Vie de Napoléon/83

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Texte établi par Henri Martineau, Le Livre du divan (Napoléon. Tome Ip. 302-304).


CHAPITRE LXXXIII


Les membres de l’ancien parlement s’étaient rassemblés le 4 juin chez M. Lepelletier de Morfontaine[1] et avaient formellement protesté contre la charte. Ils avaient ainsi encouru le traitement dû à toutes les minorités : « Ou soumettez-vous aux lois, ou allez-vous-en[2] ». On n’eut pas l’air de s’apercevoir de cette ridicule protestation, et aussitôt, la noblesse se prépara à en faire une semblable. En France, où chacun aspire à créer un régiment pour se faire colonel, ces sortes de démarches ont de l’importance. Ce sont les conspirations du pays. Un prince politique les eût punies avec sévérité.

À Savenay (Loire-Inférieure), un sermon fut prêché le 5 mars : on disait aux fidèles que ceux qui ne rendraient pas leurs biens aux nobles et aux curés, comme représentants des moines, éprouveraient le sort de Jézabel et seraient dévorés par les chiens.

Parmi les pétitions, dont le Corps Législatif ne voulait pas prendre lecture, il s’en trouvait près de trois cents d’individus se plaignant que leurs curés leur refusaient l’absolution parce qu’ils étaient propriétaires de biens nationaux. Or huit millions de Français sont dans ce cas, et les huit millions qui ont le plus d’énergie. Au mois d’octobre, les journaux dévoués à la cour racontèrent qu’à une fête que le prince de Neuchâtel avait donnée à Grosbois au roi et à la famille royale, le prince avait fait hommage à Sa Majesté d’un rouleau de parchemin contenant les titres de propriété de ce bien national. Le roi les avait gardés une heure et ensuite les avait rendus au maréchal avec ce mot gracieux : « Ces titres ne peuvent pas être en de meilleures mains. » Berthier se plaignit de cette ridicule anecdote au roi lui-même et, ce que je suis bien loin de croire, ne put jamais obtenir la permission de la démentir dans les journaux.

M. Perrand proposa une loi fort juste : il s’agissait de rendre aux émigrés leurs biens non vendus[3].

Il osa parler à la tribune « des droits sacrés et inviolables que ceux qui avaient suivi la ligne droite ont toujours aux propriétés dont ils ont été dépouillés par les tempêtes révolutionnaires » et M. Ferrand eut le cordon bleu.

Ce mot mit le feu à la France. Des gens qui vivraient tranquilles et soumis sous l’autorité du dey d’Alger, deviendront furieux au mot le plus indirect qui menacera leur propriété.



  1. Littéralement traduit de J. Hobhouse, I, p. 96, 2e édition.
  2. Paley.
  3. Il y a plus : il fallait rendre aux émigrés jusqu’au maximum de six mille livres de rente par tête et en rentes sur l’État, tout ce qu’on leur avait pris justement lorsqu’ils sortirent de France pour appeler les étrangers dans la patrie.