Vie de Marc-Aurèle

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Vie de Marc-Aurèle
(Julius Capitolinus)
(traduction Théophile Baudement, 1845)


I.[modifier]

Marc Antonin, qui cultiva pendant toute sa vie la philosophie, et l’emporta sur tous les empereurs par la pureté de ses mœurs, était fils d’Annius Vérus, lequel mourut préteur. Son aïeul Annius Vérus, consul et préfet de Rome, fut agrégé aux patriciens par les empereurs Vespasien et Titus, pendant leur censure. Son oncle paternel, Annius Libon, fut consul ; sa tante Galérie Faustine porta le titre d’Auguste ; sa mère Domina Calvilla était fille de Calvisius Tullus, qui avait obtenu deux fois le consulat. Son bisaïeul paternel, Annius Vérus, après avoir exercé la préture dans le municipe de Succube en Espagne, devint sénateur. Son bisaïeul maternel, Catilius Sévère, fut deux fois consul et préfet de Rome. Son aïeule paternelle était Rupilie Faustine, fille du consulaire Rupilius Bonus.

Marc Antonin naquit à Rome le six des calendes de mai, dans les jardins du mont Célius, sous le second consulat de son aïeul et sous celui d’Augur. Il est prouvé, comme nous l’apprend Marius Maximus, que l’origine de cette famille remonte jusqu’à Numa, et jusqu’au roi de Salente Malennius, fils de Dasummus, qui fonda Lupies. Il fut élevé dans le même endroit où il naquit, et dans la maison de son aïeul Vérus, près du palais de Latéran. Il eut une sœur plus jeune que lui, et nommée Annia Cornificia. Sa femme Annia Faustina était sa cousine germaine.

Il porta d’abord le nom de son aïeul, et de son bisaïeul maternel Catilius Sévère. Mais, après la mort de son père, Adrien le nomma Annius Verissimus ; et lorsqu’il eut pris la toge virile, il fut, son père étant mort, élevé et adopté par son aïeul paternel, sous le nom d’Annius Vérus.

II.[modifier]

Il se fit remarquer, dès son enfance, par la gravité de son caractère. A peine sorti des mains des femmes, il fut confié à d’habiles précepteurs, et il étudia la philosophie. Ses professeurs, pour les premiers éléments, furent le littérateur Euphorion, le comédien Géminas et le musicien Andron, qui lui enseigna aussi la géométrie : il leur témoigna toujours, comme à ses maîtres, beaucoup de déférence. Il apprit le grec sous le grammairien Alexandre, et il s’exerça tous les jours dans la langue latine avec Trosius Aper, Pollion et Eutychius Proculus, de Sicca. Les orateurs grecs sous lesquels il étudia furent Annius Marcus, Caninius Celer et Hérode Atticus. Fronton Cornélius fut son professeur d’éloquence latine. Il fit beaucoup de cas de ce dernier, pour lequel il demanda même au sénat une statue. Quant à Proculus, il l’éleva jusqu’au proconsulat, et se chargea des dépenses attachées à ces fonctions. Il montra, quoique fort jeune, une grande passion pour la philosophie. A l’âge de douze ans il prit le costume de philosophe, et en eut désormais toute l’austérité : il étudiait enveloppé du manteau grec, il couchait sur la dure, et il ne consentit qu’avec peine, sur les instances de sa mère, que l’on mît sur son lit quelques fourrures. Il étudia aussi sous Commode, dont il devait devenir l’allié. Il eut encore pour maître Apollonius de Chalcédoine, philosophe stoïcien.

III.[modifier]

Son ardeur pour l’étude de la philosophie fut telle, que, même après avoir été appelé à la dignité impériale, il continua de se rendre chez Apollonius, pour assister à ses leçons. Il fut aussi l’élève de Sextus de Chéronée, petit-fils de Plutarque, de Junius Rusticus, de Claude Maxime et de Cinna Catulle, tous stoïciens. Pour le péripatétisme, il prit des leçons de Claude Sévère, et surtout de Junius Rusticus, dont il vénéra la personne et suivit la doctrine. Ce Rusticus était un homme aussi éminent à la guerre que pendant la paix, et qui avait approfondi la philosophie stoïcienne. Antonin ne faisait rien sans le consulter, l’embrassait toujours avant les préfets du prétoire, le désigna deux fois consul, et, après sa mort, demanda pour lui des statues au sénat. Ce prince portait un tel respect à ses maîtres, qu’il avait leurs portraits en or dans son oratoire, et qu’il allait lui-même sacrifier sur leurs tombeaux, toujours ornés de fleurs. Il apprit aussi le droit, sous L. Volusius Métianus. Il se livra avec tant de zèle et d’ardeur à l’étude, que sa constitution en souffrit, et ce fut la seule chose dont on le reprit dans sa jeunesse. Il fréquenta les écoles publiques des déclamateurs. Parmi ses compagnons d’étude, il aima de préférence, dans l’ordre des sénateurs, Séjus Fuscien et Aufidius Victorin ; et dans l’ordre des chevaliers, Bébius Longus et Calénus, qu’il combla de bienfaits. Ceux d’entre eux que leur naissance ne lui permit pas de mettre à la tête des affaires, il eut soin de les enrichir.

IV.[modifier]

Il fut élevé dans l’intimité d’Adrien, qui, comme nous l’avons dit plus haut, l’appelait Vérissimus. Ce prince lui accorda même, à six ans, le privilège de se servir des chevaux de l’État, et, à huit, l’honneur de faire partie du collège des Saliens. Antonin eut, dès cette époque, un présage de son avènement à l’empire le jour où tous les prêtres de ce collège jetèrent, selon l’usage, des couronnes sur le lit sacré de Mars, ces couronnes allèrent tomber qui d’un côté, qui de l’autre ; et la sienne, comme si une main l’eût dirigée, se posa sur la tête du dieu. Il fut, durant ce sacerdoce, l’ordonnateur des cérémonies Saliennes, le chef de la musique et le maître des initiations. Il consacra plusieurs prêtres et en destitua d’autres, sans le secours de personne ; car il avait appris tous les hymnes d’usage. Il prit la toge virile à l’âge de quinze ans, et aussitôt la fille de L. Céjonius Commode lui fut fiancée, d’après la volonté d’Adrien. Peu de temps après, il fut créé préfet de Rome, pendant les féries latines. Il fit éclater dans ces fonctions, qu’il remplissait pour les magistrats ordinaires, et dans les festins dont l’empereur Adrien l’avait chargé, une grande magnificence. Il céda ensuite à sa sœur tout le patrimoine qui lui venait de son père. Lorsque sa mère l’appela au partage, il répondit que les biens de son aïeul lui suffisaient ; et il ajouta qu’il la laissait entièrement libre de donner à sa sœur ce qu’elle possédait, voulant qu’elle ne fût pas moins riche que son époux. Il avait des mœurs si simples, qu’il fallait quelquefois le forcer d’assister aux chasses du cirque, de se montrer au théâtre et de présider aux spectacles. Il apprit aussi la peinture, et eut pour maître Diognète. Il aimait le pugilat, la lutte, la course, et la chasse aux oiseaux : il était fort habile à la paume et à la chasse. Mais le goût de la philosophie le détourna de tous ces amusements et lui donna beaucoup de gravité, sans lui faire perdre toutefois l’agrément qu’il mettait dans son commerce avec ses amis, et même avec les personnes qu’il connaissait moins. Il était sobre sans ostentation, bon sans faiblesse, et grave sans morosité.

V.[modifier]

Lucius César étant mort, Adrien dut songer de nouveau à se donner un successeur. Trouvant Marc-Aurèle trop jeune, car il n’avait que dix-huit ans, il choisit Antonin le Pieux, mari de la tante de Marc-Aurèle, mais à condition qu’Antonin adopterait Marc-Aurèle, et celui-ci Lucius Commode. Vérus, le jour même de son adoption, rêva qu’il avait des épaules d’ivoire, et qu’ayant essayé si elles pouvaient porter un fardeau, il les trouva plus fortes que les siennes. Il fut plus chagrin que joyeux d’apprendre qu’Adrien l’avait adopté, et ce fut à regret qu’il quitta les jardins de sa mère pour le palais de l’empereur. Les personnes de sa suite lui ayant demandé pourquoi cette glorieuse adoption le rendait triste, il leur représenta les maux attachés au souverain pouvoir. C’est alors seulement qu’au lieu d’Annius il fut appelé Aurélius, parce que le droit d’adoption l’avait fait passer dans la famille Aurélia, c’est-à-dire dans celle des Antonins. Il fut donc adopté à l’âge de dix-huit ans, sous le second consulat d’Antonin, son père ; et Adrien lui ayant fait accorder une dispense d’âge, on le désigna questeur. Malgré cette alliance avec une famille souveraine, il eut pour tous ses parents le même respect qu’il leur témoignait auparavant. Aussi économe, aussi laborieux dans le palais que dans sa maison, il ne voulut agir, parler, penser même, que d’après les principes de son père.

VI.[modifier]

Lorsque Antonin le Pieux alla chercher les restes d’Adrien mort à Baïes, Marc-Aurèle fut laissé à Rome : il rendit les derniers devoirs à son aïeul, et donna, comme un questeur ordinaire, un combat de gladiateurs. Aussitôt après la mort d’Adrien, Antonin le Pieux, déclarant nulle la promesse de mariage faite par Marc-Aurèle à la fille de Lucius Céjonius Commode, lui fit proposer par l’impératrice la main de sa fille. Marc-Aurèle, se trouvant encore trop jeune, demanda du temps pour y penser. Cependant l’empereur le désigna, quoiqu’il fût encore questeur, pour être son collègue au consulat ; il lui conféra en même temps le titre de César, et le créa sévir de cavalerie. Il s’assit à côté de lui le jour où celui-ci donna les jeux séviraux avec ses collègues ; il lui assigna pour demeure le palais de Tibère, l’entoura, malgré lui, de tout l’appareil de la puissance, le reçut, d’après un décret du sénat, dans les collèges des prêtres et, en prenant possession de son quatrième consulat, le désigna consul pour la seconde fois. Ainsi comblé d’honneurs, et admis dans tous les conseils de son père, qui voulait le former au gouvernement de la République, il n’en montra pas moins d’ardeur pour l’étude. Quelque temps après il épousa Faustine, dont il eut une fille. Il fut ensuite revêtu de la puissance tribunitienne et du pouvoir proconsulaire, hors de Rome ; distinctions auxquelles on ajouta le droit de proposer cinq affaires au sénat dans une même séance. Il avait tant de crédit auprès d’Antonin le Pieux, que ce prince avançait difficilement quelqu’un sans son agrément. Il témoigna toujours la plus grande déférence à son père Antonin, répondant ainsi aux secrètes calomnies répandues contre lui par quelques envieux, surtout par Valérius Omulus, qui, voyant Lucilla, la mère de Marc-Aurèle, prosternée, dans un verger, devant la statue d’Apollon, dit tout bas à Antonin le Pieux : « Elle prie le ciel de terminer vos jours, et de donner le trône à son fils. » Mais ces insinuations n’eurent aucun pouvoir sur l’empereur ; tant la vertu de Marc-Aurèle était connue, tant sa modération dans l’exercice du pouvoir était grande.

Sur la demande de cette assemblée, il créa consul M.Antonin, qui était questeur ; et il désigna pour la questure, avant l’âge, Annius Vérus, qui fut dans la suite appelé Antonin. Il ne statuait rien concernant les provinces, il ne prenait aucune mesure importante, avant d’en avoir conféré avec ses amis, et ses édits n’étaient que l’expression de leur opinion. Il les recevait vêtu comme un simple particulier, et occupé de ses affaires domestiques.

VII.[modifier]

Il était si jaloux de l’estime publique, qu’étant encore enfant, il défendit à ses intendants de rien faire avec arrogance, et qu’il rendit aux parents de quelques testateurs les héritages que ceux-ci lui avaient laissés. Enfin, pendant les vingt-trois années qu’il vécut dans la maison de son père adoptif, il s’y fit aimer tous les jours davantage : durant tout ce temps-là il ne s’absenta que deux fois, et chaque fois une nuit seulement. Aussi Antonin le Pieux, voyant sa fin approcher, fit venir ses amis et les préfets, le nomma devant eux son successeur à l’empire, et le leur recommanda ; puis, ayant donné pour mot d’ordre au tribun : Egalité d’âme, il fit porter dans la chambre à coucher de Marc-Aurèle la statue d’or de la Fortune, qui, selon l’usage, était toujours dans l’appartement de l’empereur.

Marc-Aurèle remit à Mummius Quadratus, fils de sa sœur, laquelle venait de mourir, une partie des biens de sa mère. Contraint par le sénat de prendre, après la mort d’Antonin le Pieux, les rênes du gouvernement, il se donna son frère pour collègue, le nomma Lucius Aurélius Vérus Commode, lui conféra le titre de César et celui d’Auguste, et, à partir de ce moment, ils gouvernèrent ensemble la république. On vit alors pour la première fois l’empire entre les mains de deux Augustes. Peu de temps après, il reçut le nom d’Antonin ; et comme s’il eût été le père de L. Commode, il l’appela aussi Vérus, nom auquel il ajouta celui d’Antonin. Il lui fiança même sa fille Lucilla, et, à l’occasion de cette alliance, ils firent admettre au partage des distributions de blé les fils et les filles des nouveaux citoyens. Après avoir réglé dans le sénat tout ce qu’exigeaient les circonstances, les empereurs se rendirent ensemble au camp prétorien ; et ils promirent, pour leur avénement au trône, vingt mille sesterces à chaque soldat, et des sommes proportionnément plus fortes aux officiers.

Ils déposèrent, avec un appareil somptueux, le corps du défunt empereur dans le tombeau d’Adrien. Un deuil public fut alors ordonné, et l’on procéda solennellement aux funérailles. Les deux princes prononcèrent, du haut de la tribune, l’éloge de leur père ; ils choisirent parmi ses alliés un flamine, et, parmi ses meilleurs amis, des prêtres, qui furent appelés Auréliens.

VIII.[modifier]

Les deux empereurs se conduisirent avec une bonté qui fit même oublier celle d’Antonin le Pieux, et le mimographe Marullus en fit impunément un sujet de plaisanteries. Ils donnèrent, en mémoire de leur père, un combat de gladiateurs. Marc-Aurèle se livra tout entier à l’étude de la philosophie, et s’efforça de gagner l’amour des peuples.

Mais le bonheur et la sécurité dont on jouit sous leur règne furent tout à coup troublés par un débordement du Tibre, le plus désastreux qu’on eût encore vu : un grand nombre d’édifices furent renversés à Rome, beaucoup d’animaux périrent, et une famine affreuse mit le comble à tous ces maux. Marc-Aurèle et Vérus les adoucirent par leurs soins et leur activité.

Dans le même temps eut lieu la guerre des Parthes. Vologèse, qui s’y était préparé sous Antonin le Pieux, nous la déclara sous les empereurs Marc-Aurèle et Vérus, après avoir mis en fuite Atidius Cornélien, qui gouvernait alors la Syrie. La guerre était, en outre, imminente eu Bretagne, et les Cattes avaient fait une irruption dans la Germanie et dans la Rhétie. Calphurnius Agricola fut envoyé contre les Bretons, et Aufidius Victorin contre les Cattes. Quant à la guerre des Parthes, Vérus en fut chargé du consentement du sénat, et il fut convenu qu’Antonin resterait à Rome, où les affaires exigeaient sa présence. Toutefois il conduisit Vérus jusques à Capoue, lui laissa, pour l’accompagner, quelques sénateurs de ses amis, et y ajouta les chefs de tous les emplois. Mais ayant appris, à son retour à Rome, que Vérus était tombé malade à Canusium, il se mit en route pour l’aller voir, après avoir fait, en présence du sénat, des vœux solennels pour son rétablissement. A la nouvelle que ce prince avait repris sa marche, il revint à Rome, où il s’acquitta aussitôt de ses vœux. Vérus, arrivé en Syrie, s’y plongea dans les délices à Antioche et à Daphné, s’y exerça aux luttes des gladiateurs et aux combats de bêtes. Il ne fit la guerre aux Parthes que par ses lieutenants, et reçut le titre d’Imperator. Pendant ce temps-là, Marc-Aurèle donnait tous ses instants au soin de la république ; il supportait la vie voluptueuse de son frère avec une patience qui laissait douter s’il en souffrait ou non, et, du sein de Rome, il réglait et ordonnait tout ce qui était nécessaire pour la guerre.

IX.[modifier]

En Arménie, les affaires furent conduites avec succès par Statius Priscus, qui prit la ville d’Artaxates, et l’on donna aux deux empereurs le surnom d’Arméniaques ; Antonin le refusa d’abord par modestie, mais l’accepta dans la suite. La guerre des Parthes étant terminée, ils furent aussi appelés Parthiques : Antonin refusa encore ce titre, et ne l’accepta que plus tard. Quant au nom de Père de la patrie, qu’on lui offrit en l’absence de son frère, il voulut, pour l’accepter, attendre son retour.

Pendant la guerre même il s’occupa du mariage de sa fille avec Vérus, et il accompagna celle-ci jusqu’à Brindes, où, après l’avoir comblée de présents, il la confia aux soins de sa sœur et de Civica, oncle paternel de Vérus, qui devaient la conduire à son futur époux. Pour lui, il revint aussitôt à Rome, démentant ainsi les discours de ceux qui disaient qu’il allait en Syrie pour s’arroger la gloire d’avoir terminé une guerre déjà finie. Il écrivit au proconsul pour lui défendre de permettre à qui que ce fût d’aller au devant de sa fille, pendant son voyage.

Cependant il assura par toutes les précautions possibles l’état des citoyens, et il ordonna, le premier, de faire inscrire chez les préfets du trésor de Saturne, dans l’intervalle de trente jours, les noms de tous les enfants nés libres. Il établit dans les provinces de l’empire des greffiers publics, chargés, comme les préfets du trésor à Rome, d’inscrire toutes ces naissances, afin que celui qui serait né dans une province, et qui aurait à faire valoir ses droits d’homme libre, pût en fournir ainsi la preuve. Il comprit aussi dans cette loi tout ce qui était relatif aux affranchissements, et il en fit d’autres concernant les banquiers et les encans.

X.[modifier]

Il établit le sénat juge d’un grand nombre d’affaires, et surtout de celles qui étaient de son ressort. Il restreignit à l’espace de cinq ans la durée des recherches relatives à la condition des personnes mortes. Aucun prince ne montra plus de déférence que lui pour le sénat. Afin d’entourer ce corps d’une plus grande considération, et d’assurer à plusieurs de ses membres l’autorité que donne l’exercice d’un droit, il confia par délégation, à ceux qui avaient été préteurs et consuls, la décision de quelques affaires. Il fit entrer dans cette compagnie un certain nombre de ses amis, avec la qualité d’édiles ou de préteurs. A quelques sénateurs qui étaient pauvres, sans qu’il y eût de leur faute, il accorda les dignités d’édiles ou de tribuns, et il n’admit dans l’ordre sénatorial aucun citoyen, sans le bien connaître. Il eut pour les sénateurs cette attention, que quand il s’agissait d’une affaire qui intéressait la vie de l’un d’eux, il la traitait avec beaucoup de secret, et la présentait, ainsi instruite, à l’assemblée, ne permettant pas même aux chevaliers romains d’y être présents. Quand il se trouvait à Rome, il assistait toujours autant que possible au sénat, n’eût-il rien eu à y communiquer ; et s’il avait à traiter de quelque affaire, il y venait même de la Campanie. Souvent aussi on le vit assister aux comices jusqu’à la nuit, et il ne sortit jamais du sénat que le consul n’eût dit : « Nous n’avons plus rien, pères conscrits, à vous exposer. » Il attribua au sénat la connaissance des affaires pour lesquelles on en appelait du consul. Il veilla surtout à la prompte administration de la justice ; il ajouta aux fastes des jours où les tribunaux devaient être ouverts, et il fixa ainsi deux cent trente jours par année pour traiter les affaires et juger les procès. Il créa, le premier, un préteur des tutelles, chargé de surveiller les tuteurs, qui jusque là rendaient compte de leur conduite aux consuls. Quant aux curateurs, qui, en vertu de la loi Lectoria, n’étaient nommés auparavant que pour les cas de débauche ou de démence, il statua qu’on en donnerait à tous les adultes, sans avoir besoin d’en rendre raison.

XI.[modifier]

Il réduisit les dépenses publiques, et mit un terme aux calomnies des délateurs, en notant d’infamie ceux qui portaient de fausses accusations. Il méprisa les délations qui enrichissaient le fisc. Il prit de sages mesures pour la distribution des aliments publics. Il choisit dans le sénat des curateurs pour plusieurs villes, afin de donner plus d’éclat à la dignité de sénateur. Dans un temps de famine, il fit distribuer aux villes d’Italie du blé tiré des greniers de Rome, et il donna tous ses soins aux approvisionnements. Il modéra par toutes sortes de moyens les combats de gladiateurs. Il diminua aussi la valeur des présents qu’on faisait aux histrions outre leurs appointements, et il leur défendit de recevoir plus de cinq pièces d’or, en laissant toutefois à celui qui donnait le spectacle la faculté d’aller jusqu’à dix. Il fit soigneusement entretenir les rues de Rome et les grands chemins. Il veilla avec sévérité aux distributions de blé. Il donna des juges à l’Italie, suivant l’exemple d’Adrien, qui avait chargé des consulaires d’y rendre la justice. Les Espagnes étant épuisées, il vint sagement à leur secours, au moyen de levées faites en Italie, contrairement à ce que Trajan avait ordonné. Il compléta aussi les lois sur le vingtième des successions, sur la tutelle des affranchis, sur les biens maternels, sur la part des enfants mâles dans l’héritage de leur mère. Il voulut que les sénateurs d’origine étrangère eussent en Italie la quatrième partie de leurs biens. Il donna aux curateurs des quartiers et des routes le droit de punir eux-mêmes ou de renvoyer au préfet de Rome, pour être punis, les receveurs qui auraient exigé quoi que ce fût au delà de la taxe. Mais il remit en vigueur les anciennes lois plutôt qu’il n’en fit de nouvelles. C’était toujours d’après l’avis des préfets, et sous leur responsabilité, qu’il rendait la justice. Le jurisconsulte Scévola était celui qu’il consultait de préférence.

XII.[modifier]

Il se conduisit avec le peuple comme s’il eût vécu dans un État libre. Plein de bonté pour les hommes, il avait l’art de les détourner du mal et de les porter au bien, donnant des récompenses aux uns, adoucissant les peines des autres. Il rendit bons les méchants et excellents les bons. Il supporta aussi avec modération les railleries de quelques personnes : un certain Vétérasitrus, qui avait la plus détestable réputation, lui demanda un jour une dignité ; l’empereur l’exhorta à détruire l’opinion qu’on avait de lui ; et celui-ci ayant répondu que l’on voyait au rang des préteurs plusieurs de ceux qui avaient combattu avec lui dans l’arène, il souffrit patiemment cette réponse. Craignant surtout de punir trop facilement, il avait l’habitude, quand un magistrat, fût-ce un préteur, s’était mal conduit, non de le contraindre à résigner ses fonctions, mais de les donner à un de ses collègues. Jamais il ne jugea en faveur du fisc, dans les causes qui pouvaient l’enrichir. Il savait être ferme et bon tout ensemble.

Lorsque son frère revint victorieux de la Syrie, on donna aux deux empereurs le titre de Pères de la patrie, parce qu’Antonin s’était conduit, pendant l’absence de Vérus, avec beaucoup de modération envers les sénateurs et tous les citoyens. On leur offrit même à tous deux la couronne civique, et Lucius demanda qu’Antonin partageât avec lui les honneurs du triomphe ; il demanda aussi que les fils de ce prince fussent appelés Césars. Antonin poussa si loin la modestie, que, malgré son triomphe avec son frère, il lui laissa, après sa mort, le nom de Parthique, et il prit celui de Germanique, que ses propres exploits lui avaient mérité. Les enfants d’Antonin, de l’un et de l’autre sexe, eurent part au triomphe des deux princes ; en sorte que l’on vit alors des jeunes filles sur le char triomphal. Marc-Aurèle et Verus assistèrent en costume de triomphateurs aux jeux donnés pour cette cérémonie.

Entre autres preuves de l’humanité de Marc-Aurèle, on doit louer l’attention qu’il eut de faire mettre des matelas sous les danseurs de corde, après la chute de l’un d’eux ; et de là vient l’usage d’étendre aujourd’hui sous la corde un filet.

XIII.[modifier]

Pendant la guerre des Parthes, éclata celle des Marcomans ; mais l’habileté des généraux qui étaient sur les frontières parvint à la retarder jusqu’à la fin de la guerre d’Orient. Vérus était de retour, après une absence de cinq années, quand Marc-Aurèle fit comprendre au peuple, malgré la famine qui régnait alors, le besoin de faire la guerre, et exposa dans le sénat la nécessité qu’il y avait que les deux empereurs y assistassent. Telle était la terreur qu’inspirait une expédition contre les Marcomans, qu’il dut commencer par faire venir de tous côtés des prêtres, par accomplir les cérémonies en usage même chez les étrangers, par purifier, de toutes les manières, la ville de Rome ; ce qui retarda son départ pour l’armée. Il célébra aussi pendant sept jours, et selon le rite romain, les fêtes du lectisterne.

Mais la peste faisait de si grands ravages qu’on fut obligé d’employer toutes sortes de voitures au transport des cadavres. Les deux empereurs firent alors des lois très sévères touchant les inhumations et les tombeaux. Ils défendirent d’en élever où on le voudrait ; règlement qui s’observe encore aujourd’hui. Ce fléau enleva plusieurs milliers de personnes, et parmi elles beaucoup de citoyens du premier rang. Marc-Aurèle fit ériger des statues aux plus distingués, et il ordonna, par un décret plein de bonté, de faire aux frais de l’État les funérailles des moindres citoyens.

A cette époque parut un fourbe qui, ayant formé avec quelques complices le projet de piller Rome, annonça que le jour où il parlerait à la foule du haut d’un figuier sauvage, dans le champ de Mars, un globe de feu descendrait du ciel et occasionnerait la fin du monde, si, au moment où il tomberait lui-même du figuier, il se changeait en cigogne. Le jour marqué, il tomba en effet de cet arbre, en lâchant une cigogne qu’il avait dans son sein. L’empereur se le fit amener, et, sur l’aveu de son imposture, lui accorda sa grâce.

XIV.[modifier]

Les deux princes partirent donc en costume militaire, pour s’opposer aux ravages des Victovales et des Marcomans, auxquels s’étaient joints d’autres peuples, qui fuyaient chassés par des barbares plus éloignés, et qui nous menaçaient aussi de la guerre, si nous refusions de les recevoir dans nos provinces. Le départ des empereurs eut d’heureux résultats ; car à peine furent-ils arrivés à Aquilée, que la plupart de ces rois se retirèrent avec leurs peuples, et firent périr les auteurs de ces troubles. Les Quades, qui avaient perdu leur roi, déclarèrent ne vouloir laisser la couronne à celui qui avait été élu, que si cette élection était approuvée par nos princes. Lucius, qui n’était parti qu’à regret, voyant la plupart de ces peuples envoyer des députés pour solliciter leur pardon, était d’avis de s’en retourner, parce que le préfet du prétoire, Furius Victorin, était mort, et qu’une partie de l’armée avait péri. Marc-Aurèle, persuadé, au contraire, que la retraite des barbares et leurs dispositions pacifiques n’étaient qu’un artifice pour éloigner d’eux ce formidable appareil de guerre, fut d’avis de les poursuivre. Après avoir passé les Alpes, les deux princes se portèrent en avant, et firent tous les arrangements nécessaires à la sûreté de l’Italie et de l’Illyrie. Marc-Aurèle consentit, sur les instances de son frère, qu’il retournât à Rome, précédé par des lettres au sénat. Mais, pendant qu’ils étaient ensemble en marche et dans la même voiture, ce prince fut frappé d’apoplexie et mourut.

XV.[modifier]

Marc-Aurèle avait l’habitude, pendant les jeux du cirque, de lire, d’entendre des rapports et de signer des édits ; ce qui, dit-on, l’exposa souvent aux railleries du peuple. Les affranchis Géminas et Agaclytus eurent un grand crédit sous ces deux empereurs. Marc-Aurèle, quoique les vices de Vérus lui causassent un profond chagrin, avait des sentiments si généreux, qu’il cachait et excusait ses désordres. Il le mit, après sa mort, au rang des dieux ; il combla ses tantes et ses sœurs de distinctions et de présents ; il honora sa mémoire par plusieurs cérémonies religieuses ; il lui donna un flamine et des prêtres nommés Antoniens ; il lui prodigua enfin tous les honneurs qui s’accordent aux dieux. Aucun prince n’est à l’abri de la calomnie : ainsi, l’on accusa tout haut Marc-Aurèle d’avoir fait mourir Vérus, soit par le poison, en coupant à table, avec un couteau dont un côté était frotté de poison, une tétine de truie, et en lui présentant la partie empoisonnée, après avoir gardé celle qui ne l’était pas ; soit par l’entremise du médecin Posidippe, qui le saigna, dit-on, mal à propos.

XVI.[modifier]

Cassius, après la mort de Vérus, se révolta contre Marc-Aurèle. Ce prince, d’une bonté inépuisable envers ceux qui l’entouraient, combla tous ses proches de dignités et d’honneurs, accorda de bonne heure à son fils Commode, qui était vicieux et méchant, le nom de César, puis le sacerdoce, et, immédiatement après, le titre d’empereur, le droit de triompher avec lui, et le consulat. On le vit même alors suivre à pied dans le cirque, malgré son âge, le char triomphal de son fils.

Après la mort de Vérus, Marc-Aurèle gouverna seul la république, et se livra d’autant plus librement aux vertueuses inclinations de son cœur, qu’il n’était plus gêné par les rigueurs artificieuses de ce prince, en qui la dissimulation était naturelle, ni par ses vices, qui lui faisaient depuis longtemps horreur, l’âge n’ayant fait que développer tous ses mauvais penchants.

Il avait lui-même une telle égalité d’âme, qu’on ne vit jamais la tristesse ou la joie changer les traits de son visage : c’était là le fruit de la philosophie stoïcienne, dont il avait puisé les principes dans l’entretien des meilleurs maîtres. Aussi Adrien l’aurait-il nommé, comme on l’a dit, son successeur, si sa jeunesse ne lui avait paru un obstacle. Ce qui le prouve, c’est qu’il le donna pour gendre à Antonin le Pieux, comme un prince qui devait un jour mériter l’empire.

XVII.[modifier]

Marc-Aurèle gouverna donc ensuite les provinces romaines avec beaucoup de modération et de bonté. Il remporta de grands avantages sur les Germains. Il montra surtout dans la guerre des Marcomans un courage et une habileté sans exemple, dans le temps même où une horrible peste enlevait tous les jours plusieurs milliers de citoyens et de soldats. Il délivra les Pannonies de l’esclavage, par l’entière défaite des Marcomans, des Sarmates, des Vandales et des Quades. Il célébra son triomphe à Rome avec son fils Commode, qu’il avait déjà créé César.

Mais comme cette guerre avait épuisé tout son trésor, et qu’il ne pouvait se résoudre à frapper les provinces d’un impôt extraordinaire, il fit vendre aux enchères, dans le forum de Trajan, les ornements impériaux, les coupes d’or et de cristal, les coupes murrhines, les vases royaux, les vêtements de femme, tissés d’or et de soie, enfin toutes les pierres précieuses qu’il avait trouvées dans le trésor privé d’Adrien. Cette vente dura deux mois, et produisit assez pour le mettre en état d’achever, comme il l’avait résolu, la guerre contre les Marcomans. Il donna plus tard aux acheteurs la faculté de lui rendre ces objets pour le prix qu’ils les avaient payés, et il ne témoigna aucun mécontentement ni à ceux qui les rendirent ni à ceux qui les gardèrent.

Il permit aux citoyens les plus distingués de déployer dans leurs festins le même appareil que lui, et d’y avoir des serviteurs semblables aux siens. Plein de magnificence dans ses spectacles, il fit voir, un jour, au peuple, dans une seule chasse, cent lions qui tombèrent percés de flèches.

XVIII.[modifier]

Après un règne de dix-huit ans, pendant lequel il fut si aimé, si chéri de tous les citoyens, que les uns l’appelaient leur père, les autres leur frère, d’autres leur fils, suivant leur âge, il mourut dans sa soixante et unième année. Tel était cet amour, que, le jour de ses funérailles, personne ne crut devoir le pleurer, tant l’on était persuadé que, prêté par les dieux à la terre, il était retourné vers eux. Plusieurs écrivains disent qu’avant la fin de la cérémonie, le peuple et le sénat le nommèrent ensemble et tout d’une voix le dieu propice ; ce qui lie s’était jamais fait jusque-là, ce qui ne se fit jamais depuis. Mais cet homme si vertueux, si grand, ce prince que sa vie rendit pareil aux dieux, que sa mort fit leur égal, laissa pour fils Commode ; heureux, s’il ne lui eût pas donné le jour ! C’était peu que tout le monde, sans distinction d’âge, de sexe et de condition, lui eût déféré les honneurs divins ; on traitait encore de sacrilège quiconque, ayant dû ou pu l’acquérir, n’avait pas chez soi l’effigie de ce prince. Aujourd’hui même on trouve dans beaucoup de maisons des statues de M. Aurèle, à coté de celles des dieux pénates ; et quelques personnes ont assuré qu’il leur avait prédit en songe des choses qui sont arrivées. On lui bâtit un temple ; on lui donna des pontifes appelés Antoniniens, une communauté de prêtres, des flamines ; enfin tout ce que l’antiquité assigne à ceux que l’on consacre.

XIX.[modifier]

Quelques auteurs prétendent (ce qui est assez vraisemblable) que Commode Antonin, son successeur et son fils, n’était pas né de lui, mais d’un adultère, et voici l’histoire telle qu’on la raconte communément. Faustine, fille d’Antonin le Pieux et femme de Marc-Aurèle, ayant vu, un jour, passer des gladiateurs devant elle, conçut pour l’un d’eux le plus violent amour ; et cette passion l’ayant rendue longtemps malade, elle en fit l’aveu à son époux. Des Chaldéens, que Marc-Aurèle consulta, dirent qu’il fallait, après avoir tué ce gladiateur, que Faustine se baignât dans son sang, et couchât ensuite avec son mari. Ce conseil ayant été suivi, l’amour de l’impératrice s’éteignit en effet ; mais elle mit au monde Commode, qui fut plutôt un gladiateur qu’un prince, puisqu’étant empereur, il donna au peuple, comme on le verra dans sa vie, le spectacle de près de mille combats de gladiateurs. Ce qui accrédita ce bruit, ce fut de voir le fils d’un si vertueux père réunir en lui des vices qu’on ne trouve même pas dans un maître d’escrime, dans un histrion, dans un esclave de l’arène, enfin dans ceux qui semblent faits pour en donner l’abominable exemple. Mais l’opinion générale est que ce prince fut réellement le fruit d’un adultère ; et l’on sait, en effet, que Faustine se choisissait des amants, à Caïète, parmi les matelots et les gladiateurs. Antonin, à qui l’on conseillait de la répudier, puisqu’il ne la faisait pas périr, répondit : « Si je renvoie ma femme, il faut que je rende aussi sa dot » : il entendait par là l’empire, qu’il tenait de son beau-père, lequel l’avait adopté d’après l’ordre d’Adrien.

La vie d’un prince irréprochable, sa sagesse, son égalité d’âme, sa piété, jettent sur lui un éclat que les vices mêmes de ses proches ne peuvent ternir. Des courtisans artificieux, un fils gladiateur, une épouse infâme, ne l’empêchèrent pas d’être toujours le même. Il a été regardé comme un dieu jusque dans notre siècle, et vous l’avez toujours considéré comme tel, illustre Dioclétien. Il n’est pas pour vous une divinité ordinaire ; vous lui avez voué un culte particulier, et vous formez souvent le vœu d’imiter la vie et la bonté de ce prince, sur lequel Platon lui-même, avec toute sa philosophie, ne l’emporterait pas, s’il revenait au monde. Mais abrégeons cette digression.

XX.[modifier]

Voici ce qui se passa sous Antonin, après la mort de Vérus. Son corps fut aussitôt rapporté à Rome, et déposé dans le tombeau de ses ancêtres. On lui décerna les honneurs divins. L’empereur, en remerciant le sénat d’avoir décrété l’apothéose de son frère, laissa entendre que l’on devait à ses seuls conseils les victoires remportées sur les Parthes, et qu’il allait enfin commencer à gouverner la république, ayant perdu un collègue qui ne l’y aidait guère. Le sénat comprit, d’après ce discours, qu’il se félicitait de la mort de ce prince. Marc-Aurèle combla de présents, de distinctions et d’honneurs les sœurs, les parents et les affranchis de Vérus. Il était, en effet, extrêmement jaloux de sa réputation ; il s’informait avec soin de ce que chacun disait de lui, et il réformait dans sa conduite ce qu’on lui paraissait y reprendre avec raison.

En partant pour la guerre de Germanie, et avant que le temps du deuil fût expiré, il donna sa fille à Claude Pompéien. Ce dernier, déjà vieux et fils d’un chevalier romain, était originaire d’Antioche, et d’une famille peu ancienne. Comme Lucilla était fille d’une mère qui avait le titre d’Auguste et qu’elle le portait aussi, Marc-Aurèle accorda, dans la suite, deux consulats à Pompéien. Mais ce mariage déplut également à Faustine et à celle qui le contractait.

XXI.[modifier]

Les lieutenants de Marc-Aurèle combattirent avec succès contre les Maures, qui ravageaient les Espagnes ; et Avidius Cassius, qui dans la suite s’empara du pouvoir, dompta les Bucoles, dont l’Égypte avait eu à souffrir les brigandages.

Au moment même de son départ, Marc-Aurèle perdit, dans sa retraite de Préneste, son fils Vérus César, âgé de sept ans, et à qui l’on avait ouvert un abcès sous l’oreille. Il ne donna que cinq jours de deuil à cette mort, consola lui-même les médecins, et reprit le cours des affaires d’État. Comme c’était l’époque des grands jeux de Jupiter Capitolin, il ne voulut pas les interrompre par un deuil public, et il se contenta d’ordonner que des statues seraient érigées à Vérus, que son image en or serait portée avec pompe dans les fêtes du cirque, et son nom inséré dans les hymnes des Saliens.

La peste continuant ses ravages, il rétablit soigneusement le culte des dieux, et il exerca au maniement des armes, ainsi qu’on l’avait fait pendant la guerre punique, des esclaves qu’il nomma volontaires, à l’exemple des Volons. Il arma aussi les gladiateurs, qui furent appelés Obséquents. Il enrôla même les brigands de la Dalmatie et de la Dardanie. Il enrôla jusqu’aux Diocmites, et il acheta chez les Germains des auxiliaires contre les Germains eux-mêmes. Enfin il prépara ses légions avec toute la diligence possible pour la guerre contre les Germains et les Marcomans. Craignant d’être à charge aux provinces, il fit vendre à l’enchère, dans le forum de Trajan, comme nous l’avons dit, une partie du mobilier impérial, des vêtements, des coupes, des vases d’or, et même les statues et les tableaux des plus fameux artistes. Il extermina les Marcomans au passage du Danube, et distribua aux provinces le butin qu’il fit sur eux.

XXII.[modifier]

Tous les peuples, depuis les frontières de l’Illyrie jusqu’à la Gaule, s’étaient levés ensemble, comme les Marcomans, les Narisques, les Hermundures, les Quades, les Suèves, les Sarmates, les Latringes et les Bures. Ceux-ci et d’autres encore, tels que les Sosibes, les Sicobotes, les Rhoxolans, les Bastarnes, les Mains, les Peucins, les Costoboces, s’étaient joints aux Victovales. Nous avions, en outre, à craindre la guerre avec les Parthes et avec les Bretons. Ce fut donc avec des peines infinies qu’il vint à bout de ces nations barbares. Les soldats s’animaient mutuellement, ayant à leur tête les lieutenants de l’empereur et les préfets du prétoire. Il accepta la soumission des Marcomans, et il en fit passer un grand nombre en Italie. Avant que de rien entreprendre, il consultait toujours ses lieutenants sur les affaires militaires et même sur les affaires civiles. Sa maxime favorite était celle-ci : « Il est plus juste que je suive les avis de tant d’amis éclairés, que de prétendre qu’ils suivent le mien. » Sa sévérité, que l’on attribuait à l’étude de la philosophie, faisait censurer avec force ses expéditions militaires et toute sa conduite. Mais il répondait à ces reproches ou de vive voix ou par écrit. Beaucoup d’illustres citoyens périrent dans la guerre contre les Germains, contre les Marcomans ou contre d’autres nations. Il leur fit ériger à tous des statues, dans le forum de Trajan. Touchés de ces pertes, ses amis le pressèrent souvent de renoncer à ses expéditions et de retourner àRome. Mais il méprisa ces conseils, continua la guerre, et ne se retira que lorsqu’elle fut entièrement finie. Il changea les provinces proconsulaires en consulaires, et celles-ci en proconsulaires ou en prétoriennes, suivant les nécessités de la guerre. Il comprima par sa vigueur et son autorité les troubles survenus chez les Séquanes. Il pacifia l’Espagne, remuée par les Lusitaniens. Ayant fait venir sur les frontières son fils Commode, il le revêtit de la toge virile, donna un congiaire au peuple, et le désigna consul avant le temps.

XXIII.[modifier]

Il n’aimait point à apprendre que le préfet de la ville avait proscrit quelqu’un. Il fut, dans ses libéralités, très ménager des deniers publics, ce qui mérite plus d’éloge que de blâme. Toutefois il fit des présents à des citoyens recommandables ; il secourut les villes menacées d’une ruine prochaine ; il remit les tributs ou les impôts, quand la nécessité l’exigeait. Il eut grand soin de pourvoir, pendant son absence, aux plaisirs du peuple romain, en ordonnant aux plus riches de donner des jeux. Le peuple s’était, en effet, écrié, en le voyant emmener les gladiateurs à la guerre, qu’il lui enlevait ses amusements, pour le contraindre à philosopher. Il voulut, dans l’intérêt du commerce, que, les jours ordinaires, on donnât plus tard le spectacle des pantomimes. Il n’était bruit dans Rome que de l’amour de sa femme pour ces histrions, comme nous l’avons déjà dit ; mais il détruisit ces soupçons dans ses lettres. Il défendit d’entrer à cheval ou en voiture dans les villes. Il abolit les bains communs aux deux sexes. Il mit un frein aux mœurs dissolues des femmes et des jeunes nobles. Il interdit au menu peuple de Péluse la célébration des fêtes de Sérapis. Le bruit courut que quelques citoyens opprimaient, sous le semblant de la philosophie, la république et les particuliers ; mais il les justifia de ces imputations.

XXIV.[modifier]

C’était la coutume de Marc-Aurèle de diminuer pour tous les crimes les peines déterminées par les lois, quoiqu’il restât parfois inexorable aux prières de ceux qui avaient commis avec audace de graves délits. Il prenait lui-même connaissance des procès criminels intentés aux citoyens d’une famille distinguée ; et il y faisait preuve de tant d’équité qu’il reprochait vivement au préteur sa précipitation dans l’instruction des causes, et lui ordonnait de reprendre l’affaire, disant qu’il importait à sa dignité que les accusés fussent entendus de celui qui jugeait au nom du peuple. Il ne fut pas moins équitable à l’égard des prisonniers de guerre, et il en établit un nombre infini sur le territoire romain. Ses prières eurent le pouvoir de faire tomber la foudre sur les machines de guerre de ses ennemis, et obtinrent de la pluie pour son armée, qui mourait de soif. Il voulut faire une province de la Marcomanie ; il voulut aussi en faire une de la Sarmatie ; et il eût réalisé ce projet, si Avidius Cassius ne se fût révolté en Orient et n’y eût pris le titre d’empereur, de l’avis, dit-on, de l’impératrice Faustine, qui désespérait de la santé de son mari. D’autres disent que Cassius se fit nommer empereur après avoir fait courir le bruit de la mort de Marc-Aurèle, et l’avoir proclamé divin. La défection de Cassius émut peu Marc-Aurèle ; il n’exerça aucune rigueur contre ses amis ; et quand le sénat l’eut déclaré ennemi, il adjugea au trésor public ses biens confisqués.

XXV.[modifier]

Abandonnant donc la guerre des Sarmates et des Marcomans, il marcha contre Cassius. Il y eut aussi quelques troubles dans Rome, où l’on craignait que celui-ci n’accourût en l’absence de l’empereur. Mais ce rebelle ne tarda pas à être mis à mort, et sa tête fut portée à Antonin. Ce prince ne témoigna aucune joie du supplice de Cassius, et il ordonna d’inhumer sa tête. L’armée tua aussi Mécianus, fils de Cassius, lequel commandait dans Alexandrie, où il s’était donné un préfet du prétoire, qui fut massacré avec lui. Marc-Aurèle défendit au sénat de punir sévèrement les complices de cette révolte, et il demanda en même temps qu’aucun sénateur ne fût mis à mort, ne voulant pas imprimer cette tache à son règne. Il fit rappeler ceux qui avaient été déportés, et l’on n’exécuta qu’un très petit nombre de centurions. Il pardonna aux villes qui avaient fait cause commune avec Cassius ; il pardonna aux habitants d’Antioche, qui, favorables à ce rebelle, avaient débité une foule de calomnies contre l’empereur. Cassius leur avait accordé des spectacles, des assemblées publiques, et toutes sortes de libertés. Marc-Aurèle leur interdit tout cela par un édit des plus sévères. On peut juger de leur esprit séditieux par le discours que cet empereur tint alors à ses amis, et que rapporte Marius Maximus. Antonin refusa d’entrer dans Antioche, en allant en Syrie ; il ne voulut pas voir non plus l’île de Cypre, où était né Cassius.

XXVI.[modifier]

Il se rendit à Alexandrie, et usa de clémence envers les habitants de cette ville. Il entra, dans la suite, à Antioche. Il fit des traités avec un grand nombre de princes étrangers, et il renouvela la paix avec tous les rois et avec les ambassadeurs des Perses, qui étaient venus au devant de lui. Il fut très aimé dans toutes les provinces de l’Orient, et il y laissa des témoignages de sa philosophie. Il se conduisit chez les Egyptiens en citoyen et en philosophe, dans leurs assemblées, dans leurs temples, partout. Il ne montra aucun ressentiment aux Alexandrins, qui avaient fait des vœux pour Cassius ; il laissa même sa fille parmi eux.

Il perdit subitement son épouse Faustine dans le bourg d’Halala, au pied du mont Taurus. Il demanda pour elle au sénat les honneurs divins et un temple, et il prononça son éloge, malgré la réputation d’impudicité qui pesait sur elle, et qu’il ignora toujours, ou qu’il feignit d’ignorer. Il institua, en mémoire de Faustine, une communauté de vierges Faustiniennes. Il remercia le sénat d’avoir accordé les honneurs de l’apothéose à cette impératrice, qui, l’ayant suivi dans toutes ses campagnes, avait mérité d’être appelée la mère des soldats. Il fit une colonie du bourg où elle était morte, et il lui bâtit un temple, qui fut dédié, dans la suite, à Héliogabale.

Toujours porté à la clémence, il souffrit, mais n’ordonna pas la mort de Cassius. Héliodore, fils de ce rebelle, fut déporté : ses autres complices purent choisir le lieu de leur exil, et conservèrent une partie de leurs biens. Quant à ses fils, ils obtinrent plus de la moitié de la fortune de leur père, et l’empereur y ajouta de l’or et de l’argent : les femmes reçurent même de lui des bijoux. Alexandria, fille de Cassius, et Druncianus, son gendre, eurent la liberté d’aller où ils voudraient, et l’empereur les recommanda au mari de sa tante. En un mot, il gémit de la mort de Cassius, disant qu’il aurait voulu passer son règne sans verser le sang d’un sénateur.

XXVII.[modifier]

Quand il eut réglé les affaires d’Orient, il fut à Athènes, où, pour prouver son innocence, il se rendit dans le temple de Cérès, et entra seul dans le sanctuaire. En revenant en Italie par mer, il essuya une violente tempête. Il prit la toge à Brindes, et donna l’ordre à ses soldats d’en faire autant. Jamais, sous son règne, ils ne portèrent, dans la capitale, le costume militaire. Arrivé à Rome il célébra son triomphe, et il se rendit, peu de temps après, à Lavinium. Il s’adjoignit ensuite Commode pour collègue dans la puissance tribunitienne. Il donna au peuple un congiaire et des spectacles magnifiques. Il réforma beaucoup d’abus dans l’ordre civil. Il modéra les dépenses occasionnées par les combats de gladiateurs. Il répétait souvent la maxime de Platon : « Que les États seraient florissants, si les philosophes régnaient, ou si les rois pratiquaient la philosophie. »

Il maria son fils à la fille de Brutius Présens, et ces noces furent célébrées comme celles des particuliers. A cette occasion, il donna encore un congiaire au peuple.

Il partit ensuite pour achever la guerre, pendant laquelle il mourut. Les mœurs de Commode commençaient déjà, malgré tous ses soins, à se corrompre. Il fit pendant trois ans la guerre aux Marcomans, aux Hermundures, aux Sarmates et aux Quades, et, s’il eût vécu une année de plus, il eût fait de leurs pays des provinces romaines. Ayant réuni ses amis deux jours avant de mourir, il leur témoigna, dit-on, à l’égard de son fils, les mêmes sentiments que Philippe à l’égard d’Alexandre ; car il augurait mal de lui, et il avoua que, laissant un pareil fils, il voyait sans peine approcher sa fin. Commode s’était déjà avili par ses débauches et par sa cruauté.

XXVIII.[modifier]

Voici ce que l’on raconte des derniers moments de Marc-Aurèle. Dès le commencement de sa maladie, il appela son fils, et exigea de lui qu’il terminât cette guerre, afin de ne pas être accusé de trahir les intérêts de la république. Commode lui ayant répondu que son premier désir était de se soustraire à la contagion, il lui permit de faire ce qu’il voudrait, et lui demanda seulement d’attendre encore quelques jours, ou de partir en même temps que lui. Impatient de mourir, il s’abstint ensuite de manger et de boire, et il fit tout pour augmenter son mal. Le sixième jour, il manda ses amis, disserta, en se moquant, sur la fragilité des choses humaines, montra un grand mépris de la mort, et leur dit : « Pourquoi me pleurez-vous, plutôt que de penser à la peste qui peut vous enlever tous ? » Voyant ensuite qu’ils voulaient se retirer, il leur dit en soupirant : « Si vous me quittez déjà, je vous dis adieu et vous précède. » Quand ils lui demandèrent à qui il recommandait son fils, « A vous, s’il en est digne, répondit-il, et aux dieux immortels. » La nouvelle de sa maladie causa une vive douleur aux armées, qui l’aimaient beaucoup. Le septième jour, le mal empira : il n’admit auprès de lui que son fils, et le renvoya aussitôt, de peur qu’il ne gagnât sa maladie. Quand il fut seul, il se couvrit la tête, comme s’il voulait dormir, et il rendit l’âme pendant la nuit. On assure qu’il voulut mourir dès le jour où il prévit que son fils serait tel qu’il se montra depuis, craignant, disait-il, de le voir ressembler à Néron, à Caligula et à Domitien.

XXIX.[modifier]

On a fait un crime à Marc-Aurèle d’avoir élevé à différentes dignités les amants de sa femme, tels que Tertullus, Utilius, Orphitus et Modératus. Il trouva même, un jour, Tertullus dînant avec elle ; et un mime fit ainsi allusion à leurs amours, en plein théâtre et en présence de l’empereur : Un mari imbécile demandait, dans la pièce, le nom de l’amant de sa femme à un esclave (c’était ce mime), qui lui dit : « Ter Tullus », et qui, à une nouvelle question de son maître, répondit : « Je vous l’ai dit ter, Tullus est son nom. » Il courut bien des bruits parmi le peuple à ce sujet, et l’on blâma généralement la patience de Marc-Aurèle.

Bien avant l’époque de sa mort et de sa seconde expédition contre les Marcomans, il jura dans le Capitole qu’aucun sénateur ne serait mis à mort de son aveu, et qu’il ferait même grâce à ceux qui seraient accusés de rébellion, si on lui en laissait la liberté. Il ne craignit rien tant que de passer pour avare, et il se justifie de cette imputation dans plusieurs de ses lettres. On l’accusa aussi de dissimuler, de n’avoir pas autant de franchise qu’il en affectait, ou qu’en avaient Antonin le Pieux et Vérus. On lui reprocha même d’avoir ajouté à l’orgueil du trône, en n’admettant ses amis ni à sa table ni dans sa société. Il accorda les honneurs divins à ses parents. Il fit même ériger des statues à leurs amis morts. Il n’ajoutait pas aisément foi aux recommandations, et il commençait toujours par s’assurer de la vérité. Fabia fit tous ses efforts, après la mort de Faustine, pour épouser Marc-Aurèle ; mais, ne voulant pas donner une belle-mère à tant d’enfants, il prit pour concubine la fille de l’intendant de l’impératrice.