Vie de Napoléon/60

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 243-245).


CHAPITRE LX[1]


Toutes les pièces de l’empire semblaient tomber les unes sur les autres. Malgré ces épouvantables désastres, Napoléon avait encore mille moyens d’arrêter le cours de sa décadence. Mais il n’était plus le Napoléon d’Égypte et de Marengo. L’obstination avait remplacé le talent. Il ne put prendre sur lui d’abandonner ces vastes projets, regardés si longtemps par lui et ses ministres comme absolument immanquables. Au moment du besoin, il ne trouva plus autour de lui que des flatteurs. Cet homme, que les féodaux, les Anglais et Mme de Staël représentent comme le machiavélisme incarné, comme une des incarnations de l’esprit malin[2], fut deux fois la dupe de son cœur : d’abord lorsqu’il crut que l’amitié, qu’il avait inspirée à Alexandre, ferait faire l’impossible à ce prince, et ensuite, lorsqu’il pensa que parce qu’il avait épargné quatre fois la Maison d’Autriche au lieu de l’anéantir, elle ne l’abandonnerait pas dans le malheur. Il disait que la Maison d’Autriche verrait la mauvaise position où elle se trouve à l’égard de la Russie. La Bavière qu’il avait créée en 1805 et sauvée en 1809 l’abandonna et chercha à lui donner le coup de grâce à Hanau, et si le général bavarois avait fait vingt fossés sur la route, il réussissait. Napoléon eut le défaut de tous les parvenus : celui de trop estimer la classe à laquelle ils sont arrivés.

Pendant la route de Hanau à Paris, Napoléon n’avait pas la moindre idée de son péril. Il pensait à l’élan sublime de 1792, mais il n’était plus le premier consul d’une république. Pour abattre le consul il fallait abattre trente millions d’hommes. En quatorze ans d’administration, il avait avili les cœurs et remplacé l’enthousiasme un peu dupe des républiques, par l’égoïsme des monarchies. La monarchie était donc refaite ; le monarque pouvait changer sans véritable révolution. Qu’est-ce que cela fait aux peuples[3] ?

Dans l’autre bassin de la balance, nous avions eu, durant quatorze ans, des souverains mourants de peur. S’ils songeaient à l’illustre maison de Bourbon, c’était pour voir l’état où ils pouvaient tomber d’un jour à l’autre. Après la bataille de Leipzig, l’intrigue se tut un moment et le vrai mérite put approcher des cours[4]. Ainsi le patriotisme et l’enthousiasme étaient dans le camp des Alliés avec la Landsturm et la Landwehr, et ils avaient des gens de mérite. Napoléon avait paralysé l’enthousiasme et, au lieu d’avoir Carnot pour ministre de la guerre, comme à Marengo, il avait M. le duc de Feltre.



  1. Il y a du décousu dans ce chapitre.
  2. The very paroles of Mme de Staël ; Leviathan, je crois, tome 2.
  3. S’il y a eu révolution, c’est uniquement par l’ineptie des ministres de 1815.
  4. MM. Stein, Gneisenau.