Vie de Plotin (trad. Burigny, 1747)

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Vie de Plotin
M. de Burigny, Paris, de Bure, 1747




LE Philoſophe Plotin qui a vécu de nos jours, paraiſſoit honteux d’avoir un corps. Auſſi ne parloit-il jamais ni de ſa famille, ni de ſa patrie ; & il ne voulut pas ſouffrir qu’on fît ni ſon portrait, ni ſon buſte. Un jour qu’Amelius le prioit de ſe laiſſer peindre, n’eſt-ce pas aſſez, lui dit-il, de porter cette figure dans laquelle la nature nous a renfermés, ſans en tranſmettre la reſſemblance à la poſtérité, de même que quelque choſe qui en vaudroit la peine ? Comme il perſiſtoit toujours à lui refuſer cette marque de complaiſance, Amelius pria Cartérius le plus fameux peintre de ce temps-là, d’aller à l’auditoire de Plotin ; car y alloit qui vouloit ; à force de le regarder, il ſe remplit tellement l’imagination de ſa figure, qu’il le peignit de mémoire. Amelius le dirigeoit ; en ſorte que le portrait fut très reſſemblant. Tout cela ſe paſſa ſans que Plotin en eût connaiſſance.

II. Il étoit fort ſujet à la colique : cependant il ne voulut jamais prendre de remède, perſuadé qu’il étoit indigne d’un homme grave, de ſe ſoulager par ce moyen. Il ne prit jamais de thériaque, parce que, diſait-il, il ne vouloit point ſe nourrir de la chair d’aucun animal familier. Il ne ſe baignoit point : il ſe contentoit de ſe faire frotter tous les jours chez lui. Ceux qui lui rendaient ce ſervice étant morts de la peſte, il ceſſa de ſe faire frotter ; & cette interruption lui procura de grands maux de gorge dont on ne ſ’apercevoit point tant que j’ai été avec lui : après que je l’eus quitté, ſon mal de gorge ſ’aigrit à un tel point qu’il étoit toujours enroué, que ſa vue ſe troubla & qu’il lui ſurvint des ulcères aux pieds & aux mains. C’eſt ce que m’apprit à mon retour mon ami Euſtochius, qui demeura avec lui juſqu’à ſa mort. Ces incommodités ayant empêché ſes amis de le voir avec la même aſſiduité, il ſe retira en campagne, dans un bien qui avoit appartenu à Zethus un de ſes anciens amis qui étoit mort. Ce qui lui étoit néceſſaire, lui étoit fourni de la terre même de Zethus & de Minturnes de la part de Caſtricius qui y avoit du bien. Lorſqu’il fut près de mourir, Euſtochius qui demeuroit à Pouzoles, fut quelque temps à venir le trouver. C’eſt lui-même qui me l’a raconté. Plotin lui dit, je vous attends ; je ſuis actuellement occupé à renvoyer à la divinité ce qu’il ya en moi de divin. Alors un dragon qui étoit ſous le lit dans lequel il étoit couché, ſe gliſſa dans un trou qui étoit dans la muraille, & Plotin rendit l’eſprit. Il avoit pour lors ſoixante ſix ans. L’empereur Claude finiſſoit la ſeconde année de ſon règne. J’étois pour lors à Lilybée. Amelius étoit à Apamée de Syrie, Caſtricius à Rome : Euſtochius étoit ſeul près de Plotin. Si nous remontons depuis la ſeconde année de Claude juſqu’à ſoixante & ſix ans au-delà, nous trouverons que la naiſſance de Plotin tombe dans la treizième année de l’empire de Sévère. Il n’a jamais voulu dire ni le mois, ni le jour qu’il étoit né, parce qu’il ne vouloit point qu’on célébrât le jour de ſa naiſſance, ni par des ſacrifices, ni par des repas. Cependant lui même ſacrifioit & régaloit ſes amis les jours de la naiſſance de Platon ; & il falloit que ce jour là ils fiſſent un diſcours, lorſqu’ils le pouvaient, lequel étoit lu en préſence de l’aſſemblée. Voici ce que nous avons appris de lui-même, dans les diverſes converſations que nous avons eues avec lui.

III. Il étoit entre les mains d’un précepteur & avoit déjà huit ans, qu’il avoit encore une nourrice. Un jour qu’il vouloit la téter, elle ſe plaignit de ſon importunité, ce qui lui fit tant de honte qu’il n’y retourna plus. Étant âgé de vingt-huit-ans, il ſe donna tout entier à la philoſophie. On le recommanda aux maîtres qui avaient pour lors le plus de réputation dans Alexandrie. Il revenoit toujours de l’auditoire triſte & chagrin. Il fit part de ſes diſpoſitions à un de ſes amis, qui le mena entendre Ammanius, que Plotin ne connaiſſoit pas. Dès qu’il l’eut entendu, il dit à ſon ami : voici celui que je cherchais ; & depuis ce jour il reſta aſſidûment près d’Ammonius. Il prit un ſi grand goût pour la philoſophie qu’il ſe propoſa d’étudier celles des Perſes & celle des Indiens. Lorſque l’empereur Gordien ſe prépara à faire ſon expédition contre les Perſes, Plotin ſe mit à la ſuite de l’armée, ayant pour lors trente neuf ans. Il avoit été dix à onze ans entiers près d’Ammanius. Gordien ayant été tué en Méſopotamie, Plotin eut aſſez de peine à ſe ſauver à Antioche. Il revint à Rome âgé de quarante ans, lorſque Philippe étoit empereur. Hérennius, Origène & Plotin étaient convenus ſe tenir ſecrète la doctrine qu’ils avaient appriſe d’Ammonius. Plotin obſerva cette convention. Hérennius fut le premier qui la viola, ce qui fut imité par Origène. Ce dernier écrivit un livre ſur les Démons ; & ſous l’empire de Gallien il en fit un autre, pour prouver que le prince eſt le ſeul poète. Plotin fut longtemps ſans rien écrire. Il ſe contentoit d’enſeigner de vive voix ce qu’il avoit appris d’Ammonius. Il paſſa de la ſorte dix années entières à inſtruire quelques diſciples ; mais comme il permettoit qu’on lui fît des queſtions, il arrivoit ſouvent que l’ordre manquoit & que cela dégénéroit en bagatelles ; ainſi que je l’ai ſu d’Amelius, qui ſe mit au nombre de ſes diſciples la troiſième année du ſéjour de Plotin à Rome. C’étoit la troiſième année de l’empire de Philippe. Il demeura avec lui juſqu’à la première année de l’empire de Claude, c’eſt à-dire vingt-quatre ans. Il ſortoit de l’école de Lyſimaque. C’étoit le plus laborieux de tous ceux qui étudiaient en même temps que lui. Il avoit écrit, raſſemblé, & ſavoit preſque par cœur tous les ouvrages de Numénius. Il compara cent volumes de ce qu’il avoit ouï dire à Plotin dans ſes conférences ; il laiſſa ces remarques à Juſtin Héſichius d’Apamée ſon fils adoptif.

IV. La dixiéme année de l’empire de Gallien, je partis de Grèce pour Rome avec Antoine de Rhodes. J’y trouvai Amelius, qui depuis dix-huit ans étudioit ſous Plotin. Il n’avoit encore oſé rien écrire ; ſi ce n’eſt quelques livres de ſes remarques, dont le nombre n’alloit pas encore juſqu’à cent. Plotin avoit pour lors cinquante-neuf ans. J’en avais trente, lorſque je m’attachai à lui. Il commença à écrire ſur quelques queſtions qui ſe préſentèrent la première année de Gallien & la dixième y qui eſt celle où je le connus pour la première fois, il avoit déjà écrit vingt & un livres, qui n’avaient été communiqués qu’à un très petit nombre de perſonnes. On les donnoit difficilement. C’étoit avec précaution ; & il falloit être aſſuré du caractère de ceux qui les recevaient. Comme il n’avoit point mis de titres à ſes livres, chacun y avoit mis ceux qu’il avoit jugés à propos.

V. Je demeurai avec lui cette année & les cinq autres ſuivantes. J’étois allé dix ans auparavant à Rome. Plotin pour lors ne travailloit point. Il ſe contentoit d’inſtruire de vive voix ceux qui allaient à ſon auditoire. Dans ces ſix ans on examina pluſieurs queſtions dans les conférences qu’il tenait. Amelius & moi le priant inſtamment d’écrire, il fit deux livres pour prouver que l’unité ſe trouve dans le tout. Il en fit encore deux autres, pour faire voir que ce qui eſt au deſſus de l’être, n’eſt point intelligent : ce que c’eſt que la première intelligence & ce que c’eſt que la ſeconde.

VI. Lorſque j’étois en Sicile où je me retirai vers la quinzième année de l’empire de Gallien, il fit cinq livres, qu’il m’envoya : du bonheur de la providence en deux livres : des ſubſtances intelligentes, & de celles qui ſont au deſſus, & de l’amour. Il m’envoya ces ouvrages la première année de l’empire de Claude & au commencement de la ſeconde. Peu de temps avant que de mourir, il m’envoya les cinq ſuivants : ce que c’eſt que le mal : ſi les aſtres ont quelques influences : ce que c’eſt que l’homme : ce que c’eſt que l’animal : du premier bien & du bonheur. Tous ces ouvrages enſemble font cinquante quatre livres. Les uns ont été écrits dans la jeuneſſe de l’auteur, les autres lorſqu’il étoit dans toute ſa force ; & enfin les derniers, lorſque ſon corps étoit déjà fort affaiſſé : ils ſe reſſentent de l’état dans lequel il étoit lorſqu’il les compoſait. Les vingt & un premiers ſont faibles. Ceux qu’il a écrits dans le milieu de ſa vie ſont des témoignages qu’il étoit dans toute la force de ſon eſprit. On peut regarder ces vingt quatre livres comme parfaits, ſi l’on en excepte quelque petits endroits. Les neuf derniers ſont moins forts que les autres ; & de ces neuf, les quatre derniers ſont les plus faibles.

VII. Il eut un grand nombre d’auditeurs & de diſciples que l’amour de la philoſophie attiroit à ſon auditoire. Amelius de Toſcane étoit de ce nombre. Son vrai nom étoit Gentilianus. Il avoit auſſi pour diſciple très aſſidu Paulin de Scithople, qu’Amelius ſurnommoit le petit. Euſtochius[1] d’Alexandrie, médecin, fut connu de lui ſur la fin de ſa vie & il reſta avec Plotin juſqu’à la mort de ce Philoſophe. Tout occupé de la ſeule doctrine de Plotin, il devint un vrai Philoſophe. Zoricus ſ’attacha auſſi à lui. Il étoit critique & poète en même temps. Il corrigea les ouvrages d’Antimaque & il mit en très beaux vers la fable de l’île Atlantide. Sa vue baiſſa & il mourut peu de temps avant Plotin. Paulin étoit mort auſſi lorſque Plotin mourut. Zéthus étoit un de ſes diſciples & il étoit originaire d’Arabie & avoit épouſe la fille de Théodoſe ami d’Ammonius. Il étoit médecin, & très agréable à Plotin qui chercha à le retirer des affaires publiques, dont il ſe mêlait. Il vécut avec lui dans une très grande liaiſon, il ſe retira même à la campagne de Zéthus éloignée deux milles de Minturnes. Caſtricius, ſurnommé Firmus, avoit acheté ce bien. Perſonne de notre temps n’a plus aimé les gens de mérite que Firmus. Il avoit pour Plotin la plus grande vénération. Il rendoit à Amelius les mêmes ſervices qu’auroit pu lui rendre un bon domeſtique ; il avoit pour moi les mêmes attentions qu’un frère. Cependant cet homme ſi attaché à Plotin étoit dans le train des affaires publiques. Pluſieurs ſénateurs venaient auſſi l’écouter. Marcellus, Orontius, Sabinillus & Rogatien firent ſous lui de très grands progrès en philoſophie. Ce dernier qui étoit auſſi du Sénat, ſ’étoit tellement détaché des choſes de a vie qu’il avoit abandonné ſes biens, renvoyé tous ſes domeſtiques & renoncé à ſes dignités. Devant être nommé préteur, les licteurs l’attendant, il ne voulut point ſortir, ni faire aucun exercice de cette dignité : il ne voulut pas même habiter dans ſa maiſon. Il alloit chez ſes amis ; il y mangeoit, il y couchoit : il ne mangeoit que de deux jours l’un ; & par cette conduite après avoir été goutteux à un tel point qu’il falloit le porter dans ſon ſiège, il reprit ſes forces & étendit les mains avec autant de facilité que ceux qui profeſſent les arts mécaniques, quoique auparavant il ne pût faire aucun uſage de ſes mains. Plotin avoit beaucoup d’amitié pour lui. Il en faiſoit de grands éloges & il le propoſoit comme devant ſervir de modèle à tous ceux qui voulaient devenir Philoſophes. Sérapion d’Alexandrie fut auſſi ſon diſciple. Il avoit d’abord été rhéteur. Il ſ’appliqua enſuite à la philoſophie. Il ne put cependant ſe guérir ni de l’avidité des richeſſes, ni de l’uſure. Plotin me mit auſſi au nombre de ſes amis, & il daigna me charger de donner la dernière main à ſes ouvrages.

VIII. Il écrivoit : mais il n’aimoit pas à retoucher ce qu’il avoit une fois écrit, ni même à relire ce qu’il avoit foit parce que ſes yeux fatiguaient lorſqu’il liſait. Le caractère de ſon écriture n’étoit pas beau. Il ne diſtinguoit point les ſyllabes & il avoit très peu d’attention à l’orthographe. Il n’étoit occupé que du ſens des choſes, auxquelles il donnoit ſon attention ; & il fut continuellement juſqu’à ſa mort dans cette habitude, ce qui étoit pour nous tous un ſujet d’admiration. Lorſqu’il avoit fini un ouvrage dans ſa tête, & qu’enſuite il écrivoit ce qu’il avoit médité, il ſembloit qu’il copioit un livre. Cela ne l’empêchoit pas de faire la converſation ſur d’autres matières ; & lorſque celui avec lequel il ſ’entretenoit ſ’en alloit, il ne reliſoit pas ce qu’il avoit écrit pendant qu’ils parlaient enſemble. C’étoit pour ménager ſa vue, comme nous l’avons déjà dit. Il continuoit d’écrire, comme ſi la converſation n’eût mis aucun intervalle à ſon application. Son eſprit étoit toujours occupé de lui, & de ceux qui étaient avec lui. Le ſeul ſommeil pouvoit interrompre ſon attention. Il ne dormoit guère. Ses méditations continuelles étaient un obſtacle au ſommeil, auſſi bien que ſa grande ſobriété. Car ſouvent il ne mangeoit pas même de pain.

IX. Il y avoit des femmes qui lui étaient fort attachées : Gémina chez laquelle il demeuroit, la fille de celle-ci qu’on appeloit Gemma, Amphiclée fille d’Ariſton & femme du fils d’Iamblique, toutes trois aimant beaucoup la philoſophie. Pluſieurs hommes & femmes de condition étant prêts de mourir, lui confièrent leurs enfants de l’un & de l’autre ſexe avec tous leurs biens, comme à un dépoſitaire irréprochable : ce qui faiſoit que ſa maiſon étoit remplie de jeunes garçons & de jeunes filles, entre leſquels étoit Potamon que Plotin prit plaiſir à élever, & qu’il faiſoit parler ſur les matières les plus importantes. Il examinoit avec exactitude les comptes de leurs tuteurs ; & il diſoit que juſqu’à ce que ces jeunes gens ſ’adonnaſſent tout entiers à la philoſophie, il falloit avoir ſoin de leurs biens & les faire jouir de tous leurs revenus. Ces occupations ne l’empêchaient point d’avoir une attention continuelle aux choſes intellectuelles. Il étoit doux & d’ un accès facile à tous ceux qui vivaient avec lui. Il demeura vingt ſix ans entiers à Rome. Il fut ſouvent choiſi pour arbitre. Jamais il ne fut brouillé avec aucun homme en place.

X. Entre ceux qui faiſaient profeſſion de Philoſopher, il y en avoit un nommé Olympius. Il étoit d’Alexandrie ; il avoit été pendant quelque temps diſciple d’Ammonius. Il traita Plotin avec mépris, parce qu’il vouloit avoir plus de réputation que lui. Il employa des opérations magiques pour lui nuire ; mais ſ’étant aperçu que ſon entrepriſe retomboit ſur lui même, il convint avec ſes amis qu’il falloit que l’âme de Plotin fût bien puiſſante, puiſqu’elle rétorquoit ſur ſes ennemis leurs mauvais deſſeins. Plotin ſ’étant aperçu des projets qu’Olympius formoit contre lui, dit : le corps d’Olympius eſt préſentement en convulſion. Celui-ci ayant donc éprouvé pluſieurs fois qu’il ſouffroit les mêmes maux qu’il vouloit faire ſouffrir à Plotin ceſſa enfin de le perſécuter. Plotin avoit eu de la nature des avantages que les autres hommes n’en avaient pas reçu. Un prêtre égyptien fit un voyage à Rome. Il fit connaiſſance avec Plotin par le moyen d’un ami commun. Il ſe mit en tête de donner des preuves de ſa ſageſſe. Il pria Plotin de venir avec lui à un ſpectacle qu’il ſe propoſoit de donner. Il avoit un démon familier qui lui obéiſſoit dès qu’il l’appelait. La ſcène devoit ſe paſſer dans une chapelle d’Iſis. L’Egyptien aſſuroit qu’il n’avoit trouvé que ce ſeul endroit pur dans Rome. Il invoqua ſon démon afin qu’il parût. Mais à ſa place on vit paraître un dieu qui n’étoit point de l’ordre des démons, ce qui fit dire à l’Égyptien : vous êtes heureux, Plotin : vous avez pour démon un dieu. On ne fit aucune queſtion. On ne vit rien de plus, l’ami qui gardoit les oiſeaux, les ayant étouffés, ſoit par jalouſie, ſoit par crainte. Plotin qui avoit pour génie un dieu, avoit une attention continuelle pour ce divin gardien. C’eſt ce qui lui fit entreprendre un ouvrage ſur le démon que chacun de nous a en partage. Il tâche d’y expliquer les différences des génies qui veillent ſur les hommes. Amelius qui étoit fort exact à ſacrifier & qui célébroit avec ſoin les ſacrifices des fêtes & de la nouvelle Lune, pria un jour Plotin de venir avec lui aſſiſter à un ſacrifice. Plotin lui répondit : c’eſt à ces dieux à venir me chercher & non pas à moi à aller les trouver. Nous ne pûmes comprendre pourquoi il tenoit un diſcours, dans lequel il paraiſſoit tant de vanité ; & nous n’oſâmes pas lui en demander la raiſon.

XI. Il avoit une ſi parfaite connaiſſance du caractère des hommes & de leurs façons de penſer qu’il devinoit ce qu’on vouloit cacher, & qu’il prévoyoit ce que chacun de ceux avec qui il vivoit, deviendroit quelque jour. On avoit volé un collier magnifique à Chione. C’étoit une veuve reſpectable qui demeuroit chez lui avec ſes enfants. On fit venir tous les domeſtiques. Plotin les enviſagea tous & en montrant l’un d’eux : c’eſt celui-ci qui a foit le vol, dit-il. On lui donna les étrivières : il nia longtemps : enfin il avoua & rendit le collier. Il tiroit l’horoſcope de tous les jeunes gens qui le voyaient. Il aſſura que Polémon auroit de la diſpoſition à l’amour & qu’il vivroit peu de temps & c’eſt ce qui arriva. Il ſ’aperçut que j’avais deſſein de ſortir de la vie. Il vint me trouver dans ſa maiſon où je demeurais. Il me dit que ce projet ne ſuppoſoit pas un état bien ſenſé ; que c’étoit l’effet de la mélancolie. Il m’ordonna de voyager. Je lui obéis. J’allai en Sicile, pour y écouter Probus célèbre Philoſophe qui demeuroit à Lilybée. Je perdis ainſi la fantaiſie de mourir. Mais je fus privé du plaiſir de demeurer avec Plotin juſqu’à ſa mort.

XII. L’empereur Gallien & l’impératrice Salonine ſa femme avaient une conſidération particuliére pour Plotin. Comptant donc ſur leur bonne volonté, il les pria de faire rebâtir une ville de Campanie qui étoit ruinée, de la lui donner avec tout ſon territoire, afin qu’il la fît habiter par des Philoſophes, & qu’il y établît les lois de Platon. Son intention étoit de lui donner le nom de Platonople & d’y aller demeurer avec ſes diſciples. Il eût facilement obtenu ce qu’il demandoit, ſi quelques-uns des courtiſans de l’empereur ne ſ’y fuſſent oppoſés, ou par jalouſie, ou par quelque autre mauvaiſe raiſon.

XIII. Il parloit très à propos dans ſes conférences. Il ſavoit trouver ſur le champ les réponſes qui convenaient. Sa prononciation n’étoit pas exacte : & il conſervoit cette inexactitude dans ſon écriture : lorſqu’il parloit, il ſembloit que l’on voyoit ſon âme ſur ſon viſage qui étoit comme enflammé. Il étoit d’une figure agréable. Il n’étoit jamais plus beau que lorſqu’on lui faiſoit des queſtions. On voyoit comme une légère roſée ſortir de ſes pores. La douceur brilloit ſur ſon viſage. Il répandoit avec bonté & ſolidité. Je l’interrogeai pendant trois jours, pour apprendre de lui l’union du corps avec l’âme. Il paſſa tout ce temps à me démontrer ce que je voulais ſavoir. Un certain Thaumaſus lui faiſant des queſtions communes, je l’interrompis pour faire moi même les queſtions. Thaumaſius ſ’y oppoſa mais Plotin prétendit que c’étoit le ſeul moyen de parvenir à l’éclairciſſement des difficultés.

XIV. Il étoit fort concis dans ce qu’il écrivait. L’on y remarque un très grand ſens. Il y a plus de penſées que de mots. L’enthouſiaſme & le pathétique ſe trouvent chez lui. Il a répandu dans ſes livres pluſieurs dogmes ſecrets des ſtoïciens & des péripatéticiens. Il a foit auſſi uſage des ouvrages métaphyſiques d’Ariſtote. Il ſavoit la Géométrie, l’Arithmétique, la Mécanique, l’Optique, la Muſique, quoiqu’il n’ eût pas grande envie de travailler ſur ces diverſes ſciences. On liſoit dans ſes conférences les Commentaires de Sévère, de Cronius, de Numénius, de Gaius & d’Atticus ; on liſoit auſſi les ouvrages des péripatéticiens, d’Aſpaſius, d’Alexandre, d’Adraſte & les autres qui ſe rencontraient. Ces lectures ne ſe faiſaient pas tout de ſuite. Plotin avoit ſes ſentiments particuliers fort différents de ceux de ces Philoſophes. Il ſuivoit la méthode d’Ammonius. Dans les examens, il ſe rempliſſoit de ce qu’il avoit lu & après avoir réfléchi profondément, il ſe levait. On lui lut un jour un traité ſur les principes de Longin, qui aimoit les antiquités. Longin, dit-il, eſt un homme de lettres mais il n’eſt nullement Philoſophe. Origène vint une fois dans ſon auditoire. Plotin rougit & voulut ſe lever. Origène le pria de continuer. Plotin répondit que l’envie de parler ceſſoit lorſqu’on étoit perſuadé que ceux que l’on entretenoit ſavaient ce qu’on avoit à leur dire & après avoir parlé encore quelque peu de temps, il ſe leva.

XV. Un jour qu’à la fête de Platon je liſais un poème ſur le mariage ſacré, quelqu’un dit que j’étois fou parce qu’il y avoit dans cet ouvrage de l’enthouſiaſme & du myſtique. Plotin reprit la parole & dit d’une façon à être entendu de tout le monde : vous venez de nous prouver que vous êtes en même temps poète, Philoſophe & initié dans les myſtères ſacrés. Le rhéteur Diophane avoit [2] une apologie de ce que dit Alcibiade dans le banquet de Platon. Il vouloit y prouver qu’un diſciple qui cherchoit à ſ’exercer dans la vertu, devoit avoir une complaiſance abſolue pour ſon maître qui avoit de l’amour pour lui. Plotin ſe leva pluſieurs fois, comme pour ſortir de l’aſſemblée. Il ſe retint cependant ; & après que l’auditoire ſe fut ſéparé, il m’ordonna de réfuter ce diſcours. Diophane n’ayant pas voulu me le donner, je me rappelai les arguments que je réfutai & je lus mon ouvrage devant les mêmes auditeurs, qui avaient entendu celui de Diophane. Je fis un ſi grand plaiſir à Plotin, qu’il répéta pluſieurs fois pendant que je liſais : frappez ainſi, & vous deviendrez la lumière des hommes. Eubule qui poſſédoit à Athènes la doctrine de Platon, lui ayant envoyé des écrits ſur quelques queſtions platoniques, il voulut qu’on me les donnât pour les examiner & afin que je lui en fiſſe mon rapport. Il étudia auſſi les règles des aſtrologues : mais ce n’étoit pas pour le devenir ; & ayant découvert qu’il ne falloit pas ſe fier à leurs promeſſes, il prit la peine de les réfuter pluſieurs fois dans ſes ouvrages.

XVI. Il y avoit dans ce temps là des Chrétiens & des partiſans de l’ancienne philoſophie, entre autres Adelphius & Paulin. Ils avaient les ouvrages d’Alexandre de Libye, de Philicomus, de Démoſtrate & de Lidus. Ils portaient avec eux les livres myſtiques de Zoroaſtre, de Zoſtrien, de Nicothée, d’Allogène, de Meſus & de pluſieurs autres. Ils trompaient un grand nombre de perſonnes & étaient eux-mêmes trompés dans la perſuaſion où ils étaient que Platon n’avoit pas pénétré dans la profondeur de la ſubſtance intelligente. C’eſt pourquoi Plotin les réfuta dans ſes conférences & il écrivit contre eux un livre que nous avons intitulé : contre les Gnoſtiques. Il me laiſſa le reſte à examiner. Amelius compoſa juſqu’à quarante livres pour réfuter celui de Zoſtrien ; & moi j’apportai pluſieurs arguments pour faire voir que le livre attribué à Zoroaſtre étoit ſuppoſé depuis peu, & foit par ceux de cette ſecte, qui voulaient perſuader que leurs dogmes avaient été enſeignés par l’ancien Zoroaſtre.

XVII. Les Grecs prétendaient que Plotin ſ’étoit approprié les ſentiments de Numénius. Triphon qui étoit ſtoïcien & platonicien, le dit à Amelius lequel fit un livre, auquel nous avons donné le titre, de la différence entre les dogmes de Plotin & ceux de Numénius. Il me le dédia à moi le Roi. Car c’étoit mon nom, avant que je m’appelaſſe Porphyre. On m’appeloit Malc dans la langue de mon pays. C’étoit le nom de mon père ; & Malc répond au mot grec, qui ſignifie Roi. Longin qui a dédié à Cléodame & à moi ſon livre de la Véhémence, m’appelle Malc à la tête de cet ouvrage ; & Amelius a traduit ce nom en Grec. « Amelius au Roi, ſalut. Vous avez bien que juſqu’à préſent j’ai gardé le ſilence à l’occaſion de quelques diſcours, qui ont été répandus par des gens célèbres d’ailleurs, qui ont intention de faire croire que les ſentiments de notre ami ne ſont autres que ceux de Numénius d’Apamée. Il eſt conſtant que ces reproches ne viennent que de l’envie de parler. Non contents de ce reproche, ils oſent dire que ſes ouvrages ſont plats, remplis de minuties & de miſères. Puiſque vous croyez qu’il faut profiter de l’occaſion, pour rappeler dans notre mémoire une philoſophie, qui nous a tant plu, & pour juſtifier un auſſi grand homme que notre ami Plotin, quoique je ſache que ſa doctrine a été reçue avec ſuccès depuis longtemps, je ſatisfais cependant à ce que je vous ai promis par cet ouvrage, que j’ai fini en trois jours comme vous le ſavez. J’ai beſoin de votre indulgence. Ce n’eſt point un livre foit avec examen : ce ſont ſeulement des réflexions que j’ai trouvées dans des écrits que j’ai faits autrefois, & que j’ai arrangées comme cela ſ’eſt rencontré. Vous aurez la bonté de me réformer, ſi je m’éloigne des ſentiments de Plotin. Je n’ai eu d’autre intention que celle de vous faire plaiſir. Portez vous bien. »

XVIII. J’ai rapporté cette lettre, non ſeulement pour faire voir que quelques-uns, du temps même de Plotin, prétendaient que ce Philoſophe ſe faiſoit honneur de la doctrine de Numénius, mais auſſi qu’on le traitoit de diſeur de bagatelles ; en un mot qu’on le mépriſoit, parce qu’on ne l’entendoit pas. C’étoit un homme bien éloigné du caractère & de la vanité des ſophiſtes. Il ſembloit être en converſation avec ſes diſciples, lorſqu’il étoit dans ſon auditoire. Il ne ſe preſſoit pas de découvrir les profondeurs de ſon ſyſtème. Je l’éprouvais bien dans les commencements que je l’écoutais. Je voulus l’engager à ſ’expliquer davantage par l’ouvrage que je fis contre lui pour prouver que ce que l’on conçoit eſt hors l’entendement. Il voulut qu’Amelius le lui lût & après qu’il en eut foit la lecture, Plotin lui dit en riant : ce ſeroit à vous à réſoudre ces difficultés que Porphyre n’a faites que parce qu’il n’entend pas bien mes ſentiments. Amelius fit un aſſez gros livre pour répondre à mes objections. Je répliquai. Amelius écrivit de nouveau. Ce troiſième ouvrage me mit plus au foit de la matière & je changeai de ſentiment. Je lus ma rétractation dans une aſſemblée. Depuis ce temps j’ai eu une confiance entière dans tous les ouvrages de Plotin. Je le priai de donner la dernière perfection à ſes écrits, & d’expliquer un peu plus au long ſa doctrine. Il diſpoſa auſſi Amelius à faire quelques ouvrages.

XIX. On verra quelle idée Longin avoit de Plotin, par une réponſe qu’il me fit ; j’étois en Sicile. Il ſouhaitoit que j’allaſſe le trouver en Phénicie, & que je portaſſe avec moi les ouvrages de Plotin il me mandoit : « envoyez-moi, je vous prie, ces ouvrages, ou plutôt apportez-les avec vous ; car je ne me laſſerai point, de vous prier de voyager ; de ce côté-ci préférablement à tous les autres pays, quand ce ne ſeroit qu’à cauſe de notre ancienne amitié & de la température modérée de l’air, qui eſt un excellent préſervatif contre la faibleſſe du corps, dont vous vous plaignez. Car je ne prétends pas qu’en venant me voir, je vous mettrai en état d’acquérir quelque nouveau degré de ſcience. Ne comptez pas trouver ici rien de nouveau, ni même des écrits des anciens Philoſophes que vous croyez être perdus. Il ya une ſi grande diſette de copiſtes, qu’à peine en ai-je pu trouver un qui oit voulu abandonner ſon travail ordinaire, pour tranſcrire les ouvrages de Plotin que j’ai revus, depuis tout le temps que je ſuis en ce pays-ci. Je crois avoir tous ſes ouvrages que vous avez envoyés. Mais ils ſont imparfaits & remplis de fautes. Je m’étois perſuadé que notre ami Amelius avoit corrigé le mal qu’avaient foit les copiſtes ; mais il a eu des occupations plus preſſantes que celle-là. Je ne ſais quel uſage faire des livres de Plotin, quelque paſſion que j’aie d’examiner ce qu’il a écrit ſur l’âme & ſur l’être : ce ſont préciſément ceux de ſes ouvrages qui ſont les plus corrompus. Je voudrais donc que vous me les envoyaſſiez écrits exactement. Je les lirais & je vous les renverrais promptement. Je vous répète encore de ne pas les envoyer, mais de les apporter vousmême avec les autres ouvrages de Plotin, qui auraient pu échapper à Amelius. J’ai recueilli avec ſoin tous ceux qu’il a apportés ici. Car pourquoi ne rechercherais-je pas avez empreſſement des ouvrages ſi eſtimables ? Je vous ai dit de près, de loin, & lorſque vous étiez à Tyr, qu’il y avoit dans Plotin pluſieurs raiſonnements que je ne comprenais point parfaitement ; mais que j’aimais & que j’admirais ſa façon d’écrire, ſon ſtyle ſerré & plein de force, & la diſpoſition vraiment philoſophique de ſes diſſertations. Je ſuis perſuadé que ceux qui cherchent la vérité doivent mettre les ouvrages de Plotin de pair avec ceux des plus grands hommes. »

XX. Je me ſuis fort étendu pour faire voir ce que le plus grand critique de nos jours, & qui avoit examiné preſque tous les ouvrages de ſon temps, penſoit de Plotin. Il l’avoit d’abord mépriſé, parce qu’il ſ’en étoit rapporté à des ignorants. Il ſ’étoit perſuadé que l’exemplaire de ſes ouvrages qu’il avoit eu par Amelius, étoit corrompu, parce qu’il n’étoit pas encore accoutumé au ſtyle de ce Philoſophe : cependant ſi quelqu’un avoit les ouvrages de Plotin dans leur pureté, c’étoit certainement Amelius, qui les avoit copiés ſur les originaux mêmes. J’ajouterai encore ce que Longin a dit dans ce même ouvrage de Plotin, d’Amelius & des autres Philoſophes de ſon temps, afin que l’on ſoit plus au foit de ce que penſoit ce grand critique. Le livre a pour titre : de la fin, contre Plotin & Gentilianus Amelius. En voici le commencement. « Il y a eu, Marcellus, pluſieurs Philoſophes de notre temps & ſurtout dans notre jeuneſſe. Il eſt inutile de nous plaindre du petit nombre qu’il y en a préſentement ; mais lorſque nous étions jeunes, pluſieurs perſonnes ſ’étaient acquiſes de la réputation dans la philoſophie. Nous les avons tous vus, parce que nous avons voyagé de bonne heure avec nos pères, qui nous ont menés chez un grand nombre de nations & dans pluſieurs villes. Parmi ces Philoſophes, les uns ont laiſſé leur doctrine par écrit, dans le deſſein d’être utiles à la poſtérité, les autres ont cru qu’il leur ſuffiſoit d’expliquer leurs ſentiments à leurs diſciples. Du nombre des premiers étaient les platoniciens, Euclide, Démocrite, Proclinus qui habitoit dans la Troade, Plotin & ſon ami Gentilianus Amelius, qui ſont établis préſentement à Rome ; les ſtoïciens Thémiſtocle, Phébion & Annius & Médius, qui étaient célèbres il n’y a pas longtemps ; & le péripatéticien Héliodore d’Alexandrie. Quant à ceux qui n’ont pas jugé à propos d’écrire, il faut placer Ammonius & Origène platoniciens avec leſquels nous avons beaucoup vécu & qui excellaient entre tous les Philoſophes de leur temps, Théodote & Eubule ſucceſſeurs de Platon à Athènes. Si quelques-uns d’eux ont écrit, comme Origène des démons, Eubule des Commentaires ſur le Philèbe, ſur le Gorgias, des remarques ſur ce qu’Ariſtote a écrit contre la République de Platon, ces ouvrages ne ſont pas aſſez conſidérables pour que les auteurs puiſſent être mis au rang de ceux qui ont foit leur principale occupation d’écrire ; car ce n’eſt que par occaſion qu’ils ont foit ces petits ouvrages. Les ſtoïciens Ermine, Lyſimaque Athénée & Muſonius, qui ont vécu à Athènes, les péripatéticiens, Ammonius & Muſonius, les plus habiles entre tous ceux qui ont vécu de leur temps & ſurtout Ammonius ; tous ces Philoſophes n’ont foit aucun ouvrage ſérieux. Ils ſe ſont contentés de compoſer quelque poème ou quelque diſſertation, qui ont été conſervés malgré eux ; car je ne crois pas qu’ils euſſent voulu être connus de la poſtérité ſimplement par de ſi petits livres, puiſqu’ils avaient négligé de nous communiquer leur doctrine dans des ouvrages plus ſérieux. De ceux qui ont écrit, les uns n’ont foit que recueillir ou tranſcrire ce que les anciens nous ont laiſſé. De ce nombre ſont Euclide, Démocrite & Proclinus : les autres ſe ſont contentés de tirer diverſes choſes des anciennes hiſtoires, qu’ils ont comparées avec ce qui ſe paſſoit de leur temps. C’eſt ce qu’ont foit Annius Médius & Phébion. Ce dernier a cherché à ſe rendre recommandable plutôt par le ſtyle que par les choſes. On peut ajouter à ceux-ci Héliodore qui n’a rien mis dans ſes écrits, que ce qui avoit été dit par les Anciens dans leurs leçons. Mais Plotin & Gentilianus Amelius ont rempli leurs écrits d’un grand nombre de queſtions, qu’ils ont traitées avec exactitude & d’une façon qui leur eſt ſingulière. Plotin a expliqué les principes de Pythagore & de Platon plus clairement que ceux qui l’ont précédé ; car ni Numénius, ni Cronius, ni Moderatus, ni Thraſille n’approchent pas à beaucoup près de l’exactitude de Plotin. Amelius a cherché à marcher ſur ſes traces. Il a ſuivi pluſieurs de ſes ſentiments. Mais il eſt beaucoup plus prolixe dans ſes explications de ſorte que ce ſont des ſtyles différents. Nous avons cru que leurs ſeuls ouvrages méritaient une attention particulière ; car pourquoi prendrait-on la peine d’examiner ceux qui copiant les ouvrages des autres, n’y ont rien ajouté, ſe contentant de ramaſſer ce qui eſt épars ailleurs, ſans même ſ’embarraſſer du choix ? Nous avons agi de la même façon que Gentilianus en a agi à l’égard de Platon, qu’il contredit au ſujet de la juſtice. Nous avons examiné ce que Plotin écrit ſur les idées. Nous avons réfuté notre ami commun le Roi du pays de Tyr. Il ſ’eſt beaucoup occupé à imiter Plotin. Il a entrepris de faire voir que ſon ſentiment ſur les idées étoit préférable au nôtre ; & nous lui avons prouvé qu’il avoit eu tort de changer de doctrine. Nous avons examiné pluſieurs dogmes de ces Philoſophes dans la lettre à Amelius, qui eſt auſſi grande qu’un livre. Nous y répondons à une lettre qu’il nous avoit envoyée de Rome & qui avoit pour titre : de la façon de Philoſopher de Plotin. Pour nous, nous nous ſommes contentés de donner pour titre à notre ouvrage : Epître à Amelius. »

XXI. Longin avoue dans ce que nous venons de voir que Plotin & Amelius l’emportent ſur tous les Philoſophes de leur temps, par le grand nombre de queſtions qu’ils propoſent ; & qu’ils ont une manière de Philoſopher, qui leur eſt particulière : que Plotin ne ſ’étoit point approprié les ſentiments de Numénius ; qu’il avoit à la vérité profité des ouvrages des pythagoriciens ; enfin qu’il étoit plus exact que Numénius, que Cronius & que Thraſille. Après avoir dit qu’Amelius ſuivoit les traces de Plotin, mais qu’il étoit trop étendu dans ſes explications, ce qui faiſoit la différence de leur ſtyle, il parle de moi qui depuis peu avais acquis la connaiſſance de Plotin, & dit : notre ami commun, le Roi qui eſt Tyrien d’origine, a compoſé pluſieurs ouvrages dans le goût de Plotin. Il déclare par-là que j’ai évité les longueurs peu philoſophiques d’Amelius, pour imiter le tour de Plotin. Le jugement de ce premier critique de nos jours ſuffit pour faire voir ce qu’il faut penſer de Plotin. Si j’euſſe pu aller voir Longin lorſqu’il m’en prioit, il n’eût point foit de réponſe avant que d’avoir foit un nouvel examen de ſes ſentiments.

XXII. Mais ſ’il eſt beſoin de rapporter ici le jugement des ſages. Qui eſt plus ſage ou plus véridique qu’Apollon ? Amelius conſulta ce dieu pour ſavoir ce qu’étoit devenue l’âme de Plotin & voici la réponſe que fit celui qui avoit prononcé que Socrate étoit le plus ſage de tous les hommes. « Je chante une hymne immortelle pour un excellent ami. Je veux tirer de ma guitare des ſons admirables. J’invoque les Muſes, afin qu’elles joignent l’harmonie de leurs voix à mes ſons, comme elles firent lorſqu’elles aidèrent Homère à chanter la colère d’Achille & des dieux. Sacré chœur des Muſes, chantons tous enſemble : Je ſerai au milieu de vous, Génie qui étiez homme auparavant, & qui préſentement êtes dans l’ordre divin des Génies, depuis que vous êtes délivré des chaînes du corps & du tumulte des membres. Vous vous êtes livré à la ſageſſe ; vous avez abandonné les méchants afin que votre âme reſtât toujours pure. Vous avez donné la préférence à cette voie où brille la clarté divine, où règne la juſtice. Lorſque vous faiſiez des efforts pour vous échapper de ce torrent d’amertume de cette vie terreſtre, de cet état de vertige ; lorſque vous étiez au milieu des flots & des tempêtes, les dieux vous ont foit ſouvent paraître des ſignaux pour éclairer votre âme dans ces routes tortueuſes, & pour la conduire dans le vrai chemin, dans la voie éternelle. Ils vous frappaient de fréquents rayons de lumière pour vous éclairer au milieu des ténèbres. Auſſi me vous livriez-vous pas au ſommeil & lorſque vous cherchiez à l’éloigner au milieu des flots, vous avez découvert des choſes admirables, qu’il n’eſt pas facile de voir, & qui ont même échappé à ceux qui ont recherché la ſageſſe. Préſentement que vous êtes dégagé de l’enveloppe du corps, vous avez été admis dans l’aſſemblée des eſprits. C’eſt-là que ſe trouvent l’amitié les déſirs agréables, toujours accompagnés d’une joie pure. Là on ſe raſſaſie d’ambroiſie ; on n’eſt occupé qu’à aimer : on reſpire l’air tranquille de l’âge d’or. C’eſt-là qu’habitent les frères, Minos & Rhadamante, le juſte Éaque, Platon, Pythagore ; en un mot, tous ceux qui ſe font livrés à l’amour des biens éternels. Ils ſont préſentement dans la claſſe des heureux génies. Leur âme jouit d’ une joie continuelle au milieu des fêtes. Vous, après avoir livré une infinité de combats vous êtes parvenu au ſéjour des ſages génies, où votre bonheur ſera durable. Finiſſons, Muſes, cette hymne faite en l’honneur de Plotin. Voilà ce que ma guitare avoit à dire de ce bienheureux. »

XXIII. L’oracle que nous venons d’entendre a décidé que Plotin étoit bon, d’une grande douceur & d’une ſociété très agréable ; & c’eſt ce que nous avons vu par nous même, dans le temps que nous avons vécu avec lui. Apollon nous apprend auſſi que ce Philoſophe dormoit peu, que ſon âme étoit pure, qu’il étoit toujours occupé de la Divinité qu’il aimoit de tout ſon cœur & qu’il déſiroit avec empreſſement de ſortir de ce ſiècle corrompu. Eclairé ainſi d’une lumière divine, il ne cherchoit qu’à ſ’élever vers l’être ſuprême, par les voies dont Platon foit mention dans ſon Banquet. Auſſi Dieu lui apparut-il & il eut la communication intime de cet Être ſuprême qui eſt ſans figure, dont l’on ne peut pas donner la repréſentation & qui eſt incompréhenſible. J’ai été aſſez heureux pour m’approcher une fois en ma vie de ce divin Être & pour m’y unir. J’avais pour lors ſoixante & huit ans. C’étoit cette union qui faiſoit tout l’objet des déſirs de Plotin. Il eut quatre fois cette divine jouiſſance, pendant que je demeurais avec lui. Ce qui ſe paſſe pour lors, eſt ineffable. Les dieux l’éclairaient & le dirigeaient lorſqu’il ſ’écartoit de la vraie voie. L’oracle nous foit entendre qu’il ne compoſoit ſes ouvrages qu’en réfléchiſſant ſur ce que les dieux lui faiſaient voir. Les ſpéculations humaines ont leur avantage. Mais quelle diſtance n’y a-t-il pas de là à la connaiſſance des Dieux !

XXV. Telle eſt la vie de Plotin. Il m’avoit chargé de l’arrangement & de la réviſion de ſes ouvrages. Je lui promis, & à ſes amis d’y travailler. Je ne jugeai pas à propos de les ranger confuſément, ſuivant l’ordre du temps qu’ils avaient été publiés : j’ai imité Apollodore d’Athènes & Andronique le péripatéticien. Le premier a recueilli en dix tomes ce qu’a foit Epicharme le Comique & l’autre a mis de ſuite les ouvrages d’Ariſtote & de Théophraſte ſur le même ſujet. J’ai partagé les cinquante-quatre livres de Plotin en ſix Ennéades, en l’honneur des nombres ſix & neuf. J’ai mis dans chaque Ennéade les livres qui ſont ſur la même matière ; & toujours à la tête ceux qui ſont les plus faciles à entendre. Nous y avons joint par-ci par-là quelques commentaires, pour ſatisfaire nos amis, qui étaient perſuadés qu’il y avoit quelques endroits qui avaient beſoin d’être éclaircis. Nous avons mis des chapitres, où nous avons expliqué le temps dans lequel chacun de ces livres a été publié, excepté au Traité du Beau, parce que nous n’avions pas de connaiſſance de l’époque où ce livre vit le jour : nous mettrons des points partout. S’il y a quelque faute de diction, nous la corrigerons. On peut voir, en liſant les livres, que nous avons foit tout ce que nous avons pu, pour leur donner toute la perfection poſſible.

  1. Note Wikisource : la correction du nom Cuſtochius en Euſtochius est prévue dans la liste des fautes à corriger en page 499.
  2. Note Wikisource : la correction du mot en est prévue dans la liste des fautes à corriger en page 499.