Vie de Napoléon/52

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 198-216).


CHAPITRE LII

DE LA COUR


En 1785, il y avait société, c’est-à-dire que des êtres indifférents les uns aux autres, réunis dans un salon, parvenaient à se procurer si ce n’est des jouissances fort vives, au moins des plaisirs fort délicats et sans cesse renaissants. Le plaisir de la société devint même si nécessaire qu’il parvint à étouffer les grandes jouissances qui tiennent à la nature intime de l’homme et à l’existence des grandes passions et des hautes vertus. Tout ce qui est fort et sublime ne se trouva plus dans les cœurs français. L’amour seul fit quelques rares exceptions[1] ; mais, comme on ne rencontre les grandes émotions qu’à des intervalles fort éloignés, et que les plaisirs de salon sont de tous les instants, la société française avait un attrait que lui ont procuré le despotisme de la langue et des manières.

Sans que l’on s’en doutât, cette extrême politesse avait entièrement détruit l’énergie dans les classes riches de la nation. Il restait ce courage personnel qui a sa source dans l’extrême vanité, que la politesse tend à irriter et à agrandir sans cesse dans les cœurs.

Voilà ce qu’était la France quand la belle Marie-Antoinette, voulant se donner les plaisirs d’une jolie femme, fit de la cour une société. L’on n’était plus bien reçu à Versailles, parce qu’on était duc et pair, mais parce que Mme de Polignac daignait vous trouver agréable[2]. Il se trouva que le roi et la reine manquaient d’esprit. Le roi, de plus, n’avait pas de caractère ; et ainsi, accessible à tous les donneurs d’avis[3], il ne sut pas se jeter dans les bras d’un premier ministre ou se placer sur le char de l’opinion publique[4]. Depuis longtemps il n’était guère profitable d’aller à la cour, mais les premières réformes de M. de Necker tombant sur les amis de la reine[5] rendirent cette vérité frappante pour tous les yeux. Dès lors il n’y eut plus de cour[6].

La Révolution commença par l’enthousiasme des belles âmes de toutes les classes. Le côté droit de l’Assemblée Constituante présenta une résistance inopportune ; il fallut de l’énergie pour la vaincre : c’était appeler sur le champ de bataille tous les jeunes gens de la classe moyenne qui n’avaient pas été étiolés par la politesse excessive[7]. Tous les rois de l’Europe se liguèrent contre le jacobinisme. Alors nous eûmes l’élan sublime de 1792. Il fallut un surcroît d’énergie et des hommes d’une classe encore moins élevée où de très jeunes gens se trouvèrent à la tête de toutes les affaires[8]. Nos plus grands généraux sortirent du rang des soldats pour commander, comme en se jouant, des armées de 100.000 hommes[9]. À ce moment, le plus grand des annales de la France, la politesse fut proscrite par des lois. Tout ce qui avait de la politesse devint justement suspect à un peuple enveloppé de traîtres et de trahisons, et l’on voit qu’il n’avait pas tant de torts de penser à la contre-révolution[10].

Mais ce n’est pas avec une loi, et par un mouvement d’enthousiasme, qu’un peuple ou un individu peut renoncer à une ancienne habitude. À la chute de la Terreur, on vit les Français revenir avec fureur aux plaisirs de société[11]. Ce fut dans les salons de Barras que Bonaparte entrevit pour la première fois les plaisirs délicats et enchanteurs que peut donner une société perfectionnée. Mais, comme cet esclave qui se présentait au marché d’Athènes chargé de pièces d’or et sans monnaie de cuivre, son esprit était d’une nature trop élevée, son imagination trop enflammée et trop rapide pour qu’il pût jamais avoir des succès dans un salon. D’ailleurs il y arrivait à 26 ans, avec un caractère formé et inflexible.

À son retour d’Égypte dans les premiers moments, la cour des Tuileries fut une soirée de bivouac. Il y avait la franchise, le naturel, le manque d’esprit. Mme Bonaparte seule faisait apparaître les grâces, comme à la dérobée. La société de sa fille Hortense et sa propre influence adoucirent peu à peu le caractère de fer du premier consul. Il admira la politesse et les formes de M. de Talleyrand. Celui-ci dut à ses manières une liberté étonnante[12].

Bonaparte vit deux choses : que s’il voulait être roi, il fallait une cour pour séduire ce faible peuple français sur lequel ce mot cour est tout puissant. Il se vit dans la main des militaires. Une conspiration des gardes prétoriennes pouvait le jeter du trône à la mort[13]. Un entourage de préfets du palais, de chambellans, d’écuyers, de ministres, de dames du palais imposait aux généraux de la garde, qui, eux aussi, étaient français et avaient un respect inné pour le mot cour.

Mais le despote était soupçonneux ; son ministre Fouché avait des espions jusque parmi les maréchales. L’empereur avait cinq polices différentes[14] qui se contrôlaient l’une l’autre. Un mot qui s’écartait de l’adoration, je ne dirai pas pour le despote, mais pour le despotisme, perdait à jamais.

Il avait excité au plus haut degré l’ambition de chacun. Pour un roi qui avait été lieutenant d’artillerie, et avec des maréchaux qui avaient commencé par être ménétriers de campagne ou maîtres d’armes[15], il n’était pas d’auditeur qui ne voulût devenir ministre[16], pas de sous-lieutenant qui n’aspirât à l’épée de connétable. Enfin l’empereur voulut marier sa cour en deux ans. Rien ne rend plus esclave[17] ; et, cela fait, il voulut des mœurs. La police intervint d’une façon grossière dans le malheur d’une pauvre dame de la cour[18]. Enfin cette cour se composait de généraux ou de jeunes gens qui n’avaient jamais vu la politesse, dont le règne tomba en 1789[19].

Il n’en fallait pas tant pour empêcher la renaissance de l’esprit de société. Il n’y eut plus de société. Chacun se renferma dans son ménage ; ce fut une époque de vertu conjugale.

Un général de mes amis voulait donner un dîner de vingt couverts. Il va chez Véry du Palais Royal. Ses ordres écoutés, Véry lui dit : « Vous savez sans doute, mon général, que je suis obligé de donner avis de votre dîner à la police, pour qu’elle y ait quelqu’un. » Le général est fort étonné et encore plus fâché. Le soir, trouvant le duc d’Otrante à un conseil chez l’empereur, il lui dit : « Parbleu, il est bien fort que je ne puisse pas donner un dîner de vingt personnes sans admettre un de vos gens ! » Le ministre s’excuse, mais ne se relâche point de la condition nécessaire ; le général s’indigne. Enfin Fouché lui dit, comme par inspiration : « Mais, voyons votre liste. » Le général la lui donne. À peine le ministre est-il au tiers des noms, qu’il se met à sourire, et lui rendant la liste : « Il n’est pas besoin que vous invitiez d’inconnus. » Et les vingt invités étaient tous de grands personnages !

Après l’esprit public, ce que le monarque abhorrait le plus, c’était l’esprit de société. Il proscrivit en furieux l’Intrigante, comédie d’un auteur vendu à l’autorité[20] : mais on osait plaisanter ses chambellans ; on s’y moquait des dames de la cour qui, sous Louis XV, faisaient des colonels. Ce trait, si éloigné de lui, le choqua profondément : on osait se moquer d’une cour.

Chez un peuple spirituel, où l’on sacrifie gaiement sa fortune au plaisir de dire un bon mot, chaque mois voyait éclore quelque trait malin : cela le désolait. Quelquefois le courage allait jusqu’à la chanson ; alors il était sombre pour huit jours et maltraitait les chefs de ses polices[21]. Ce qui envenimait ce chagrin, c’est qu’il se trouvait fort sensible au plaisir d’avoir une cour.

Son second mariage découvrit une nouvelle faiblesse dans son caractère. Il était chatouillé de l’idée que, lui, lieutenant d’artillerie, était arrivé à épouser la petite-fille de Marie-Thérèse. La vaine pompe et le cérémonial d’une cour semblaient lui faire autant de plaisir que s’il fût né prince. Il en vint à ce point de folie d’oublier sa première qualité, celle de fils de la Révolution. Frédéric, roi de Wurtemberg et véritable roi, lui dit dans un de ces congrès que Napoléon tenait à Paris pour justifier aux yeux des Français le titre d’empereur : « Je ne vois pas à votre cour des noms historiques ; je ferais pendre tous ces gens-là ou je les mettrais dans mon antichambre. » C’est peut-être le seul conseil capital que Napoléon ait jamais suivi et il le suivit avec un respect bien ridicule en soi. Aussitôt les cent plus grandes familles de France allèrent prier M. de Talleyrand de les forcer à entrer à la cour. L’empereur étonné dit : « J’ai voulu avoir la jeune noblesse dans mes armées, je n’en ai pu trouver. »


Napoléon rappela aux grandes familles qu’elles étaient grandes sans lui ; elles l’avaient oublié. Mais il était obligé, comme il l’a avoué depuis, de céder à cette faiblesse avec la plus extrême prudence : « Car toutes les fois que je touchais cette corde, les esprits frémissaient comme un un cheval à qui on serre trop la bride. » Il choquait la passion unique du peuple français : la vanité. Tant qu’il n’avait choqué que la liberté, tout le monde avait admiré.

Napoléon, pauvre et tout appliqué à des choses sérieuses dans sa jeunesse, était cependant bien loin d’être indifférent pour les femmes. Son extérieur extrêmement maigre, sa petite taille, sa pauvreté n’étaient pas faits pour lui procurer de la hardiesse et des succès. Il fallait là du courage en petits paquets. Je ne serais pas étonné de penser qu’il fût timide auprès des femmes. Il craignait leurs plaisanteries ; et cette âme inaccessible à la crainte, se vengea d’elles, au jour de sa puissance, en exprimant sans cesse et crûment un mépris dont il n’eût pas parlé, s’il eût été réel. Avant sa grandeur, il écrivait à son ami, l’ordonnateur Rey, à propos d’une passion qui captivait Lucien : « Les femmes sont des bâtons boueux ; on ne peut les toucher sans se salir. » Il voulait indiquer, par cette image inélégante, les fautes de conduite où elles entraînent : c’était une prédiction. S’il haïssait les femmes, c’est qu’il craignait souverainement le ridicule qu’elles distribuent. Se trouvant à dîner avec Mme de Staël, qu’il lui eût été si facile de gagner, il s’écria grossièrement qu’il n’aimait que les femmes qui s’occupent de leurs enfants. Il voulut avoir et il eut, dit-on, par son valet de chambre Constant[22], presque toutes les femmes de sa cour, une d’elles, nouvellement mariée, le second jour qu’elle parut aux Tuileries, disait à ses voisines : « Mon Dieu, je ne sais pas ce que l’empereur me veut ; j’ai reçu l’invitation de me trouver à huit heures dans les petits appartements. » Le lendemain, les dames lui demandant si elle avait vu l’empereur, elle rougit extrêmement.

L’empereur assis à une petite table, l’épée au côté, signait des décrets. La dame entrait ; il la priait de se mettre au lit, sans se déranger. Bientôt il la reconduisait lui-même avec un bougeoir et se remettait à lire ses décrets, à les corriger, à les signer. L’essentiel de l’entrevue ne durait pas trois minutes. Souvent son mameluck se trouvait derrière un paravent[23]. Il eut seize entrevues de ce genre avec Mlle George, et, à l’une d’elles, lui donna une poignée de billets de banque. Il s’en trouva quatre-vingt-seize. Cela fut arrangé par le valet de chambre Constant ; quelquefois il priait la dame d’ôter sa chemise et, sans se déranger, la renvoyait.

Par cette conduite, l’empereur désespéra les femmes de Paris. Les renvoyer au bout de deux minutes pour signer ses décrets, souvent ne pas même quitter son épée, leur parut atroce. C’était leur faire mâcher le mépris. Il eût été plus aimable que Louis XIV, s’il eût voulu se donner la moindre apparence d’une maîtresse et lui jeter deux préfectures, vingt brevets de capitaines et dix places d’auditeurs à distribuer. Qu’est-ce que cela lui faisait ? Ne savait-il pas que, sur les présentations de ses ministres, il nommait quelquefois les protégés de leurs maîtresses ?

Il fut dupe de l’apparence de faiblesse. C’était comme celle pour la religion ; un politique devait-il nommer faiblesse ce qui lui eût donné toutes les femmes ? Il n’y eût pas eu tant de mouchoirs blancs à l’entrée des Bourbons.

Mais il haïssait, et la crainte ne raisonne pas. La femme d’un de ses ministres commet une faute unique ; il a la barbarie de le lui dire. Ce pauvre homme, qui adorait sa femme, tombe évanoui. « Et vous, Maret, croyez-vous n’être pas c… ? Votre femme a eu mercredi dernier le général Pir. »

Rien n’était plus insipide, et, l’on peut dire, plus bête, que ses questions aux femmes dans les bals que donnait la ville. Cet homme charmant avait alors le ton sombre et ennuyé. « Comment vous appelez-vous ? Que fait votre mari ? Combien avez-vous d’enfants ? » Quand il voulait combler la mesure de la distinction, il passait à la quatrième question : « Combien avez-vous de fils ? »

Pour les dames de la cour, le comble de la faveur était d’être invitées au cercle de l’impératrice. Lors de l’incendie chez le prince Schwartzemberg, il voulut récompenser quelques dames qui avaient fait voir de la générosité dans ce grand danger qui se montrait tout-à-coup, au milieu des agréments d’un bal.

Le cercle commença à huit heures à Saint-Cloud et se trouva composé, outre l’empereur et l’impératrice, de sept dames et de MM. de Ségur, de Montesquiou et de Beauharnais. Les sept dames, dans une assez petite pièce et en très grand habit de cour, étaient rangées contre le mur, l’empereur auprès d’une petite table regardant des papiers. Au bout d’un quart d’heure de profond silence il se leva et dit : « Je suis las de travailler ; qu’on fasse entrer Costaz ; je verrai les plans des palais. »

Le baron Costaz, le plus boursouflé des hommes, entre avec des plans sous le bras. L’empereur se fait expliquer les dépenses à faire l’année suivante à Fontainebleau qu’il voulait achever en cinq ans. Il lit d’abord le projet, s’interrompant pour faire des observations à M. Costaz. Il ne trouve pas justes les calculs de remblais qu’a faits celui-ci pour un étang qu’on voulait combler. Le voilà qui se met à faire des calculs sur la marge du rapport ; il oublie de mettre du sable sur ses chiffres ; il les efface et se barbouille. Il se trompe ; M. Costaz lui rappelle les sommes de mémoire. Pendant ce temps, deux ou trois fois, il se tourne vers l’impératrice : « Hé bien, ces dames ne disent rien ! » Alors on chuchote deux ou trois mots à voix très basse sur les talents universels de Sa Majesté, et le silence le plus profond recommence. Trois quarts d’heure se passent, l’empereur se retourne encore : « Mais ces dames ne disent rien ; ma chère amie, demande un loto. » L’on sonne ; le loto arrive ; l’empereur continue à calculer. Il s’est fait donner une feuille de papier blanc et a recommencé tous les calculs. De temps en temps, sa vivacité l’emporte ; il se trompe et se fâche. Dans ces moments difficiles, un des hommes qui tirent les numéros du sac, baisse encore plus la voix. Sa voix n’est plus qu’un remuement de lèvres. À peine les dames qui l’entourent peuvent deviner les numéros qu’il appelle. Enfin dix heures sonnent ; le triste loto est interrompu et la soirée finit. Autrefois l’on serait venu à Paris dire qu’on revenait de Saint-Cloud. Cela ne suffit plus aujourd’hui ; une cour est une chose bien difficile à créer.

L’empereur eut un bonheur singulier : sa bonne étoile lui fit rencontrer un personnage unique pour être à la tête d’une cour. C’était le comte de Narbonne, doublement fils de Louis XV[24]. Il voulut le faire chevalier d’honneur de l’impératrice Marie-Louise. Cette princesse eut le courage bien étonnant de lui résister : « Je n’ai pas à me plaindre du chevalier d’honneur actuel, comte de Beauharnais. — Mais il est si bête ! — C’est une réflexion que Votre Majesté pouvait faire en le nommant. Mais une fois qu’il a été admis à mon service, il n’est pas convenable qu’il en sorte sans motif et surtout qu’il en sorte sans moi. »

L’empereur n’eut pas l’esprit de dire au comte de Narbonne : « Voilà cinq millions pour un an, et un pouvoir absolu dans le département des niaiseries ; faites-moi une cour aimable. » La seule présence de cet homme charmant eût suffi. L’empereur aurait dû au moins se faire composer par lui des réparties aimables. Le ministre de la police ne demandait qu’un mot à pouvoir porter aux nues. Bien loin de là, l’empereur semblait prendre à tâche de former sa cour des plus ennuyeuses figures du monde. Le prince de Neuchâtel, grand écuyer, était nul pour la société, où il portait presque toujours une humeur bourrue. M. de Ségur avait été aimable[25] ; on ne pouvait pas certes en dire autant de MM. de Montesquiou, de Beauharnais, de Turenne, ni même de ce pauvre Duroc qui, à ce qu’on croit, tutoyait l’empereur dans le particulier. Rien de plus insipide que la tourbe des écuyers et des chambellans. De ceux-ci on n’en voyait guère qu’une douzaine dans l’antichambre des palais et toujours les mêmes figures, et il n’y avait rien là qui pût rompre l’ennui de la cour. Je ne serais pas étonné que l’empereur, totalement étranger à l’esprit amusant, n’eût [eu] de l’éloignement pour les gens de ce caractère, si indispensables dans une cour, si l’on veut que la cour rivalise avec la ville. Tous les hommes de la cour de Saint-Cloud étaient les plus honnêtes gens du monde. Il n’y avait nulle noirceur dans cette cour dévorée d’ambition ; il n’y avait que de l’ennui, mais il était assommant. L’empereur n’était jamais qu’un homme de génie. Il n’était pas dans sa nature de pouvoir s’amuser. Un spectacle l’ennuyait, ou il le goûtait avec une telle passion, que l’écouter et en jouir devenait pour lui le plus occupant des travaux. Ainsi, fou de plaisir après avoir entendu Crescentini chanter Roméo et Juliette et l’air Ombra adorata, aspetta, il ne sortit de son transport que pour lui envoyer la couronne de fer. De même quelquefois, quand Talma jouait Corneille, de même quand Napoléon lisait Ossian, de même quand il faisait jouer quelques vieilles contredanses aux soirées de la princesse Pauline ou de la reine Hortense et qu’il se mettait à danser de tout son cœur. Jamais le sang-froid nécessaire pour être aimable ; en un mot, Napoléon ne pouvait pas être Louis XV.

Comme les arts ont fait d’immenses progrès pendant la Révolution et depuis la chute de la fausse politesse, et que l’empereur avait fort bon goût et voulait qu’on mangeât tout l’argent qu’il distribuait en appointements ou gratifications, les fêtes qu’on donnait aux Tuileries ou à Saint-Cloud étaient charmantes. Il n’y manquait que des gens amusables. Il n’y avait pas moyen d’avoir de l’aisance et de l’abandon ; on était trop dévoré par l’ambition, par la crainte ou l’espérance d’un succès. Sous Louis XV, la carrière d’un homme était faite d’avance ; il fallait de l’extraordinaire pour y déranger quelque chose. La jolie duchesse de Bassano donne des bals qui prennent fort bien. Les deux premiers sont jolis ; le troisième est divin. L’empereur la trouve à Saint-Cloud, lui dit qu’il ne convient pas qu’un ministre donne des bals en frac, et, enfin, la fait pleurer.

On voit que chez les grands de la cour, la société ne pouvait durer qu’autant qu’elle se constituait en un état perpétuel de contrainte, d’insipidité et de réserve. Les plus grands ennemis étaient mis en présence. Il n’y avait point de société particulière.

La bassesse des courtisans ne se trahissait pas par des mots aimables comme sous Louis XV.

Le comte Laplace, chancelier du Sénat, fait une scène à sa femme parce qu’elle ne se pare pas assez pour aller chez l’impératrice. Cette pauvre femme, très coquette achète une robe charmante, et si charmante, que, malheureusement, elle frappe la vue de l’empereur, qui vient à elle tout droit en entrant, et devant deux cents personnes, lui dit : « Comme vous voilà mise, Madame Laplace ! mais vous êtes vieille ! il faut laisser ces robes-là aux jeunes femmes ; cela ne convient plus à celles de votre âge. »

Malheureusement, Mme Laplace, connue par ses prétentions, se trouvait dans ce moment difficile où il ne tiendrait qu’à une jolie femme de n’être plus jeune. Cette pauvre femme rentre chez elle désespérée. Les sénateurs ses amis, sans lui rappeler le mot cruel, sont prêts, tant la chose était choquante, à trouver tort au maître, quand elle en parlera. Arrive M. de Laplace qui lui dit : « Mais, Madame, quelle idée d’aller prendre une robe de jeune fille ! Vous ne voulez pas absolument vieillir… mais vous n’êtes plus jeune… l’empereur a raison. » Pendant huit jours on ne parla que de ce trait de courtisan, et il faut convenir qu’il n’est pas gracieux et qu’il ne fit honneur ni au maître, ni au valet.



  1. Il n’est pas question des neuf dixièmes de la société qui ne sont ni polis, ni influents.
  2. Mémoires de Bezeuval.
  3. Même à un Pezay qui lui dit de sortir son mouchoir.
  4. En soutenant le sage Turgot.
  5. M. de Coigny.
  6. Tout ceci sera sans doute admirablement peint dans l’ouvrage posthume de Mme de Staël qui était appelée par son talent, à faire l’Esprit des Lois de la société.
  7. MM. Barnave, Mounier, Thibaudeau, Bérenger, Boissy d’Anglas, les Merlin, etc., etc.
  8. Danton, Saint-Just, Collot d’Herbois, d’Églantine et toute la canaille si énergique de la Convention et des Jacobins.
  9. Le général Hoche, fils d’une fruitière, Moreau, étudiant en droit.
  10. Voir les indices des conspirations de cette époque dans la Biographie des Vivants, par Michaud.
  11. Les bals des victimes, les salons de Tallien.
  12. L’anecdote des cerises : « Votre Majesté a les plus belles cerises de son empire. »
  13. Se rappeler l’admirable conspiration du général Mallet, octobre 1812.
  14. Celles du ministre, du premier inspecteur de la gendarmerie, du préfet de police, du directeur général des postes, enfin la police secrète aboutissant directement à l’empereur.
  15. Victor, duc de Bellune, ménétrier à Valenca. Augereau, maître d’armes à Naples, protégé par l’ambassadeur Talleyrand qui, au moment des troubles, lui donna vingt-cinq louis pour venir faire sa fortune en France.
  16. À l’exemple de M. Molé.
  17. De 1808 à 1810. Il faisait dire à un riche bijoutier de Paris qui avait trois filles : « Le général N… épouse l’aînée de vos trois filles à laquelle vous donnez 60.000 écus. » Le père, éperdu, qui avait quelque accès aux Tuileries, vient lui demander grâce ; il lui répète les mêmes paroles, ajoutant : « Le général N… ira faire sa cour demain, et épousera après-demain. » Ce ménage est fort heureux.
  18. Mme Rapp.
  19. Le ministre Roland allant chez le roi sans boucles à ses souliers.
  20. Étienne. (Note de Colomb.)
  21. La chanson de Michaud :

    Ce héros vaut son pesant d’or,
    En France personne n’en doute,
    Mais il vaudrait bien plus encor
    S’il valait tout ce qu’il nous coûte (bis).

    La chanson de ce plat Martainville qui lui fit recevoir des douches à Charenton par la protection spéciale du duc de Rovigo.

  22. Exactement traduit des ouvrages de Goldsmith.
  23. Ce mameluck et Constant ont eu vingt mille livres de rente de leur maître, ont été ingrats et ne l’ont pas même suivi à l’île d’Elbe. Ils jouissent de leur fortune à Paris.
  24. Celui qui, comme ministre de la guerre, déclara la guerre à tout le monde au commencement de la Révolution, et faisait ses tournées militaires suivi de Mme de Staël.
  25. Il fut chargé par le maître de composer l’étiquette du palais impérial, volume de 306 pages, chez Galand, 1808, et d’injurier la philosophie à l’Institut le jour de la réception du comte de Tracy. Il était plaisant de voir avec quelle hauteur de phrases le grand chambellan gourmandait cette pauvre philosophie. En 1817, n’ayant pas de place, le grand chambellan s’est fait libéral*.

    * True, but supprimer.