Vie de Napoléon/71

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 270-272).


CHAPITRE LXXI


Après la marche triomphante sur le boulevard, l’empereur, le roi de Prusse et le prince Schwarzenberg avaient passé plusieurs heures dans les Champs-Élysées à voir défiler leurs troupes. Ces augustes personnages vinrent chez M. de Talleyrand, rue Saint-Florentin, près des Tuileries. Ils y trouvèrent dans le salon les gens dont nous avons parlé. Le prince de Schwarzenberg avait des pouvoirs pour consentir à tout. Les souverains parurent dire que si la grande majorité des Français et l’armée voulaient l’ancienne dynastie, on la leur rendrait. On tint un conseil. On assure que Sa Majesté l’empereur Alexandre dit qu’il lui semblait qu’il y avait trois partis à prendre :

1° Faire la paix avec Napoléon, en prenant toutes les sûretés convenables ;

2° Établir la régence et proclamer Napoléon II ;

3° Rappeler les Bourbons[1].

Les gens qui avaient l’honneur de se trouver à côté des souverains alliés se dirent : « Si nous faisions faire la paix avec Napoléon, il nous a jugés, nous resterons ce que nous sommes et peut-être nous fera-t-il pendre ; si nous faisons rappeler un prince, absent depuis vingt ans et dont le métier ne sera pas facile, il nous fera premiers ministres[2]. » Les souverains ne purent pas se figurer que les vertus qui remplissaient leurs cœurs fussent si étrangères à des Français. Ils crurent à leurs protestations en faveur de la patrie, nom sacré que ces petits ambitieux prodiguaient au point d’en ennuyer leurs illustres auditeurs.

Après deux heures de conversation : « Eh bien, dit l’empereur Alexandre, je déclare que je ne traiterai plus avec l’empereur Napoléon. » Les imprimeurs Michaud, qui se trouvaient aussi du Conseil d’État, coururent imprimer la déclaration suivante qui couvrit les murs de Paris…

Les personnes auxquelles leur étonnement n’ôtait pas leur sang-froid, remarquèrent que le roi de Rome n’était pas exclu par cette affiche[3].

Pourquoi, se disaient ces factieux, ne pas se donner la peine d’assembler le Corps Législatif qui, après tout, est la source de tout pouvoir légitime, et ce sénat, composé de l’élite de la nation et qui a erré, non pas faute de lumières, mais par excès d’égoïsme ? Soixante égoïstes rassemblés ont toujours plus de pudeur que six. D’ailleurs, il y avait peut-être dix citoyens dans le sénat. On ne fit qu’une cérémonie de ce qui aurait dû être une délibération ; de là, la campagne de Waterloo.

Si Napoléon, par une boutade de despotisme, n’eût pas renvoyé le Corps Législatif, rien de ce qui a eu lieu n’arrivait. Si Se Corps Législatif, que la conduite de MM. Laîné et Flaugergues venait d’illustrer, se fût trouvé rassemblé, l’esprit éminemment sage qui décida du sort de la France, aurait eu l’idée de le consulter.



  1. Plus bas dans la déclaration d’Alexandre, la Biographie dit qu’il y avait qu’il reconnaîtrait et garantirait la constitution que la nation française se donnerait. D’après cet exemple et celui de l’article de la capitulation de Paris relatif à Ney, bien fou le peuple qui se fiera à la promesse d’un roi. Si l’empereur Alexandre eût garanti la constitution du Sénat, il n’aurait pas eu l’alarme qui finit par nasard à Waterloo.
  2. L’s est comique. Tous en voulaient tâter.
  3. De Pradt, p. 69.