Vie de Camille

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Traduction par Dominique Ricard.
Bureau des éditeurs (3 et 4p. 71-146).

[1] I. De toutes les grandes choses qu’on rapporte de Furius Camille, ce qu’il y a de plus étonnant et de plus extraordinaire, c’est qu’ayant commandé souvent les armées, remporté les victoires les plus éclatantes, exercé cinq fois la dictature, obtenu quatre triomphes, et reçu le titre de second fondateur de Rome, il n’ait pas été une seule fois consul. La cause de cette singularité fut le changement qu’avaient introduit dans la république les dissensions du sénat et du peuple. Celui-ci s’opposait à l’élection des consuls, et mettait à la tête du gouvernement des tribuns militaires qui exerçaient la même puissance et la même autorité que les consuls, mais dont le pouvoir était moins odieux à cause de leur nombre. C’était une consolation pour ceux qui n’aimaient pas l’oligarchie, que d’avoir pour chefs de l’État six magistrats au lieu de deux. Camille, dès ce temps-là, se signalait par ses exploits, et avait déjà acquis une grande réputation. Mais, quoique dans l’intervalle on eût tenu plusieurs fois les comices consulaires, il ne voulut jamais être consul contre le gré du peuple. Élevé à toutes les autres magistratures, il s’y conduisit si bien, que lorsqu’il commandait seul, il partageait l’autorité avec ses inférieurs ; et lorsqu’il avait des collègues, il recueillait seul toute la gloire des succès. C’était d’une part l’effet de sa modestie, qui lui faisait exercer le pouvoir sans exciter l’envie ; de l’autre c’était le fruit de sa prudence, qui, d’un aveu unanime, le rendait supérieur à tous les magistrats.

[2] II. La famille des Furius n’avait pas eu jusqu’à lui une grande illustration ; il fut le premier qui, par son mérite personnel, lui donna de la réputation et de l’éclat. Dans une grande bataille contre les Èques et les Volsques, où il servait en qualité de simple chevalier sous le dictateur Posthumius Tubertus, il poussa son cheval hors des rangs ; et quoique blessé à la cuisse, il ne quitta point le champ de bataille ; mais, arrachant lui-même le trait qui était resté dans la plaie, il s’attacha aux plus vaillants des ennemis, et les obligea de prendre la fuite. Outre plusieurs récompenses honorables que lui mérita ce trait de bravoure, il fut nommé censeur ; charge qui, dans ces temps-là, donnait beaucoup de considération. Une des actions louables qu’il fit en cette qualité fut de déterminer, autant par persuasion que par des menaces d’amendes, les célibataires à épouser les veuves, dont les guerres continuelles avaient fort augmenté le nombre. Il prit aussi une autre mesure, que la nécessité commandait ; il soumit aux impôts les orphelins, exempts jusqu’alors de toutes charges : les dépenses considérables qu’exigeaient des guerres fréquentes le forcèrent de rendre cette loi. III. On avait surtout besoin d’argent pour soutenir le siége de la ville des Véiens, que d’autres appellent Vénétaniens. C’était la capitale de la Toscane, qui ne le cédait à Rome ni par le nombre de ses combattants, ni par la quantité de ses munitions de guerre. Enflée de ses richesses, de son luxe, de sa magnificence et de ses délices, elle était entrée en rivalité de gloire et de puissance avec les Romains, et leur avait souvent livré de grands combats. Mais, affaiblie alors par la perte de plusieurs batailles, elle avait renoncé à son ambition ; et les Véiens, contents de s’être entourés de fortes murailles, d’avoir rempli la ville d’armes, de traits, de vivres, et de toutes les autres provisions nécessaires, soutenaient tranquillement le siége. Il durait depuis longtemps, et n’était ni moins pénible ni moins fâcheux pour les assiégeants que pour les assiégés. Les Romains, accoutumés à ne faire que des campagnes d’été, qui n’étaient jamais bien longues, et à rentrer l’hiver dans leurs foyers, se virent alors pour la première fois forcés par les tribuns de construire des forts, de retrancher leur camp, de passer les étés et les hivers dans les pays ennemis. Il yavait près de sept ans que le siége durait, lorsque le peuple, mécontent de ses généraux, qu’il accusait d’agir avec lenteur, leur ôta le commandement, et élut d’autres tribuns pour continuer la guerre. Camille fut du nombre ; et c’était la seconde fois qu’on lui conférait cette dignité. Mais il ne fut pas employé alors au siége de Véies ; le sort le destina à combattre contre les Falisques et les Capenates, qui voyant les Romains occupés ailleurs étaient entrés sur leurs terres, et les avaient fort inquiétés durant la guerre de Toscane. Camille les battit ; et, après en avoir tué un grand nombre, il les obligea de se renfermer dans leurs murailles.

[3] IV. Pendant que la guerre se poussait avec vigueur en Toscane, un prodige étrange et inouï se flit remarquer au lac d’Albe ; il effraya d’autant plus qu’on ne put lui assigner aucune des causes ordinaires, ni en donner de raison physique. On était près de l’automne, l’été qui finissait n’avait eu ni des pluies abondantes ni des vents violents du midi ; les lacs, les ruisseaux et les sources, qu’on trouve à chaque pas en Italie, ou étaient entièrement taris, ou n’avaient que très peu d’eau ; les rivières, toujours basses en été, étaient restées presque à sec ; mais le lac d’Albe, qui a sa source en lui-même, et qui, environné de montagnes fertiles, ne décharge ses eaux d’aucun côté, grossit tout à coup et s’enfla visiblement, sans qu’on pût en imaginer d’autre cause que la volonté des dieux ; il gagna les flancs des montagnes ; et, sans avoir éprouvé ni agitation ni bouillonnement, il parvint enfin jusqu’à leur sommet. Les pâtres et les bouviers furent les premiers témoins de ce phénomène étonnant : mais lorsque l’espèce de digue qui contenait le lac et l’empêchait d’inonder les campagnes eut été rompue par la quantité et le poids des eaux, que ses ondes furent entraînées avec rapidité vers la mer, à travers les guérets et les vergers ; alors les Romains et tous les peuples d’Italie, frappés de ce prodige, le regardèrent comme le signe de quelque événement extraordinaire. On ne parlait d’autre chose dans le camp de devant Véies, et les assiégés eux-mêmes en furent informés.

[4] Comme, dans les longs siéges, il s’établit toujours des communications et des entretiens entre le camp et la ville, un Romain se lia d’amitié avec un Véien, homme fort versé dans la science des antiquités, et qui passait pour être singulièrement instruit dans l’art de la divination. Le Romain lui parla du débordement du lac d’Albe ; et voyant qu’il en témoignait la plus grande joie, et qu’il ne paraissait plus inquiet de l’issue du siége, il lui dit que ce n’était pas le seul prodige que les Romains eussent vu depuis quelque temps ; qu’il y en avait eu de bien plus extraordinaires qu’il voulait lui raconter, pour savoir si, dans le commun malheur, il n’y aurait pas quelque moyen de pourvoir à sa sûreté personnelle. Le Véien l’écoutait avec plaisir ; attiré de plus en plus par les propos de son ami, et par l’espérance d’apprendre des secrets importants, il se livrait tout entier à la conversation. Mais à peine sont-ils à une si grande dis tance de la ville, que le Romain, profitant de la supériorité de ses forces, le saisit, l’enlève, et, secondé par quelques soldats accourus du camp, le conduit à la tente du général. Forcé de céder à la nécessité, sachant d’ailleurs que l’homme ne peut éviter sa destinée, le Véien fait connaître les oracles secrets qui intéressent sa patrie : il dit qu’elle ne tombera au pouvoir des Romains que lorsque ceux-ci, changeant la direction que le débordement du lac d’Albe a fait prendre à ses eaux, seront parvenus à les faire rentrer dans leur lit, ou à leur donner un cours qui les empêche de se rendre à la mer. V. Informé de cette prédiction, le sénat crut, après en avoir délibéré, qu’il serait sage de consulter l’oracle d’Apollon à Delphes. On nomma pour cette députation trois des principaux et des plus illustres personnages de Rome, Cossus Licinius, Valérius Potitus, et Fabius Ambustus. Leur navigation fut heureuse ; et, outre la réponse du dieu sur l’objet de leur mission, ils rapportèrent d’autres oracles qui les avertissaient que dans la célébration des fêtes latines on avait négligé des cérémonies consacrées par l’usage. Il leur était ordonné aussi de faire tous leurs efforts pour ramener les eaux du lac d’Albe de la mer dans leur ancien lit, ou, si cela leur était impossible, de creuser des canaux, de faire des tranchées pour les détourner et les dissiper dans les campagnes. Les prêtres, d’après ces oracles, réparèrent ce qu’on avait omis dans les sacrifices ; et le peuple, s’étant mis à l’ouvrage, détourna les eaux du lac.

[5] La dixième année de la guerre de Véies, le sénat, ayant déposé tous les autres magistrats, nomma dictateur Camille, qui choisit pour général de la cavalerie Cornélius Scipion. Dès qu’il fut entré en charge, il s’engagea par un vœu solennel, s’il terminait heureusement la guerre, à faire célébrer les grands jeux, et à dédier le temple de la déesse que les Romains appellent Matuta, et qui, si l’on en juge par les cérémonies de ses sacrifices, paraît être la même que Leucothoé. Ils font entrer dans son temple une de leurs esclaves, lui donnent des soufflets, et la chassent ensuite. Ils portent dans leurs bras, non leurs propres enfants, mais ceux de leurs frères ; ce qu’on observe dans le sacrifice a le plus grand rapport avec ce que firent les nourrices de Bacchus, et avec les malheurs que Junon fit éprouver à Ino, à cause de Sémélé, sa rivale. VI. Camille n’eut pas plutôt prononcé ce double vœu, qu’il marcha contre les Falisques et les Capenates leurs alliés ; il les défit en bataille rangée, et se rendit, sans différer, au camp de Véies, pour presser le siége de cette ville. Mais voyant qu’il serait aussi difficile que périlleux de la prendre d’assaut, et ayant reconnu que le terrain des environs pouvait être creusé si profondément qu’on déroberait à l’ennemi la connaissance de ce travail, il fit ouvrir des mines. L’ouvrage ayant réussi selon ses espérances, il fit donner l’assaut à la ville, afin d’attirer les Véiens sur les murailles. Cependant un autre corps de troupes étant entré par les mines, pénètre, sans être découvert, jusque sous la citadelle, à l’endroit même où était le temple de Junon, le plus grand et le plus respecté de tous ceux de la ville. On dit que dans ce moment le général des Toscans faisait un sacrifice, et que le devin, après avoir considéré les entrailles de la victime, s’écria que les dieux donnaient la victoire à celui qui achèverait le sacrifice. Les Romains qui étaient dans la mine, ayant entendu ces paroles, ouvrent la terre, sortent en jetant de grands cris, et en faisant un bruit effroyable avec leurs armes. Les Véiens, épouvantés, prennent la fuite ; et les Romains, enlevant les entrailles de la victime, vont les porter à Camille. Au reste, ce récit a tout l’air d’une fable. Véies ayant été prise de force, Camille, qui du haut de la citadelle voyait piller et emporter les richesses immenses dont la ville était remplie, ne put retenir ses larmes ; et comme ceux qui étaient autour de lui le félicitaient de cette conquête, il leva les mains au ciel, et fit cette prière : « Grand Jupiter, et vous dieux qui voyez les bonnes et les mauvaises actions des hommes, vous savez que ce n’est pas injustement, mais par la nécessité d’une juste défense, que les Romains ont pris les armes contre les coupables habitants de cette ville. Si, pour compenser cette prospérité, nous devons éprouver quelque malheur, épargnez, je vous en conjure, la ville de Rome et son armée, et faites-le retomber sur moi, en l’adoucissant le plus qu’il sera possible ». Cette prière achevée, il voulut, suivant la coutume des Romains après qu’ils ont invoqué les dieux, se tourner à droite, et en faisant ce mouvement il se laissa tomber. Cet accident troubla tous ceux qui étaient auprès de lui ; mais il leur dit en se relevant que sa chute était ce mal léger qu’il avait demandé aux dieux pour contre-balancer un si grand bonheur.

[6] VII. Quand on eut cessé le pillage, Camille, pour accomplir son vœu, s’occupa de faire transporter à Rome la statue de Junon. Il assembla des ouvriers ; et après avoir fait un sacrifice à la déesse, il la pria d’accueillir favorablement le zèle des Romains, et de venir dans des dispositions propices habiter avec les dieux protecteurs de Rome. La statue, dit-on, répondit qu’elle le voulait, et qu’elle agréait le vœu des Romains. Tite-Live écrit que Camille fit sa prière à la déesse, en tenant la main sur sa statue ; et que lorsqu’il l’invita à le suivre, quelques-uns des assistants répondirent qu’elle le voulait, qu’elle y consentait, et qu’elle le suivrait volontiers. Ceux qui tiennent pour la réponse miraculeuse de la statue se fondent sur la fortune de Rome, qui, d’une origine si faible et si méprisable, ne se serait jamais élevée à un tel degré de gloire et de puissance, si quelque divinité ne lui eût constamment donné les marques les plus éclatantes de sa protection et de sa faveur. Ils citent, au reste, plusieurs autres prodiges de cette nature : N’a-t-on pas vu, disent-ils, les statues suer, soupirer, se tourner, faire des signes des yeux ; merveilles consignées en grand nombre dans les anciens historiens ? Nous pourrions nous-mêmes, sur l’autorité de plusieurs de nos contemporains, rapporter beaucoup de faits dignes d’admiration, et qu’il ne faut pas rejeter légèrement. Mais il est aussi dangereux d’y donner trop de confiance, que de n’y ajouter aucune foi. La faiblesse humaine n’ayant point de bornes, et ne sachant pas s’arrêter où il faut, ou se laisse entraîner à la superstition et à l’orgueil, ou tombe dans la négligence et dans le mépris des choses saintes. La réserve et la modération sont donc le parti le plus sage.

[7] VIII. La gloire d’une conquête qui avait rendu Camille maître d’une ville rivale de Rome, dont le siége avait duré dix ans, ou les louanges de ceux qui le félicitaient de sa victoire, lui avaient sans doute enflé le cœur, et inspiré des sentiments trop hauts pour le magistrat d’une république dont il devait respecter les usages ; car il mit trop de faste et de fierté dans son triomphe, et entra dans Rome monté sur un char tiré par quatre chevaux blancs ; ce qu’aucun général n’avait fait ayant lui, et ce qu’aucun ne fit depuis ; car les Romains regardent cette sorte de char comme sacrée, et la croient réservée pour le souverain et le maître des dieux : ce fut une première cause du mécontentement des citoyens, qui n’étaient pas accoutumés à ce faste insultant. Ils en eurent bientôt une seconde dans son opposition à la loi qui ordonnait le partage de la ville. Les tribuns du peuple avaient proposé qu’on séparât en deux portions égales le sénat et le peuple ; qu’une moitié restât à Rome, et que l’autre, à la décision du sort, allât habiter la ville nouvellement conquise. Ils donnaient pour motif de ce partage que les uns et les autres en seraient plus riches ; que, possesseurs de deux grandes et belles villes, ils conserveraient plus sûrement leur pays et leurs richesses. Le peuple, devenu riche et nombreux, avait accueilli avec joie cette proposition ; et, toujours attroupé autour de la tribune, il demandait en tumulte qu’on prît les suffrages. Le sénat et les principaux citoyens, persuadés que cette loi était moins le partage que la ruine totale de Rome, y montrèrent la plus grande opposition, et eurent recours à Camille, qui, redoutant l’issue de cette division, alléguait sans cesse de nouveaux prétextes, faisait naître des obstacles, reculait de jour en jour la proposition de la loi, et se rendait par là plus odieux au peuple. IX. Mais ce fut à l’occasion de la dîme des dépouilles que le peuple fit éclater avec le plus de force son animosité contre lui ; et il faut avouer que cette cause, sans être entièrement juste, avait au moins un prétexte spécieux. Lorsque Camille était parti pour Véies, il avait fait vœu, s’il prenait cette ville, de consacrer à Apollon la dîme du butin. Quand la ville fut prise et livrée au pillage, soit qu’il craignît d’affliger ses soldats, soit que l’embarras où il se trouvait alors lui eût fait oublier son vœu, il les laissa maîtres du tout. Ce ne fut que longtemps après, et lorsqu’il était déjà sorti de charge, qu’il pensa à en faire son rapport au sénat. En même temps les devins déclarèrent que les victimes annonçaient visiblement la colère des dieux, et qu’il fallait les apaiser par des sacrifices d’actions de grâces.

[8] Le sénat, qui regardait comme impossible de revenir sur le partage du butin, le laissa à ceux qui y avaient eu part ; il ordonna seulement que chacun d’eux en rapporterait le dixième, et attesterait avec serment la fidélité de cette restitution. Il fallut pour cela en venir à des moyens fâcheux, et user même de violence contre des soldats pauvres qui avaient beaucoup souffert dans cette guerre, et à qui l’on re demandait une si forte partie d’un bien que la plupart avaient déjà dépensé. Camille, troublé par leurs reproches, et n’ayant pas de bonne excuse à leur donner, eut recours à la plus mauvaise de toutes, et avoua publiquement qu’il avait oublié son vœu. Le peuple n’en fut que plus irrité ; il disait que le dictateur, en partant pour l’armée, avait fait vœu de donner la dîme des dépouilles des ennemis, et que maintenant il prenait celles des citoyens. X. Cependant ils apportèrent chacun la portion qu’on avait exigée ; et le sénat arrêta qu’on en ferait un cratère d’or qui serait envoyé à Delphes. Mais l’or était fort rare à Rome ; et comme les magistrats cherchaient à s’en procurer, les dames romaines, s’étant assemblées, convinrent entre elles de donner tous leurs bijoux d’or pour les employer à cette offrande, qui fut de huit talents. Le sénat, pour récompenser par des honneurs convenables leur générosité, ordonna qu’après leur mort on ferait leur oraison funèbre, comme on faisait celle des hommes d’un mérite distingué ; car auparavant il n’était pas d’usage de louer publiquement les femmes à leurs funérailles. On choisit, pour porter cette offrande, trois ambassadeurs d’entre les principaux citoyens, qu’on fit partir sur un vaisseau long, garni de bons rameurs, et orné comme pour une cérémonie solennelle. Ils coururent de grands dangers dans leur voyage. Après avoir été près de périr par la tempête, ils tombèrent par le calme dans un autre péril, auquel ils échappèrent contre toute espérance. Le vent leur ayant manqué près des îles Éoliennes, des vaisseaux lipariens, les prenant pour des corsaires, coururent sur eux : mais voyant qu’ils se contentaient de leur tendre les mains et de leur adresser des prières, ils n’usèrent pas de violence ; et, remorquant leur vaisseau, ils les conduisirent dans leur port, où, après les avoir déclarés pirates, ils les mirent en vente, eux et tout ce qu’il y avait dans le vaisseau. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que, persuadé par la vertu et par l’autorité de Timasithée leur premier magistrat, ils les relâchèrent. Timasithée ne s’ en tint pas là ; il mit en mer quelques-uns de ses vaisseaux, accompagna les députés jusqu’à Delphes, et s’unit à eux pour la consécration de leur offrande. Les Romains lui décernèrent des houneurs proportionnés au service qu’il leur avait rendu.

[9] XI. Cependant les tribuns du peuple reproduisaient la loi qu’ils avaient précédemment proposée, et qui avait pour but de transporter à Véies une partie des habitants de Rome ; mais la guerre des Falisques, qui survint fort à propos, rendit les patriciens maîtres des comices. Comme les affaires présentes demandaient un général qui, à une grande expérience dans la guerre, joignît beaucoup de réputation et d’autorité, ils nommèrent Camille tribun militaire avec cinq autres 2. Le peuple confirma l’élection par ses suffrages. Camille prit donc le commandement de l’armée ; et, étant entré sur les terres des Falisques, il mit le siége devant Falérie, ville bien fortifiée, et munie de toutes les choses nécessaires pour une bonne défense. Il savait qu’elle n’était pas facile à prendre, et que le siége durerait longtemps ; mais il était bien aise de tenir les Romains occupés hors de leur ville, afin qu’ils ne trouvassent pas, dans le loisir dont ils jouissaient, l’occasion de tenir des assemblées, et d’exciter des séditions. Car les sénateurs, tels que des médecins habiles, employaient presque toujours utilement ce remède pour débarrasser le corps politique des humeurs vicieuses qui en troublaient l’économie.

[10] XII. Les Falisques, qui se confiaient en la bonté de leurs fortifications, s’occupaient si peu du siége, qu’excepté ceux qui gardaient les murailles, tous les autres habitants allaient en robe dans la ville ; les enfants se rendaient à l’école publique, et sortaient hors des murs avec leur maître, pour se promener et faire leurs exercices ordinaires. Car les Falisques, comme les Grecs, font élever leurs enfants en commun, afin que, dès le premier âge, ils s’accoutument à être nourris et à vivre ensemble. Le maître d’école, qui, par le moyen de ses élèves, voulait livrer les Falisques aux Romains, les menait tous les jours hors de la ville. D’abord il s’éloignait peu des murailles ; et dès qu’ils avaient fait leurs exercices, il les ramenait dans la ville. Chaque jour il les conduisait un peu plus loin, pour leur ôter toute idée de crainte et de danger. Enfin, les ayant un jour tous rassemblés, il donne à dessein dans les premières gardes des ennemis, et, leur remettant ces enfants entre les mains, il demande qu’on le présente à Camille. On l’y conduisit ; et quand il fut en sa présence, il lui dit qu’il était le maître d’école de Faléries ; que, préférant aux devoirs que ce titre lui imposait, le plaisir de l’obliger, il venait, en lui livrant ses élèves, le rendre maître de la ville. Camille, révolté d’une si noire perfidie, dit à ceux qui étaient présents : « Combien la guerre est une chose fâcheuse ! que d’injustices et de violences elle entraîne après elle ! Mais pour les hommes honnêtes la guerre elle-même a ses lois ; et il ne faut pas désirer tellement la victoire, qu’on n’ait horreur de l’obtenir par des moyens criminels et impies. Un grand général doit l’attendre de sa propre valeur, et non de la méchanceté d’autrui. » En même temps il commande qu’on déchire les habits de cet homme, qu’on lui lie les mains derrière le dos, et qu’on donne des verges et des courroies aux enfants, afin qu’ils ramènent ce traître dans la ville en le frappant sans relâche.

XIII. Cependant les Falisques avaient reconnu la trahison de leur maître d’école, et toute la ville était, comme on peut croire, dans la plus grande consternation. Les principaux habitants, hommes et femmes, couraient tous hors d’eux-mêmes sur les murailles et aux portes, lorsque tout à coup ils voient paraître leurs enfants qui ramenaient leur maître nu et lié, en le frappant de verges, et appelant Camille leur dieu, leur sauveur et leur père. À cette vue, non seulement les pères de ces enfants, mais tous les autres citoyens, pénétrés d’admiration pour Camille, ont unanimement le même désir de s’en rapporter à sa justice. Ils s’assemblent sur-le-champ, et lui envoient des députés pour se remettre à sa discrétion. Camille renvoie à Rome les ambassadeurs, qui, admis dans le sénat, dirent que les Romains, en préférant la justice à la victoire, leur avaient appris à préférer eux-mêmes leur défaite à leur liberté ; et qu’ils se reconnaissaient plutôt vaincus par la vertu des Romains qu’inférieurs à eux en puissance. Le sénat les ayant renvoyés au jugement de Camille, il se contenta d’exiger des Falisques quelques contributions ; et après avoir fait alliance avec ces peuples, il reprit le chemin de Rome.

[11] Les soldats, qui avaient compté sur le pillage de Faléries, et qui s’en revenaient les mains vides, ne furent pas plutôt rentrés dans Rome, qu’ils décrièrent Camille comme un ennemi du peuple, qui avait envié aux citoyens pauvres un moyen légitime de s’enrichir.

XIV. Cependant les tribuns du peuple mirent encore en avant la loi pour le partage de la ville ; et déjà ils appelaient le peuple aux suffrages, lorsque Camille, bravant toute la haine qu’il ne pouvait manquer de s’attirer, parla contre la loi avec plus de liberté que personne, et fit, en quelque sorte, violence au peuple, qui, contre son propre sentiment, abrogea la loi. Mais ils furent si irrités contre lui, que le malheur domestique qu’il éprouva par le mort d’un de ses enfants, ne les toucha point et ne put apaiser leur colère. Camille, naturellement bon et sensible, fut si accablé de cette perte, que, cité en justice, il ne comparut pas, et se tint renfermé chez lui avec les femmes.

[12] Il eut pour accusateur Lucius Apuléius, qui lui imputa d’avoir détourné une portion du butin de la Toscane ; il en donnait pour preuves des portes d’airain qui en faisaient partie, et qui, disait-il, avaient été vues chez Camille. Le peuple, irrité, paraissait décidé à le condamner sur le moindre prétexte. Camille donc assembla ses amis, les officiers qui avaient fait la guerre avec lui, et tous ses anciens collègues ; ce qui formait une troupe considérable : il les conjura de ne point souffrir que, sur des accusations si calomnieuses, il subît une condamnation injuste qui le livrerait à la risée de ses ennemis. Après en avoir délibéré ensemble, ils lui répondirent qu’ils ne pouvaient rien pour empêcher le jugement ; mais que s’il était condamné à une amende, ils la payeraient pour lui. Camille ne pouvant supporter l’idée d’une telle injustice, et n’écoutant que son ressentiment, prend la résolution de quitter la ville et de s’en aller volontairement en exil. Il embrasse sa femme et son fils, sort de sa maison, et marche en silence jusqu’aux portes de la ville. Là, il s’arrête, et s’étant retourné, les mains étendues vers le Capitole, il prie les dieux que si c’est contre toute justice, et par la violence ou l’envie du peuple qu’il est forcé de quitter ignominieusement sa patrie, les Romains s’en repentent bientôt, et que tout l’univers reconnaisse le besoin qu’ils auront eu de lui, et les regrets que leur aura causés son absence.

[13] XV. Après avoir, comme Achille, prononcé contre ses concitoyens ces imprécations terribles, il s’éloigna de Rome. Il fut condamné par contumace à une amende de quinze mille as, qui, réduits à la valeur de l’argent, font quinze cents drachmes ; l’as étant une petite monnaie d’argent dont dix font un denier. Il n’est pas un Romain qui ne soit persuadé que les malédictions de Camille furent promptement suivies de leur effet, et qu’elles attirèrent sur Rome, en punition de cette injustice, la vengeance céleste, vengeance dont Camille lui-même dut être vivement affligé, mais qui fut aussi honorable qu’éclatante : tant le courroux des dieux accabla tout à coup Rome, et fit peser sur cette ville des jours de terreur et de danger, rendus encore plus affreux par l’infamie ! soit que ces fléaux aient été l’ouvrage de la fortune, ou le châtiment d’un dieu qui veille à ce que l’ingratitude n’outrage pas impunément la vertu.

[14] XVI. Le premier signe des grandes calamités dont Rome était menacée fut la mort du censeur Julius. Les Romains ont la plus grande vénération pour la dignité de la censure, et la regardent comme sacrée. Un second signe avait précédé l’exil de Camille : un citoyen nommé Marcus Céditius, qui n’était ni noble, ni sénateur ; mais d’ailleurs homme de bien et estimé pour sa vertu, vint faire part aux tribuns militaires d’un fait qu’il avait jugé digne de leur attention. Il leur raconta que la nuit précédente, allant seul dans la rue Neuve, il s’était entendu appeler à haute voix, et que s’étant retourné, il n’avait vu personne ; mais qu’une voix plus forte que celle d’un homme lui avait dit : « Marcus Céditius, demain, dès le point du jour, va dire aux tribuns militaires qu’ils attendent dans peu les Gaulois ». Les tribuns ne firent que rire et plaisanter de cet avis ; et peu de temps après arriva l’exil de Camille.

[15] Les Gaulois, nation celtique, chargée d’une population trop nombreuse, avaient quitté leur pays, qui ne pouvait suffire à leur subsistance, et étaient allés chercher ailleurs des établissements. C’était une multitude immense d’hommes en âge de porter les armes, tous belliqueux, et qui menaient à leur suite un nombre plus grand encore de femmes et d’enfants. Les uns, franchissant les monts Riphées, se répandirent vers l’océan septentrional, et se fixèrent aux extrémités de l’Europe. Les autres s’établirent entre les Pyrénées et les Alpes, près des Sénonais et des Celtoriens, et y restèrent longtemps. Mais un jour ayant goûté, pour la première fois, du vin qu’on leur avait apporté d’Italie, ils trouvèrent cette boisson si agréable et furent si ravis du plaisir nouveau qu’elle leur avait causé, que, prenant aussitôt leurs armes, et emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfants, ils se portèrent du côté des Alpes pour chercher cette terre qui produisait un si bon fruit, et auprès de laquelle toute autre terre leur paraissait stérile et sauvage. XVII. Le premier qui avait porté du vin dans leur pays, et qui les excitait le plus à passer en Italie, était un Toscan nommé Aruns, homme d’une naissance illustre, et qui, sans être d’un naturel méchant, voulait se venger d’un affront qu’il avait reçu. Il était tuteur d’un jeune orphelin nommé Lucumon, le plus beau et le plus riche de ses concitoyens, et qu’il avait élevé dès son bas âge : parvenu à l’adolescence, Lucumon ne voulut point quitter la maison d’Aruns ; il couvrait d’un feint attachement pour celui-ci les liaisons coupables qu’il entretenait avec sa femme, qui de son côté partageait son ardeur criminelle. Longtemps leur intrigue resta secrète ; mais enfin leur passion mutuelle acquit tant de force, que, ne pouvant plus ni la vaincre ni la cacher, le jeune homme osa enlever celle qu’il aimait, et la garder publiquement chez lui. Aruns le traduisit en justice ; mais, incapable de lutter contre les nombreux amis, le crédit et les largesses de Lucumon, il succomba et perdit sa cause. Ayant abandonné son pays, il passa chez les Gaulois, qu’il connaissait de réputation, et se mit à leur tête pour les conduire en Italie.

[16] Ils y furent à peine entrés, qu’ils se rendirent maîtres de tout le pays que les Toscans avaient anciennement possédé, et qui s’étendait depuis les Alpes jusqu’aux deux mers. Les noms que ces contrées portent eneore prouvent qu’elles avaient appartenu à la Toscane. La mer qui la borne au nord est appelée Adriatique, de la ville d’Adria, colonie des Toscans ; et la mer inférieure, située au midi, se nomme la mer de Toscane. Tout le pays est planté d’arbres, riche en pâturages, et arrosé de plusieurs rivières. Il avait alors dix-huit grandes villes qui faisaient un commerce très étendu, et qui vivaient dans la plus grande abondance. Les Gaulois en chassèrent les Toscans, et s’y établirent ; mais cette invasion avait eu lieu longtemps avant l’exil de Camille.

[17] XVIII. À cette dernière époque, les Gaulois assiégeaient Clusium, ville d’Étrurie, dont les habitants implorèrent le secours des Romains, et les prièrent d’envoyer à ces Barbares des ambassadeurs et des lettres. Les Romains nommèrent pour députés trois frères de la famille des Fabius, personnages distingués, et qui avaient joui dans Rome des plus grands honneurs. Les Gaulois, par égard pour le nom de Rome, les reçurent honnêtement ; et ayant suspendu l’attaque de la ville, ils en vinrent à une conférence. Les ambassadeurs leur demandèrent quel tort ils avaient reçu des Clusiens pour être venus assiéger leur ville. À cette demande, Brennus, roi des Gaulois, se mettant à rire : « Le tort que nous ont fait les Clusiens, répondit-il, c’est qu’ils veulent posséder beaucoup plus de terres qu’ils n’en peuvent cultiver, et qu’ils refusent de les partager avec nous qui sommes étrangers, pauvres et nombreux. C’est, Romains, le même tort que vous avaient fait anciennement les Albains, les Fidénates, les habitants d’Ardée ; c’est celui que vous ont fait depuis peu les Véiens, les Capenates, la plupart des Falisques et des Volsques. Ces peuples refusent-ils de vous faire part de ce qu’ils possèdent, vous marchez contre eux, vous les réduisez en servitude, et vous détruisez leurs villes. En cela vous ne faites rien d’extraordinaire et d’injuste : vous suivez la plus ancienne de toutes les lois, celle qui donne au plus fort les biens des plus faibles ; loi qui commence à Dieu même, et s’étend jusqu’aux animaux, à qui la nature apprend que le fort doit toujours être mieux partagé que le faible. Cessez donc de montrer tant de compassion pour les Clusiens assiégés, si vous ne voulez pas inspirer aux Gaulois le même sentiment en faveur des peuples que vous opprimez ». XIX. Cette réponse ayant fait juger aux ambassadeurs qu’il n’y avait aucun accommodement à espérer de Brennus, ils entrèrent dans Clusium, relevèrent le courage des assiégés, et les animèrent à faire avec eux une sortie, soit qu’ils voulussent connaître le courage des Barbares, soit leur faire éprouver leur valeur. Les Clusiens étant donc sortis de la ville, il se livra près des murs un combat dans lequel Quintus Ambustus, un des trois Fabius, poussa son cheval contre un Gaulois d’une taille et d’une mine avantageuse, qui s’était avancé hors des rangs. Il ne fut pas d’abord reconnu, parce que dans la vivacité de la mêlée les yeux étaient éblouis par l’éclat des armes. Mais après qu’il eut vaincu et tué son ennemi, comme il le dépouillait de ses armes, Brennus le reconnut ; et prenant les dieux à témoin que contre le droit des gens, contre les lois les plus sacrées parmi les hommes, Quintus Fabius, après être venu comme ambassadeur, s’était conduit en ennemi, il fit sur-le-champ cesser le combat ; et, laissant les Clusiens, il marcha vers Rome avec son armée. Cependant, afin de ne pas paraître saisir avec joie l’occasion de cette injure, pour s’en faire un prétexte d’attaquer les Romains, il envoie à Rome demander le coupable pour le punir, et s’avance à petites journées.

[18] XX. Le sénat s’étant assemblé, la plupart des sénateurs blâmèrent hautement les Fabius. Les prêtres appelés féciaux parlèrent ouvertement contre eux ; ils représentèrent au sénat que cet attentat intéressait les dieux eux-mêmes, et qu’en faisant retomber sur un seul coupable l’expiation du crime, ils détourneraient de dessus tout le peuple la vengeance céleste. Ces prêtres féciaux avaient été institués par Numa, le plus doux et le plus juste des rois, pour être les gardiens de la paix, les juges et les arbitres des motifs légitimes qu’on avait d’entreprendre la guerre. Le sénat renvoya l’affaire au peuple, et les prêtres y accusèrent Fabius avec le même zèle ; mais le peuple porta si loin la dérision et le mépris pour les droits sacrés de la religion, qu’il nomma Fabius tribun militaire avec ses deux frères. XXI. À cette nouvelle, les Gaulois, indignés, partent sans délai, et marchent vers Rome avec la plus grande diligence. Leur multitude, l’éclat de leur appareil militaire, leur force, leur fureur, jetaient l’épouvante partout où ils passaient. Les campagnes s’attendaient au plus affreux dégât, et les villes à une ruine totale. Mais, contre l’attente générale, ils ne commirent aucune violence, ils ne pillèrent rien dans les campagnes : et lorsqu’ils passaient près des villes, ils criaient à haute voix qu’ils marchaient à Rome, qu’ils n’étaient en guerre qu’avec les Romains, et qu’ils regardaient tous les autres peuples comme leurs amis. Pendant que les Barbares s’avançaient avec cette précipitation, les tribuns militaires se mirent en marche avec leurs légions, qui n’étaient pas inférieures en nombre aux Gaulois ; elles montaient à quarante mille hommes de pied : mais c’étaient pour la plupart de, nouvelles troupes qui n’avaient jamais été exercées, et qui maniaient les armes pour la première fois. D’ailleurs les généraux négligèrent absolument les dieux ; ils ne songèrent ni à les apaiser par des sacrifices, ni à consulter les devins : devoir si essentiel dans un si grand péril, et sur le point de livrer bataille. Ce qui mit encore beaucoup de confusion dans l’armée, ce fut la multitude des chefs. Auparavant, et pour des guerres bien moins importantes, les Romains avaient souvent nommé un magistrat unique, qu’ils appellent dictateur. Ils savaient de quelle conséquence il est, dans des conjonctures périlleuses, de n’avoir qu’un même esprit, d’obéir à un seul chef revêtu d’un pouvoir suprême, et qui puisse contenir tout par son autorité. Mais rien ne leur fit plus de tort dans cette occasion que leur ingratitude envers Camille : elle avait montré aux généraux tout ce qu’ils auraient à craindre quand ils ne voudraient pas flatter le peuple et lui complaire. XXII. Les Romains s’avancèrent jusqu’à quatre-vingt-dix stades de la ville, et campèrent sur les bords du fleuve Allia, près de son embouchure dans le Tibre. Chargés avec vigueur par les Barbares, ils se défendirent lâchement, et dans le désordre où était leur armée, elle fut bientôt mise en déroute. Dès le premier choc, les Gaulois poussèrent l’aile gauche jusque dans le fleuve, et en firent un grand carnage ; la droite, qui, pour éviter la première impétuosité des Barbares, avait gagné les hauteurs, fut moins maltraitée ; le plus grand nombre se sauva dans Rome. Ceux de l’aile gauche qui purent s’échapper quand les Gaulois furent las de carnage, s’enfuirent à Véies pendant la nuit ; ne doutant pas que Rome ne fût perdue, et tous ses habitants passés au fil de l’épée.

[19] Cette bataille fut donnée vers le solstice d’été et dans la pleine lune, le même jour que trois cents Romains, tous de la famille des Fabius, avaient été, longtemps auparavant, défaits et tués par les Toscans. Mais c’est ce dernier désastre qui a été appelé la journée d’Allia, du nom du fleuve près duquel il eut lieu. XXIII. J’ai examiné ailleurs s’il y a des jours qui soient naturellement malheureux ; ou si Héraclite a blâmé avec raison Hésiode d’avoir admis des jours heureux et des jours malheureux, et de n’avoir pas su que la nature en est constamment la même. Mais peut-être qu’il ne sera pas étranger à mon sujet d’en rapporter quelques exemples. Les Béotiens mettent au nombre de leurs jours heureux le 5 du mois Hippodromion, appelé par les Athéniens Hécatombéon. Ils ont remporté ce jour-là deux victoires célèbres, qui donnèrent la liberté à la Grèce ; celle de Leuctres, et, plus de deux cents ans auparavant, celle de Géraste, où ils défirent Lattamyas et les Thessaliens. Au contraire, les Perses ont été battus par les Grecs à Marathon, le 6 de Boédromion, le 3 à Platée et à Mycale, et le 26 à Arbelles. Vers la pleine lune de ce mois, les Athéniens, commandés par Chabrias, remportèrent près de Naxos une victoire navale ; et le 20 du même mois, comme je l’ai dit dans mon Traité sur les jours, ils gagnèrent la bataille de Salamine. Le mois Thargelion a été souvent funeste aux Barbares. Ce fut dans ce mois qu’Alexandre vainquit, près du Granique, les généraux du roi de Perse. Le 24 de ce mois, jour où, selon Éphore, Callisthène, Damastes et Phylarque, Troie avait été prise, Timoléon battit les Carthaginois en Sicile. D’un autre côté, le mois Métagitnion, que les Béotiens appellent Panémus, n’a pas été favorable aux Grecs : le 7, ils furent entièrement défaits à Cranon par Antipater, comme ils avaient été battus auparavant à Chéronée par Philippe. Le même jour du même mois et de la même année, les troupes grecques, qu’Archidamus avait menées en Italie, furent taillées en pièces par les Barbares. Les Carthaginois évitent avec soin de rien entreprendre le 22 de ce mois, parce qu’il leur a presque toujours causé de grands malheurs. Je n’ignore pas cependant que ce fut vers le temps de la célébration des mystères qu’Alexandre ruina la ville de Thèbes ; et que le 20 de Boédromion, jour où se fait la procession mystérieuse de Bacchus, les Athéniens furent obligés de recevoir une garnison macédonienne. Les Rômains ont eu aussi un même jour heureux et malheureux ; celui où les Cimbres taillèrent en pièces leur armée commandée par Cépion, et où, peu de temps après, sous la conduite de Lucullus, ils défirent Tigrane et les Arméniens. Le roi Attalus et Pompée moururent le même jour qu’ils étaient nés. Il serait facile de rapporter plusieurs exemples de jours alternativement heureux et malheureux pour les mêmes personnes. Mais, depuis la défaite d’Allia, les Romains regardent le jour où elle arriva comme malheureux dans tous les mois, et ce désastre ayant augmenté, comme il est ordinaire, leur crainte et leur superstition, ils ont ajouté dans chaque mois deux autres jours, qui sont aussi réputés malheureux. Mais j’ai traité cette matière plus à fond dans mes Questions romaines.

[20] XXIV. Si les Gaulois, après cette victoire, s’étaient mis, sans perdre un instant, à la poursuite des fuyards, rien ne pouvait sauver Rome d’une ruine entière, ni ses habitants d’un massacre général : tant ceux qui s’y étaient sauvés de la bataille avaient jeté la terreur dans les esprits, et rempli la ville de trouble et d’épouvante ! Mais les Barbares, qui ne connaissaient pas toute la grandeur de leur victoire, qui d’ailleurs, dans les premiers transports de leur joie, ne pensèrent qu’à faire bonne chère et à partager les dépouilles du camp des Romains, laissèrent à la populace qui s’enfuyait de la ville la facilité de se retirer, et à ceux qui restèrent, le temps de reprendre courage et de pourvoir à leur défense. Abandonnant le reste de leur ville, ils ne s’occupèrent que de fortifier le Capitole ; ils le remplirent de toutes sortes d’armes et de munitions, et y transportèrent, avant tout, les choses consacrées à la religion. XXV. Les vestales, en s’enfuyant de la ville, emportèrent le feu de Vesta, et les autres choses sacrées dont la garde leur était confiée. Quelques auteurs prétendent qu’elles n’ont d’autre soin que de garder le feu perpétuel dont Numa avait établi le culte, parce qu’il regardait le feu comme le principe de toutes choses. De tous les éléments, celui-ci, de sa nature, est le plus en mouvement. Toute génération est un mouvement, ou du moins elle se fait avec mouvement : quand les autres substances matérielles perdent leur chaleur, elles tombent dans un état d’inertie peu différent de la mort ; elles désirent l’action puissante du feu comme leur âme et leur vie, et dès qu’elles en ont éprouvé l’impression, elles se portent à faire une action ou à la recevoir. C’est pourquoi Numa, prince très instruit, et dont la grande sagesse a fait croire qu’il avait des entretiens fréquents avec les Muses, consacra le feu et ordonna qu’on l’entretînt perpétuellement, comme une image de cette puissance éternelle qui gouverne l’univers. D’autres disent que les Romains, à l’exemple des Grecs, conservent toujours le feu devant les choses saintes, comme un symbole de pureté ; mais qu’il y a dans l’intérieur du temple d’autres choses sacrées, que les vierges qu’ils appellent vestales ont seules la liberté de voir. XXVI. C’est même un bruit commun, qu’on y conserve le Palladium qu’Énée transporta de Troie en Italie. D’autres racontent que Dardanus, après avoir bâti la ville de Troie, y consacra les dieux de Samothrace, qu’il avait apportés avec lui, et qu’il établit pour eux un culte particulier ; qu’à la prise de Troie, Énée les enleva secrètement, et les emporta en Italie. Ceux qui se croient mieux instruits disent qu’il y a dans ce temple deux tonneaux de médiocre grandeur, dont l’un est ouvert et vide, l’autre plein et fermé, que les vestales seules ont la liberté de voir. D’autres enfin assurent que ces derniers ont été induits en erreur, sur ce que les vestales, dans cette occasion, renfermèrent la plupart des choses sacrées dans deux tonneaux qu’elles enterrèrent sous le temple de Quirinus, dans un endroit qu’on appelle encore aujourd’hui Doliola, du nom de ces tonneaux.

[21] elles prirent ensuite avec elles ce qu’il y avait de plus saint et de plus révéré dans les choses de la religion, et s’enfuirent le long du Tibre. Dans le même temps, un plébéien nommé Lucius Albinus, se retirait de Rome, et emmenait sur un chariot sa femme, ses enfants encore en bas âge, avec les meubles les plus nécessaires. Dès qu’il aperçut ces vierges sacrées qui, portant dans leurs bras les choses saintes, marchaient seules, sans être aidées de personne, et étaient déjà très fatiguées, il fit descendre sa femme et ses enfants, ôta du chariot tous les meubles, et y fit monter les vestales, afin qu’elles pussent gagner quelqu’une des villes grecques. Cette piété d’Albinus, l’hommage qu’il rendit à la divinité dans une circonstance si périlleuse, m’ont paru dignes d’être transmis au souvenir des hommes. Tous les autres prêtres des dieux, tous les vieillards qui avaient eu les honneurs du consulat ou du triomphe, ne purent se résoudre à quitter Rome ; ils se revêtirent de la plus belle de leurs robes sacrées, et, se dévouant en quelque sorte pour leur patrie, ils prononcèrent une prière solennelle, dont le souverain pontife Fabius leur dicta la formule ; et ainsi habillés, ils allèrent s’asseoir dans la grande place sur leurs siéges d’ivoire ; en attendant le sort que les dieux leur réservaient.

[22] XXVII. Trois jours après la bataille, Brennus arriva devant Rome avec son armée. Quand il vit les portes et les murailles sans gardes, il soupçonna d’abord quelque ruse et craignit une embuscade, ne pouvant croire que les Romains eussent pris le parti désespéré d’abandonner leur ville. Lorsqu’il se fut assuré de la vérité, il entra par la porte Colline, et prit possession de Rome, un peu plus de trois cent soixante ans après sa fondation ; si toutefois on peut croire qu’on ait conservé une connaissance exacte de ces temps anciens, lorsque l’on considère la confusion qui existait alors, et qui a laissé tant d’incertitude sur des choses plus récentes. Cependant il se répandit aussitôt dans la Grèce un bruit sourd du malheur des Romains et de la prise de leur ville. Héraclite de Pont, qui n’était pas éloigné de ce temps-là, dit, dans son Traité de l’âme, qu’on reçut d’Occident la nouvelle qu’une armée venue des pays hyperboréens avait pris une ville grecque nommée Rome, située dans les contrées occidentales, près de la grande mer. Mais je ne m’étonne pas qu’Héraclite, auteur fabuleux et menteur, ait embelli le récit de cet événement, en mêlant à ce qu’il y a de vrai ces mots imposants d’hyperboréens et de grande mer. Aristote le philosophe dit formellement avoir su la prise de Rome par les Gaulois ; mais il ajoute que celui qui la sauva s’appelait Lucius ; or, Camille avait le prénom de Marcus, et non celui de Lucius : c’est que les Grecs n’en ont parlé que par conjectures. XXVIII. Brennus, étant maître de Rome, fit environner le Capitole par un corps de troupes, et conduisit le reste à la grande place. Là, à l’aspect de tous ces vieillards qui, assis avec leurs ornements, et dans un profond silence, restèrent immobiles à l’approche des ennemis, et qui, sans changer de visage ni de couleur, sans donner le moindre signe de crainte, se regardaient les uns les autres tranquillement appuyés sur leurs bâtons, il fut saisi d’admiration. Un spectacle si extraordinaire frappa tellement les Gaulois, que, les regardant comme des êtres divins, ils n’osèrent pendant longtemps ni les approcher ni les toucher. Enfin l’un d’entre eux s’étant hasardé d’approcher de Manius Papirius, lui passa doucement la main sur la barbe, qui était fort longue. Papirius le frappa de son bâton sur la tête, et le blessa ; le Barbare tire son épée, et le tue. Alors les Gaulois se jettent sur les autres, et les massacrent tous : ayant ensuite fait main basse sur ce qui s’offrit à eux, ils passèrent plusieurs jours à piller, à saccager la ville, et finirent par y mettre le feu et par la détruire. Irrités contre ceux qui étaient dans le Capitole, et qui, loin de se rendre aux sommations qui leur étaient faites, défendaient avec vigueur leurs retranchements, et avaient même blessé plusieurs des ennemis, ils ruinèrent la ville, et égorgèrent tout ce qui tomba sous leurs mains, sans distinction d’âge ni de sexe.

[23] XXIX. Le siége du Capitole traînant en longueur, les Gaulois, qui commençaient à manquer de vivres, partagèrent leur armée : les uns restèrent pour continuer le blocus du Capitole ; les autres se répandirent dans le pays pour fourrager et piller les bourgs des environs. Ils n’allaient pas tous ensemble ; mais, divisés par compagnies et par bandes, pleins de confiance en leurs victoires, ils marchaient sans ordre et dans une entière sécurité. La troupe la plus nombreuse et la mieux disciplinée se porta du côté de la ville d’Ardée, où Camille, depuis son exil, vivait en simple particulier, sans se mêler d’aucune affaire. Mais alors ayant conçu quelque espérance, et roulant dans son esprit différentes pensées, il cherchait les moyens, non de se dérober aux ennemis, mais de trouver une occasion favorable de les attaquer avec succès. Il voyait que les Ardéates, assez forts quant au nombre, étaient découragés par l’inexpérience et le défaut de cœur de leurs généraux. Il s’adressa donc aux jeunes gens, et leur dit qu’il ne fallait pas attribuer à la valeur des Gaulois la défaite des Romains ; que des hommes qui n’avaient eu rien à faire pour vaincre ne pouvaient tirer vanité des malheurs amenés par de mauvais conseils ; que la fortune seule avait tout fait ; qu’il serait beau de courir des dangers pour repousser les Barbares, et se délivrer d’un ennemi qui ne se proposait d’autre but de la victoire que de détruire, comme le feu, tout ce qu’il aurait soumis ; que, s’ils voulaient prendre confiance et montrer du courage, il leur ménagerait une occasion de vaincre sans danger. XXX. Comme il vit que les jeunes gens l’écoutaient volontiers, il alla trouver les magistrats et les sénateurs d’Ardée, qui goûtèrent aussi ses conseils. Alors ayant fait prendre les armes à tous ceux qui étaient en âge de les porter, et ne voulant pas que l’ennemi, qui se trouvait dans le voisinage, en fût averti, il les tint renfermés dans la ville. Les Gaulois, après avoir couru tout le pays, s’en retournaient chargés de butin ; ils étaient campés dans la plaine sans précaution et avec beaucoup de négligence ; la nuit les surprit pleins de vin, et bientôt il régna dans leur camp un profond silence. Camille, averti par ses espions, sort à la tête des Ardéates, traverse sans bruit tout l’intervalle qui le séparait des ennemis, et arrive à leur camp vers le milieu de la nuit. Là, il ordonne à ses troupes de jeter de grands cris, et aux trompettes de sonner de tous les côtés pour effrayer les Barbares, que ce tumulte put à peine tirer du sommeil et de l’ivresse. Quelques-uns seulement, réveillés en sursaut, prirent les armes, et, après une faible résistance, ils périrent en combattant. Les autres, accablés de vin et de sommeil, furent presque tous égorgés avant d’avoir eu le temps de s’armer. Le petit nombre de ceux qui, à la faveur des ténèbres, s’échappèrent du camp et se dispersèrent dans la campagne, furent enveloppés le lendemain matin par la cavalerie, qui les passa tous au fil de l’épée.

[24] XXXI. La renommée ayant porté rapidement le bruit de cette victoire dans toutes les villes voisines, Camille vit accourir près de lui une foule de jeunes gens, et surtout ceux des Romains qui, retirés à Véies depuis la défaite d’Allia, y déploraient le malheur de leur patrie : « Quel général, disaient-ils, la fortune a enlevé à Rome ! Tandis que Camille illustre par ses exploits la ville d’Ardée, celle qui vit naître et qui a nourri ce grand homme est perdue sans ressource. Nous-mêmes, faute d’un chef qui nous conduise, renfermés dans une ville étrangère, nous restons dans l’inaction, et nous trahissons l’Italie. Pourquoi n’envoyons-nous pas demander aux Ardéates notre général ? ou plutôt pourquoi ne pas prendre les armes, et aller nous-mêmes nous joindre à lui ? Pouvons-nous voir dans Camille un banni ? nous-mêmes sommes-nous encore des citoyens, quand il ne nous reste plus de patrie, et que Rome est au pouvoir des Barbares ? ». Tous décidèrent unanimement de députer vers Camille, pour le prier de prendre le commandement. Il répondit qu’il ne l’accepterait qu’autant que le choix qu’ils faisaient de lui serait ratifié, conformément aux lois, par les citoyens renfermés dans le Capitole ; que tant qu’ils y existeraient, il verrait en eux la patrie ; qu’il se hâterait d’obéir à leurs ordres ; mais qu’il n’agirait point sans les avoir reçus. On admira la modestie et la sagesse de Camille ; mais l’embarras était de trouver quelqu’un qui portât cette nouvelle au Capitole ; il paraissait même impossible d’y entrer, tant que les ennemis seraient maîtres de la ville.

[25] XXXII. Il y avait parmi ces Romains un jeune homme d’une condition médiocre, mais passionné pour la gloire, nommé Pontius Cominius, qui s’offrit pour cette mission périlleuse. Il ne voulut pas se charger de lettres pour les Romains qui étaient dans le Capitole, afin que, s’il était pris, les ennemis ne pussent découvrir les desseins de Camille. Vêtu d’une méchante robe, sous laquelle il portait des écorces de liège, il part, et marche sans crainte pendant tout le jour : arrivé près de Rome à l’entrée de la nuit, et ne pouvant passer le pont du Tibre, qui était gardé par les Barbares, il entortille autour de sa tête le vêtement léger qui le couvrait, et se met à la nage : soutenu par le liège dont il s’est muni, il traverse ainsi le Tibre jusqu’au pied des murailles, et, évitant toujours les endroits où les feux et le bruit l’avertissaient qu’on faisait bonne garde, il gagne la porte Carmentale, où régnait le plus grand silence. C’était aussi de ce côté du Capitole que la montée était la plus raide, et le rocher qui l’environnait le plus escarpé : il le gravit sans être aperçu, et arrive, avec bien de la peine et bien des efforts, jusqu’aux premières gardes. Il les salue et se nomme. On le fait avancer, et il est conduit aux magistrats. Les sénateurs s’assemblent sur-le-champ, et Pontius leur annonce la victoire des Ardéates, qu’ils ignoraient ; il leur apprend le choix que les soldats ont fait de Camille pour leur général, et les exhorte à lui en confirmer le titre, puisqu’il est le seul à qui les Romains du dehors veuillent obéir. Le sénat, après en avoir délibéré, nomme Camille dictateur, et renvoie Pontius par le même chemin. Aussi heureux à son retour qu’à son premier voyage, il trompe encore la vigilance des ennemis, et rapporte aux Romains du dehors le décret du sénat, qui leur causa la plus grande joie.

[26] Camille s’étant rendu auprès d’eux, y trouve vingt mille hommes armés ; et avant rassemblé un plus grand nombre d’alliés, il se dispose à aller contre les Barbares. Nommé ainsi dictateur pour la seconde fois, il se rend tout de suite à Véies, et, s’étant mis à la tête des soldats romains, renforcés du corps plus nombreux des alliés, il marche à l’ennemi. XXXIII. Cependant, à Rome, quelques-uns des Barbares étant passés par hasard près du chemin que Pontius avait pris pour monter au Capitole, remarquèrent en plusieurs endroits les traces de ses pieds et de ses mains. Comme en grimpant il s’était accroché à tout ce qu’il avait pu saisir, ils virent le long des rochers les herbes couchées et la terre éboulée de différents côtés. Ils allèrent sur-le-champ en faire leur rapport au roi, qui, s’étant lui-même transporté sur les lieux, et les ayant considérés avec beaucoup d’attention, ne dit rien pour le moment ; mais le soir il assembla ceux de ses soldats qu’il connaissait les plus légers et les plus adroits à gravir les rochers : « Les ennemis, leur dit-il, nous montrent eux-mêmes le chemin qui mène jusqu’à eux, et qui nous était inconnu ; ils nous font voir qu’il n’est ni impraticable ni inaccessible. Quelle honte pour nous, si, ayant en main un tel commencement, nous désespérions de la fin ! si nous abandonnions cette citadelle comme imprenable, tandis que les ennemis nous enseignent par où elle peut être prise ! Où un seul homme a passé facilement, plusieurs y monteront l’un après l’autre, avec d’autant moins de peine qu’ils pourront s’aider et se soutenir mutuellement. Au reste, des dons et des honneurs proportionnés aux dangers attendent ceux qui, dans cette occasion, auront signalé leur courage ».

[27] Les Gaulois, animés par le discours de leur roi, promirent d’y monter hardiment. Vers le milieu de la nuit, ils commencent, plusieurs à la file, de grimper en silence en s’accrochant aux rochers que leur raideur rendait difficiles à gravir, mais qu’ils trouvèrent plus accessibles qu’ils ne l’avaient imaginé. Les premiers avaient déjà gagné le sommet de la montagne, et, se mettant en ordre à mesure qu’ils arrivaient, ils étaient sur le point de se rendre maîtres des retranchements, et de surprendre les gardes endormis ; car aucun homme ni aucun chien ne les avait entendus. XXXIV. Heureusement qu’on entretenait dans le Capitole, près du temple de Junon, les oies sacrées, qui avaient ordinairement une nourriture abondante, mais qui, depuis qu’on avait à peine assez de vivres pour les hommes, étaient fort négligées, et mangeaient peu. Cet animal a l’ouïe très fine, et s’effraye au moindre bruit. Celles-ci, que la faim tenait plus éveillées et rendait plus susceptibles d’effroi, sentirent bientôt l’approche des Gaulois ; et, courant à eux avec de grands cris, elles réveillèrent tous les Romains. Les Barbares, de leur côté, se voyant découverts, ne craignirent plus de faire du bruit, et allèrent aux assiégés en jetant des cris affreux. Ceux-ci, saisissant à la hâte les premières armes qu’ils trouvent sous la main, se défendent suivant que la circonstance le leur permet. Le premier qui fit tête aux Barbares fut Manlius, homme consulaire, d’une grande force de corps et d’un courage plus grand encore. II eut affaire à deux ennemis à la fois, dont l’un levait déjà la hache pour le frapper, lorsque Manlius, le prévenant, lui abat la main d’un coup d’épée : en même temps il heurte l’autre si rudement au visage avec son bouclier, qu’il le renverse dans le précipice. Alors faisant ferme sur la muraille avec ceux qui étaient autour de lui, il repousse les autres Barbares, qui n’étaient pas en grand nombre, et dont les actions ne répondirent pas à l’audace de leur entreprise. Le lendemain à la pointe du jour, les Romains, échappés ainsi à un si grand danger, précipitèrent du haut du rocher dans le camp ennemi le capitaine qui commandait la garde la nuit précédente, et décernèrent à Manlius, pour prix de sa victoire, une récompense plus honorable qu’utile : ils lui donnèrent chacun ce qu’ils recevaient de vivres pour un jour ; une demi-livre de froment du pays, et le quart d’une cotyle grecque de vin.

XXXV. [28] Cet échec découragea les Gaulois : les vivres devenaient rares dans leur camp ; et la peur qu’ils avaient de Camille les empêchait d’aller au fourrage. Le maladie s’était mise dans leur armée ; campés au milieu de monceaux de morts et sur les ruines des maisons brûlées ; environnés d’amas de cendres qui, échauffées par le soleil et dispersées par le vent, portaient au loin des vapeurs dont la sécheresse et l’âcreté corrompaient l’air, ils respiraient un poison mortel. Ce qui augmenta encore la contagion, ce fut le changement dans leur manière de vivre. Accoutumés à des pays couverts et ombragés, où ils trouvaient partout des retraites agréables contre les ardeurs de l’été, ils étaient venus dans des lieux bas et malsains, surtout en automne. À cette différence de climat si nuisible se joignait encore la longueur du siége, qui, depuis plus de six mois, les tenait presque immobiles au pied du Capitole. Toutes ces causes firent éclore dans leur camp une épidémie si violente, que le grand nombre des morts ne permettait plus de les enterrer. La situation critique des Gaulois ne rendait pas meilleure celle des assiégés. La famine les pressait de plus en plus ; et l’ignorance où ils étaient de ce que faisait Camille les jetait dans le découragement. Personne ne pouvait leur en apporter des nouvelles, parce que les Barbares avaient redoublé de surveillance. XXXVI. Dans un état de choses également fâcheux pour les deux partis, il se fit d’abord quelques propositions d’accommodement, par le moyen des gardes avancées, qui conféraient ensemble ; ensuite, du consentement de ceux qui commandaient dans le Capitole, Sulpicius, l’un des tribuns militaires, s’aboucha avec Brennus. Ils convinrent que les Romains payeraient mille livres pesant d’or ; et que les Gaulois, dès qu’ils les auraient reçues, sortiraient de Rome et de tout son territoire. Les serments faits de part et d’autre à ces conditions, et l’or apporté, les Gaulois trompèrent d’abord secrètement en se servant de faux poids ; et ensuite ouvertement, en faisant pencher un des bassins de la balance. Les Romains ayant voulu s’en plaindre, Brennus, pour ajouter à cette infidélité l’insulte et la raillerie, détache son épée, et la met par-dessus les poids avec le baudrier. Sulpicius lui ayant demandé ce que cela voulait dire : « Eh ! quelle autre chose, lui répondit Brennus, sinon malheur aux vaincus » ? Ce mot a passé depuis en proverbe. Parmi les Romains, les uns, indignés de cette perfidie, voulaient reprendre l’or, et s’en retourner au Capitole pour y soutenir encore le siége ; les autres conseillaient de dissimuler cette injure, et de ne pas mettre la honte à donner plus qu’on n’avait promis, mais à être forcés de donner ; nécessité humiliante dont les circonstances leur faisaient une loi.

[29] XXXVII. Pendant qu’ils disputaient entre eux et avec les Barbares, Camille, à la tête de son armée, était aux portes de Rome, où il apprit ce qui venait de se passer. Aussitôt il ordonne au gros de ses troupes de suivre au petit pas et en bon ordre ; et lui-même, avec l’élite de ses soldats, ayant hâté sa marche, arrive auprès des Romains, qui, à son aspect, se séparent et le reçoivent comme leur dictateur, avec les marques d’un grand respect et dans un profond silence. Camille prenant l’or que l’on pesait, le donne à ses licteurs, et commande aux Gaulois de prendre leurs poids avec leurs balances, et de se retirer. « La coutume des Romains, ajoute-t-il, est de racheter leur patrie avec le fer, et non pas avec l’or) ». Brennus, frémissant de colère, s’écrie que c’est une injustice et une infraction au traité : « Ce traité, lui dit Camille, n’a pas été conclu légitimement, et les conventions que vous avez faites sont nulles. J’ai été nommé dictateur ; et, d’après nos lois, cette nomination ayant suspendu toute autre autorité, vous avez traité avec des gens qui n’avaient aucun pouvoir. C’est donc à moi que vous devez exposer maintenant vos demandes ; je viens avec l’autorité que la loi me donne, et je suis le maître ou de vous pardonner, si vous avez recours aux prières, ou de vous punir comme des coupables, si vous ne témoignez aucun repentir. » XXXVIII. Brennus, furieux de ce discours commande ses soldats de prendre les armes ; les Romains en font autant de leur côté. Déjà les deux partis en étaient venus aux mains, et se chargeaient pêle-mêle avec une confusion inévitable au milieu de vastes ruines, dans des rues étroites et des lieux serrés, où il était impossible de se former en bataille. Brennus, reprenant bientôt son sang-froid, ramène ses troupes dans son camp, avec peu de perte ; et l’ayant levé la nuit même, il fait partir de Rome toute son armée, et va camper à soixante stades, près du chemin de Gabies. Dès la pointe du jour, Camille, revêtu d’armes éclatantes, et suivi de ses Romains, à qui il inspirait la plus grande confiance, se présente à l’ennemi. Là, il s’engage un combat aussi long que terrible, qui finit par la déroute des Gaulois : les Romains en font un grand carnage, et se rendent maîtres de leur camp. De ceux qui prirent la, fuite, quelques-uns furent tués par les troupes ennemies qui se mirent à leur poursuite ; la plupart s’étant dispersés dans la campagne furent massacrés par les habitants des bourgs et des villes voisines, qui coururent sur eux.

[30] C’est ainsi que Rome, après avoir été prise d’une manière si surprenante, fut sauvée d’une manière plus surprenante encore. Elle était restée sept mois entiers au pouvoir des Barbares ; ils y étaient entrés peu de jours après les ides de juillet, et ils en furent chassés vers les ides de février. XXXIX. Camille rentra triomphant dans Rome ; triomphe bien dû à un général qui avait arraché sa patrie des mains des ennemis, et qui ramenait Rome dans Rome même. En effet, les citoyens qui en étaient sortis avec leurs femmes et leurs enfants y rentraient à la suite du triomphateur ; et ceux qui, assiégés dans le Capitole, s’étaient vus sur le point de mourir de faim, allaient au-devant d’eux. Ils s’embrassaient les uns les autres ; ils versaient des larmes de joie, et osaient à peine croire à un bonheur si inespéré. Les prêtres des dieux et les ministres des temples, portant les choses sacrées qu’ils avaient ou enterrées avant de prendre la fuite, ou emportées avec eux, offraient aux Romains le spectacle le plus touchant, et qu’ils avaient le plus désiré ; ils éprouvaient autant de plaisir que si les dieux eux-mêmes fussent rentrés dans Rome pour la seconde fois. Camille, après avoir offert des sacrifices et purifié la ville, avec les cérémonies dont des hommes versés dans la connaissance des rites religieux lui dictaient les formules, rétablit les anciens temples, et en bâtit un nouveau au dieu Aiüs Locutius, au lieu même où Marcus Céditius avait entendu la nuit cette voix divine qui lui annonçait l’arrivée des Barbares.

[31] Ce ne fut pas sans peine et sans fatigue que l’on retrouva les emplacements des anciens temples ; il ne fallut pas moins, pour y parvenir, que la constance de Camille et les recherches laborieuses des prêtres. XL. Mais quand il fut question de rebâtir la ville, qui était entièrement détruite, le découragement s’empara de tous les esprits. Comme les citoyens manquaient de toutes les choses nécessaires pour cette entreprise, ils différaient de jour en jour à commencer l’ouvrage. Après tous les maux qu’ils venaient d’éprouver, sans force et sans moyens, ils avaient bien plus besoin de prendre du repos que de se fatiguer et s’épuiser encore par ce nouveau travail. Ils recommencèrent donc à tourner insensiblement leurs pensées vers la ville de Véies, qui subsistait tout entière et était pourvue de tout en abondance ; par là ils fournirent à leurs démagogues, accoutumés à les flatter, une nouvelle occasion de les haranguer, et de tenir contre Camille les propos les plus séditieux. C’était, à les entendre, pour son ambition et pour sa gloire personnelle qu’il leur enviait le séjour d’une ville toute prête à les recevoir, et qu’il les forçait d’habiter les ruines, de relever de vastes monceaux de cendres, afin d’être appelé, non seulement le chef et le général des Romains, mais encore le fondateur de Rome, et d’enlever ce titre à Romulus. Le sénat, qui craignait une sédition, dérogeant à l’usage où avaient été jusqu’alors tous les dictateurs de ne pas rester en charge plus de six mois, s’opposa au désir qu’avait Camille de se démettre de la dictature, et ne voulut pas qu’il la quittât avant la fin de l’année. Cependant les sénateurs travaillaient à adoucir et à consoler les citoyens, à les ramener par la persuasion et par les caresses. Ils leur montraient les monuments et les tombeaux de leurs ancêtres ; ils leur rappelaient ces temples et ces lieux saints que Romulus, que Numa, que tous les autres rois avaient consacrés, et dont ils leur avaient transmis le dépôt. Mais, entre les divers objets de leur culte religieux, ils leur représentaient surtout cette tête humaine qu’on avait trouvée encore toute fraîche en creusant les fondements du Capitole, et qui promettait de la part des destins, à la ville qui serait bâtie dans ce lieu-là, d’être un jour la capitale de toute l’Italie. Ils leur parlaient aussi de ce feu sacré qui, après la guerre, avait été rallumé par les vestales, et qu’ils allaient laisser éteindre une seconde fois, s’ils abandonnaient une ville qu’ils auraient la honte ou de voir habitée par un peuple étranger, ou demeurer déserte et servir de pâturage aux troupeaux. Telles étaient les représentations touchantes qu’ils adressaient au peuple en public et en particulier ; mais, de leur côté, ils étaient vivement émus par les gémissements de ce peuple, qui déplorait son indigence, qui les conjurait de ne pas exiger que, dans l’état de dénuement et de pauvreté où l’avait réduit le naufrage dont il venait d’échapper, il relevât les ruines d’une ville détruite, tandis qu’il en avait une autre toute prête à habiter.

[32] XLI. Camille fut d’avis d’assembler de nouveau le sénat : il y parla lui-même longtemps pour l’intérêt de la patrie ; et tous les sénateurs qui voulurent parler furent aussi écoutés. Enfin, quand il fallut prendre les avis, il commença par Lucius Lucrétius, qui, en qualité de prince du sénat, le donnait toujours le premier, et il dit aux autres d’opiner après lui chacun à son rang. Il se fit un grand silence ; et Lucrétius prenait la parole, lorsque le centurion qui relevait la garde du jour, passant par hasard avec sa troupe devant le lieu du conseil, cria d’une voix forte à son premier enseigne de s’arrêter et de planter là son étendard ; que c’était la meilleure place qu’ils pussent choisir. Cette parole, si analogue à la circonstance, à la matière qui était en délibération, et à l’incertitude où étaient tous les esprits, n’eut pas été plutôt prononcée, que Lucrétius, après avoir adoré les dieux, dit qu’il conformait son opinion à l’oracle qu’il venait d’entendre. Tous les autres sénateurs suivirent son avis ; et aussitôt il se fit dans le peuple un changement si merveilleux, que, s’exhortant et s’animant les uns les autres à commencer l’ouvrage, sans attendre qu’on marquât les divisions des rues, ni qu’on donnât un ordre d’alignements, chacun se mit à bâtir dans l’endroit qu’il trouva le plus tôt prêt, ou qui lui parut le plus agréable. XLII. On y mit tant d’ardeur et de précipitation, qu’il ne fut gardé aucun ordre dans la distribution des rues et l’assiette des édifices. Aussi dit-on que la ville fut reconstruite dans l’espace d’un an, depuis les murailles jusqu’aux dernières maisons des particuliers. Ceux que Camille avait chargés de chercher, au milieu de ce chaos, les emplacements qu’occupaient les lieux sacrés, et d’en déterminer les bornes, après avoir fait le tour du Palatium et être arrivés à la chapelle de Mars, la trouvèrent, comme toutes les autres, brûlée et détruite par les Barbares. En fouillant et nettoyant la place, ils découvrirent, sous un monceau de cendres, le bâton augural de Romulus. Ce bâton est recourbé par un des bouts, et s’appelle « lituus ». Quand les augures se sont assis pour observer le vol des oiseaux, il leur sert à marquer les régions du ciel. Romulus, fort instruit dans la divination, l’employait à cet usage. Lorsque ce prince eut disparu, les prêtres prirent le « lituus », et le gardèrent religieusement, comme une des choses sacrées qu’il n’était pas permis de toucher. L’ayant retrouvé alors sans qu’il eût été endommagé par le feu qui avait consumé tout le reste, ils en eurent une grande joie, et en conçurent d’heureuses espérances : ils le regardèrent comme un signe qui présageait à Rome une durée éternelle.

[33] XLIII. Ils n’étaient pas encore à la fin de leurs travaux, qu’il survint une nouvelle guerre. Les Èques, les Volsques et les Latins entrèrent en armes sur le territoire de Rome, et les Toscans assiégèrent Sutrium, ville alliée des Romains. Les tribuns militaires qui commandaient l’armée, et qui avaient placé leur camp près du mont Martius, y étaient assiégés par les Latins ; et, se voyant en danger d’y être forcés, ils envoyèrent à Rome demander du secours. Camille fut nommé dictateur pour la troisième fois. Des deux récits différents qu’on fait sur cette guerre, je commence par celui qui tient du fabuleux. On raconte que les Latins, soit qu’ils cherchassent un prétexte de rompre avec les Romains, soit qu’ils voulussent, comme anciennement, s’unir avec eux par de nouveaux mariages, leur envoyèrent demander leurs filles pour les épouser. Les Romains ne savaient quel parti prendre : commençant à peine à respirer et à se rétablir de leurs pertes, ils redoutaient la guerre ; d’un autre côté, ils soupçonnaient que la demande des Latins n’avait d’autre motif que d’avoir des otages dans leurs filles, et qu’ils couvraient leurs mauvais desseins du nom spécieux de mariage. Dans cette perplexité, une esclave nommée Tutola, d’autres disent Philotis, conseilla aux tribuns militaires de l’envoyer au camp des Latins, avec les plus jeunes et les plus belles de leurs esclaves, habillées comme des filles de condition libre, et de se reposer sur elle du reste. Les magistrats, ayant approuvé ce conseil, choisirent le nombre d’esclaves qu’elle crut nécessaire, les habillèrent avec magnificence, et les envoyèrent au camp des Latins, qui n’était pas éloigné de la ville. Pendant la nuit, ces filles ôtèrent les épées des ennemis ; et Tutola, ou Philotis, étant montée sur un figuier sauvage, étendit derrière elle une couverture, et éleva du côté de Rome un flambeau allumé ; signal dont elle était convenue avec les magistrats, à l’insu de tous les autres citoyens : ce qui fit que les soldats, pressés par leurs officiers, sortirent de la ville en désordre, en s’appelant les uns les autres, et qu’ils eurent bien de la peine à se mettre en bataille. XLIV. Ils tombèrent sur les retranchements des ennemis, qui ne s’y attendaient pas ; et les ayant surpris dans le sommeil, ils s’emparèrent du camp et y firent un grand carnage. Cet événement arriva le jour des nones de juillet, appelé alors « quintilis » : et ce jour-là, on célèbre encore à Rome, en mémoire de cette action, une fête dans laquelle les citoyens, sortant d’abord en foule et avec confusion de la ville, prononcent à haute voix plusieurs noms romains des plus ordinaires, tels que Caïus, Marcus, Lucius, et d’autres semblables. Ils imitent par là cette sortie précipitée que firent alors les soldats en s’appelant ainsi les uns les autres. Ensuite, des esclaves très parées se promènent dans la ville en folâtrant, en lançant des brocards sur tous ceux qu’elles rencontrent. Elles livrent entre elles une sorte de combat, pour marquer la part qu’elles eurent à celui de leurs maîtres contre les Latins. Enfin on les fait asseoir sous des branchages de figuier, et on leur donne un grand repas. Ce jour s’appelle les nones caprotines ; nom qui vient, à ce qu’on croit, de celui du figuier sauvage d’où l’esclave Philotis éleva le flambeau allumé qui servit de signal aux Romains, car en leur langue le figuier sauvage se dit « caprificus ». D’autres prétendent que ce qui se fait et se dit à cette fête est relatif à la disparition de Romulus, qui eut lieu ce jour-là, lorsque, ee prince étant hors de la ville, il s’éleva tout à coup un violent orage, accompagné d’une obscurité profonde. Il y en a qui disent que ce fut pendant une éclipse de soleil ; et que ce jour a été appelé les nones caprotines, du mot « capra », nom latin de la chèvre, parce que Romulus disparut pendant qu’il tenait une assemblée du peuple près du marais de la Chèvre, comme je l’ai dit dans sa vie.

[34] XLV. L’autre récit, adopté par le plus grand nombre des historiens, porte que Camille, nommé dictateur pour la troisième fois, ayant appris que l’armée que commandaient les tribuns militaires était assiégée dans son camp par les Latins et les Volsques, fut obligé de faire prendre les armes aux citoyens qui n’étaient plus en âge de servir. II tourna, par un léger circuit, le mont Martius, alla placer son camp derrière les ennemis sans en être aperçu, et fit allumer de grands feux pour avertir les Romains de son arrivée. Reprenant courage à cette vue, ils résolurent de faire une sortie, et d’aller attaquer l’ennemi. Mais les Latins et les Volsques, se voyant entre deux armées, se tinrent renfermés dans leur camp, et le fortifièrent de tous les côtés avec de bonnes palissades, qu’ils garnirent d’une grande quantité d’arbres ; dans cette position, ils résolurent d’attendre de nouvelles troupes de leur pays, et le secours des Toscans. Camille, qui pénétra leur dessein, et qui craignait de se voir enveloppé à son tour, se hâta de les prévenir. Il avait observé que tous les matins il s’élevait un grand vent du côté des montagnes ; la nature des retranchements de l’ennemi, construits entièrement en bois, lui suggère l’idée de faire préparer une ample provision de torches ; et dès que le jour a paru, il met son armée sur pied. Il ordonne à un corps de troupes d’aller, du côté opposé au sien, assaillir l’ennemi à coups de traits en jetant de grands cris ; pour lui, il se poste, avec ceux qui doivent lancer les feux, à l’endroit d’où le vent avait coutume de souffler, et attend le moment favorable. Déjà l’attaque était commencée de l’autre côté, lorsqu’au lever du soleil, le vent s’étant mis à souffler avec violence, Camille donna le signal aux siens, qui firent pleuvoir dans les retranchements une grêle de traits enflammés. Le feu ayant pris aisément à ces pieux serrés les uns contre les autres et garnis de grands arbres, l’incendie se communiqua rapidement à toute l’enceinte. Comme les Latins n’avaient à leur disposition rien qui pût l’éteindre ou en arrêter les progrès, et que tout leur camp était déjà en proie aux flammes, ils se serrèrent d’abord dans un espace étroit ; mais, forcés bientôt d’en sortir, ils tombèrent entre les mains de leurs ennemis, qui étaient rangés en bataille devant les retranchements. Il n’en échappa qu’un très petit nombre ; ceux qui restèrent dans le camp furent presque tous consumés par les flammes : enfin les Romains éteignirent le feu pour piller.

[35] XLVI. Camille, laissant à son fils Lucius la garde des prisonniers et du butin, entre aussitôt sur les terres des ennemis, prend la ville des Èques, force les Volsques de se rendre ; et ignorant le malheur de Sutrium, qu’il croyait toujours assiégée par les Toscans et seulement en danger d’être prise, il marche en diligence à son secours. Mais les Sutriens venaient de rendre la ville aux ennemis, qui les avaient renvoyés avec un seul vêtement. Réduits à la dernière misère, ils furent rencontrés par Camille, eux, leurs femmes et leurs enfants, qui tous déploraient leur infortune. Camille fut vivement touché de leur état ; et voyant que les Romains, attendris jusqu’aux larmes par les prières des Sutriens, ne pouvaient contenir leur indignation, il résolut de ne pas différer d’un instant la vengeance, et de les mener le jour même à Sutrium. Il jugea que des troupes qui venaient de prendre une ville si riche et si puissante, où elles n’avaient pas laissé un seul ennemi, et qui n’en attendaient pas de dehors, n’auraient songé qu’à se divertir, et ne seraient pas sur leurs gardes. Sa conjecture se trouva vraie : non seulement il traversa, sans être aperçu, le territoire de Sutrium, mais il arriva aux portes de la ville, et se saisit des murailles avant que les Toscans fussent informés de sa marche. Ils n’avaient mis nulle part de sentinelles ; répandus dans les maisons, ils ne pensaient qu’à se réjouir et à faire bonne chère. Lorsqu’ils reconnurent que les ennemis étaient maîtres de la ville, le vin et la viande dont ils étaient gorgés leur ôtant jusqu’à la pensée de prendre la fuite, ils se laissèrent honteusement égorger, ou se livrèrent sans défense à l’ennemi. C’est ainsi que Sutrium fut prise deux fois dans un jour : ceux qui venaient de s’en rendre maîtres la laissèrent reprendre ; et ceux qui l’avaient perdue la recouvrèrent par l’habileté de Camille.

[36] Le triomphe qu’il obtint pour cette victoire ne lui acquit pas moins d’estime et de gloire que les deux premiers. Ceux d’entre les citoyens qui lui portaient le plus d’envie, et qui voulaient attribuer ses succès à la fortune plutôt qu’à sa valeur, furent forcés de faire honneur de ces derniers exploits à sa prudence et à son activité. XLVII. Le plus déclaré de ses envieux et de ses rivaux était Marcus Manlius, celui qui avait repoussé le premier les Gaulois lorsqu’ils avaient escaladé le Capitole, et qui, pour cela, avait eu le surnom de Capitolinus. Il voulait être le premier entre ses concitoyens ; et ne pouvant parvenir par des voies honnêtes à surpasser la gloire de Camille, il prit la route ordinaire de tous ceux qui aspirent à la tyrannie : il travailla à s’attacher la multitude, et surtout les citoyens perdus de dettes. Il prenait leur parti contre leurs créanciers, les défendait dans les tribunaux, et les arrachait même de force à ceux qui, en vertu de la loi, les emmenaient pour être esclaves. Par là il se vit bientôt entouré d’une foule d’indigents qui, par leur audace et par le trouble qu’ils excitaient dans les assemblées, se faisaient craindre des principaux citoyens. Dans cette conjoncture, on nomma dictateur Quintus Capitolinus, qui, sur-le-champ, fit emprisonner Manlius. Le peuple prit le deuil, ce qui ne se faisait jamais que dans les grandes calamités publiques ; et le sénat, qui craignait une sédition, ordonna que Manlius fût mis en liberté. Mais, loin qu’il sortît meilleur de sa prison, il n’en souleva le peuple qu’avec plus d’insolence, et remplit la ville de confusion et de trouble. XLVIII. Camille ayant été élevé à la dignité de tribun militaire, Manlius fut de nouveau traduit en justice : mais la vue du Capitole nuisait à ses accusateurs ; on voyait de la place l’endroit où il avait combattu la nuit contre les Gaulois ; lui-même, tendant les mains vers la citadelle, et, les yeux baignés de larmes, rappelant aux Romains les combats qu’il avait soutenus, il excitait si fort la pitié, que les juges, embarrassés, remirent plusieurs fois la cause. Ils ne voulaient pas l’absoudre contre les preuves les plus évidentes de son crime, et ils ne pouvaient le juger selon la rigueur des lois, quand la vue du Capitole leur remettait sans cesse devant les yeux la grandeur de ses exploits. Camille, s’étant aperçu de cette impression, fit transporter le tribunal hors de la ville, dans le bois Pétilien, d’où l’on ne voyait pas le Capitole. Alors les accusateurs ayant repris tous les chefs qu’ils avaient déjà produits, les juges, qui n’avaient plus sous les yeux le théâtre des exploits de Manlius, laissèrent agir l’indignation que leur causait le souvenir de ses crimes. Il fut condamné à mort, conduit au Capitole, et précipité du haut de ce rocher, qui fut le monument de sa déplorable destinée, comme il l’avait été de ses plus glorieux exploits. Les Romains, ayant démoli sa maison, y bâtirent un temple à la déesse Moneta, et défendirent, par un décret, qu’aucun patricien n’habitât à l’avenir sur le Capitole.

[37] XLIX. Camille, appelé pour la sixième fois au tribunat militaire, refusait cette charge à cause de son âge avancé : peut-être aussi parce qu’après tant de succès et de gloire, il craignait l’envie ou un revers de fortune. La cause la plus apparente de son refus était sa mauvaise santé, car il venait de tomber malade : mais le peuple ne reçut pas son excuse ; il se mit à crier qu’on ne lui demandait pas de combattre à pied ou à cheval ; qu’on voulait seulement ses conseils pour la conduite de la guerre. Il fut donc obligé de prendre, avec Lucius Furius, un de ses collègues, le commandement des troupes, et de les mener à l’ennemi, Les Prénestins et les Volsques ravageaient, avec une armée nombreuse, les terres des alliés des Romains ; Camille se mit en marche, et alla camper fort près des ennemis. Son intention était de traîner l’affaire en longueur, afin que, s’il fallait en venir à une bataille, il eût le temps de se rétablir et d’être en état de combattre ; mais Lucius son collègue, emporté par le désir de la gloire, brûlait d’impatience d’en venir aux mains, et communiquait la même ardeur aux capitaines et aux centurions. Camille, qui craignait qu’on ne le soupçonnât d’avoir envié à ces jeunes officiers une occasion de se distinguer et d’acquérir de la gloire, permit à Lucius, quoiqu’à regret, de livrer bataille ; pour lui, retenu par sa maladie, il resta dans le camp avec quelques troupes. L. Lucius, qui chargea témérairement les ennemis, fut bientôt repoussé. Camille, voyant les Romains prendre la fuite, ne peut se contenir ; et, avec ce qu’il avait de troupes, il court au-devant des fuyards à la porte du camp, passe au travers d’eux, et tombe sur les ennemis qui les poursuivaient. Alors ceux des Romains qui étaient déjà rentrés dans le camp reviennent sur leurs pas pour suivre Camille ; tandis que ceux s’y réfugiaient, se ralliant autour de lui, se mettent en bataille, et s’exhortent mutuellement à ne pas abandonner leur général. Il arrête la poursuite des ennemis ; et le lendemain, ayant rangé son armée en bataille, il les charge, les met en fuite ; et, étant entré dans leur camp avec les fuyards, il en fait un grand carnage. Là, il apprend que la ville de Satria a été prise par les Toscans, et que ses habitants, qui tous étaient Romains, ont été passés au fil de l’épée. Alors, renvoyant à Rome son corps d’infanterie, il prend l’élite de ses troupes légères et marche contre les Toscans, qui occupaient Satria ; il les défait, en tue une grande partie, et chasse les autres de la ville.

[38] Il revint à Rome chargé de butin, et prouva, par son exemple, que les peuples les plus sages sont ceux qui, sans s’effrayer du grand âge et de l’état faible d’un général dont ils connaissent l’expérience et le courage, le préfèrent, tout malade qu’il est, et malgré sa répugnance, à ceux qui sont dans la fleur de l’âge, et qui sollicitent avec ardeur le commandement. LI. Aussi les Romains, informés de la révolte des Tusculans, chargèrent-ils encore Camille de cette expédition, en lui laissant le choix de celui de ses cinq collègues qu’il voudrait prendre avec lui. Chacun d’eux demandait avec instance d’être préféré ; mais, contre l’attente de tout le monde, il laissa tous les autres pour choisir ce même Lucius Furius qui, peu de temps auparavant, avait, contre son avis, livré témérairement la bataille, et l’avait perdue. Sans doute cette préférence avait pour motif de lui fournir une occasion de réparer son malheur, et d’effacer la honte de sa défaite. Les Tusculans, instruits de la marche de Camille, usèrent d’adresse pour réparer leur faute ; ils remplirent la campagne de laboureurs et de bergers, qui, comme en pleine paix, cultivaient la terre et faisaient paître leurs troupeaux ; ils tinrent les portes de la ville ouvertes, et envoyèrent leurs enfants aux écoles comme à l’ordinaire. On voyait tous les artisans travailler tranquillement dans leurs ateliers ; les bourgeois se promener en robe sur la place publique ; et les magistrats, comme s’ils n’eussent eu rien à craindre et à se reprocher, se donner tous les mouvements nécessaires pour faire préparer des logements aux Romains. Ces témoignages de soumission n’ôtèrent pas à Camille la certitude qu’il avait de leurs projets de révolte ; mais, touché de ces marques de repentir qui en étaient un désaveu, il leur ordonna d’aller trouver le sénat, pour prévenir les effets de son ressentiment. Il appuya même leurs prières, et contribua beaucoup, non seulement à les faire absoudre, mais encore à leur procurer le droit de bourgeoisie à Rome. Telles furent les actions les plus éclatantes de son sixième tribunat.

[39] LII. Quelque temps après, Licinius Stolon excita dans Rome une sédition violente. Le peuple, s’étant soulevé contre le sénat, voulait le forcer à prendre parmi les plébéiens un des consuls qu’on devait élire, au lieu de nommer deux patriciens. Les tribuns du peuple furent d’abord élus ; mais le peuple empêcha qu’on ne continuât les comices pour la nomination des consuls ; et la ville, faute le magistrats, allait être exposée aux plus grands troubles. Le sénat nomma donc Camille dictateur pour la quatrième fois ; c’était contre le gré du peuple : et lui-même n’accepta cette charge qu’avec peine. Il ne voulait pas avoir à lutter contre des hommes qui, après tant de batailles gagnées, étaient en droit de lui dire qu’il avait obtenu avec eux à la guerre bien plus de succès qu’il n’en avait eu avec les patriciens dans le gouvernement de la république. Il sentait d’ailleurs que ces derniers ne l’avaient élu que par envie, afin que, s’il avait l’avantage, il tînt le peuple sous l’oppression ; ou que, s’il avait le dessous, il fût lui-même opprimé. Pour tenter néanmoins un remède aux maux présents, prévenu du jour où les tribuns du peuple se proposaient de faire passer leur loi, il fit publier pour ce jour même une levée de troupes, et appela le peuple de la place au Champ de Mars, en menaçant de fortes amendes ceux qui n’auraient pas obéi. Les tribuns, de leur côté, opposant menaces à menaces, juraient que, s’il ne laissait pas au peuple la liberté de donner ses suffrages sur cette loi, ils le condamneraient lui-même à une amende de cinquante mille as. Soit que son grand âge lui fît redouter un nouvel exil et une seconde condamnation si peu digne des nombreux exploits par lesquels il s’était illustré, soit qu’il se crût incapable de lutter contre le vœu si fortement prononcé de la multitude, Camille se retira chez lui ; et peu de jours après, alléguant sa mauvaise santé, il abdiqua la dictature. Le sénat lui nomma un successeur ; et celui-ci, ayant choisi pour général de la cavalerie Stolon, le chef même de la sédition, lui donna la facilité de faire passer une loi qui déplut beaucoup aux patriciens, parce qu’elle défendait qu’aucun citoyen ne possédât plus de cinq cents arpents de terre. La confirmation de cette loi par le peuple fut pour Stolon une victoire bien éclatante ; mais peu de temps après, convaincu lui-même d’en posséder plus qu’il ne permettait aux autres d’en avoir, il fut puni en vertu de sa propre loi.

[40] LIII. L’objet principal de la sédition, ce qui même en avait été la première cause, et qui donnait le plus d’embarras au sénat, subsistait encore ; c’était la nomination des consuls. Mais, au milieu de cette contestation, on apprit, par des avis certains, que les Gaulois, partis une seconde fois des bords de la mer Adriatique, marchaient précipitamment vers Rome avec une armée formidable. Les effets suivirent de près cette nouvelle : la guerre avait déjà commencé par le dégât de tout le pays ; et ceux qui n’avaient pas eu la facilité de se retirer à Rome, s’étaient dispersés sur les montagnes. La crainte assoupit le feu de la sédition ; les nobles et les simples citoyens, le sénat et le peuple, réunis par le danger commun, élurent unanimement Camille dictateur pour la cinquième fois,. Quoique courbé sous les années (il avait près de quatre-vingts ans ), il ne vit que la nécessité, et la grandeur du péril : n’alléguant plus, comme auparavant, ni raison ni prétexte, il accepta sans balancer la dictature. Aussitôt il assembla l’armée ; et comme il savait par expérience que la plus grande force des Gaulois consistait dans leurs épées, qu’ils maniaient en Barbares, sans aucun art, et avec lesquelles ils abattaient les têtes et les épaules des ennemis, il arma la plus grande partie de ses soldats de casques d’acier poli, sur lesquels les épées des Gaulois ne pouvaient manquer de glisser ou de se rompre. Le bois des boucliers des Romains n’étant pas assez fort pour résister aux coups, il les fit border d’une lame de fer ; il enseigna aussi aux soldats à se servir de longues piques, et à les glisser sous les épées des ennemis, pour prévenir les coups que ces Barbares leur portaient de haut avec violence.

[41] LIV. Les Gaulois, chargés d’un butin immense qui appesantissait leur marche, s’étaient campés assez près de Rome, sur le bord de l’Anio. Camille, étant parti avec son armée, alla placer son camp sur une colline dont la pente était douce, et coupée de plusieurs cavités, dans lesquelles il cacha la plus grande partie de ses troupes, afin que celles qui étaient en vue parussent s’être postées par crainte sur les hauteurs. Pour confirmer les ennemis dans cette opinion, il ne les empêcha pas de venir faire du butin jusqu’au pied de la colline ; il se tint tranquille dans son camp, qu’il avait bien fortifié, jusqu’à ce qu’il eût vu une partie de leurs troupes se disperser pour aller au fourrage, et le reste passer la journée entière dans le camp à se gorger de viandes et de vin. Alors il envoie, bien avant le jour, ses troupes légères harceler les Barbares, et les charger à mesure qu’ils sortaient, pour les empêcher de se mettre en bataille. À la pointe du jour, il fait descendre dans la plaine et met en ordre de bataille son corps d’infanterie, que les Barbares, qui la croyaient en petit nombre et découragée, virent avec étonnement très-nombreuse et pleine d’ardeur. LV. Cette vue commença par rabattre la fierté des Gaulois, qui regardèrent comme déshonorant pour eux d’être attaqués les premiers. D’un autre côté, les troupes légères, qui tombaient sur eux avant qu’ils pussent prendre leur ordre accoutumé et se diviser par bataillons, mettaient la confusion dans leurs rangs, et les forçaient de combattre en désordre, chacun dans la place que le hasard lui assignait. Enfin, Camille ayant fait avancer son corps d’armée, les Barbares coururent sur lui leurs épées hautes. Mais les Romains, leur opposant leurs longues piques, et présentant à leurs coups des corps couverts de fer, les épées des Gaulois, qui étaient d’un acier peu battu et d’une trempe molle, se pliaient aisément, et se courbaient en deux. D’ailleurs leurs boucliers, hérissés de ces piques qui y restaient suspendues, étaient si pesants, que, ne pouvant les soutenir, ils abandonnèrent leurs propres armes, et se jetèrent sur les piques des ennemis pour les leur arracher. Comme ils s’offraient ainsi à découvert aux coups des Romains, ceux-ci, qui se servaient avec avantage de leurs épées, firent un grand carnage des premiers rangs. Les autres prirent la fuite, et se répandirent dans la plaine, n’ayant pu ni gagner les collines et les hauteurs dont Camille s’était saisi d’avance, ni se réfugier dans leur camp, dont ils savaient que l’ennemi se rendrait aisément le maître. Cette bataille se donna, dit-on, la vingt-troisième année après la prise de Rome. Un pareil succès rendit les Gaulois bien moins redoutables aux yeux des Romains, et guérit ceux-ci de la terreur que leur inspirait un ennemi dont ils attribuaient la première défaite moins à leur propre valeur qu’aux maladies et aux accidents imprévus qui l’avaient affaibli ; terreur qui était telle, que, dans la loi qui exemptait les prêtres du service militaire, ils avaient excepté les guerres contre les Gaulois.

[42] LVI. Cette victoire fut le dernier exploit de Camille ; car la prise de Velitres, qui se rendit sans coup férir, en fut la suite nécessaire. Mais les dissensions politiques lui laissaient encore une lutte violente et dangereuse à soutenir. Le peuple, devenu plus fort par ses succès, persistait à exiger que, contre les dispositions de la loi qui était encore en vigueur, un des consuls fût pris parmi les plébéiens. Le sénat s’y opposait de toutes ses forces, et empêchait Camille de se démettre de la dictature, dont l’autorité suprême lui offrait un moyen de combattre avec plus d’avantage en faveur de l’aristocratie. Cependant, un jour que Camille, assis sur son tribunal, rendait la justice dans la place publique, un licteur, envoyé par les tribuns du peuple, lui ordonna de le suivre, et mit la main sur lui à dessein de l’emmener de force. Cette violence excita dans la place un bruit et un tumulte dont on n’avait pas encore vu d’exemple. Ceux qui environnaient Camille repoussaient le licteur, et le peuple ordonnait à cet officier d’arracher le dictateur de son tribunal. Camille, incertain de ce qu’il devait faire, ne se démit pourtant pas de sa charge ; mais, accompagné des sénateurs qui étaient avec lui, il se rendit au sénat. Avant que d’y entrer, il se tourna vers le Capitole ; et, priant les dieux d’amener ces divisions funestes à une fin heureuse, il fit vœu, aussitôt que les troubles seraient apaisés, de bâtir un temple à la Concorde. La différence des opinions fit naître dans le sénat des débats très animés : mais enfin le sentiment le plus modéré l’emporta ; ce fut celui de céder au peuple, et de lui laisser prendre un des consuls parmi les plébéiens. Ce décret, proclamé par le dictateur en pleine assemblée, fit tant de plaisir au peuple, qu’il se réconcilia sur-le-champ avec le sénat, et reconduisit Camille dans sa maison au milieu des cris de joie et des applaudissements.

LVII. Le lendemain, le peuple assemblé ordonna que, pour accomplir le vœu de Camille, et pour perpétuer le souvenir de cette réunion, on bâtirait un temple à la Concorde dans un emplacement qui avait vue sur la place et sur le lieu des assemblées. Il décréta aussi qu’on ajouterait un jour aux féeries latines, qui se célébreraient à l’avenir pendant quatre jours ; qu’à l’heure même on irait offrir des sacrifices aux dieux, et que tous les Romains y assisteraient couronnés de fleurs. Camille ayant tenu les comices consulaires, on nomma consuls Marcus Aemilius d’entre les patriciens ; et pour les plébéiens Lucius Sextius, qui fut le premier consul pris du corps du peuple. Ce fut la dernière action publique de la vie de Camille.

[43] L’année suivante, Rome fut affligée d’une peste qui enleva un nombre infini de personnes d’entre le peuple et plusieurs magistrats. Camille en mourut aussi ; et quoiqu’il fût dans un âge très avancé, quoique sa vie eût été aussi pleine que celle d’aucun autre homme, sa perte causa plus de regrets aux Romains que celle de tous les autres citoyens emportés par le même fléau.