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Vie de Frédéric Douglass, esclave américain/04

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Traduction par S.-K. Parkes.
Pagnerre (p. 43-50).


CHAPITRE IV.


M. Hopkins ne remplit que pendant très-peu de temps le poste d’inspecteur. Je ne sais pourquoi sa carrière fut si courte, mais je suppose qu’il n’avait pas la sévérité qu’il fallait pour convenir au colonel Lloyd. M. Hopkins eut pour successeur M. Austin Gore qui possédait au plus haut degré tous les traits de caractère qui sont indispensables à ce qu’on appelle un inspecteur de la première qualité. M. Gore avait été employé par le colonel Lloyd comme inspecteur d’une des fermes éloignées, et il s’était montré digne de la place d’inspecteur à la Ferme de la Grande Maison.

Cet homme était hautain, ambitieux, persévérant, rusé, cruel et endurci. L’homme était fait pour l’emploi et l’emploi pour l’homme. Il lui fournissait l’occasion d’exercer tous ses talents, et il semblait s’en acquitter tout à fait à son aise. Il était du nombre de ceux qui savent s’emparer d’un regard, d’un mot ou d’un geste, pour y voir un signe d’impudence et le punir comme tel. Un esclave ne devait ni lui répondre, ni s’expliquer s’il avait été accusé sans raison. M. Gore poussait au dernier point la maxime des propriétaires : « Il vaut mieux voir une douzaine d’esclaves recevoir des coups de fouet mal à propos, que de voir un inspecteur convaincu en leur présence d’avoir eu tort. » Quelque innocent que fût l’esclave, — cela ne lui servait à rien, si M. Gore l’avait accusé de mauvaise conduite. Être accusé, c’était être reconnu coupable ; être reconnu coupable, c’était être puni ; car ces trois choses se suivaient l’une l’autre avec une certitude invariable. Pour échapper à la punition, il fallait échapper à l’accusation ; bien peu d’esclaves avaient la bonne fortune d’échapper à l’une ou à l’autre sous le règne de M. Gore. Il était assez orgueilleux pour exiger de l’esclave l’hommage le plus dégradant, et assez servile pour ramper aux pieds de son maître. Il était assez ambitieux pour ne vouloir se contenter que du rang le plus élevé parmi les inspecteurs, et assez persévérant pour atteindre le but de son ambition. Il était assez cruel pour infliger la punition la plus sévère, assez rusé pour descendre aux inventions les plus viles, et assez endurci pour être insensible à la voix et aux reproches de sa conscience. De tous les inspecteurs, c’était lui que les esclaves redoutaient le plus. Sa présence produisait sur eux une impression pénible ; son regard les remplissait de confusion ; et il était rare qu’ils entendissent sa voix aiguë et perçante, sans qu’elle répandît parmi eux l’inquiétude et l’horreur.

M. Gore était grave, et, quoique jeune, il ne se laissait jamais aller à la plaisanterie ; il ne disait jamais un mot pour rire, et il ne souriait que rarement. Ses paroles s’accordaient parfaitement avec son air, et son air avec ses paroles. Quelquefois les inspecteurs laissent échapper une remarque plaisante, même en s’adressant aux esclaves ; il n’en était pas ainsi de M. Gore. Il ne parlait que pour ordonner, et n’ordonnait que pour être obéi. Il était économe de ses paroles, libéral de coups de fouet ; et il ne se servait jamais des premières lorsque les derniers pouvaient suffire. Lorsqu’il fouettait, il semblait le faire par un sentiment de devoir, et ne pas en redouter les suites. Il ne faisait rien avec répugnance, quelque désagréable que fût la besogne ; il était toujours à son poste, et il n’y avait jamais rien d’inconséquent dans sa conduite. Il ne promettait jamais, s’il ne pouvait pas remplir sa promesse. En un mot, c’était un homme doué de la fermeté la plus inflexible et de la froideur la plus imperturbable. Sa barbarie féroce ne pouvait se comparer qu’à l’indifférence complète qu’il manifestait tout en commettant les actes les plus odieux et les plus inhumains sur les esclaves placés sous sa surveillance. Une fois, M. Gore voulut fouetter un esclave du nom de Demby. Il ne lui avait encore donné que quelques coups, lorsque Demby, pour échapper aux souffrances, courut vers une anse non loin de cet endroit, se plongea dans l’eau jusqu’aux épaules, et refusa d’en sortir. M. Gore lui dit qu’il allait l’appeler trois fois, et que, s’il n’en sortait pas, il le tuerait d’un coup de fusil. Le premier appel se fait entendre, Demby ne répond pas et reste immobile. Le second et le troisième ont le même résultat. Enfin, M. Gore, sans aucune délibération avec qui que ce soit, sans donner à Demby un avertissement de plus, lève son mousquet, met en joue sa malheureuse victime, vise avec une adresse mortelle ; le coup part, et en un instant le pauvre Demby n’est plus ; son corps mutilé s’enfonce et disparaît, et il ne reste que du sang et des débris de cervelle à la surface de l’eau, pour marquer l’endroit où il était tout à l’heure.

Un frémissement d’horreur glaça tous les cœurs dans la plantation, excepté celui de M. Gore lui-même. Il semblait seul indifférent et calme. Le colonel Lloyd et mon ancien maître lui demandèrent pourquoi il avait eu recours à ce moyen extrême. Il leur répondit (autant que je puis me rappeler), que Demby était devenu indisciplinable. C’était un exemple dangereux pour les autres esclaves, — il n’aurait pu le laisser passer sans un pareil acte de rigueur de sa part ; autrement il aurait couru le risque de voir l’anéantissement total de la discipline et du bon ordre dans la plantation. Il donna pour raison que si un esclave refusait de se soumettre à une punition et avait la vie sauve, les autres esclaves suivraient bientôt son exemple, ce qui aurait pour résultat l’affranchissement des esclaves et l’asservissement des blancs. La défense de M. Gore fut approuvée. Il conserva sa place d’inspecteur dans la plantation. Sa réputation comme surveillant se répandit au loin. Son crime horrible ne fut pas même soumis à une enquête judiciaire ! Il l’avait commis en présence des esclaves, et ils ne pouvaient naturellement introduire aucune poursuite légale, ni servir de témoins contre lui. C’est ainsi qu’un homme coupable du meurtre le plus barbare et le plus exécrable, échappe aux rigueurs de la justice et aux censures de la société au sein de laquelle il vit. M. Gore habitait Saint-Michel, comté de Salbot-Maryland, lorsque j’y étais ; s’il n’est pas mort, il l’habite encore probablement ; et dans ce cas-là, on l’estime et on le respecte autant que s’il n’avait pas trempé ses mains dans le sang de son frère.

C’est après une mûre délibération que je parle, quand je déclare que le meurtre d’un esclave ou d’un homme de couleur n’est traité comme un crime, ni dans les cours de justice, ni par la société, dans le comté de Salbot-Maryland. Les faits ne manquent pas pour le prouver. M. Thomas Lamnan, de Saint-Michel, avait tué deux esclaves, l’un des deux d’un coup de hache, en lui faisant sauter la cervelle. Il avait l’habitude de se vanter d’avoir commis ce forfait épouvantable. Moi-même je lui ai entendu dire, en riant, qu’il était le seul bienfaiteur de sa patrie dans la société, et que quand les autres en auraient fait autant que lui on serait débarrassé « de ces….. de nègres. »

La femme de M. Giles Nicks, qui demeurait à une petite distance de ma demeure, tua la cousine de ma femme, jeune fille, âgée de quinze à seize ans, en lui mutilant le corps de la manière la plus affreuse. Elle lui cassa le nez et lui brisa la poitrine avec un bâton, de sorte que la pauvre fille expira quelques heures après. Elle fut enterrée immédiatement, mais il n’y avait pas longtemps qu’elle était dans sa tombe prématurée, lorsqu’on déterra le cadavre pour qu’il fût examiné par l’officier appelé coroner qui décida qu’elle était morte par suite des coups qu’elle avait reçus. Voici de quoi cette fille s’était rendue coupable. On l’avait chargée cette nuit-là de soigner l’enfant de Mme Nicks : elle s’endormit, et l’enfant poussa des cris qu’elle n’entendit pas, ayant été privée de repos pendant plusieurs nuits précédentes. Mme Nicks était dans le même appartement et s’apercevant que cette fille tardait à s’éveiller, elle sauta de son lit, saisit un bâton de chêne qui était près du foyer, se mit à en frapper la pauvre malheureuse. Je ne dirai pas que ce meurtre horrible ne produisit aucune sensation dans la société, mais elle ne fut pas assez forte pour que la coupable fût punie. On lança contre elle un mandat d’amener, mais il ne fut pas mis à exécution. De cette manière, elle échappa non-seulement au châtiment, mais encore à l’humiliation d’être amenée devant une cour de justice.

Tandis que je suis à raconter les forfaits qui eurent lieu pendant mon séjour dans la plantation du colonel, je vais parler avec brièveté d’un autre meurtre qui arriva à peu près à la même époque que celui de Demby par M. Gore.

Les esclaves du colonel Lloyd avaient l’habitude de passer une partie des nuits et de leurs dimanches à pêcher des huîtres, afin de suppléer à l’insuffisance de la nourriture qu’on leur allouait. Un vieillard était ainsi occupé, lorsqu’il dépassa par hasard les limites de la plantation de son maître, et entra dans celle de Baal-Bondly. Celui-ci, irrité de ce délit, se hâta de descendre vers le rivage avec son fusil et le déchargea dans le corps du pauvre vieillard.

M. Bondly passa le lendemain chez le colonel Lloyd. Je ne sais pas si c’était pour lui payer la valeur de son esclave tué, ou pour se justifier du meurtre. En tous cas, on ne tarda pas à étouffer entièrement cette affaire. C’était une manière de parler générale, même parmi les petits garçons blancs, qu’il en coûtait un demi-centime pour tuer un nègre et un demi-centime pour le faire enterrer.