Vie de Napoléon/76

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 283-287).


CHAPITRE LXXVI


Nous oserons parler avec une demi liberté de quelques-unes des fautes de ce ministère. Par la charte, comme par le vœu de nos cœurs, le roi est inviolable et il l’est surtout parce que ses ministres sont responsables. Le roi ne connaissait encore en France ni les hommes ni les choses. Son gouvernement de 1818 prouve ce que sa haute sagesse peut faire quand elle n’est pas égarée par des guides aveugles.

Louis XVIII arriva à Saint-Ouen[1]. Il devait purement et simplement accepter la constitution du sénat. Bonaparte ayant, en quelque sorte, par sa tyrannie, abdiqué la qualité de fils de la Révolution, Louis trouvait une heureuse occasion de s’en revêtir. La démarche dont il est question parait à tout pour le moment, et n’empêchait pas son troisième ou quatrième successeur, une fois les dangers passés, de s’intituler Roi par la grâce de Dieu et de parler de légitimité. Quant au roi, son règne était heureux et tranquille, et Bonaparte à jamais oublié.

L’abbé de Montesquiou fit un mémoire pour S. M. où il dit, en parlant du préambule de la constitution : « Point de doute qu’il ne faille mettre Roi de France et de Navarre, je croirais même qu’elle doit être intitulée édit du roi[2]. »

Le 14 de juin, la constitution fut portée aux deux Chambres réunies au palais du Corps Législatif. Le chancelier, le plus plaisant des ministres, dit aux représentants de la nation : « Que plusieurs années s’étaient écoulées depuis que la divine Providence avait appelé leur roi au trône de ses pères…, qu’étant en pleine possession de ses droits héréditaires au royaume de France, il ne voulait exercer l’autorité qu’il tenait de Dieu et de ses ancêtres qu’en mettant lui-même des bornes à son pouvoir…, que, quoique le pouvoir absolu en France résidât dans la personne du roi, Sa Majesté voulait suivre l’exemple de Louis-le-Gros, Philippe-le-Bel, Louis XI, Henri II, Charles IX et Louis XIV et modifier l’exercice de son autorité. » Il faut avouer que Charles IX et Louis XIV étaient plaisamment choisis. Après avoir exprimé le vœu d’effacer de l’histoire de France tout ce qui était arrivé durant son absence, le roi promit d’observer fidèlement la charte constitutionnelle, que « par le libre exercice de l’autorité royale, il avait accordée et accordait, avait octroyée et octroyait à ses sujets[3] ».

Il faut savoir que les conseillers du roi, en portant ce prince à refuser par sa proclamation de Saint-Ouen la constitution du sénat, lui en avaient fait faire une sorte d’extrait qu’il promettait d’accorder au peuple. Après l’entrée de S. M., on rassembla place Vendôme un bureau composé d’une trentaine de beaux esprits, législateurs les plus moutons que l’on put trouver ; ils mirent cet extrait en articles et firent la charte sans même se douter de ce qu’ils écrivaient. Aucun de ces pauvres gens n’eut l’idée qu’il faisait une transaction entre les partis qui divisaient la France. Le roi leur recommanda souvent de stipuler loyalement l’exécution de toutes les promesses de sa proclamation de Saint-Ouen. C’est cette constitution faite au hasard que le chancelier fit précéder du sage discours dont on vient de lire l’extrait.

Au milieu de cet accès de niaiserie qui s’était emparé de la capitale de la France, le vertueux Grégoire osant avancer quelques principes généraux et reconnus de toute l’Europe sur la liberté, fut accusé par les gens de lettres, de vouloir faire renaître l’anarchie. MM. Lambrechts et Garat, qui protestaient contre la précipitation, furent insultés comme métaphysiciens. Benjamin Constant, l’homme par qui l’on pense juste en France, fut averti de garder le silence qui convenait si bien à un étranger peu instruit de nos mœurs.

Enfin cette charte si sagement préparée, fut lue devant les deux Chambres et nullement acceptée par elles. Elles auraient voté tout ce qu’on aurait voulu et même l’Alcoran, car c’est ainsi qu’on est en France. Dans ces sortes de circonstances, s’opposer à la majorité est taxé de vanité ridicule. « En France, il faut surtout faire comme les autres. » L’histoire des moutons de Panurge pourrait fort bien nous servir d’armes[4].

La sotte omission de cette formalité éloigna du roi toute vraie légitimité[5]. En France, même les enfants au collège, font le raisonnement suivant : « Tout homme a un pouvoir absolu et sans bornes sur lui-même ; il peut aliéner une partie de ce pouvoir. 28 millions d’hommes ne peuvent pas voter, mais 28 millions d’hommes peuvent élire mille députés qui votent pour eux ; donc, sans le libre choix d’une assemblée de représentants, il ne peut exister en France de pouvoir légitime, il ne peut y avoir que le droit du plus fort[6]. »



  1. Ce qui suit est fidèlement traduit de l’Histoire des Cent Jours par J. Hobhouse.
  2. Moniteur du 15 avril 1814.
  3. Chercher les termes propres. — To take the words in the Moniteur.
  4. Considérations sur la Révolution, 1, p…
  5. Couleur comique pour faire variété ; d’ailleurs c’est la couleur du sujet.
  6. For me : is that took from Jefferson ?