pour des insensés et des méchants.

Labéon, présent à cet entretien, réfuta vivement ces deux philosophes ; mais Brutus n'insista pas davantage, comme si cette question lui eût paru difficile à décider. Le lendemain il alla chez Labéon, et lui fit part du projet, dans lequel Labéon entra avec ardeur. On fut d'avis de gagner un autre Brutus, surnommé Albinus : non qu'il fût homme actif et courageux ; mais il entretenait pour les spectacles publics un certain nombre de gladiateurs, ce qui lui donnait un certain pouvoir ; et d'ailleurs César avait confiance en lui. Lorsque Labéon et Cassius lui en parlèrent, il ne répondit rien : mais il alla trouver Brutus en particulier ; et ayant su de lui-même qu'il était le chef de la conspiration, il s'engagea volontiers à le seconder de tout son pouvoir. La réputation de Brutus en attira un grand nombre d'autres des plus considérables d'entre les Romains ; et tous, sans s'être liés par aucun serment, sans s'être donné mutuellement la foi au milieu des sacrifices, ils gardèrent si bien le secret, et l'ensevelirent dans un si profond silence en le renfermant dans les seuls conjurés, que malgré les avertissements que les dieux en donnèrent par des prédictions, des prodiges et des signes des victimes, personne ne crut à ce projet.

13. Brutus, qui voyait les personnages de Rome les plus illustres par leur naissance, leur courage et leurs vertus, attacher leur fortune à la sienne, et qui considérait toute la grandeur du péril auquel ils s'exposaient, s'efforçait en public d'être maître de lui-même, et de ne rien laisser échapper au dehors qui pût trahir sa pensée : mais rentré dans sa maison, et surtout la nuit, il n'était plus le même ; l'inquiétude dont il était agité le réveillait en sursaut ; il s'enfonçait dans les réflexions qui lui faisaient sentir toutes les difficultés de son entreprise. Sa femme, qui était auprès de lui, s'aperçut bientôt qu'il éprouvait un trouble extraordinaire, et qu'il roulait dans son esprit quelque projet difficile dont il avait peine à trouver l'issue. Porcia, comme nous l'avons dit, était fille de Caton ; Brutus, dont elle était cousine, l'avait épousée jeune encore, quoiqu'elle fût déjà veuve de Bibulus, qui lui avait laissé un fils du même nom que son père, et dont on a encore un petit ouvrage intitulé Mémoires de Brutus. Porcia, qui avait fait son étude de la philosophie, et qui aimait tendrement son mari, joignait à une grande élévation d'esprit beaucoup de prudence et de bon sens : elle ne voulut demander à Brutus le secret dont il était si occupé qu'après avoir fait l'épreuve de son courage. Elle prit un de ces petits couteaux dont les barbiers se servent pour faire les ongles, et, ayant renvoyé toutes ses femmes, elle se fit à la cuisse une incision profonde, d'où il sortit une grande quantité de sang, et qui lui causa bientôt après des douleurs très vives et une fièvre violente accompagnée de frissons. Brutus était dans la plus vive inquiétude sur un état si alarmant, lorsque sa femme, au fort de la douleur, lui tint ce discours : « Brutus, je suis fille de Caton, et je suis entrée dans ta maison, pour être associée à tous tes biens et à tous tes maux. Tu ne m'as donné, depuis mon mariage, aucun sujet de plainte : mais moi, quelle preuve puis-je te donner de ma reconnaissance et de ma tendresse, si tu ne me crois capable ni de supporter avec toi un accident qui demande du secret, ni de recevoir une confidence qui exige de la fidélité ? Je sais qu'en général on croit les femmes trop faibles pour garder un secret : mais, Brutus, une bonne éducation et le commerce des personnes vertueuses ont de l'influence sur les mours ; et j'ai l'avantage d'avoir Caton pour père et Brutus pour mari. Cependant je n'ai pas tellement compté sur ce double appui, que je ne me sois assurée que je serais invincible à la douleur. » En même temps elle lui montre sa plaie, et lui raconte l'épreuve qu'elle a faite. Brutus, frappé d'étonnement, lève les mains au ciel, et demande aux dieux de lui accorder un tel succès dans son entreprise, qu'il soit jugé digne d'être l'époux de Porcia, et aussitôt il lui fait donner tous les secours que son état exigeait.

14. Le jour ayant été fixé pour une assemblée du sénat, à laquelle il paraissait certain que César se rendrait, les conjurés le prirent pour l'exécution de leur dessein. Ils devaient s'y trouver tous réunis, sans qu'on pût avoir le moindre soupçon : autour d'eux devaient être les personnages les plus distingués de Rome, qui, voyant une si grande entreprise exécutée, se déclareraient à l'instant les défenseurs de la liberté. Le lieu même semblait leur être indiqué par la Providence, comme le plus favorable à leur dessein : c'était un des portiques qui environnent le théâtre, et dans lequel est une salle garnie de sièges, où la ville avait placé une statue de Pompée, lorsqu'il avait embelli ce quartier en y faisant construire ce théâtre et ces portiques. Ce fut là qu'on convoqua le sénat pour le quinze de mars, jour que les Romains appellent les ides ; et il semblait qu'une divinité amenât César en ce lieu, pour venger par sa mort celle de Pompée. Lorsque le jour fut venu, Brutus, sans avoir d'autre confident de son dessein que sa femme, sort de chez lui avec un poignard sous sa robe, et se rend au sénat. Les autres conjurés s'étaient assemblés chez Cassius, d'où ils accompagnèrent à la place publique son fils, qui, ce jour-là, prenait la robe virile. Ils entrèrent de là dans le portique de Pompée, et attendirent César, qui devait bientôt arriver. C'est là que quelqu'un qui aurait su le projet qu'on allait exécuter n'eût pu s'empêcher d'admirer la constance, je dirais presque l'impassibilité des conjurés à l'approche d'un si grand danger. Plusieurs d'entre eux, obligés, comme préteurs, de rendre la justice, non seulement écoutaient avec la plus grande tranquillité les différends des parties, comme s'ils eussent eu l'esprit très libre ; mais encore, par l'application extrême qu'ils y apportaient, ils rendaient les sentences les plus exactes et les mieux motivées. Un accusé qui venait d'être condamné, et qui refusait de payer l'amende, en ayant appelé à César en faisant beaucoup de cris et de protestations ; Brutus, jetant les yeux sur l'assemblée : « César, dit-il, ne m'empêche pas, et ne m'empêchera jamais de juger selon les lois. »

15. Cependant il survint plusieurs accidents bien faits pour les troubler : le premier et le plus inquiétant, ce fut le retardement de César, qui arriva lorsque le jour était déjà fort avancé. Comme il n'avait pu obtenir des sacrifices favorables, sa femme l'avait retenu, et les devins lui avaient défendu de sortir. Un second sujet d'inquiétude, c'est qu'un homme s'étant approché de Casca, l'un des conjurés, et l'ayant pris par la main : « Casca, lui dit-il, tu m'as fait mystère de ton secret ; mais Brutus m'a tout dit. » Casca fut fort étonné ; mais cet homme reprenant la parole en riant : « Et comment, lui dit-il, serais-tu devenu en si peu de temps assez riche pour briguer l'édilité ? » Sans ces dernières paroles, Casca, trompé par l'équivoque de son discours, allait tout lui révéler. Un sénateur, nommé Popilius Lénas, ayant salué Brutus et Cassius d'un air plus empressé qu'il ne faisait ordinairement, leur dit à l'oreille : « Je prie les dieux qu'ils donnent un heureux succès au dessein que vous méditez ; mais je vous conseille de ne pas perdre un moment, car l'affaire n'est plus « secrète. » Il les quitta aussitôt, leur laissant dans l'esprit de grands soupçons que la conjuration était découverte.

Dans ce moment un esclave de Brutus vient, en courant, lui annoncer que sa femme se meurt : Porcia, pleine d'inquiétude sur l'événement, et ne pouvant supporter le poids de son chagrin, avait bien de la peine à se tenir dans sa maison : au moindre cri, au plus léger bruit qu'elle entendait, tressaillant de tout son corps, comme les femmes qui sont saisies de la fureur des bacchantes, elle allait demander à tous ceux qui revenaient de la place ce que faisait Brutus ; et à tout moment elle envoyait pour en savoir des nouvelles. Enfin, l'affaire traînant en longueur, les forces lui manquèrent. L'agitation violente que lui causait son inquiétude la jeta dans un tel accablement, qu'elle n'eut pas le temps de rentrer dans sa chambre ; pendant qu'elle était assise dans sa cour, elle tomba dans une défaillance qui la priva de tout sentiment ; son visage en fut défiguré, et elle perdit l'usage de la voix. Quand ses femmes la virent dans cet état, elles poussèrent des cris affreux qui attirèrent les voisins, et le bruit de sa mort se répandit promptement dans la ville : mais revenue bientôt de son évanouissement, et ayant repris ses sens, les soins que ses femmes lui donnèrent la remirent dans son étal naturel. La nouvelle de sa mort jeta Brutus dans le plus grand trouble ; cependant son malheur personnel ne lui fit pas abandonner l'intérêt public, et il ne sortit pas du sénat pour aller chez lui.

16. Déjà l'on annonçait l'arrivée de César en litière ; alarmé des signes défavorables des victimes, il avait résolu de ne terminer ce jour-là aucune affaire importante, et de proroger l'assemblée du sénat, sous prétexte d'une indisposition. Il était à peine descendu de litière, que Popilius Lénas, celui qui un peu auparavant avait souhaité à Brutus et à Cassius l'heureux succès de leur entreprise, s'étant emparé de César, eut avec lui un long entretien, auquel César paraissait donner la plus grande attention. Les conjurés (car je puis leur donner ce nom[8]), ne pouvant pas entendre ce qu'il disait, conjecturèrent, d'après le soupçon qu'ils avaient de Lénas, qu'un entretien si long ne pouvait être qu'une dénonciation détaillée de la conjuration. Accablés de cette pensée, ils se regardent les uns les autres, et s'avertissent, par l'air de leur visage, de ne pas attendre qu'on vienne les saisir, et de prévenir cet affront par une mort volontaire. Déjà Cassius et quelques autres mettaient la main sous leurs robes, pour en tirer les poignards, lorsque Brutus reconnut aux gestes de Lénas qu'il s'agissait entre César et lui d'une prière très vive, plutôt que d'une accusation. Il ne dit rien aux conjurés, parce qu'il y avait au milieu d'eux beaucoup de sénateurs qui n'étaient pas du secret ; mais par la gaieté qu'il montra sur son visage il rassura Cassius ; et bientôt après Lénas, ayant baisé la main de César, se retira, ce qui fit voir que sa conversation n'avait eu pour objet que ses affaires personnelles.

17. Quand le sénat fut entré dans la salle, les conjurés environnèrent le siège de César, feignant d'avoir à lui parler de quelque affaire ; et Cassius portant, dit-on, ses regards sur la statue de Pompée, l'invoqua, comme si elle eût été capable de l'entendre. Trébonius tira Antoine vers la porte : et en lui parlant, il le retint hors de la salle. Quand César entra, tous les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur ; et dès qu'il fut assis, les conjurés, se pressant autour de lui, firent avancer Tullius Cimber, pour lui demander le rappel de son frère. Ils joignirent leurs prières aux siennes ; et, prenant les mains de César, ils lui baisaient la poitrine et la tête. Il rejeta d'abord des prières si pressantes ; et comme ils insistaient, il se leva pour les repousser de force. Alors Tullius, lui prenant la robe des deux mains, lui découvre les épaules ; et Casca, qui était derrière le dictateur, tire son poignard, et lui porte le premier, le long de l'épaule, un coup dont la blessure ne fut pas profonde. César, saisissant la poignée de l'arme dont il venait d'être frappé, s'écrie dans sa langue : « Scélérat de Casca, que fais-tu ? » Casca appelle son frère à son secours en langue grecque. César, atteint de plusieurs coups à la fois, porte ses regards autour de lui pour repousser les meurtriers ; mais dès qu'il voit Brutus lever le poignard sur lui, il quitte la main de Casca qu'il tenait encore, et se couvrant la tête de sa robe, il livre son corps au fer des conjurés. Comme ils le frappaient tous à la fois sans aucune précaution, et qu'ils étaient serrés autour de lui, ils se blessèrent les uns les autres. Brutus, qui voulut avoir part au meurtre, reçut une blessure à la main, et tous les autres furent couverts de sang.

18. Quand César eut expiré. Brutus, s'avançant au milieu de la salle, voulut parler pour rassurer et retenir le sénat ; mais les sénateurs, saisis d'effroi, prirent la fuite en désordre. Ils se précipitaient tous vers la porte, quoiqu'ils ne fussent ni poursuivis ni pressés par personne : car les conjurés avaient pris la ferme résolution de ne tuer que César et d'appeler tous les citoyens à la liberté. Lorsqu'ils formèrent le projet de la conjuration, ils voulaient tous qu'avec César, on tuât aussi Antoine, homme fier et insolent, partisan déclaré de la monarchie, à qui sa familiarité habituelle avec les soldats donnait un grand crédit sur les troupes. Un motif plus fort encore, c'est que son audace et son ambition naturelles étaient encore fortifiées par la dignité du consulat, qu'il partageait avec César. Brutus combattit cet avis, d'abord parce qu'il était contraire à toute justice ; eu second lieu, par l'espoir qu'il leur donna du changement d'Antoine. Il ne désespérait pas qu'un homme d'un caractère élevé, ambitieux et avide de gloire, quand il verrait César mort, ne s'enflammât, à leur exemple, d'une noble émulation pour la vertu, et ne voulût contribuer à la liberté de sa patrie. Ces réflexions sauvèrent Antoine, qui, le jour du meurtre de César, profitant de la frayeur publique, prit la fuite, déguisé en homme du peuple. Brutus et les autres conjurés se retirèrent au Capitole, les mains teintes de sang ; et montrant aux Romains leurs poignards nus, ils les appelaient à la liberté. Au premier bruit de cet événement, ce ne fut dans toutes les rues que courses et cris confus de gens qui augmentaient ainsi le trouble et l'effroi ; mais quand ils virent qu'il ne se commettait point d'autre meurtre, et qu'on ne pillait rien de ce qui était exposé en public, alors les sénateurs et un grand nombre d'autres citoyens, reprenant courage, se rendirent au Capitole auprès des conjurés. Le peuple s'étant assemblé, Brutus lui fit un discours analogue aux circonstances, et propre à gagner ses bonnes grâces : aussi fut-il approuvé et loué par le peuple même, qui cria aux conjurés de descendre du Capitole. Encouragés par cette invitation, ils se rendirent sur la place, où ils furent suivis par la multitude. Les plus illustres d'entre les citoyens avaient Brutus au milieu d'eux : et lui formant ainsi l'escorte la plus honorable, ils le conduisirent du Capitole à la tribune. Ils imposèrent à la populace, quoiqu'elle fût composée de gens ramassés au hasard, et tout prêts à exciter une sédition : leur respect pour Brutus les tint en silence, et ils observèrent le plus grand ordre.

Quand il s'avança pour leur parler, ils l'écoutèrent paisiblement ; mais ils firent voir combien ce meurtre leur déplaisait, lorsque Cinna, dans le discours qu'il leur lit, ayant commencé par accuser César, ils entrèrent en fureur, et vomirent contre lui tant d'injures, que les conjurés se retirèrent une seconde fois dans le Capitole. Brutus, qui craignit de s'y voir assiégé, renvoya les principaux d'entre ceux qui l'y avaient suivi, ne trouvant pas juste de faire partager le péril à ceux qui n'avaient pas eu de part à l'action.

19. Cependant le lendemain le sénat s'assembla dans le temple de la Terre, où Antoine, Plancus et Cicéron ayant proposé une amnistie et invité tout le monde à la concorde, le sénat arrêta que non seulement on donnerait une sûreté entière aux conjurés, mais encore que les consuls feraient un rapport sur les honneurs qu'il fallait leur décerner : le décret fut porté, et le sénat se sépara. Antoine envoya son fils au Capitole pour servir d'otage aux conjurés, qui en descendirent aussitôt. Quand tout le monde fut réuni, on s'embrassa avec beaucoup de cordialité. Cassius soupa chez Antoine, et Brutus chez Lépidus ; les autres conjurés furent emmenés par leurs amis ou par les personnes de leur connaissance. Le lendemain, dès le point du jour, le sénat s'assembla de nouveau, et remercia Antoine, dans les termes les plus honorables, d'avoir étouffé les premiers germes d'une guerre civile. On combla Brutus d'éloges, et l'on distribua les provinces : l'île de Crète fut décernée à Brutus, et l'Afrique à Cassius ; Trébonius eut l'Asie, Cimber la Bithynie, et l'on donna à l' autre Brutus la Gaule qui s'étend aux environs du Pô.

20. Ces dispositions faites, on parla du testament de César et de ses funérailles : Antoine demanda qu'on fît une lecture publique du testament, et qu'on l'enterrât à la vue de tout le peuple, parce que des obsèques faites secrètement et sans aucune distinction pourraient l'irriter. Cassius combattit avec force cette proposition ; Brutus céda, et consentit à la demande d'Antoine. Ce fut de sa part une seconde faute : il en avait fait une première en épargnant Antoine, et fortifiant contre les auteurs de la conjuration un ennemi aussi dangereux que puissant ; celle de laisser à Antoine la faculté de faire, comme il le voudrait, les funérailles de César ne fut pas moins funeste que la première. D'abord le legs de soixante-quinze drachmes par tête que César laissait aux Romains, et le don qu'il faisait au peuple des jardins qu'il avait au-delà du Tibre, à l'endroit où est maintenant le temple de la Fortune, excitèrent dans tous les citoyens une affection singulière pour lui, et de vifs regrets de sa mort. Son corps ayant été porté sur la place, Antoine fit, suivant l'usage, son oraison funèbre ; et voyant le peuple ému par ses discours, pour exciter davantage sa compassion, il prit la robe de César toute sanglante, et la déployant à ses yeux, il lui montra les coups dont elle était percée, et le grand nombre de blessures qu'il avait reçues. Dès ce moment il n'y eut plus aucun ordre parmi toute cette populace : les uns criaient qu'il fallait exterminer les meurtriers ; les autres, renouvelant ce qu'on avait fait aux funérailles de Clodius, cet orateur séditieux, arrachant des boutiques les bancs et les tables, et les mettant en un tas, dressent un grand bûcher, sur lequel ils placent le corps de César, et le font brûler au milieu des temples et d'autres lieux d'asile regardés comme inviolables. Quand le bûcher fut embrasé, ces factieux s'en approchant chacun de son côté, prennent des tisons ardents, et courent aux maisons des conjurés pour y mettre le feu ; mais comme ils s'étaient fortifiés d'avance, ils repoussèrent ce danger.

Un poète nommé Cinna, qui n'avait pris aucune part à la conjuration, qui même avait été l'ami de César, eut un songe dans lequel il crut voir César qui l'invitait à souper : il avait refusé d'abord son invitation ; mais enfin César le pressant et lui faisant même une sorte de violence, l'avait pris par la main, et l'avait mené dans un lieu vaste et obscur, où Cinna le suivait en frissonnant d'horreur.

21. Cette vision lui fit une impression si forte, qu'il en eut la fièvre toute la nuit. Cependant le matin, quand on emporta le corps de César, il eut honte de ne pas accompagner le convoi, et il se rendit sur la place, où il trouva le peuple déjà fort aigri. Quand on le vit, il fut pris pour cet autre Cinna qui dans la dernière assemblée avait mal parlé de César ; et le peuple, s'étant jeté sur lui, le mit en pièces. Brutus et les autres conjurés, craignant le même sort, surtout depuis le changement d'Antoine, sortirent de la ville et se retirèrent à Antium[9], pour y attendre que la fureur du peuple fût passée, et dans l'intention de retourner à Rome quand les esprits seraient plus calmes ; ils l'espéraient bientôt d'une multitude aussi inconstante qu'impétueuse dans ses mouvements. D'ailleurs ils pouvaient compter sur l'affection du sénat, qui, à la vérité, n'avait fait aucune information contre ceux qui avaient mis en pièces Cinna, mais qui avait poursuivi et fait arrêter les séditieux qui, avec des tisons ardents, avaient voulu mettre le feu aux maisons des conjurés.

Déjà même le peuple, mécontent d'Antoine, qui semblait vouloir succéder à la tyrannie de César, désirait Brutus, et espérait le voir bientôt à Rome, pour y célébrer les jeux qu'il devait donner comme préteur. Mais Brutus ayant su qu'un grand nombre de soldats vétérans, de ceux qui avaient reçu de César, pour récompense de leurs services, des terres et des maisons dans des colonies, lui dressaient des embûches, et se glissaient par pelotons dans la ville, il n'osa pas y retourner. Son absence ne priva pas le peuple du spectacle des jeux ; ils furent célébrés avec une magnificence extraordinaire. Brutus voulut que rien n'y fût épargné : il avait fait acheter un très grand nombre d'animaux féroces ; il défendit qu'on en donnât ou qu'on en réservât un seul, et commanda qu'ils fussent tous employés dans les jeux. Il alla lui-même jusqu'à Naples, pour y louer plusieurs comédiens ; et comme il désirait d'en avoir un nommé Canutius, qui avait le plus grand succès sur les théâtres, il en écrivit à ses amis, et les pria de ne rien négliger pour l'engager à paraître dans ces jeux : car il ne croyait pas convenable de forcer aucun Grec. Il écrivit aussi à Cicéron, pour le prier instamment d'y assister.

22. Telle était la situation des affaires à Rome, lorsque l'arrivée du jeune Octave vint leur donner une nouvelle face. Il était fils de la nièce du dictateur, qui l'avait adopté et institué son héritier. Il était à Apollonie, lorsque César fut tué : il y suivait le cours de ses études, en attendant que son oncle l'emmenât à l'expédition qu'il avait projetée contre les Parthes. Mais il n'eut pas plutôt appris la mort de César, qu'il se rendit à Rome, où d'abord, pour s'insinuer dans les bonnes grâces du peuple, il prit le nom de César ; et ayant distribué aux citoyens l'argent que le dictateur leur avait légué, il les excita contre Antoine, et par ses largesses attira dans son parti un grand nombre de vétérans qui avaient servi sous César. Cicéron, n'écoutant que sa haine contre Antoine, se déclara pour le jeune César, et en fut vivement repris par Brutus, qui lui reprocha de ne pas craindre un maître, mais seulement un maître qui le haïssait ; et qu'en faisant dans ses discours et dans ses lettres l'éloge de la douceur de César, il ne cherchait qu'à se ménager une servitude moins dure. « Mais nos ancêtres, ajoutait-il, n'ont jamais supporté les maîtres même les plus doux. Pour moi, jusqu'à ce moment, je ne suis décidé ni pour la guerre, ni pour la paix ; la seule chose qui soit bien arrêtée dans mon esprit, c'est de n'être jamais esclave de personne : mais ce qui m'étonne, c'est que Cicéron, qui craint les dangers d'une guerre civile, ne redoute pas l'infamie d'une paix déshonorante, et qu'il ne veuille d'autre récompense d'avoir chassé Antoine de la tyrannie, que de nous donner César pour tyran. »

23. Tel se montra Brutus dans les premières lettres qu'il écrivit. Déjà Rome se partageait entre César et Antoine ; les armées étaient comme à l'encan, et se vendaient à celui qui mettait la plus haute enchère. Brutus alors, désespérant de rétablir les affaires, prit le parti de quitter l'Italie ; et traversant par terre la Lucanie, il se rendit à Élée, sur le bord de la mer. Porcia, qui devait de là retourner à Rome, s'efforçait de cacher la douleur que lui causait sa séparation d'avec son mari : mais son courage échoua à l'aspect d'un tableau dont le sujet était tiré de l'histoire grecque : il représentait les adieux d'Hector et d'Andromaque. qui recevait, des mains de son mari, Astyanax ; son fils encore enfant, et tenait les yeux fixés sur Hector. La vue de ce tableau, en rappelant à Porcia son propre malheur la fit fondre en larmes ; elle alla le considérer plusieurs fois dans le jour : et chaque fois cette image de sa situation renouvelait ses pleurs.

24. D'Élée, Brutus se rendit par mer à Athènes, où le peuple le reçut avec de vives acclamations, et fit pour lui des décrets honorables. Il demeurait chez un de ses anciens hôtes, et allait tous les jours entendre Théomneste, philosophe académicien, et Cratippe, qui était de la secte du Lycée. Là, s'entretenant avec eux de matières philosophiques, il paraissait vivre dans un grand loisir, et ne s'occuper d'aucune affaire ; cependant il se préparait secrètement à la guerre, sans qu'on en eût aucun soupçon : il envoya Hérostrate en Macédoine, pour attirer à son parti les commandants des troupes de cette province ; il fit venir auprès de lui les jeunes Romains qui faisaient leurs études à Athènes, entre lesquels était le fils de Cicéron, à qui Brutus donne les plus grands éloges : il dit de lui qu'endormi comme éveillé, il conservait toujours un grand courage, et une haine décidée contre les tyrans. Lorsqu'il eut commencé à se mettre ouvertement à la tête des affaires, il apprend que des vaisseaux romains, qui venaient d'Asie chargés de richesses, étaient commandés par un homme honnête, avec lequel il était fort lié, il va au-devant de lui, et l'ayant rencontré près de Caryste[10], le détermine à lui livrer ses vaisseaux : ce jour même il lui donne à souper, et le traite avec magnificence ; c'était par hasard le jour anniversaire de la naissance de Brutus. Lorsqu'on eut commencé à boire, on fit des libations pour la victoire de Brutus et pour la liberté des Romains. Brutus, voulant encourager ses convives, demande une plus grande coupe, et, la tenant dans sa main, prononce ce vers de Patrocle à Hector, que rien n'avait amené :

Apollon et mon sort ont terminé ma vie.

Ou ajoute qu'à Philippes, lorsqu'il sortit de sa tente pour aller livrer le dernier combat, il donna pour mot à ses soldats, Apollon ; et l'on pensa que ce vers qu'il avait prononcé était comme le présage de sa défaite.

25. Quelques jours après, Antistius lui remit cinq cent mille drachmes sur l'argent qu'il portait en Italie. Tous les soldats de Pompée qui erraient encore dans la Thessalie vinrent le joindre avec plaisir, il enleva cinq cents chevaux que Cinna conduisait à Dolabella en Asie ; et s'étant transporté par mer à Démétriade[11], où l'on faisait pour Antoine un enlèvement considérable d'armes que Jules César avait préparées pour la guerre contre les Parthes, il s'en rendit maître. Hortensius lui remit son gouvernement de Macédoine ; et tous les rois, tous les princes voisins s'étant unis avec lui, le secondèrent de tout leur pouvoir. Il apprit en même temps que Caïus, frère d'Antoine, arrivait d'Italie, pour aller à Apollonie et à Épidamne[12], prendre le commandement des troupes que Gabinius avait sous ses ordres. Brutus voulant le prévenir, et enlever ses troupes avant son arrivée, part à l'instant avec ce qu'il avait de soldats, les conduit, pendant une neige abondante, à travers des chemins raboteux et difficiles, et devance de beaucoup ceux qui portaient ses provisions. Quand il fut près d'Épidamne, la difficulté de la marche et la rigueur du froid lui causèrent la boulimie[13], maladie qu'éprouvent également les hommes et les animaux quand ils se sont fatigués à marcher dans la neige, soit que la chaleur naturelle, concentrée dans l'intérieur par le froid et par la densité de l'air, consume promptement la nourriture qu'ils ont prise, soit que la vapeur subtile et incisive de la neige, pénétrant le corps, fasse exhaler et dissiper au dehors la chaleur intérieure : car les sueurs, qui sont un des symptômes de cette maladie, semblent être l'effet de cette dissipation que subit la chaleur, lorsqu'elle est saisie par le froid à la superficie du corps.

26. Brutus donc était tombé en défaillance ; et personne, dans son camp, n'ayant rien à lui donner, ses domestiques furent forcés d'avoir recours aux ennemis ; ils s'approchèrent des portes de la ville, et demandèrent du pain aux premières gardes : ces soldats n'eurent pas plutôt appris l'accident de Brutus, qu'ils lui apportèrent eux-mêmes de quoi manger et boire. En reconnaissance de ce service, Brutus, quand il eut pris la ville, traita avec humanité, non seulement ces gardes, mais encore tous les habitants, par rapport à eux.

Caïus Antonius, étant entré dans Apollonie, fit appeler à lui tous les soldats répandus dans les environs ; mais quand il les vit aller joindre Brutus, et qu'il reconnut dans les Apolloniates une disposition à les imiter, il abandonna la ville, et s'en alla à Buthrote[14] ; il perdit en chemin trois cohortes, qui furent taillées en pièces par Brutus. Ayant ensuite entrepris de forcer les postes que les troupes de Brutus occupaient autour de Byllis[15], il engagea contre Cicéron[16] un combat dans lequel il fut battu : car Brutus employait déjà ce jeune homme, auquel il dut de grands succès. Brutus, de son côté, ayant surpris Caius Antonius dans des endroits marécageux, et loin de son poste, empêcha ses soldats de le charger ; il se contenta de le faire envelopper, et leur ordonna d'épargner des troupes qui seraient bientôt à eux : ce qui arriva en effet ; elles se rendirent avec leur général, et par là Brutus se vit à la tête d'un corps d'armée assez considérable. Caïus resta longtemps auprès de lui, traité avec honneur, et conservant même les marques du commandement, quoique plusieurs amis de Brutus, et Cicéron même, lui écrivissent de Rome pour le presser de s'en défaire ; mais s'étant aperçu qu'il travaillait secrètement à lui débaucher ses capitaines et à exciter du mouvement, il l'envoya sur une galère, où il le fit garder avec soin. Les soldats qu'il avait corrompus s'étant retirés à Apollonie, d'où ils écrivirent à Brutus de venir les trouver, il leur répondit qu'il n'était pas d'usage chez les Romains que des soldats rebelles mandent leur général ; que c'était à eux à venir solliciter leur pardon et apaiser sa colère. Ils se rendirent auprès de lui, et par leurs prières ils obtinrent leur grâce.

27. Brutus se disposait à passer en Asie, lorsqu'il apprit les changements arrivés dans Rome. Le jeune César, fortifié par le sénat contre la puissance d'Antoine, ne l'avait pas eu plutôt chassé d'Italie, qu'il se rendit lui-même redoutable ; il demandait le consulat, contre les dispositions des lois, et entretenait de grandes armées dont la ville n'avait aucun besoin. Mais ensuite voyant le sénat, mécontent de sa conduite, jeter les yeux sur Brutus. lui confirmer ses anciens gouvernements, et lui en décerner de nouveaux, il craignit lui-même, et il rechercha l'amitié d'Antoine. En même temps il investit Rome de troupes, et se fit donner le consulat, ayant à peine atteint l'âge de l'adolescence ; car il n'était que dans sa vingtième année, comme il le dit lui-même dans ses Commentaires. Il appela tout de suite en justice Brutus et les autres conjurés, pour avoir fait périr, sans aucune formalité de justice, le premier et le plus grand personnage de Rome par ses dignités. Il nomma Lucius Cornificius et Agrippa pour accusateurs, le premier de Brutus, et le second de Cassius.

Les accusés n'ayant pas comparu, il força les juges de les condamner par contumace. Lorsque le héraut appela, suivant l'usage, Brutus du haut de la tribune, pour comparaître, le peuple en gémit, dit-on, hautement ; et les citoyens les plus honnêtes, baissant la tête, gardèrent un profond silence : on vit même Publius Silicius[17] verser des larmes ; et cette marque de sensibilité le fit mettre, dans la suite, au nombre des proscrits. Enfin César, Antoine et Lépidus s'étant réconciliés, partagèrent entre eux les provinces, et proscrivirent deux cents citoyens qu'ils vouèrent à la mort, et Cicéron fut une des victimes.

28. Brutus, à qui ces nouvelles furent portées en Macédoine, faisant céder sa douceur à tant de cruautés, écrivit à Hortensias de faire mourir Caïus Antonius, par représailles de la mort de Cicéron et de Brutus. dont l'un était son ami et l'autre son parent. Dans la suite, Antoine ayant fait Hortensius prisonnier, à la bataille de Philippes, l'égorgea sur le tombeau de son frère. Brutus, en apprenant la mort de Cicéron, dit qu'il en avait moins de douleur, que de honte de ce qui l'avait causée ; qu'il blâmait ses amis de Rome, qui devaient s'imputer à eux-mêmes plus qu'à leurs tyrans l'esclavage dans lequel ils étaient tombés, puisqu'ils ne craignaient pas de voir et de souffrir des indignités dont ils n'auraient pas dû supporter même le récit. Quand il eut conduit en Asie son armée, déjà nombreuse et puissante, il fit équiper une flotte dans la Bithynie et à Cyzique ; et pendant ce temps-là il parcourut par terre la province, rétablit la tranquillité dans les villes, et donna audience aux gouverneurs. Il écrivit aussi à Cassius de quitter l'Égypte et de venir le joindre en Syrie. « Ce n'est pas, lui disait-il, pour acquérir l'empire, mais pour délivrer notre patrie de la servitude et opprimer les tyrans, que nous avons rassemblé des armées : au lieu donc d'errer de côté et d'autre, il faut toujours nous souvenir du but que nous nous sommes proposé ; et pour ne pas nous en écarter, ne nous éloignons pas de l'Italie, mais rapprochons-nous-en le plus tôt que nous pourrons, afin d'aller au secours de nos concitoyens. » Cassius ayant goûté ses raisons, se mit en marche pour aller le trouver. Brutus alla au-devant de lui, et ils se rencontrèrent près de Smyrne : c'était leur première entrevue depuis qu'ils s'étaient séparés au port du Pirée, pour aller l'un en Macédoine et l'autre en Syrie. Ce fut pour eux un grand sujet de joie ; et la vue des troupes qu'ils avaient l'un et l'autre sous leurs ordres augmenta beaucoup leur confiance. Ils étaient partis d'Italie comme des bannis méprisables, sans argent, sans armes, sans un seul vaisseau armé, sans un soldat, enfin sans une seule ville qui fût dans leurs intérêts ; et après un espace de temps assez court, ils se trouvaient réunis, à la tête d'une flotte puissante, d'une infanterie et d'une cavalerie nombreuses, avec de l'argent pour les entretenir ; et ils étaient en état de disputer, les armes à la main, l'empire à leurs ennemis.

29. Cassius désirait de rendre à Brutus autant d'honneur qu'il en recevait de lui ; mais Brutus, par égard pour sou âge et pour la faiblesse de son tempérament, qui ne pouvait pas soutenir la fatigue, le prévenait presque toujours, et allait le plus souvent chez lui. Cassius avait la réputation d'être un grand homme de guerre : mais il était violent, et ne savait gouverner que par la crainte ; avec ses amis il aimait à railler, et se livrait trop à la plaisanterie. Brutus, aimé du peuple pour sa vertu, chéri de ses amis, admiré de tous les gens honnêtes, n'était pas haï même de ses ennemis. Il devait cette affection générale à son extrême douceur, à une élévation d'esprit peu commune, à une fermeté d'âme qui le rendait supérieur à la colère, à l'avarice et à la volupté. Toujours droit dans ses jugements, inflexible dans son attachement à tout ce qui était juste et honnête, il se concilia surtout la bienveillance et l'estime publiques, par la confiance qu'on avait dans la pureté de ses vues. On n'espérait pas que le grand Pompée lui-même, s'il eût vaincu César, eût soumis sa puissance aux lois ; on croyait au contraire qu'il serait toujours resté maître de la république, sous le nom de consul, de dictateur, ou de quelque autre magistrature plus douce, pour consoler le peuple de la perte de sa liberté. Pour Cassius, dont on connaissait l'emportement et la colère, que l'intérêt entraînait souvent hors des voies de la justice, on était persuadé que s'il faisait la guerre, s'il courait de pays en pays, s'il s'exposait à tous les dangers, c'était bien moins pour rendre la liberté à ses concitoyens, que pour s'assurer à lui-même une grande autorité.

Dans des temps antérieurs à celui dont nous parlons, les Cinna, les Marius, les Carbon, qui regardaient leur patrie comme le prix ou plutôt comme la proie du vainqueur, avouaient franchement qu'ils n'avaient combattu que pour la réduire en servitude : mais Brutus n'entendit jamais ses ennemis mêmes lui reprocher ses vues tyranniques ; et Antoine dit un jour, devant plusieurs témoins, que Brutus était le seul qui en conspirant contre César n'eût été conduit que par la grandeur et la beauté de l'entreprise ; mais que tous les autres y avaient été poussés par la haine et l'envie qu'ils portaient à César. Aussi les lettres de Brutus prouvent-elles évidemment qu'il mettait bien moins sa confiance dans ses troupes que dans sa vertu. À la veille même du danger, il écrivait à Atticus que ses affaires étaient au point de fortune le plus brillant : « Car, ajouta-t-il, ou ma victoire rendra la liberté aux Romains, ou ma mort me délivrera de la servitude. Tout le reste est pour nous dans un état ferme et assuré ; une seule chose est encore incertaine, c'est si nous vivrons ou si nous mourrons libres. Antoine porte la juste peine de sa folie, lui qui, pouvant se mettre au nombre des Brutus, des Cassius et des Caton, aime mieux n'être que le second d'Octave : et s'il n'est pas vaincu avec lui dans le combat qui va se donner, il sera bientôt en guerre contre lui. » Le temps prouva que c'était une prédiction de ce qui devait arriver un jour.

30. Pendant qu'ils étaient à Smyrne, Brutus pria Cassius de lui donner une partie des grandes sommes qu'il avait amassées : il donnait pour motifs de cette demande que l'argent qu'il avait eu de son côté, avait été employé à l'équipement de cette flotte nombreuse, qui les rendait maîtres de toute la mer Méditerranée. Les amis de Cassius l'en détournaient. « Il n'est pas juste, lui disaient-ils, que ce que tu as conservé de tes épargnes, ce que tu as levé sur les peuples en t'attirant leur haine, Brutus l'emploie à s'attacher le peuple et à faire des largesses aux soldats. » Cependant il lui donna le tiers de tout ce qu'il avait amassé ; après quoi ils se séparèrent pour aller, chacun de son côté, exécuter les entreprises dont ils s'étaient chargés. Cassius prit la ville de Rhodes, et n'usa pas avec douceur de sa victoire, quoique les habitants, lorsqu'il entra dans la ville, l'appelassent leur maître et leur roi. « Je ne suis, leur dit-il, ni maître ni roi ; je suis le meurtrier de celui qui voulait être notre maître et notre roi, et que j'ai puni de son ambition. » Brutus demanda aux Lyciens de l'argent et des hommes ; mais Naucratès, un de leurs orateurs, ayant persuadé les villes de se révolter et de s'emparer des hauteurs voisines pour fermer le passage aux Romains, Brutus envoya contre eux sa cavalerie, qui les surprit pendant leur dîner, et en passa six cents au fil de l'épée ; il se rendit ensuite maître de plusieurs forts et de plusieurs petites villes, et renvoya sans rançon tous les prisonniers, espérant gagner par là l'affection de ce peuple : mais c'étaient des gens opiniâtres, qui, aigris par le dégât qu'on faisait dans leurs terres, ne tenaient aucun compte de ces marques d'humanité. Brutus alla donc mettre le siège devant Xanthe, où les plus braves de la nation s'étaient renfermés.

Quelques-uns des assiégés, se jetant dans la rivière qui baignait leurs murailles, se sauvaient en nageant entre deux eaux. Les assiégeants s'en étant aperçus, tendirent, au travers du courant, des filets au haut desquels ils avaient attaché des sonnettes, qui les avertissaient quand il y en avait quelqu'un de pris. Les Xanthiens ayant fait une sortie pendant la nuit, et mis le feu à quelques batteries, les Romains les aperçurent, et les repoussèrent dans la ville ; mais un vent violent qui s'éleva tout à coup porta les flammes jusqu'aux créneaux des murailles, et menaça les maisons voisines.

31. Brutus, qui craignait pour la ville, donna l'ordre d'aller à leur secours et d'éteindre le feu, lorsqu'un désespoir affreux, plus fort que tous les raisonnements, et qu'on peut comparer à un amour violent de la mort, saisit subitement les Lyciens. Les femmes, les enfants, les hommes de condition libre et les esclaves, sans distinction d'âge, accourant sur les murailles, attaquent les ennemis qui travaillaient à arrêter l'incendie, portent eux-mêmes du bois, des roseaux, et toutes sortes de matières combustibles ; et en alimentant sans cesse le feu, ils l'eurent bientôt étendu dans toute la ville. Quand la flamme ainsi répandue, et s'élevant en tourbillons dans les airs, eut embrassé l'enceinte des murailles, Brutus, touché de compassion, courut à cheval le long des murs, cherchant tous les moyens de les secourir ; il leur tendait les mains : il les conjurait d'épargner, de sauver leur ville : mais il n'était écouté de personne ; ils ne voulaient, tous que mourir, non seulement les hommes et les femmes, mais les petits enfants même, dont les uns se jetaient au milieu des flammes en poussant des cris affreux, les autres se précipitaient du haut des murailles ; quelques-uns présentaient leur gorge toute nue aux épées de leurs pères, et les excitaient à les frapper.

Quand la ville eut été consumée par les flammes, on vit une femme qui, portant au cou son enfant mort, et suspendue elle-même à un cordeau avec une torche allumée, mettait le feu à sa maison. Brutus, à qui l'on vint le dire, n'eut pas la force d'aller voir un spectacle si horrible : il ne put en entendre le récit sans verser des larmes, et fit proposer une récompense pour tout soldat qui aurait pu sauver un Lycien ; il n'y en eut, dit-on, que cent cinquante qui ne se refusèrent pas à leur conservation. Ce fut ainsi que les Lyciens, après avoir achevé, dans un long espace d'années, la révolution que le destin avait marquée pour leur ruine, renouvelèrent, par leur audace, la catastrophe de leurs ancêtres, qui, dans les guerres des Perses, brûlèrent eux-mêmes leur ville et s'ensevelirent sous ses ruines.

32. Brutus, voyant la ville de Patare se préparer à une défense vigoureuse, et craignant un pareil désespoir, balançait à en entreprendre le siège. Il avait fait quelques femmes prisonnières, qu'il renvoya sans rançon ; et comme leurs maris et leurs pères étaient des premiers de la ville, elles leur vantèrent tellement la modération et la justice de Brutus, qu'elles les décidèrent à lui remettre leur ville. Dès lors toutes les autres villes se soumirent, et s'étant livrées à sa discrétion, elles en furent traitées avec plus de douceur et de clémence qu'elles ne l'avaient espéré. Tandis que Cassius, qui dans le même temps s'était emparé de Rhodes, avait obligé les habitants de lui porter tout leur or et tout leur argent (ce qui produisit une somme de huit mille talent, outre une amende de cinq cents talents qu'il exigea de la ville). Brutus ne leva sur les Lyciens qu'une contribution de cent cinquante talents ; et sans leur imposer aucune autre charge, il partit pour l'Ionie.

33. Il y fit plusieurs actions mémorables, soit dans les récompenses, soit dans les châtiments qu'il décerna. Je n'en rapporterai qu'un seul exemple, celui dont il fut lui-même le plus satisfait, et qui fit le plus de plaisir aux honnêtes Romains. Pompée, après avoir, dans sa défaite à Pharsale, perdu ce grand empire qu'il disputait à César, se retira en Égypte ; et lorsqu'il eut abordé à Péluse, les tuteurs du jeune prince qui régnait alors tinrent, avec ses amis, un conseil dans lequel les avis furent partagés. Les uns croyaient qu'il fallait recevoir Pompée, d'autres voulaient qu'on le chassât Égypte : mais un certain Théodote de Chio, qui enseignait la rhétorique au prince, et qui, faute de meilleurs ministres, était admis aux conseils, fit voir aux uns et aux autres qu'ils se trompaient également ; que dans les conjonctures présentes il n'y avait qu'un seul parti utile, c'était de le recevoir et de le faire mourir : il termina son opinion, en disant qu'un mort ne mord point. Tout le conseil adopta son avis, et le grand Pompée devint un exemple mémorable des événements les plus extraordinaires et les moins attendus ; sa mort fut l'ouvrage de la vaine rhétorique d'un Théodote, comme ce sophiste s'en vantait lui-même. l'eu de temps après, César, étant arrivé en Égypte, puait ces perfides par une mort digne de leur scélératesse : Théodote seul obtint de la fortune un délai pour traîner encore quelque temps une vie errante dans la honte et la misère : mais il ne put se dérober à Brutus, qui parcourait l'Asie ; amené devant lui, il fut puni du dernier supplice, et devint plus fameux par sa mort qu'il ne l'avait été par sa vie.

34. Brutus fit prier Cassius de venir à Sardes ; et lorsqu'il le sut près d'arriver, il alla au-devant de lui avec ses amis : toutes les troupes, sous les armes, les saluèrent l'un et l'autre du titre d'imperator. Mais, comme il n'est que trop ordinaire dans des affaires d'une grande importance, et entre des hommes environnés d'une foule d'amis et de capitaines, ils eurent réciproquement beaucoup de plaintes et de reproches à se faire. Ils ne furent pas plutôt arrivés à Sardes, que, se retirant dans une chambre dont ils fermèrent les portes, et où personne ne fut admis, ils exposèrent d'abord leurs griefs respectifs, passèrent ensuite aux reproches, aux accusations et aux larmes même, et enfin à des outrages violents. Leurs amis qui les entendaient, étonnés de leur emportement et du ton de colère avec lequel ils parlaient, craignaient qu'ils ne se portent à des extrémités fâcheuses ; mais il leur était défendu d'entrer. Cependant Marcus Favonius, ce partisan si zélé de Caton, qui pratiquait la philosophie, moins par un choix de sa raison, que par une sorte d'impétuosité et de fureur, se présente à la porte, qui lui est refusée par les domestiques : mais il n'était pas aisé de retenir Favonius, quelque chose qu'il désirât : violent et précipité dans toutes ses actions, il ne tenait aucun compte de sa dignité sénatoriale, et se faisait un plaisir de la rabaisser avec une liberté cynique. Il est vrai que le plus souvent on ne faisait que rire et plaisanter des injures toujours déplacées qu'il se permettait. Il força donc ceux qui gardaient la porte ; et en entrant dans la chambre, il prononça d'un ton de voix affecté les vers de Nestor dans Homère :

Écoulez-moi, je suis bien plus âgé que vous ;

et le reste. Cassius ne fit que rire de cette apostrophe ; mais Brutus le mit dehors par les épaules, en le traitant de véritable chien et de faux cynique. Cependant cette circonstance mit fin à leur contestation, et ils se séparèrent. Cassius donna, le soir même, un souper où Brutus se rendit et amena ses amis. On venait de se mettre à table, lorsque Favonius entra dans la salle au sortir du bain. Brutus, en le voyant, protesta qu'il ne l'avait pas invité, et ordonna qu'on le plaçât sur le lit d'en haut ; mais Favonius se mit de force sur le lit du milieu. Le repas fut assaisonné de plaisanteries agréables, et la philosophie y trouva sa place.

35. Le lendemain, Brutus jugea publiquement un ancien préteur, nommé Lucius Pella, auquel il avait donné lui-même des emplois de confiance, et qui était accusé de concussion par les Sardiens. Brutus l'ayant noté d'infamie, Cassius en fut très affligé, lui qui, peu de jours auparavant, ayant à juger deux de ses amis convaincus du même crime, après leur avoir fait en particulier quelques réprimandes, les avait renvoyés, en les laissant dans leurs emplois : aussi se plaignit-il de ce jugement à Brutus, qu'il accusa de montrer une exactitude trop scrupuleuse aux lois et à la justice, dans un temps où il fallait beaucoup donnera la politique et à l'humanité. Brutus lui répondit qu'il devait se souvenir de ces ides de mars où ils avaient tué César : non qu'il dépouillât et tourmentât lui-même personne, mais parce qu'il fermait les yeux sur ceux qui le faisaient sous son nom. « S'il est, ajouta-t-il, des prétextes honnêtes de violer la justice, il valait encore mieux souffrir les injustices des amis de César, que de conniver à celles des nôtres. L'indifférence sur les premières n'eût passé que pour défaut de courage ; mais, en tolérant celles de nos amis, nous encourons le soupçon de complicité, et nous partageons les périls auxquels ils s'exposent. » Tels étaient les principes d'après lesquels Brutus se conduisait.

36. Ils se disposaient à quitter l'Asie, lorsque Brutus eut un signe extraordinaire. Il aimait à veiller ; et, autant par une suite de sa sobriété que par goût pour le travail, il ne donnait que très peu de temps au sommeil. Une dormait jamais le jour, et la nuit même il ne prenait quelque repos que lorsque tout le monde était couché, et qu'il n'avait plus rien à faire, ni personne avec qui il pût s'entretenir. Depuis surtout que, la guerre étant commencée, toutes les affaires roulaient sur lui, et qu'il avait toujours l'esprit tendu sur ce qui pouvait arriver, il se contentait de dormir un peu après son souper, et passait le reste de la nuit à expédier les affaires les plus pressées. Lorsqu'il les avait finies de bonne heure, et qu'il lui restait du temps, il l'employait à lire jusqu'à la troisième garde[18], heure à laquelle les centurions et les autres officiers avaient coutume d'entrer dans sa tente. Lors donc qu'il se disposait à partir d'Asie avec toute son armée, dans une nuit très obscure, où sa tente n'était éclairée que par une faible lumière, pendant qu'un silence profond régnait dans tout le camp, Brutus, plongé dans ses réflexions, crut entendre quelqu'un entrer dans sa tente. Il tourne ses regards vers la porte, et voit un spectre horrible, d'une figure étrange et effrayante, qui s'approche et se tient près de lui en silence. Il eut le courage de lui adresser le premier la parole : « Qui es-tu ? lui dit-il, un homme ou un dieu ? que viens-tu faire dans ma tente ? que me veux-tu ? - Brutus, lui répondit le fantôme, je suis ton mauvais génie ; tu me verras dans les plaines de Philippes. - Eh bien ! repartit Brutus sans se troubler, je t'y verrai. »

37. Dès que le fantôme eut disparu, Brutus appela ses domestiques, qui lui dirent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu : et il continua à s'occuper de ses affaires. Le jour ayant paru, il se rendit chez Cassius, et lui raconta sa vision. Cassius, qui faisait profession de la doctrine d'Épicure, et disputait souvent avec Brutus sur ces sortes de matières, lui dit alors : Brutus, c'est un des principes de notre philosophie, que nos sens, faciles à recevoir toutes sortes d'impressions, nous trompent souvent en offrant à notre esprit des images et des sensations d'objets que nous ne voyons et n'éprouvons pas réellement. Notre pensée, plus mobile encore, excite sans cesse nos sens, et leur imprime une foule d'idées dont les objets n'ont jamais existé. Ils sont comme une cire molle qui se prête à toutes les impressions qu'on lui donne ; et notre âme ayant en elle et ce qui produit et ce qui éprouve l'impression, a aussi, par elle-même, la faculté de varier et de diversifier ses formes. C'est ce que prouvent les différentes images que nos songes nous offrent dans le sommeil ; l'imagination les excite par le plus faible mouvement, et leur fait prendre ensuite toutes sortes d'affections ou de figures fantastiques : car la nature de cette faculté est d'être toujours en mouvement, et ce mouvement n'est autre chose que l'imagination même et la pensée. Mais ce qu'il y a de plus en toi, c'est que ton corps, affaibli par l'excès du travail, rend ton esprit plus mobile et plus prompt à changer. Il n'est pas vraisemblable qu'il existe des génies, ni, s'il en existe, qu'ils prennent la figure et la voix des hommes, ou que leur pouvoir s'étende jusqu'à nous. Je voudrais qu'il y en eût, afin que nous puissions mettre notre confiance, non seulement dans cette multitude d'armes, de chevaux et de navires, mais encore dans le secours des dieux, qui se déclareraient sans doute pour les chefs de l'entreprise la plus sainte et la plus belle. » Telles furent les raisons dont Cassius se servit pour calmer Brutus. Quand les soldats commencèrent à se mettre en marche, deux aigles, fondant ensemble du haut des airs, allèrent se poser sur les premières enseignes, et accompagnèrent l'armée, nourris par les soldats jusqu'à Philippes, d'où ils s'envolèrent la veille de la bataille.

38. Brutus avait déjà soumis la plupart des peuples voisins et les villes ou les princes qui pouvaient rester encore à réduire, il acheva avec Cassius de les subjuguer ; ils se rendirent maîtres de tout le pays jusqu'à la mer de Thasos[19]. Norbanus y était campé dans un lieu appelé les Détroits, près du mont Symbolum[20]. Brutus et Cassius l'ayant environné, le forcèrent d'abandonner ce poste ; peu s'en fallut même qu'ils ne lui enlèvent toute son armée, parce que César n'avait pu le suivre, retenu par une maladie : mais Antoine vint à son secours, après avoir fait une marche si rapide, que Brutus ne pouvait la croire. César, qui arriva dix jours après, campa vis-à-vis de Brutus, et Antoine en face de Cassius. L'espace qui séparait les deux camps est appelé par les Romains la plaine de Philippes ; c'étaient les armées romaines les plus nombreuses qui se fussent trouvées en présence l'une de l'autre. Celle de Brutus l'était bien moins que celle de César ; mais elle l'emportait par l'éclat et la magnificence des armes, dont la plupart étaient d'or ou d'argent. Brutus, qui, dans tout le reste, avait accoutumé ses officiers à la modestie et à la simplicité, leur avait prodigué ces métaux, persuadé que la richesse des armes dont les soldats sont couverts ou qu'ils portent dans leurs mains relève le courage de ceux qui aiment la gloire, et qu'elle rend les avares plus acharnés au combat, parce qu'ils veulent conserver une armure qui vaut pour eux un fonds de terre. César fit distribuer à ses soldats une petite mesure de blé et cinq drachmes par tête, pour un sacrifice expiatoire qu'il faisait dans son camp. Brutus, pour insulter à cette disette ou à cette épargne sordide, purifia son armée en pleine campagne, comme c'est l'usage chez les Romains ; il distribua un grand nombre de victimes, et cinquante drachmes pour chaque soldat. Cette largesse redoubla l'affection et l'ardeur de ses troupes.

39. Pendant ce sacrifice d'expiation, Cassius eut un signe qu'il jugea d'un présage funeste. Le licteur qui portait devant lui les faisceaux lui présenta la couronne à l'envers. On ajoute qu'un peu auparavant, dans une cérémonie publique, où l'on portait en pompe une Victoire d'or de Cassius, celui qui en était chargé fit un faux pas, et laissa tomber la Victoire. Une multitude d'oiseaux carnassiers paraissaient tous les jours dans son camp ; et plusieurs essaims d'abeilles se rassemblèrent dans un endroit des retranchements que les devins firent enfermer et mettre hors de l'enceinte, pour faire cesser, par leur expiation, la crainte superstitieuse qui déjà commençait à ébranler dans l'esprit de Cassius les principes Épicure, et qui avait entièrement captivé celui des troupes. Aussi Cassius n'avait-il plus la même ardeur pour livrer la bataille ; il préférait de traîner la guerre en longueur, parce qu'avec plus d'argent que l'ennemi, ils avaient moins d'armes et de soldats. Brutus, au contraire, avait toujours pensé qu'il fallait en venir promptement à une action décisive, afin de rendre au plus tôt la liberté à sa patrie, ou du moins pour délivrer de tant de maux tous ces peuples qui étaient écrasés par les dépenses de la guerre, et par tous les malheurs qu'elle entraîne après elle.

Il voyait d'ailleurs que dans toutes les escarmouches, dans toutes les rencontres qui avaient lieu, sa cavalerie avait toujours l'avantage ; et ces premiers succès lui inspiraient une grande confiance. Il passait tous les jours dans le camp de César un grand nombre de déserteurs, et l'on en dénonçait encore beaucoup d'autres, comme soupçonnés de vouloir suivre leur exemple. Ces considérations firent passer dans le conseil plusieurs des amis de Cassius au sentiment de son collègue. Un seul des amis de ce dernier, nommé Atellius, fut d'un avis contraire, et proposa de différer jusqu'à l'hiver. « Eh ! que gagnerais-tu, lui dit Brutus, d'attendre encore une année ? - Le moins que je puisse en espérer, répondit Atellius, c'est de vivre un an de plus. » Cette réponse déplut à Cassius, et indigna tous les autres officiers : la bataille fut résolue pour le lendemain.

40. Brutus, rempli des meilleures espérances, s'entretint, pendant le souper, de matières philosophiques, et alla ensuite se reposer. Cassius, au rapport de Messala, soupa dans sa tente avec un petit nombre d'amis ; et, contre son caractère, il fut, pendant tout le repas, pensif et taciturne. Après le souper il prit la main de Messala, et la lui serrant avec amitié, comme il avait coutume de faire : « Messala, lui dit-il en grec, je te prends à témoin que, comme le grand Pompée, je suis forcé, contre mon sentiment, de mettre au hasard d'une seule bataille le sort de ma patrie. Nous avons pourtant beaucoup de courage et une grande confiance dans la fortune, dont nous serions injustes de nous défier, quand même nous prendrions un mauvais parti. » Cassius, en finissant ces mots, embrassa Messala, et lui dit adieu. Messala le pria à souper pour le lendemain, jour de sa naissance.

Dès que le jour parut, on éleva dans le camp de Brutus et dans celui de Cassius la cotte d'armes de pourpre, qui était le signal de la bataille ; et les généraux s'abouchèrent au milieu de l'espace qui séparait les deux camps. Cassius, prenant le premier la parole : « Brutus, dit-il, fassent les dieux que nous remportions la victoire, et que nous vivions heureux ensemble le reste de nos jours ! Mais comme les événements qui intéressent le plus les hommes sont aussi les plus incertains, et que si l'issue de la bataille trompe notre attente, il ne nous sera pas facile de nous revoir, dis-moi ce que tu choisiras de la fuite ou de la mort. - Cassius, lui répondit Brutus, lorsque j'étais encore jeune et sans expérience, je composai, sans trop savoir pourquoi, un long discours philosophique, dans lequel je blâmais Caton de s'être donné la mort ; je disais qu'il n'était ni religieux, ni digne d'un homme de cour, de se soustraire à l'ordre des dieux, et au lieu de recevoir avec courage tous les événements de la vie, de s'y dérober par la fuite. Notre situation présente me fait penser autrement. Si la divinité ne nous accorde pas un heureux succès, je ne veux plus me livrer à de nouvelles espérances, ni faire de nouveaux préparatifs de guerre. Je me délivrerai de toutes mes peines en me louant de la fortune, de ce qu'ayant aux ides de mars donné mes jours à ma patrie, j'ai mené depuis, par une suite de sacrifices, une vie aussi libre que glorieuse. » À ces mots, Cassius embrassant Brutus en souriant : Puisque nous pensons tous deux de même, lui dit-il, allons à l'ennemi : ou nous remporterons la victoire, ou nous ne craindrons pas les vainqueurs. » Ils parlèrent ensuite, en présence de leurs amis, de l'ordonnance qu'ils donneraient à leur bataille. Brutus demanda que Cassius lui laissât le commandement de l'aile droite, qui paraissait dû plutôt à l'âge et à l'expérience de Cassius. Celui-ci néanmoins le lui accorda ; il voulut même que Messala, qui commandait la légion la plus aguerrie, combattît à cette aile. Aussitôt Brutus fit sortir des retranchements sa cavalerie superbement parée, et mit son infanterie en bataille.

41. Les troupes d'Antoine étaient occupées à tirer des fossés, depuis les marais près desquels elles campaient, jusque dans la plaine, pour couper à Cassius la retraite vers la mer. César, ou du moins son armée, était tranquille dans le camp ; car une maladie avait obligé le général d'en sortir. Ses soldats ne s'attendaient pas à une bataille ; ils croyaient seulement que les ennemis viendraient charger les travailleurs, et tâcher à coups de traits de les mettre en désordre : ne songeant pas aux troupes qu'ils avaient devant eux. ils s'étonnaient du bruit qu'ils entendaient autour des tranchées, et qui venait jusqu'à leur camp. Cependant Brutus, après avoir fait passer à ses capitaines des billets qui contenaient le mot du guet, parcourait à cheval tous les rangs, et animait ses troupes à bien faire. Le mot du guet ne fut entendu que d'un petit nombre de soldats ; la plupart, sans même l'attendre, allèrent impétueusement à la charge en poussant de grands cris. Le désordre avec lequel ils chargèrent mit beaucoup d'inégalité et de distance entre les légions. Celle de Messala d'abord, ensuite les autres, outrepassèrent l'aile gauche de César, dont elles ne firent qu'effleurer les derniers rangs, où elles massacrèrent quelques soldats : en poussant toujours en avant, elles arrivèrent au camp de César, qui, peu d'instants auparavant, comme il le dit lui-même dans ses Commentaires, venait de se faire transporter ailleurs, d'après un songe qu'avait eu un de ses amis, nommé Marais Antonius, et dans lequel il lui avait été ordonné de dire à César qu'il s'éloignât au plus tôt des retranchements. Cette retraite fit répandre le bruit de sa mort, parce que sa litière, qui était vide, fut criblée de coups de traits et de piques. On passa au fil de l'épée tous ceux qui furent pris dans le camp, et entre autres deux mille Lacédémoniens qui étaient venus tout récemment comme auxiliaires de César.

42. Les troupes de Brutus, qui ne se portèrent pas sur ces derrières de l'aile gauche de César, et qui l'attaquèrent de front, la renversèrent facilement, dans le trouble où l'avait déjà mise la perte de son camp ; elles taillèrent en pièces trois légions, et se jetèrent dans le camp pêle-mêle avec les fuyards. Brutus était à cette partie de son aile droite.

Mais ce que les vainqueurs ne virent pas, l'occasion le fit apercevoir aux vaincus ; ils virent l'aile gauche des ennemis nue et séparée de l'aile droite, qui s'était laissé emporter à la poursuite des fuyards. Ils fondirent sur ces troupes, dont le flanc était dégarni ; mais ils ne purent enfoncer le centre de la bataille, où ils furent reçus avec la plus grande vigueur ; ils renversèrent seulement l'aile gauche, où le désordre s'était mis, et qui d'ailleurs ignorait le succès de l'aile droite. Ils la poursuivirent si vivement, qu'ils entrèrent dans le camp avec les fuyards, sans avoir à leur tête aucun des généraux : car Antoine, dit-on, voulant éviter l'impétuosité du premier choc, s'était, dès le commencement de l'action, retiré dans un marais voisin ; et César, qui s'était fait transporter hors des retranchements, ne paraissait nulle part. Quelques soldats même dirent à Brutus qu'ils l'avaient tué, et lui présentèrent leurs épées sanglantes, en lui peignant sa figure et son âge.

Déjà le corps de bataille de Brutus ayant enfoncé ceux qui lui étaient opposés, en avait fait un grand carnage, et la victoire de Brutus paraissait décidée comme la défaite de Cassius. La seule chose qui les perdit, c'est que Brutus n'alla pas au secours de Cassius, qu'il croyait vainqueur ; et que celui-ci n'attendit pas le retour de son collègue, dont il croyait la perte certaine. Messala donna pour preuve de leur victoire qu'ils avaient pris trois aigles et plusieurs enseignes aux ennemis, qui, de leur côté, n'en prirent pas une seule. Brutus, en s'en retournant après le pillage du camp de César, fut très surpris de ne pas voir le pavillon de Cassius dressé comme de coutume ; car il était fort élevé, et s'apercevait de loin. Il ne voyait pas non plus les autres tentes, dont la plupart avaient été abattues et mises en pièces quand les ennemis étaient entrés dans le camp. Ceux qui croyaient avoir la vue plus perçante assuraient à Brutus qu'ils voyaient étinceler une grande quantité d'armes et de boucliers d'argent qui allaient de tous côtés dans le camp de Cassius ; mais ils n'y reconnaissaient ni le nombre ni l'armure des troupes qu'on y avait laissées pour le garder ; ils ajoutaient qu'on ne voyait pas au delà autant de morts qu'il devrait naturellement y en avoir. si tant de légions eussent été défaites. Toutes ces circonstances firent soupçonner à Brutus le désastre de l'aile gauche : il laissa donc un corps suffisant de troupes pour garder le camp des ennemis, rappela ceux qui poursuivaient les fuyards, et les rallia pour aller au secours de Cassius.

43. Or voici comment les choses s'étaient passées de son côté. Ce général avait vu avec peine les troupes de Brutus fondre impétueusement sur les ennemis, sans attendre ni le mot ni l'ordre de l'attaque : et il ne fut pas moins mécontent de voir qu'après s'être emparées du camp de César, elles n'avaient songé qu'à le piller, au lieu d'aller envelopper les ennemis ; et par le temps qu'il perdit à considérer leurs fautes, plutôt que par l'activité et la capacité des généraux, il donna à l'aile droite de César la facilité de l'envelopper lui-même. Aussitôt sa cavalerie se débanda, et s'enfuit vers la mer. Cassius, voyant l'infanterie se préparer à la suivre, s'efforça de la retenir et de la rallier : il prit l'enseigne d'un des officiers qui fuyaient, et la planta à terre à ses pieds, sans pouvoir empêcher la fuite de ses propres gardes. Forcé donc de s'éloigner, il se retira, suivi de très peu de monde, sur une éminence d'où l'on découvrait toute la plaine. Mais il ne pouvait rien voir lui-même de ce qui se passait ; il avait la vue si faible, qu'il apercevait à peine le pillage de son camp. Ceux qu'il avait avec lui virent s'avancer un gros de cavalerie : c'était celle que Brutus lui envoyait ; et Cassius la prit pour celle des ennemis qui venait à sa poursuite. Il dépêcha cependant un de ses officiers, nommé Titinnius, pour s'en assurer. Les cavaliers de Brutus l'ayant reconnu pour un des plus fidèles amis de Cassius, jettent des cris de joie ; ses amis, mettant pied à terre, le reçoivent au milieu d'eux et le comblent de caresses : les autres l'entourent à cheval avec des cris de victoire, et font retentir toute la plaine du bruit de leurs armes.

Ces démonstrations de joie devinrent très funestes : Cassius ne douta pas que Titinnius ne fût enveloppé par les ennemis. « Trop d'attachement pour la vie, dit-il à ceux qui l'environnaient, m'a fait attendre de voir un homme que j'aime enlevé par les troupes ennemies. » En disant ces mots, il se retire dans une tente abandonnée, où il entraîne un de ses affranchis, nommé Pindarus, que, depuis la défaite de Crassus chez les Parthes, il avait eu toujours à sa suite pour une semblable nécessité. Il avait échappé à la défaite de Crassus : mais alors, se couvrant la tête de sa robe, il tendit la gorge à son affranchi, et lui commanda de lui trancher la tête ; car on la trouva séparée de son corps. Pindarus ne reparut plus depuis la mort de Cassius ; ce qui fit soupçonner à quelques personnes qu'il l'avait tué sans en avoir reçu l'ordre. Peu de temps après on vit arriver cette cavalerie, précédée par Titinnius, qui, la tête couronnée, avait pris les devants pour rejoindre plus tôt Cassius ; mais lorsque les cris, les gémissements et le désespoir de ses amis lui eurent fait connaître la mort de son général et la cause de son erreur, il tira son épée, et, après s'être fait à lui-même les plus vifs reproches de sa lenteur, il se tua.

Brutus, informé de la défaite de Cassius, redoubla sa marche, et apprit sa mort quand il fut près du camp. Il pleura sur son corps, l'appela le dernier des Romains, persuadé que Rome ne pouvait plus produire un homme d'un si grand courage ; il le fit ensevelir, et l'envoya dans l'île de Thasos, de peur que la vue de ses funérailles ne causât du trouble dans le camp. Ayant ensuite assemblé les soldats, il les consola ; et, pour les dédommager de la perte de leurs effets les plus nécessaires qui avaient été pillés, il leur promit deux mille drachmes par tête. Cette promesse leur rendit le courage ; ils admirèrent une si grande générosité ; et quand il les quitta, ils l'accompagnèrent de leurs acclamations, en lui donnant le glorieux témoignage qu'il était le seul des quatre généraux qui n'eût pas été vaincu. Il avait justifié par ses actions la confiance qu'il avait eue de vaincre : avec le peu de légions qu'il commandait, il renversa tous ceux qui lui firent tête ; et si dans la bataille il eût pu faire usage de toutes ses légions, que la plus grande partie de son aile n'eût pas outrepassé les ennemis pour aller piller leur bagage, il n'y aurait pas eu un seul de leurs différents corps qui n'eût été défait.

45. Il resta, du côté de Brutus, huit mille hommes sur le champ de bataille, en comptant les valets des soldats, que Brutus appelait Bryges ; et, suivant Messala, il en périt plus du double dans l'armée des ennemis. Une perte si considérable avait jeté ces derniers dans le découragement ; mais un esclave de Cassius, nommé Démétrius, arriva le soir au camp d'Antoine, et lui remit la robe et l'épée de son maître. Cette vue enflamma leur courage ; et le lendemain, dès le point du jour, ils présentèrent la bataille. Mais Brutus voyait les deux camps dans une agitation dangereuse : le sien était plein de prisonniers qui demandaient la surveillance la plus exacte ; celui de Cassius supportait avec peine le changement de chef, et la honte de leur défaite leur avait inspiré une haine et une envie secrètes contre les vainqueurs : il se borna donc à tenir ses troupes sous les armes, et refusa le combat. Il sépara les prisonniers en deux troupes, fit mettre à mort les esclaves que leurs rapports fréquents avec ses soldats lui rendaient suspects, et renvoya la plus grande partie des hommes libres, en disant que, déjà pris par les ennemis, ils seraient avec eux prisonniers et esclaves, au lieu qu'auprès de lui ils auraient été libres et citoyens ; et comme il s'aperçut que ses amis et ses officiers avaient pour quelques-uns de ces prisonniers un ressentiment implacable, il les cacha pour les dérober à leur fureur, et les fit partir secrètement de l'armée. Il y avait parmi eux un mime nommé Volumnius, et un certain Saculion, bouffon de son métier, dont Brutus n'avait tenu aucun compte. Ses amis les lui amenèrent, en se plaignant que ces hommes, même dans la captivité, se permettaient de les railler insolemment. Brutus, occupé de soins bien différents, ne leur ayant rien répondu, Messala Corvinus proposa qu'après les avoir fait battre de verges sur le théâtre, on les renvoyât tout nus aux généraux ennemis, pour les faire rougir d'avoir besoin, jusque dans les camps, d'amis et de convives de cette espèce. Quelques-uns de ceux qui étaient présents se mirent à rire de cette proposition, mais Casca, celui qui avait porté le premier coup à César, prenant la parole : « Ce n'est pas, dit-il, par des jeux et des plaisanteries qu'il convient de faire les obsèques de Cassius. Brutus, ajouta-t-il, c'est à toi de faire voir quel souvenir tu conserves de ce général, en punissant ou en laissant vivre ceux qui osent le prendre pour sujet de leurs railleries. » Brutus, vivement piqué de cette remontrance : « Pourquoi donc, dit-il à Casca, me demandes-tu mon avis ? Que ne fais-tu ce que tu juges convenable ? » Les amis de Brutus prenant cette réponse pour un consentement à la mort de ces malheureux, les emmenèrent, et les firent mourir.

46. Brutus fit distribuer aux soldats l'argent qu'il leur avait promis ; et après quelques légers reproches sur leur précipitation à devancer l'ordre et le mot, pour aller témérairement et en désordre charger l'ennemi, il leur promit que, si dans la bataille suivante ils se conduisaient en gens de cour, il leur abandonnerait le pillage de deux villes, Thessalonique et Lacédémone. C'est, dans toute la vie de Brutus, le seul reproche dont on ne puisse le justifier. Dans la suite il est vrai, Antoine et César payèrent à leurs soldats des prix bien plus criminels de leurs victoires ; ils chassèrent de presque toute l'Italie ses anciens habitants, pour en abandonner à leurs troupes les terres et les villes, qui ne leur appartenaient à aucun titre : mais ces deux généraux n'avaient d'autre but dans cette guerre que de vaincre et de dominer. Brutus, au contraire, avait donné une si haute opinion de sa vertu, que le peuple même ne lui permettait de vaincre et de conserver sa vie que par des voies justes et honnêtes et plus encore depuis la mort de Cassius, qu'on accusait de pousser Brutus aux actes de violence qui lui échappaient quelquefois. Mais comme sur mer, lorsque le gouvernail est brisé par la tempête, les matelots clouent et ajustent à la place, du mieux qu'ils peuvent, d'autres pièces de bois qu'ils emploient par nécessité, de même Brutus, qui, chargé du commandement d'une armée si nombreuse, et placé dans des conjonctures si difficiles, n'avait aucun général qui pût aller de pair avec lui, était obligé de se servir de ceux qu'il avait, et d'agir ou de parler souvent d'après leur opinion. Il croyait donc devoir faire tout ce qui pouvait rendre plus soumis les soldats de Cassius, l'anarchie les avait rendus audacieux dans le camp, et leur défaite, lâches contre l'ennemi.

47. Antoine et César n'étaient pas dans une meilleure situation : réduits à une extrême disette, et campés dans des lieux enfoncés, ils s'attendaient à passer un hiver très pénible. Ils étaient environnés de marais ; les pluies d'automne, survenues après la bataille, avaient rempli les tentes de boue, de fange et d'eau, que le froid déjà piquant gelait tout de suite. Dans une extrémité si fâcheuse, ils apprirent la perle que leurs troupes venaient de faire sur mer : des vaisseaux qui conduisaient d'Italie un renfort considérable à César avaient été attaqués par la flotte de Brutus, qui les avait si complètement battus, qu'il ne s'était sauvé que très peu de soldats ; et ceux qui avaient échappé à cette défaite se trouvèrent réduits à une telle famine, qu'ils mangèrent jusqu'aux voiles et aux cordages de leurs vaisseaux. Cette nouvelle les détermina à presser une bataille décisive, avant que Brutus fût instruit du bonheur qu'il avait eu, car ce combat naval s'était donné le même jour que la bataille de terre, et le hasard, plutôt que la mauvaise volonté des capitaines de vaisseau, fit que Brutus ne l'apprit que vingt jours après. S'il l'eût su plus tôt, il n'aurait pas livré un second combat : il avait pour longtemps toutes les provisions nécessaires à son armée ; et il était campé si avantageusement, qu'il n'avait pas à craindre les rigueurs de l'hiver, et qu'il ne pouvait être forcé par les ennemis. Il était enfin maître de la mer, il avait de son côté vaincu sur terre ; et ce double avantage devait lui donner la plus grande confiance et les plus hautes espérances. Mais l'empire romain ne pouvait être gouverné par plusieurs maîtres, il lui fallait un monarque ; et la divinité voulant sans doute délivrer César du seul homme qui pût mettre obstacle à sa domination, empêcha que Brutus ne fût informé de cette victoire au moment même où il allait l'apprendre. La veille du jour qu'il devait combattre, un déserteur, nommé Clodius, vint le soir dans son camp, pour l'avertir que les généraux ennemis ne se hâtaient de donner la bataille que parce qu'ils venaient d'apprendre la défaite de leur flotte. Mais on ne voulut pas le croire, il ne fut pas même présenté à Brutus ; et tous les officiers méprisèrent cet avis, qu'ils regardèrent comme incertain ou comme inventé par cet homme pour faire plaisir à Brutus.

48. On prétend que le fantôme que Brutus avait déjà vu lui apparut encore cette nuit sous la même figure, et qu'il disparut sans lui avoir dit un seul mot ; mais Publius Volumnius, homme très versé dans la philosophie, et qui n'avait pas quitté Brutus depuis le commencement de la guerre, ne parle point de cette apparition : il dit seulement que l'aigle de la première enseigne fut couverte d'abeilles ; que le bras d'un de ses officiers distilla si abondamment de l'huile de rosé, qu'on ne pouvait l'arrêter, avec quelque soin qu'on l'essuyât. Il ajoute que peu de temps avant la bataille deux aigles se battirent entre les deux armées ; que pendant ce combat, qui attira l'attention de tout le monde, il régna dans toute la plaine un silence extraordinaire, et qu'enfin l'aigle qui était du côté de Brutus céda, et prit la fuite. On parle aussi d'un Éthiopien qui, s'étant présenté le premier à l'ouverture des portes du camp, fut massacré par les soldats, qui prirent cette rencontre pour un mauvais augure.

49. Quand Brutus eut fait sortir ses troupes et qu'il les eut rangées en bataille, en face de l'armée ennemie, il attendit longtemps à donner le signal du combat : en parcourant les rangs, il lui était venu sur quelques-unes de ses compagnies des soupçons et même des rapports inquiétants ; il vit que sa cavalerie, peu disposée à commencer l'attaque, attendait de voir agir l'infanterie. Enfin, un de ses meilleurs officiers, singulièrement estimé pour sa valeur, sortit tout à coup des rangs, et, passant à cheval devant Brutus, alla se rendre à l'ennemi : il se nommait Camulatus. Brutus fut vivement affecté de cette désertion ; et soit colère, soit crainte que le goût du changement et la trahison ne s'étendent plus loin, il fit sur-le-champ marcher ses troupes à l'ennemi, comme le soleil inclinait déjà vers la neuvième heure du jour[21]. Il enfonça tout ce qui lui était opposé, et, secondé par sa cavalerie, qui avait chargé vigoureusement avec les gens de pied dès qu'elle avait vu les ennemis s'ébranler, il pressa vivement leur aile gauche, qu'il força de plier. Son autre aile, dont les officiers avaient étendu les rangs, parce qu'étant moins nombreuse que celle des ennemis, ils craignaient qu'elle ne fût enveloppée, laissa, par ce mouvement, un grand intervalle dans le centre. Devenue alors faible, elle ne fit pas une longue résistance, et fut la première à prendre la fuite. Les ennemis, après l'avoir mise en déroute, revinrent sur l'aile victorieuse, et enveloppèrent Brutus, qui, dans un danger si pressant, fit de la tête et de la main tous les devoirs d'un grand général et d'un brave soldat, et mit tout en ouvre pour s'assurer la victoire. Mais ce qui la lui avait donnée à la première bataille la lui fit perdre à la seconde. Dans l'action précédente, tous les ennemis qui furent vaincus restèrent morts sur la place ; dans celle-ci, où les troupes de Cassius prirent d'abord la fuite, il n'en périt qu'un très petit nombre, et ceux qui se sauvèrent, effrayés encore de leur première défaite, remplirent de trouble et de découragement le reste de l'armée. Ce fut là que le fils de Caton fut tué, en faisant des prodiges de valeur, au milieu des plus braves de la jeunesse romaine : accablé de fatigue, il ne voulut ni fuir, ni reculer ; combattant toujours avec le même courage, disant tout haut son nom et celui de son père, il tomba sur un monceau de morts ennemis. Les plus braves de l'armée se firent tuer en défendant Brutus.

50. Ce général avait dans son armée un de ses amis, nommé Lucilius, homme plein de courage, qui, voyant quelques cavaliers barbares laisser tous les autres fuyards pour ne s'attacher qu'à Brutus, résolut de sacrifier sa vie, s'il le fallait, pour les arrêter. Il se tint à quelque distance d'eux, et cria qu'il était Brutus. Ce qui fit ajouter foi à sa parole, c'est qu'il demanda d'être conduit à Antoine, à qui il se fiait ; au lieu, disait-il, qu'il craignait César. Ces cavaliers se félicitant d'une rencontre si heureuse, emmènent leur prisonnier, qu'il faisait déjà nuit ; et détachent quelques-uns d'entre eux pour en aller porter la nouvelle à Antoine, qui, ravi de joie, sortit au-devant d'eux. Dès que les soldats eurent entendu dire qu'on amenait Brutus en vie, ils accoururent en foule ; les uns, en plaignant son infortune ; les autres, regardant comme indigne de sa gloire que, par un amour excessif de la vie, il eût consenti à être la proie des Barbares. Quand les cavaliers approchèrent d'Antoine, il s'arrêta pour penser à l'accueil qu'il devait faire à Brutus ; mais Lucilius s'avançant vers lui avec la plus grande confiance : « Antoine, lui dit-il, aucun des ennemis n'a fait et ne fera Brutus prisonnier : à Dieu ne plaise que la fortune ait tant de pouvoir sur la vertu ! On le trouvera sans doute mort ; ou s'il est vivant, on le verra toujours digne de lui-même. Pour moi, j'en ai imposé à vos soldats en me disant Brutus, et je viens, prêt à souffrir pour ce mensonge les plus horribles tourments. » Ces paroles frappèrent d'étonnement tous ceux qui les entendirent ; et Antoine, se tournant vers les soldats qui avaient amené Lucilius : « Mes compagnons, leur dit-il, vous êtes sans doute irrités d'une tromperie que vous regardez comme une insulte : mais sachez que vous avez fait une bien meilleure prise que celle que vous poursuiviez ; au lieu d'un ennemi que vous cherchiez, vous m'avez amené un ami. Je ne sais, je vous le jure, comment j'aurais traité Brutus, si vous me l'aviez amené vivant ; mais j'aime mieux acquérir des amis de ce mérite, que d'avoir en ma puissance des ennemis. » À ces mots, il embrasse Lucilius et le remet entre les mains d'un de ses amis ; il l'employa souvent dans la suite, et éprouva en toute occasion son attachement et sa fidélité.

51. Il était déjà nuit, lorsque Brutus, après avoir traversé une rivière dont les bords étaient escarpés et couverts d'arbres, s'éloigna du champ de bataille, et que, s'arrêtant dans un endroit creux, il s'assit sur un grand rocher, avec le petit nombre d'officiers et d'amis qui l'accompagnaient. Là, élevant d'abord ses regards vers le ciel, qui était semé d'étoiles, il prononça deux vers grecs, dont Volumnius rapporte celui-ci :

Punis, ô Jupiter, l'auteur de tant de maux !

52. La nuit était fort avancée, lorsque Brutus se penchant, assis comme il était, vers Clitus, un de ses domestiques, lui dit quelques mots à l'oreille. Clitus ne lui répondit rien, mais ses yeux se remplirent de larmes. Alors Brutus tirant à part Dardanus, son écuyer, lui parla tout bas. Il s'adressa enfin à Volumnius, et, lui parlant grec, il lui rappela les études et les exercices qu'ils avaient faits ensemble, et le pria de l'aider à tenir son épée et à s'en percer le sein. Volumnius s'y refusa, ainsi que ses autres amis ; et l'un d'eux ayant dit qu'il ne fallait pas rester là plus longtemps, mais s'éloigner par la fuite : « Sans doute il faut fuir, répondit Brutus en se levant, et se servir pour cela non de ses pieds, mais de ses mains. » En même temps il leur serre à tous la main l'un après l'autre, et leur dit, avec un air de gaieté : « Je vois avec la satisfaction la plus vive que je n'ai été abandonné par aucun de mes amis ; et ce n'est que par rapport à ma patrie que je me plains de la fortune. Je me crois bien plus heureux que les vainqueurs, non seulement pour le passé, mais pour le présent ; car je laisse une réputation de vertu que ni leurs armes, ni leurs richesses, ne pourront jamais leur acquérir, ni leur faire transmettre à leurs descendants : on dira toujours d'eux, qu'injustes et méchants, ils ont vaincu des hommes justes et bons, pour usurper un empire auquel ils n'avaient aucun droit. » Il finit par les conjurer de pourvoir à leur sûreté, et se retira à quelque distance avec deux ou trois d'entre eux, du nombre desquels était Straton, qui, en lui donnant des leçons d'éloquence, s'était particulièrement lié avec lui ; il le fit mettre près de lui, et appuyant à deux mains la garde de son épée contre terre, il se jeta sur la pointe, et se donna la mort. Quelques auteurs disent qu'il ne tint pas lui-même l'épée ; mais que Straton, cédant à ses vives instances, la lui tendit en détournant les yeux, et que Brutus, se précipitant avec roideur sur la pointe, se perça d'outre en outre, et expira sur l'heure.

Antoine ayant trouvé le corps de Brutus, ordonna qu'on l'ensevelît dans la plus riche de ses cottes d'armes ; et dans la suite ayant su qu'elle avait été dérobée, il fit mourir celui qui l'avait soustraite, et envoya les cendres de Brutus à sa mère Servilie. Nicolas le philosophe et Valère-Maxime rapportent que sa femme Porcia, résolue de se donner la mort, mais en étant empêchée par tous ses amis qui la gardaient à vue, prit un jour dans le feu des charbons ardents, les avala, et tint sa bouche si exactement fermée, qu'elle fut étouffée en un instant. Cependant il existe une lettre de Brutus, dans laquelle il reproche à ses amis d'avoir tellement négligé Porcia, qu'elle s'était laissée mourir pour se délivrer d'une pénible maladie. Il semble donc que ce soit de la part de ces deux écrivains un anachronisme, car cette lettre, si elle est véritablement de Brutus, fait assez connaître la maladie de sa femme, son amour pour son mari, et le genre de sa mort.