Vie de Napoléon/04

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 17-20).


CHAPITRE IV


Il serait trop long de suivre le général Bonaparte aux champs de Monte-notte, d’Arcole et de Rivoli. Ces victoires immortelles doivent être racontées avec des détails qui en fassent comprendre tout le surnaturel[1]. C’est une grande et belle époque pour l’Europe que ces victoires d’une jeune République sur l’antique despotisme ; c’est pour Bonaparte l’époque la plus pure et la plus brillante de sa vie. En une année, avec une pauvre petite armée qui manquait de tout, il chassa les Allemands des rivages de la Méditerranée jusqu’au cœur de la Carinthie, dispersa et anéantit les armées sans cesse renaissantes que la maison d’Autriche envoyait en Italie, et donna la paix au continent. Aucun général des temps anciens ou modernes n’a gagné autant de grandes batailles en aussi peu de temps, avec des moyens aussi faibles et sur des ennemis aussi puissants[2]. Un jeune homme de 26 ans se trouve avoir effacé en une année les Alexandre, les César, les Annibal, les Frédéric. Et, comme pour consoler l’humanité de ces succès sanglants, il joint aux lauriers de Mars l’olivier de la civilisation. La Lombardie était avilie et énervée par des siècles de catholicisme et de despotisme[3]. Elle n’était qu’un champ de bataille où les Allemands venaient le disputer aux Français. Le général Bonaparte rend la vie à cette plus belle partie de l’empire romain et semble en un clin d’œil lui rendre aussi son antique vertu. Il en fait l’alliée la plus fidèle de la France. Il la forme en république, et, par les institutions que ses jeunes mains essaient de lui donner, accomplit en même temps, ce qui était le plus utile à la France et ce qui était le plus utile au bonheur du monde[4].

Il agit dans toutes les occasions en ami chaud et sincère de la paix. Il mérita cette louange qui ne lui a jamais été donnée d’être le premier homme marquant de la République française qui mît des limites à son agrandissement et cherchât franchement à redonner la tranquillité au monde. Ce fut une faute sans doute, mais elle partait d’un cœur trop confiant et trop tendre aux intérêts de l’humanité et telle a été la cause de ses plus grandes fautes. La postérité qui apercevra cette vérité dans tout son jour, ne voudra pas croire, pour l’honneur de l’espèce humaine, que l’envie des contemporains ait pu transformer ce grand homme en monstre d’inhumanité[5].

La nouvelle république française ne pouvait vivre qu’en s’environnant de républiques. L’indulgence que le général Bonaparte montra au pape lorsque, Rome étant entièrement en son pouvoir, il se contenta du traité de Tolentino et du sacrifice de cent tableaux et de quelques statues, lui fit beaucoup d’ennemis à Paris. Il fut obligé d’exécuter, neuf ans plus tard et avec beaucoup de danger, ce qu’il pouvait faire alors avec six mille nommes. Le duc de Lodi (Melzi), vice-président de la république italienne, homme intègre et qui aima vraiment la liberté, disait que Napoléon conclut la paix de Campo-Formio en opposition directe avec les ordres secrets du Directoire. Il était chimérique de croire à aucune paix solide entre la nouvelle république et les vieilles aristocraties de l’Europe[6].



  1. En attendant mieux, voir l’Histoire de la guerre, par le général Dumas, l’Histoire des campagnes d’Italie, par le général Serran, et surtout le Moniteur et l’Annual Register.
  2. Voir Tite Live, liv. IX, p. 242 (Trad. de Bureau de la Malle, t. IV, éd. de Michaud, 1810).
  3. Voir le comment de ceci dans le tome XVI de M. de Sismondi, p. 414.
  4. Un peu plat cette fin.
  5. Voir tous les livres anglais, même les plus estimés de 1800 à 1810, et, ce qui est encore moins généreux, les Considérations de Mme de Staël, composées après les massacres de Nîmes.
  6. Stendhal avait d’abord écrit : « les vieilles dynasties de l’Europe ». Puis il changea dynasties par aristocraties en ajoutant en note : « dynasties, plus vrai et moins clair ». N. D. L. É.