Vie de Napoléon/06

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 23-25).


CHAPITRE VI


On reproche à Napoléon d’avoir corrompu pendant sa campagne d’Italie, non pas la discipline, mais le caractère moral de son armée. Il encouragea parmi ses généraux le pillage le plus scandaleux[1]. Oubliant le désintéressement des armées républicaines, ils furent bientôt aussi rapaces que les commissaires de la Convention. Mme Bonaparte faisait de fréquents voyages à Gênes, et mit, dit-on, en sûreté cinq ou six millions. En cela, Bonaparte fut criminel envers la France. Quant à l’Italie, des pillages cent fois plus révoltants encore n’auraient pas été un prix excessif pour l’immense bienfait de la renaissance de toutes les vertus. C’est un argument des aristocrates que celui des crimes qu’entraîne une révolution. Ils oublient les crimes qui se commettaient en silence avant la Révolution.

L’armée d’Italie donna le premier exemple de soldats se mêlant du gouvernement. Jusque-là, les armées de la République s’étaient contentées de vaincre ses ennemis. On sait qu’en 1797, il se forma, dans le conseil des Cinq-Cents, un parti opposé au Directoire[2]. Les projets des meneurs pouvaient être innocents, mais certainement leur conduite les exposait au soupçon. Quelques-uns étaient royalistes, on ne peut en douter ; la plupart peut-être n’avaient d’autre intention que de mettre un terme au gouvernement arbitraire et à la scandaleuse corruption du Directoire. La marche qu’ils adoptèrent, fut de retirer les impôts au gouvernement et de soumettre ses dépenses à une enquête rigide. Le Directoire, de son côté, profitant des effets de ce plan d’attaque, répandit dans les armées que toutes les privations qu’elles éprouvaient, étaient l’effet de la trahison du Corps Législatif qui cherchait à détruire les défenseurs de la Patrie pour pouvoir ensuite rappeler librement les Bourbons. Le général en chef de l’armée d’Italie encouragea publiquement ces bruits dans une proclamation à ses troupes. Cette armée osa envoyer des adresses au gouvernement. Elle se permettait des reproches, aussi peu mesurés qu’inconstitutionnels, contre la majorité du Corps Législatif. Le dessein secret de Bonaparte était de suivre ces adresses et de marcher sur Paris avec une partie de son armée sous prétexte de défendre le Directoire et la République, mais, dans le fait, pour s’arroger une part principale dans le gouvernement. Ses projets furent renversés par la révolution du 18 fructidor, qui eut lieu plus tôt et plus facilement qu’il ne le croyait (4 septembre 1797, 18 fructidor an V). Cette journée qui détruisit complètement le parti opposé au Directoire, lui ôta tout prétexte de passer les Alpes. Il continua à parler des Directeurs avec le dernier mépris. L’incurie, la corruption et les fautes grossières de ce gouvernement faisaient le texte habituel de ses conversations. Il les terminait ordinairement en faisant remarquer aux généraux qui l’entouraient, que, si un homme parvenait à concilier la nouvelle manière d’être de la France à l’intérieur avec le gouvernement militaire, il pourrait facilement faire jouer à la République le rôle de l’ancienne Rome.



  1. La fortune de Masséna, d’Augereau, de… etc., etc., etc. Un chef de bataillon passe à Bologne, allant faire une expédition dans l’Apennin ; il n’avait pas même de cheval ; il repasse quinze jours après, il avait dix-sept charrettes chargées lui appartenant et trois voitures avec deux maîtresses. Les trois quarts des sommes pillées furent mangées dans le pays.
  2. Mémoires de Carnot.