Vie de Probus

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Flavius Vopiscus (anonyme)
Traduction par É. Taillefert.
Panckoucke (Tome 2pp. 375-419).
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VIE DE PROBUS


I. Ce que les historiens Crispus Salluste, Marcus Caton et Gellius ont consigné dans leurs écrits comme une sentence est bien vrai : « toutes les vertus des grands hommes ne sont que ce que les fait le génie de leurs biographes. » Voilà pourquoi Alexandre le Grand, roi de Macédoine, devant le tombeau d’Achille, dit, en laissant échapper un profond soupir : « Heureux jeune homme, qui as trouvé un tel héraut pour célébrer tes hauts faits ! » Il faisait ainsi allusion à Homère, qui a donné à Achille autant d’amour pour la gloire, qu’il avait lui-même de génie. Ne me demande pas, mon cher Celse, où tend ce discours. La disette d’écrivains fait que nous connaissons à peine I’empereur Probus, sous le gouvernement duquel l’Orient, l’Occident, le Midi, le Septentrion, toutes les parties de I’univers enfin, ont joui de tous les bienfaits de la paix qu’il leur avait rendue. À notre honte, l’histoire a laissé périr la mémoire d’un homme si grand et d’un mérite tel que les guerres puniques, les soulèvements des Gaules, les troubles du Pont, les ruses de l’Espagne n’en ont offert aucun qui lui soit comparable. On ne m’avait demandé, il y a bien longtemps, qu’une Vie d’Aurélien, et je l’ai faite du mieux qu’il m’a été possible. Mais il ne sera pas dit qu’ayant composé déjà celles de Tacite et de Florien, je ne m’élèverais pas jusqu’aux exploits de Probus. Non : que les dieux m’en laissent le temps, et j’espère bien poursuivre l’histoire des empereurs jusqu’à Maximien et Dioclétien. Je ne promets pas d’orner mon récit des fleurs de l’éloquence ; le seul but que je me propose est de sauver leurs hauts faits de l’oubli.

II. Pour ne point induire en erreur, sur quelque point que ce soit, un ami dont l’intimité m’est si douce, j’ai principalement consulté les manuscrits de la bibliothèque Ulpienne, maintenant transportée aux thermes de Dioclétien, et de celle du palais de Tibère. Je me suis aussi servi des registres des scribes du portique de Porphyre, ainsi que des actes du sénat et du peuple. Je ne dois point, non plus, laisser ignorer combien m’a été utile, pour recueillir les actions de l’illustre empereur dont j’écris la vie, l’éphéméride de Turdulus Gallicanus, vieillard aussi respectable qu’impartial, qui, en raison de l’amitié qui nous lie, a bien voulu m’en donner communication. Qui donc connaîtrait Cn. Pompée, malgré tout l’éclat qu’ont jeté sur lui trois triomphes dans les guerres des pirates, de Sertorius et de Mithridate, sans parler d’un grand nombre d’exploits glorieux, si M. T. Cicéron et Tite-Live n’avaient consigné ses hauts faits dans leurs ouvrages ? Publius Scipion l’Africain, je dirai même tous les Scipions, les Lucius aussi bien que les Nasica, ne seraient-ils point enveloppés dans les ténèbres de l’oubli, si des historiens distingués et des historiens vulgaires n’avaient pris à tâche de faire revivre leur mémoire ? Mais il serait trop long d’énumérer ici tous les exemples qu’on pourrait citer à l’appui de cette vérité, même en omettant ceux qui me sont particulièrement connus.

Je tiens seulement à constater ici que je me suis borné à énoncer les faits, laissant à ceux qui le voudront le soin de les présenter dans un style plus élevé. En effet, mon but n’a point été d’imiter les Salluste, les Tite-Live, les Tacite, les Trogue Pompée, et tous ces éloquents historiens qui ont écrit la vie des princes ou tracé le tableau des mœurs de leurs temps, mais Marius Maximus, Suétone Tranquille, Fabius Marcellin, Gargillius Martialis, Julius Capitolinus, Élius Lampride et autres dont les récits sont plus recommandables par la véracité que par I’élégance de la diction. Je ne puis tout connaître ; mais je dois naturellement être jaloux d’apprendre, excité en cela par vous qui savez tant et qui désirez savoir beaucoup plus encore. Je ne parlerai pas davantage du plan que je me suis tracé ; j’aborde la biographie du prince le plus grand et le plus illustre dont puisse s’enorgueillir notre histoire.

III. Probus naquit en Pannonie, dans la ville de Sirmium. Sa mère était d’une condition plus relevée que son père, son patrimoine médiocre, sa parenté peu nombreuse. Citoyen ou empereur, il se distingua par les plus nobles vertus. Le père de Probus, au dire de quelques écrivains, s’appelait Maximus ; du grade d’officier qu’il avait rempli avec distinction, il parvint à celui de tribun, et mourut en Égypte, laissant sa femme, son fils et une fille. Plusieurs historiens disent que Probus était le parent de Claude, prince excellent et vénérable : toutefois, comme je ne trouve cette opinion consignée que dans un seul auteur grec, je m’abstiendrai de me prononcer à cet égard. Je rappellerai seulement une particularité que je me rappelle d’avoir lue dans l’éphéméride : c’est que Probus fut enseveli par sa sœur Claudia. Probus, dans sa jeunesse, se distingua tellement par la pureté de ses mœurs, que Valérien le jugea digne du tribunal, quoiqu’il eût à peine de la barbe. Valérien, dans une lettre adressée à Gallien, et que nous possédons encore, loue le jeune Probus et le propose à tous pour modèle. On juge de là que personne, dans l’âge mûr, ne peut atteindre le faîte de la vertu, si, dans son enfance, il n’en a reçu le germe le plus pur, et n’en a dès lors donné des marques éclatantes.

IV. Lettre de Valérien :

« Valérien auguste à son fils Gallien Auguste. — D’après la bonne opinion que je n’ai cessé d’avoir de Probus depuis qu’il a atteint l’âge de l’adolescence, et celle de tous les gens de bien qui disent que c’est un homme digne de son nom, je lui ai conféré le tribunat avec six cohortes sarrasines ; je lui ai aussi confié les auxiliaires gaulois avec le corps de Perses que nous avons reçu à mancipe du Syrien Artabasse. Je te prie, mon très cher fils, d’accorder il ce jeune homme, que je désirerais que tous les enfants prissent pour modèle toute la considération que réclament ses vertus et son grand mérite : c’est justice à rendre à son beau caractère. »

Autre lettre adressée au préfet du prétoire, avec la vote du salaire accordé à Probus :

« Valérien auguste à Mulvius Gallicanus, préfet du prétoire. - Vous êtes peut-être surpris de ce que, contrairement à la loi établie par le divin Adrien, j’ai conféré le grade de tribun à un jeune homme sans barbe ; mais votre étonnement diminuera beaucoup quand vous saurez que Probus est un jeune homme d’une probité reconnue : aussi je ne pense jamais à lui sans que tout d’abord son nom préoccupe mon esprit. S’il n’avait le nom de Probus, on pourrait justement le surnommer ainsi.

« En raison de son peu de fortune, et pour l’aider dans les frais qu’exige sa dignité, vous lui ferez donner deux tuniques rousses, deux manteaux gaulois à fibule : deux tuniques intérieures bordées de soie, un plat d’argent à facettes du poids de dix livres, cent antonins d’or, mille auréliens d’argent, dix mille philippes de cuivre ; et, chaque jour, à titre d’émoluments, [huit] livres de bœuf, six livres de porc, dix livres de chevreau, dix setiers de vin vieux, autant de bœuf salé ; tous les deux jours un poulet et un setier d’huile. Vous lui ferez aussi donner une quantité convenable de sel, de légumes et de bois, et de plus le logement, comme cela se fait pour les tribuns des légions. »

V. Après avoir cité textuellement ces lettres, je vais rapporter ce que j’ai pu recueillir dans l’éphéméride. Déjà tribun lors de la guerre contre les Sarmates, après avoir passé le Danube il se distingua par plusieurs exploits glorieux qui lui méritèrent d’être gratifié publiquement, devant l’armée assemblée, de quatre lances sans fer, de deux couronnes vallaires, d’une couronne civique, de quatre étendards tout unis, de deux bracelets et d’un collier d’or, d’une patère pour les sacrifices du poids de cinq livres. Dans le même temps il délivra de la main des Quades Valerius Flaccus, jeune homme de noble famille et parent de Valérien, qui, pour cette belle action, l’honora de la couronne civique. « Recevez, Probus, lui dit-il devant les troupes assemblées, les récompenses que vous décerne la République ; recevez la couronne civique pour avoir sauvé mon parent. » Il lui confia aussi le commandement de la troisième légion, et, à ce sujet, lui adressa cette lettre comme témoignage de son admiration : « Vos exploits, mon cher Probus, semblent me reprocher de vous avoir bien tard donné la direction de forces imposantes, et pourtant je vous la donne bien tôt. Prenez donc sous votre protection la troisième légion, l’heureuse, que jusqu’alors je n’ai confiée qu’à des chefs d’un âge avance : moi-même je n’eus l’honneur de la commander que lorsque le prince qui me la remit vit avec plaisir que mes cheveux étaient blancs. Mais votre valeur incomparable et vos mœurs irréprochables me sont un sûr garant qu’il n’est pas besoin chez vous d’attendre le nombre des années. J’ai donné l’ordre de vous remettre trois vêtements, une double paye : et je vous envoie un enseigne. »

VI. Énumérer ici toutes les belles actions par lesquelles ce grand homme, comme simple particulier, s’illustra sous Valérien, sous Gallien, sous Aurélien et sous Claude, serait pour moi une tâche fort longue. Combien n’escalada-t-il pas de murailles ! combien ne força-t-il pas de remparts ! combien son bras n’immola-t-il pas d’ennemis ! Ne mérita-t-il pas mille fois les récompenses de ses empereurs ? ne rendit-il pas à la république son ancien éclat ? Une lettre adressée par Gallien aux tribuns nous montre quel était Probus.

« Gallien auguste aux tribuns des armées d’Illyrie. — Quoique mon père expie par sa captivité la malheureuse issue de la guerre contre les Perses, je puis cependant, grâce à l’activité d’Aurélius Probus, mon parent, vivre dans une sorte de sécurité. S’il eût été présent, jamais, certes, le tyran dont le nom ne devrait jamais être prononcé n’eût usurpé l’empire. Je désire donc que vous suiviez tous ponctuellement Ies ordres de l’homme dont mon père et le sénat ont apprécié les hautes qualités. »

Le témoignage de Gallien, prince sans énergie, ne paraîtra peut-être pas d’une grande autorité ; mais ce qu’on ne peut nier, c’est que les hommes dissolus ne se confient jamais qu’à ceux dont les qualités paraissent pouvoir leur être utiles. Mais laissons de côté, si l’on veut, la lettre de Gallien ; récusera-t-on Ie témoignage d’Aurélien, qui, en conférant à Probus le commandement de la dixième légion, la plus brave de son armée, et avec laquelle il avait lui-même fait de grandes choses, lui adressa la lettre qui suit :

« Aurélien auguste à Probus, salut. — Pour vous prouver combien je fais cas de votre mérite, je vous donne le commandement de la dixième légion, que Claude me confia jadis. Par une sorte de prérogative qu’elle doit à son bonheur, elle n’a jamais eu pour chefs que des hommes destinés à devenir empereurs. » Ceci montre assez qu’Aurélien avait l’intention, si les destins lui permettaient d’agir selon ses vues, d’élever Probus à l’empire.

VII. Consigner ici tout ce que Claude et Tacite ont dit à l’avantage de Probus serait fort long ; mais je rapporterai les paroles prononcées, dit-on, par Tacite au sénat, lorsqu’on lui offrit l’empire : « C’est Probus qu’il faut faire empereur. » Je n’ai pu trouver le sénatus-consulte qui les confirme. Voici, toutefois, la première lettre que Tacite, après son avènement, adressa a Probus :

« Tacite auguste à Probus. - Le sénat vient de me déférer l’empire d’après le vœu de l’armée, qui en avait délibéré. Sachez cependant que c’est principalement sur vous que doit retomber le poids des affaires publiques. Le sénat, tout le monde connaît vos grandes capacités. Prêtez-nous donc votre concours, et, comme vous l’avez fait jusqu’ici, assimilez la république à votre famille. Nous vous confions le gouvernement de tout l’Orient, nous quintuplons votre salaire, nous doublons votre équipement militaire, nous vous choisissons pour partager avec nous, l’année prochaine, les honneurs du consulat, et vous recevrez au Capitole la robe palmée due à votre mérite. »

Si l’on en croit quelques historiens, on vit dans ce passage de la lettre de Tacite, « Vous recevrez au Capitole la robe palmée, » le présage que l’empire était réservé à Probus ; pourtant c’est toujours en ces termes qu’on écrivait à tous les consuls.

VIII. Probus fut toujours chéri des soldats, et cependant il ne leur laissa jamais enfreindre la discipline. Souvent il détourna Aurélien de sévir avec trop de rigueur contre eux. Il inspectait chaque manipule en particulier, examinait les vêtements et les chaussures ; et, lorsqu’il y avait du butin à partager, il ne réservait pour lui que des traits et des armes. Un jour, parmi le butin pris sur les Alains, ou sur une autre nation, car c’est un point qui est resté indécis, on trouva un cheval que ne recommandaient ni ses formes ni sa taille, mais qui, au dire des prisonniers, pouvait, en courant, franchir cent milles par jour et faire le même trajet pendant huit ou dix jours sans interruption. Chacun pensait que Probus garderait pour lui un animal si extraordinaire, lorsqu’on l’entendit s’exprimer ainsi : « Ce cheval convient à un soldat qui fuit, plutôt qu’à un homme de courage ; » puis il donna l’ordre aux soldats de jeter leurs noms dans l’urne pour le tirer au sort. Comme il y avait dans l’armée quatre soldats qui s’appelaient Probus, il se trouva que ce fut le premier nom qui sortit, quoique celui du chef n’eût point été mis au nombre de ceux qui pouvaient gagner : les quatre soldats s’étant disputés, chacun d’eux prétendant être celui que le sort avait désigné, il fit procéder à un nouveau tirage, et pour la seconde fois le nom de Probus sortit de l’urne ; on recommença une troisième, puis une quatrième fois, et toujours le nom de Probus d’apparaître. Alors toute l’armée, avec l’assentiment même des quatre soldats dont le sort venait de proclamer le nom, offrit le cheval à son chef.

IX. Il combattit avec intrépidité en Afrique contre les Marmarides, les vainquit, et passa de la Libye à Carthage, qu’il délivra des soulèvements auxquels elle était en proie. Il soutint en Afrique, contre un certain Aradion, un combat singulier dont il sortit vainqueur, et, en raison du grand courage et de la fermeté inébranlable qu’il avait reconnus dans son adversaire, il lui érigea un tombeau magnifique dont l’emplacement est encore indiqué par un tertre de prés de deux cents pieds de hauteur, élevé par les soldats, que jamais il ne laissait oisifs. On voit dans plusieurs villes de l’Égypte des monuments qu’il avait fait construire par les soldats. Il améliora tellement la navigation du Nil, que tout le transport du blé se fit par cette voie. Il fit construire par les troupes des ponts, des temples, des portiques, des basiliques ; il élargit les embouchures d’un grand nombre de fleuves, dessécha plusieurs marais qu’il fit cultiver et ensemencer. Il combattit aussi contre les Palmyréniens qui défendaient l’Égypte, attachés au parti d’Odénat et de Cléopâtre : il obtint d’abord des succès, mais sa témérité faillit plus tard le faire tomber aux mains de ses ennemis ; toutefois, après avoir recruté ses forces, il soumit I’Égypte et la plus grande partie de l’Orient au pouvoir d’Aurélien.

X. Tacite étant mort d’une manière funeste, comme Florien se saisissait du pouvoir, toutes les troupes de l’Orient élurent empereur Probus, qu’avaient illustré tant et de si nobles exploits. II est naturel et opportun de rapporter ici les circonstances de son mouvement. Quand l’armée apprit que Tacite n’était plus, sa première pensée fut de prévenir les troupes d’Italie, et d’empêcher le sénat de nommer un nouvel empereur : les soldats délibérèrent donc entre eux sur le choix qu’ils devaient faire, et les tribuns se rendirent auprès de chaque manipule assemblé dans la plaine, disant : « II nous faut un empereur courageux, respectable, modeste, clément et probe. » On répétait ces paroles, suivant l’usage, au milieu des cercles nombreux formés par les soldats, quand, par une sorte d’inspiration divine, part de tous côtés ce cri : « Probus auguste, que les dieux vous conservent ! » Puis on court, on élève un tribunal de gazon ; on en fait approcher l’empereur, on le couvre d’un manteau de pourpre, parure de la statue d’un temple, et de là on le reconduit au palais malgré sa résistance et son refus. Il ne cessait de répéter aux soldats : « Vous ne savez ce que vous faites ; vous agissez mal avec moi. Vous vous donnez un maître qui ne saura point vous flatter. » Sa première lettre, qu’il adressa à Capiton, préfet du prétoire, était conçue en ces termes :

« Je n’ai jamais désiré l’empire, et je ne l’ai accepté qu’à regret. Je ne puis toutefois abdiquer une position à laquelle tant de personnes aspirent, et je dois remplir le rôle que les soldats m’ont imposé. Je vous prie donc, mon cher Capiton, de me prêter votre concours dans tout ce qui peut faire prospérer la république, et de faire en sorte que, partout où il se trouve, le soldat ait toujours du pain, des vivres, et tout ce qui lui est nécessaire ; pour moi, je vous donne l’assurance, autant que je puis Ie faire, que si vous remplissez vos fonctions avec zèle, je n’aurai jamais d’autre préfet que vous. »

À la nouvelle que Probus avait été élu empereur, les soldats, persuadés que personne plus que lui n’était digne du pouvoir, tuèrent Florien, qui s’était emparé du trône comme d’un héritage. Ainsi, sans le moindre obstacle, lui fut déféré l’empire de tout l’univers par décision de l’armée et du sénat.

XI. Puisqu’il est ici question du sénat, c’est le moment, je pense, de faire connaître ce que Probus écrivit à cette assemblée, et ce que lui répondit cet illustre corps.

Premier discours de Probus au sénat :

« Votre Clémence, pères conscrits, a agi avec autant de raison que de régularité, en donnant, l’année dernière, à l’univers un prince que vous choisîtes parmi vous, qui êtes les maîtres du monde, qui l’avez toujours été, et qui le serez toujours dans la personne de vos descendants ; et plût au ciel que Florien eût voulu attendre votre décision et n’eût pas revendiqué l’empire comme un héritage ! Votre Majesté y eût appelé lui ou un autre ; mais par cela même qu’il s’empara du pouvoir, je fus nommé auguste par les soldats, et, qui plus est, par les soldats les plus prévoyants, qui ne purent souffrir cette usurpation. Veuillez donc faire de mes services l’emploi que Votre Clémence jugera convenable. »

Puis fut rendu un décret du sénat. Le 3 des nones de février, dans le temple de la Concorde, le consul Julius Scorpianus, entre autres choses, dit : « Vous venez d’entendre, pères conscrits, la lettre d’Aurelius Valerius Probus : que vous en semble ? » Ces paroles furent suivies de cette acclamation : « Probus auguste, que les dieux vous conservent ! Naguère tous étiez un chef estimable, courageux, juste, habile ; maintenant vous serez un bon prince. Modèle des soldats, modèle des empereurs, que les dieux vous conservent ! Défenseur de la république, que votre règne soit heureux ; maître de la milice, que votre règne soit heureux ; que les dieux vous gardent, vous et les vôtres ! Le sénat vous a choisi depuis longtemps. Inférieur par l’âge à Tacite, vous lui êtes supérieur pour tout le reste. Nous vous rendons grâce de ce que vous avez bien voulu accepter l’empire. Protégez-nous, protégez la république ; à qui pourrions-nous confier plus sûrement ce que vous avez si bien conservé ? Probus le Francique, le Gothique, le Sarmatique, le Parthique (car on peut également vous donner tous les surnoms), depuis longtemps vous êtes digne de commander, vous êtes digne de triompher. Vivez heureux, que votre règne soit prospère ! »

XIII. Ensuite Manlius Statianus, qui avait droit à parler le premier, s’exprima ainsi : « Grâces soient rendues aux dieux immortels, pères conscrits, et d’abord à Jupiter Très-Grand, d’avoir bien voulu nous donner un prince tel que nous I’avons toujours désiré. Si nous réfléchissons mûrement, nous ne devons regretter ni Aurélien, ni Alexandre, ni les Antonins, ni Trajan, ni Claude, puisque nous trouvons aujourd’hui réunies dans un seul empereur une connaissance parfaite de la tactique militaire, la clémence, une vie honorable, une habileté consommée pour gouverner la république, et la prérogative de toutes les vertus : quelle, partie du monde, en effet, ses victoires lui ont-elles laissé ignorer ? J’en atteste les Marmarides, qui furent vaincus sur la terre d’Afrique ; les Franks, qui furent défaits dans leurs marais inaccessibles ; les Germains et les Alemans, chassés loin des bords du Rhin. Parlerai-je des Sarmates, des Goths, des Parthes, des Perses et de toutes les provinces que renferme le Pont ? partout on trouve des monuments de la valeur de Probus. Il serait trop long de rappeler ici combien il a mis en fuite de rois de grandes nations, combien il a immolé de chefs de sa propre main, combien il a pris d’armes étant simple particulier. On peut voir, par des lettres déposées dans nos monuments publics, quelles actions de grâces lui ont rendues les empereurs qui l’ont précédé. Grands dieux ! de quelles distinctions militaires n’a-t-il pas été honoré ! de quelles louanges les soldats l’ont-ils trouvé indigne ! Jeune homme, il obtint le tribunat ; à peine sorti de l’adolescence, il fut mis à la tête de nos légions. Jupiter Très-Bon, Très-Grand, Junon reine des dieux, et vous Minerve, qui présidez aux vertus ; vous Concorde du monde, et vous Victoire romaine, exaucez les vœux du sénat, du peuple romain, des soldats, des alliés et des nations étrangères : faites que Probus soit aussi bon empereur qu’il était bon soldat ! Je lui décerne donc, pères conscrits, selon le vœu général, le nom de césar, celui d’auguste ; j’y ajoute le pouvoir proconsulaire, le titre de père de la patrie, le grand pontificat, le droit de mettre trois affaires en délibération, et la puissance tribunitienne. » Puis l’assemblée tout entière s’écria : « Nous sommes tous de cet avis ! »

XIII. Ayant reçu ce décret, Probus prononça un second discours devant le sénat, dans lequel il donna à cette assemblée le droit de connaître des jugements des grands magistrats dont serait appel, de créer les proconsuls, de donner des lieutenants aux consuls, d’investir les présides de l’autorité des préteurs, et de sanctionner les lois que lui-même aurait proposées. Un des premiers actes de son gouvernement fut d’infliger des peines diverses à ceux des meurtriers d’Aurélien qui vivaient encore ; toutefois, il usa d’une sévérité moins rigoureuse que ne l’avait fait d’abord l’armée, puis Tacite. Il fit ensuite rechercher ceux qui avaient dressé des embûches à ce dernier prince. Il pardonna à ceux qui s’étaient associés à la fortune de Florien, parce qu’on pouvait croire qu’ils l’avaient suivi plutôt en qualité de frère de leur empereur, que comme tyran. Puis il reçut la soumission de toutes les armées d’Europe qui avaient fait Florien empereur, et lui avaient ôté la vie. Après cela, il part avec une armée formidable pour les Gaules, qui tout entières étaient en proie à des troubles depuis le meurtre de Postumus, et qui, depuis celui d’Aurélien, avaient été envahies par les Germains. Ses armes furent si heureuses dans cette grande expédition, qu’il reprit sur les barbares soixante villes parmi les plus importantes de la Gaule, et tout le butin qui, après les avoir enrichis, était pour eux un autre sujet d’orgueil. Comme ils parcouraient toutes nos côtes et même toutes les Gaules avec sécurité, après leur avoir tué près de quatre cent mille hommes qui avaient envahi le territoire romain, il refoula le reste au delà du Nècre et de l’Elbe. Il reprit à ces barbares autant de butin qu’ils en avaient enlevé aux Romains ; il construisit, de plus, des villes romaines et des forteresses sur le sol barbare, et y mit garnison.

XIV. Il donna des champs, des greniers, des maisons et des vivres à tous ceux qu’il établit au delà du Rhin comme des sentinelles avancées. Cependant on ne cessa pas de combattre (car chaque jour on lui apportait des têtes de barbares, pour chacune desquelles on donnait une pièce d’or), jusqu’à ce que neuf petits rois de diverses nations vinrent se jeter aux pieds de Probus. Ce prince d’abord leur demanda des otages qu’ils livrèrent aussitôt ; puis du blé, enfin des vaches et des brebis. On prétend qu’il leur interdit rigoureusement l’usage des armes : ils attendraient que les Romains vinssent les défendre, si quelque ennemi osait les attaquer ; mais cette condition parut ne pouvoir être exécutée qu’autant que les limites de l’empire romain seraient reculées, et que la Germanie entière serait réduite en province. Toutefois, du consentement même de ces rois, on infligea des châtiments sévères à ceux qui n’avaient pas fidèlement rendu le butin. Probus reçut en outre seize mille recrues qu’il dispersa dans les diverses provinces, et qu’il incorpora par cinquante ou soixante, soit parmi les soldats des légions, soit parmi ceux qui gardaient les frontières, disant qu’il ne fallait pas, quand les Romains avaient des barbares pour auxiliaires, qu’on le vît, mais qu’on le sentît.

XV. Le calme ainsi rétabli dans la Gaule, il écrivit au sénat la lettre qui suit :

« Je rends grâce au dieux immortels, pères conscrits, de ce qu’ils ont confirmé vos jugements à mon égard. La Germanie est soumise dans toute son étendue ; neuf rois de diverses nations sont venus se jeter à mes pieds, ou plutôt aux vôtres, en suppliants et le front dans la poussière. Déjà tous les barbares labourent pour vous, ensemencent pour vous, et pour vous se battent contre des nations plus reculées. Décrétez donc des prières, comme vous avez coutume de le faire : car nous avons tué quatre cent mille ennemis, on nous a offert seize mille hommes tout armés, nous avons arraché les soixante-dix villes les plus importantes des mains de l’ennemi, les Gaules enfin sont entièrement délivrées. Les couronnes que m’ont offertes toutes les cités de la Gaule, je les ai dédiées, pères conscrits, à Votre Clémence ; vous, consacrez-les de vos mains à Jupiter Très-Bon, Très-Grand, et aux autres dieux et déesses immortels. Tout le butin est repris ; bien plus, nous avons fait de nouvelles prises plus considérables que n’avaient été nos pertes d’abord. Les champs de la Gaule sont labourés par les bœufs des barbares, et les attelages germains tendent leurs cous esclaves à nos cultivateurs ; diverses nations élèvent des bestiaux pour notre consommation, et des chevaux pour la remonte de notre cavalerie ; nos magasins sont remplis du blé des barbares. En un mot, nous laissons seulement le sol aux vaincus, tous leurs autres biens sont à nous. Nous avions d’abord jugé nécessaire, pères conscrits, de nommer un nouveau préside de la Germanie, mais nous avons différé cette mesure jusqu’au jour où notre ambition sera plus pleinement satisfaite ; ce qui, ce nous semble, arrivera lorsqu’il aura plu à la divine Providence de féconder et d’accroître les rangs de nos armées. »

XVI. Probus tourna ensuite ses armes vers l’Illyrique, et, avant d’y entrer, il laissa les Rhéties dans un état de calme tel, que la moindre apparence de trouble y paraissait impossible. Il châtia si vigoureusement les Sarmates et les autres peuples de l’Illyrique, qu’il reconquit presque sans combattre tout ce qu’ils avaient pris aux Romains. De là il se dirigea au travers des Thraces, et reçut à discrétion ou comme alliés tous les peuples Gètes que la renommée de ses exploits avait terrifiés, et que le prestige qui s’attachait à son nom avait contenus. L’Orient alors attira ses regards, et, en s’y rendant, il prit et fit mettre à mort un certain Palfurius, brigand des plus redoutés, qui opprimait toute l’lsaurie, et fit rentrer les peuples et les villes sous l’empire des lois romaines. Il pénétra dans les retraites des barbares qui sont chez les Isaures, soit par l’effroi qu’il inspira à ceux qui les occupaient, soit de leur plein gré ; et lorsqu’il les eut visitées, il dit : « Il est plus facile d’empêcher les brigands d’y entrer que de les en arracher. » Il donna aux vétérans tous les lieux dont des chemins étroits rendaient l’accès difficile, ajoutant que leurs enfants mâles, dès l’âge de dix-huit ans, seraient envoyés sous les drapeaux, afin qu’ils n’apprissent pas à exercer le brigandage avant d’avoir appris à faire la guerre.

XVII. Après la pacification de toutes les parties de la Pamphylie et des autres provinces voisines de l’lsaurie, il marcha sur l’Orient. Il soumit aussi les Blemmyes[1], et envoya à Rome les prisonniers de cette nation, qui furent pour le peuple romain un spectacle aussi nouveau que surprenant. Il affranchit, en outre, Coptos et Ptolémaïs de l’état de servitude où les tenaient les barbares, et soumit ces villes à l’empire romain. Il tira de ce fait d’armes un grand avantage, car les Parthes lui envoyèrent des ambassadeurs pour lui avouer leurs craintes et lui demander la paix. Probus les reçut avec hauteur et les renvoya chez eux plus effrayés que jamais. On prétend qu’il refusa les présents que lui avait adressés le roi des Parthes, et qu’il écrivit la lettre suivante à Narsès :

« Je suis surpris de ce que vous nous envoyez une si faible partie de tout ce qui doit un jour nous appartenir. Possédez donc toutes les choses auxquelles vous attachez tant de prix, en attendant qu’il nous plaise de les posséder à notre tour : car nous savons pour cela ce qu’il faut faire. »

Grand fut l’effroi de Narsès en recevant cette lettre, et surtout en apprenant que Probus avait arraché des mains des Blemmyes Coptos et Ptolémaïs, et qu’il avait exterminé ce peuple qui, auparavant, était la terreur des nations.

XVIII. Après avoir fait la paix avec les Perses, Probus revint en Thrace, et établit sur le sol romain cent mille Rastarnes qui restèrent fidèles à la république ; mais il n’en fut pas de même d’un grand nombre de nouveaux sujets qu’il tira d’autres nations, c’est-à-dire de celles des Gépides, des Gautunnes et des Vandales, qui tous violèrent la foi du serment, et qui, tandis que Probus était occupé des guerres des tyrans, se répandirent par terre et par mer dans presque toutes les parties du monde, non sans honte et sans dommage pour la gloire de Rome. Probus, toutefois, les battit dans diverses rencontres et remporta sur eux plusieurs victoires qui leur coûtèrent tant d’hommes, que ce fut une gloire, pour le petit nombre qui retournèrent dans leur patrie, d’avoir pu échapper aux mains de cet empereur. Probus en finit ainsi avec les barbares ; mais il eut aussi à réprimer plusieurs séditions fort graves suscitées par les tyrans : il vainquit entre autres dans divers combats, avec son courage accoutumé, Saturnin, qui s’était emparé de l’empire d’orient. Après la défaite de cet usurpateur, l’Orient jouit d’une tranquillité telle, que ce dicton avait couru alors : On n’y entend pas même une souris bouger. Ensuite, avec l’aide des barbares, Probus vainquit Proculus et Bonose, qui avaient pris la pourpre à Cologne, dans la Gaule, et qui déjà s’emparaient de la Grande-Bretagne, de l’Espagne et des provinces de la Gaule Narbonnaise. Mais je n’en dirai pas ici davantage sur Saturnin, Proculus et Bonose, me réservant d’en parler dans une biographie spécialement écrite pour eux, mais qui sera courte, comme il convient, ou plutôt comme la nécessité l’exige. Il est bon, toutefois, de dire ici que tous les Germains, lorsque Proculus leur demanda de le secourir, préférèrent servir sous les ordres de Probus, que de marcher avec Bonose et Proculus : aussi, en raison de cette préférence, Probus permit à tous les Gaulois, Espagnols et Bretons, d’avoir des vignes et de faire du vin, et lui-même fit fouir par ses soldats, dans l’lllyrique, aux environs de Sirmium, le sol du mont Alma, et y planta des ceps choisis.

XIX. Il donna des fêtes magnifiques aux Romains et leur offrit Ie congiaire. Il triompha des Germains et des Blemmyes, et fit précéder son char de bataillons composés de cinquante hommes de toutes les nations. Il donna dans le cirque une chasse somptueuse où le gibier était laissé à la disposition du peuple. Voici la description de ce spectacle. De grands arbres arrachés avec leurs racines par les soldats furent fixés sur un assemblage de longues poutres liées entre elles en long et en large, et qu’on recouvrit de terre : le Cirque tout entier, planté d’arbres dans tout l’éclat de leur verdure, offrait ainsi l’aspect merveilleux d’une forêt. On lâcha ensuite par toutes les avenues mille autruches, mille cerfs, mille sangliers, mille daims, des ibis, des brebis sauvages, et autres animaux herbivores autant qu’on en put nourrir, ou plutôt qu’on en put trouver ; puis on donna accès au peuple, et chacun y prit ce qu’il voulut. Un autre jour il fit lancer en même temps dans l’amphithéâtre cent lions à longue crinière. Ces animaux, dont les rugissements étaient comparables au bruit du tonnerre, furent tous tués au sortir des loges souterraines, mourant sans donner de grandes marques de courage : ces bêtes n’avaient pas la fougue qu’elles montrent ordinairement quand elles sortent des voûtes grillées ; plusieurs même, qui ne voulaient pas quitter leurs loges, furent tuées à coups de flèches. Parurent ensuite cent léopards de Libye, cent de Syrie, cent lionnes et trois cents ours en même temps : le spectacle de tous ces animaux féroces fut plutôt merveilleux qu’agréable. Enfin furent introduits trois cents paires de gladiateurs, parmi lesquels combattirent plusieurs Blemmyes qui avaient précédé le char triomphal de Probus, plusieurs Germains et Sarmates, et même quelques brigands isauriens.

XX. Sur ces entrefaites, Probus faisait ses préparatifs pour la guerre de Perse, lorsque, passant par I’IIlyrique, il périt victime d’embûches que lui tendirent ses soldats. Ce qui d’abord les porta à lui ôter la vie, c’est, que jamais il n’avait pu souffrir qu’ils restassent oisifs : en effet, il leur faisait exécuter d’immenses travaux, disant « que le soldat ne devait pas manger son pain sans l’avoir gagné. » À ce propos il avait ajouté le suivant, qui avait plus de portée encore : « Si les affaires de la république ont un heureux succès, bientôt nous n’aurons plus besoin de soldats. » Quelle était la pensée de celui qui prononçait ces paroles ? N’avait-il pas subjugué toutes les nations barbares, lui qui avait fait romain l’univers entier ? Que pouvait-on entendre par ces mots : « Bientôt nous n’aurons plus besoin de soldats, » si ce n’est : bientôt il n’y aura plus de soldats romains ; la république régnera tranquillement sur toutes les nations et jouira sans troubles de tout ce qu’elle possède ; nulle part on ne fabriquera d’armes, les approvisionnements du dehors deviendront inutiles ; les bœufs seront employés au labourage, le cheval jouira des bienfaits de la paix ; plus de guerre, plus de captifs ; partout la paix, partout les lois romaines et partout nos magistrats.

XXI. Mais mon admiration pour cet excellent prince m’entraîne hors des limites assignées à la simple prose. Je vais donc me borner à dire ce qui contribua le plus à hâter sa mort. Étant venu à Sirmium et voulant fertiliser et étendre le sol de son pays natal, il y établit plusieurs milliers de soldats pour y dessécher un marais : il voulait, pour y parvenir, faire creuser un immense fossé qui, tout en ouvrant aux vaisseaux une voie pour prendre la mer, assainirait les lieux environnants, que les Sirmiens pourraient alors consacrer à la culture. Ce projet irrita les soldats au point qu’ils le poursuivirent jusque dans une tour garnie de fer, qu’il avait fait élever à une grande hauteur pour lui servir de point d’observation, et l’y tuèrent, la cinquième année de son règne. Par la suIte, cependant, toute l’armée, d’un accord unanime, lui érigea un tombeau magnifique sur une éminence, avec cette inscription sculptée sur le marbre :

CI GîT

L’EMPEREUR PROBUS

HOMME PROBE S’IL EN FUT,

VAINQUEUR DE TOUTES LES NATIONS BARBARES,

ET VAINQUEUR DES TYRANS.

XXII. En comparant Probus à ses prédécesseurs et à presque tous les généraux romains qui se sont acquis une réputation de courage, de clémence, de prudence ou des plus nobles vertus, je vois que ce prince les égala, et même, si je ne craignais d’attirer sur moi les traits de l’envie, je dirais qu’il les surpassa. Pendant les cinq ans qu’il conserva l’empire, le nombre de guerres qu’il eut à soutenir dans toutes les parties de l’univers, et qu’il conduisit en personne, fut si grand, qu’on s’étonne à juste titre qu’il ait pu assister à tant de combats. En plus d’une rencontre il combattit comme un simple soldat ; la république lui dut des chefs de la plus grande distinction : car c’est lui qui avait formé Carus, Dioclétien, Constance, Asclépiodote, Annibalien, Léonide, Cécropius, Pisonien, Herennianus, Gaudiosus, Ursinianus, Hercule Maximien, et autres dont nos pères ont admiré les exploits, et du rang desquels sont sortis plusieurs bons empereurs. Que l’on se reporte maintenant aux vingt années pendant lesquelles Trajan et Adrien ont occupé l’empire, et aux règnes des Antonins, qui n’ont guère été moins longs (car je ne veux pas parler ici de celui d’Auguste, dont la durée parait à peine croyable, et je tais le nom des mauvais princes), la grande voix de Probus ne révèle-t-elle pas ce qu’espérait pouvoir faire celui qui disait : « Bientôt nous n’aurons plus besoin de soldats ? »

XXIII. Confiant en lui-même, Probus ne redouta ni les barbares ni les tyrans. Combien l’empire eût été heureux sous ce prince, s’il n’y eût plus eu de soldats ! Les provinces n’eussent plus eu à pourvoir à I’approvisionnement de la métropole, le trésor n’aurait plus eu de troupes à payer, la république eût conservé ses richesses intactes ; le prince n’ayant aucunes dépenses à faire, les contributions fussent devenues inutiles : c’était le siècle d’or que promettait Probus. Plus de camp nulle part, nulle part le son de la trompette, plus d’armes à fabriquer ; ce peuple de guerriers, dont les séditions troublent maintenant la république, se livrerait paisiblement à l’étude, cultiverait les beaux-arts, parcourrait les mers ; ajoutez à cela que personne ne perdrait la vie dans les combats. Dieux cléments ! de quels crimes la république romaine s’est-elle rendue coupable envers vous, pour l’avoir privée d’un si grand prince ? Qu’ils osent donc se montrer maintenant, ceux qui dressent des soldats pour des guerres civiles, qui arment les frères contre leurs frères, qui excitent les enfants à se souiller du sang paternel, et qui contestent la divinité de Probus, divinité que nos empereurs ont sagement voulu consacrer par des statues, honorer par des temples, et célébrer par les jeux du Cirque.

XXIV. Les descendants de Probus, soit par haine, soit par crainte de l’envie, quittèrent Rome, et allèrent se fixer en Italie dans les environs de Vérone, de Benacum et de Larium. Une particularité que je ne saurais omettre ici, c’est que, sur le territoire de Vérone, la foudre en tombant sur la statue de Probus, changea la couleur de sa robe prétexte. Les aruspices expliquèrent ce prodige, en disant que les descendants de ce prince brilleraient un jour d’un tel éclat dans le sénat, que tous s’élèveraient aux premières dignités. Nous n’en avons cependant vu encore aucun qui ait confirmé cette prédiction ; mais il est vrai de dire que la chaîne de ses descendants peut s’étendre jusqu’à l’époque la plus reculée. La nouvelle de la mort de Probus affecta gravement le sénat et le peuple ; mais grande fut leur consternation, lorsqu’ils apprirent que l’empire avait été déféré à Carus, homme de bien sans doute, quoique son caractère ne pût entrer en parallèle avec celui de Probus, mais dont le fils Carin avait toujours mené une vie des plus répréhensibles : on craignait moins encore d’avoir un empereur obscur, que de lui voir un successeur méchant. Voilà ce que nous savons sur Probus, du moins ce que nous avons cru digne de mémoire. Maintenant nous allons, dans le livre qui suit, parler en peu de mots de Firmus, de Saturnin, de Bonose et de Proculus ; car nous n’avons pas cru devoir mêler l’histoire d’un excellent prince à celle de quatre tyrans : plus tard, si les dieux nous prêtent vie, nous ferons la biographie de Carus et de ses fils.

  1. Blemmyes. Pline (Hist. Nat.,V,8) et Solin (ch. X-XII), sur la foi de Pline, disent que les Blemmyes n’ont pas de tête, et que leur bouche et leurs yeux sont au niveau de leur poitrine. Pomponius Mela (I,4) n’admet pas, il est vrai, cette fable, mais les dépeint comme une peuplade errante, sans toit, sans demeures fixes, et tenant autant de la bête que de l’homme.