Vie de Rancé/Livre troisième

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H.-L. Delloye, éditeur (p. 137-164).

LIVRE TROISIÈME




Ici commence la nouvelle vie de Rancé : nous entrons dans la région du profond silence. Rancé rompt avec sa jeunesse, il la chasse et ne la revoit plus. Nous l’avons rencontré dans ses égarements, nous allons le retrouver dans ses austérités. La pénitence était son arrière-garde ; il se mettait à sa tête, se retournait, et donnait avec elle sur le monde. Il paraissait dans son extérieur, disent les historiens, une majesté qui ne prévoit venir que du Dieu de majesté. Ceux à qui leur conscience remâcha quelque chose ne l’osaient venir rechercher, persuadés qu’il connaissait divinement ce qu’ils avaient de plus caché. « Qui me donnera, s’écriait-il, les ailes de la colombe pour fuir la société des hommes ! » Dans mes temps de poésie, j’ai mis moi-même ces paroles de l’Écriture dans un chant de femme[1]. L’hymne de Rancé se termine par ces mots : « Les créatures me suivent partout ; elles m’importunent par mes yeux elles entrent dans mon esprit, et portent avec elles l’inquiétude. Fermons les yeux, ô mon âme ! tenons nous si éloignés de toutes ces choses que nous ne puissions les voir et en être vus. »

Après ces éjaculations on surprenait le moine les yeux levés vers le ciel. Il devenait immense ; il s’agrandissait de toute la gloire éternelle. Il y a des tableaux qui représentent saint François aux bords de la mer, en face de petits anges réunis dans des branchages dépouillés.

Le 20 mai 1666 revit Rancé dans les obscurs chemins du Perche. Ce n’étaient là ni les restes de la voie Appia, ni de la voie Claudia : Rancé ne rapportait aucun souvenir de Rome, où tant de passions se sont formées, d’où tant d’hommes n’ont point voulu revenir. Les Troyens restèrent à Albe avec leurs dieux. Rancé n’avait même pas cueilli, pour la joindre aux fleurs du printemps, qui commençaient à renaître à la Trappe, ces tubéreuses murales qui croissent sur l’enceinte ébréchée de Rome, où les vents transportent çà et là leurs échafauds mobiles.

Des divisions s’étaient élevées entre le prieur et le sous-prieur : le prieur avait rempli les cellules de meubles inutiles ; le travail des mains avait été diminué, les pratiques pieuses altérées ; le vin et le poisson reparaissaient sur les tables. Rancé, instruit à Rome de ces infractions, s’était hâté de mander à la Trappe : « Vous savez que les actions mortes ne sauraient plaire au Dieu de la vie. Gardez le silence autant avec vous-mêmes qu’avec les autres ; que votre solitude soit autant dans l’esprit et dans le cœur que dans la retraite extérieure de vos personnes ; que vos corps sortent de vos lits comme de vos tombeaux : au moment où je vous écris nos jours s’écoulent. » Les souvenirs d’Horace ne cessaient de vivre dans l’opulente mémoire de Rancé : Dum loquimur fugerit invida aetas.

Rancé remit la paix dans son monastère par la séparation de quelques chefs. Il se rendit ensuite au chapitre général de son ordre, qui se tint en l’année 1667. Un bref du pape de 1666 devait être reçu. Rancé avait connu ce bref à Rome. Plusieurs abbés, l’abbé de Cîteaux à leur tête, l’acceptèrent. Rancé prit la parole, tout jeune qu’il était, et dit qu’il avait droit d’opiner comme ancien docteur par la date de son doctorat. Il soutint que le pape Alexandre VII n’avait ni vu ni connu ce bref. Il demanda acte de sa protestation, qu’appuyèrent les abbés de Prières, de Faukaumont, de Cadouin et de La Vieuville. L’abbé de Cîteaux s’émut ; Rancé tint ferme, vérifia le procès-verbal, et obligea le secrétaire à le corriger. L’abbé de Cîteaux, voulant la paix, nomma Rancé visiteur des provinces de Normandie, de Bretagne et d’Anjou. Rancé n’accepta pas la charge, mais le bref de Rome passa. Il supprimait le vicaire général de la réforme de France, et défendait les assemblées qu’avaient autorisées les arrêts du parlement et du conseil. Rancé à demi repoussé regagna son monastère.

Si les travaux spirituels avaient été interrompus, les constructions matérielles n’avaient pas été suspendues à la Trappe. Les moines étaient eux-mêmes les architectes et les maçons. Des frères convers appendus au haut du clocher étaient ballottés par les vents et rassurés par leur foi. Celui qui plaça le coq sur l’édifice vint avant son entreprise se prosterner aux pieds de Rancé. La religion prit le frère par le bras, et il monta ferme. Les travailleurs se mettaient à genoux sur leurs cordes lorsque l’heure des prières venait à tinter. Rancé augmenta le couvent d’un nombre de cellules ; il éleva une mense pour la réception des étrangers. On aperçoit dans l’avant-cour du couvent les écussons insultés des armes de France. Rancé fit bâtir deux chapelles, l’une en l’honneur de saint Jean Climaque, l’autre en l’honneur de sainte Marie d’Égypte : j’en ai déjà parlé. Il déposa sur l’autel de l’église les reliques qu’il avait apportées de Rome, et qui s’enrichirent ensuite de quelques autres. Dans l’église il remplaça, et il eut tort, par un beau groupe, cette vierge de peu de prix qui, sur la cime des Alpes, rassérène les lieux battus des tempêtes. Rancé retira le couvent de la désolation humaine, et l’épura par la désolation chrétienne. Ces lieux, que les Anglais avaient fait retentir de leurs pas armés, ne répétèrent que le susurrement de la sandale.

L’abbaye n’avait pas changé de lieu : elle était encore, comme au temps de la fondation, dans une vallée. Les collines assemblées autour d’elle la cachaient au reste de la terre. J’ai cru en la voyant revoir mes bois et mes étangs de Combourg le soir aux clartés allenties du soleil. Le silence régnait : si l’on entendait du bruit, ce n’était que le son des arbres ou les murmures de quelques ruisseaux ; murmures faibles ou renflés selon la lenteur ou la rapidité du vent ; on n’était pas bien certain de n’avoir pas ouï la mer. Je n’ai rencontré qu’à l’Escurial une pareille absence de vie : les chefs-d’œuvre de Raphaël se regardaient muets dans les obscures sacristies : à peine entendait-on la voix d’une femme étrangère qui passait.

Rentré dans son royaume des expiations, Rancé dressa des constitutions pour ce monde, convenables à ceux qui pleuraient. Dans le discours qui précède ces constitutions, il dit[2] : « L’abbaye est sise dans un vallon fort solitaire ; quiconque voudra y demeurer n’y doit apporter que son âme : la chair n’a que faire là-dedans. »

On croit lire quelque fragment des douze tables, ou la consigne d’un camp des quarante-deux stations israélites. On remarque ces prescriptions :

« On se lèvera à deux heures pour matines ; on fera l’espace d’entre les coups de la cloche fort petit, pour ôter lieu à la paresse. On gardera une grande modestie dans l’église, on fera tous ensemble les inclinations du corps et les génuflexions. On sera découvert depuis le commencement de matines jusqu’au premier psaume. »

On ne tournera jamais la tête dans le dortoir et l’on marchera avec gravité. On n’entrera jamais dans les cellules les uns des autres. On couchera sur une paillasse piquée, qui ait tout au plus un demi pied d’épaisseur. Le traversin sera de paille longue ; le bois de lit sera fait d’ais sur des tréteaux. « C’est dans l’obscurité de leurs cellules, dit M. Charles Nodier dans ses Méditations du Cloître, que Rancé cacha ses regrets et que cet esprit ingénieux, qui avait deviné à neuf ans les beautés d’Anacréon, embrassa à l’âge du plaisir des austérités dont notre faiblesse s’étonne. »

Au réfectoire on sera extrêmement propre ; on y aura toujours la vue baissée, sans néanmoins se pencher trop sur ce que l’on mange. Puis viennent sur l’usage du couteau et de la fourchette des recommandations qui semblent faites pour des enfants : le vieillard devant Dieu est revenu à l’innocence des jours puérils.

Aussitôt que la cloche sonne pour le travail tous les religieux et novices se trouveront au parloir. On ira au travail assigné avec grande retenue et récollection intérieure, le regardant comme la première peine du péché.

Aux heures des récréations on bannira les nouvelles du temps. Dans les grandes sorties on pourra aller en silence avec un livre dans un endroit du bois hors de la hantise des séculiers. On tiendra le chapitre des coulpes deux fois la semaine : avant de s’accuser on se prosternera tous ensemble, et, le supérieur disant : Quid dicite ? chacun répondra d’un ton assez bas : Culpas meas.

À l’infirmerie le malade ne se plaindra jamais : un malade ne doit avoir devant les yeux que l’image de la mort ; il ne doit rien tant appréhender que de vivre.

À ces constitutions Rancé ajouta des règlements ; ils commencent par ce prolégomène : « Je ne m’acquitterais pas de ce que je dois à Dieu, de ce que je vous dois, mes frères, ni de ce que je me dois à moi-même si je négligeais dans ma conduite quelque chose de ce qui peut vous rendre dignes de l’éternité. »

Puis arrivent les instructions générales.

« On ne demeurera jamais seul dans aucun lieu dans l’obscurité, » dit Rancé. Et cependant, sans s’en apercevoir, il mettait l’homme seul devant ses passions.

Les observances en ce qui concerne les étrangers sont touchantes : on voyait des avertissements écrits en chaque chambre du quartier des hôtes. S’il est mort quelque parent proche, comme le père, la mère d’un religieux, l’abbé le recommande au chapitre sans le nommer, de manière que chacun s’y intéresse comme pour son propre père, et que la douleur ne cause ni douleur, ni inquiétude, ni distraction à celui des frères qu’elle regarde. La famille naturelle était tuée, et l’on y substituait une famille de Dieu. On pleurait son père autant de fois que l’on pleurait le père inconnu d’un compagnon de pénitence.

Il y a des usages pour sonner la cloche selon les heures du jour et les différentes prières. Il y a des règles pour le chant : dans les psaumes, allez rondement jusqu’à la flexe ; le Magnificat doit s’entonner avec plus de gravité que les psaumes ; quoique aucune pause ne soit commandée dans le cours d’un répons, on en doit faire dans le Salve Regina : il faut qu’il y ait un moment de silence dans tout le chœur.

En 1672, on rétablit à la Trappe l’ancienne manière de jeûner le carême, de ne faire qu’un seul repas et de ne manger qu’à quatre heures du soir.

Par ces règlements Rancé avait mis à exécution ses deux grands projets : prière et silence. La prière n’était suspendue que par le travail. On se levait la nuit pour implorer celui qui ne dort point : Rancé voulait que l’âme et le corps eussent une égale occupation.

Quand l’abbé s’apercevait que ses religieux souffraient de douleurs qui ne se décelaient par aucune marque apparente, à ceux-là il s’attachait. Il n’opérait point à l’aide de miracles ; il ne faisait point entendre les sourds et les aveugles voir ; mais il soulageait les maladies de l’âme et jetait les esprits dans l’étonnement en apaisant les tempêtes invisibles. Variant ses instructions suivant le caractère de chaque cénobite, Rancé s’étudiait à suivre en eux l’attrait du ciel. Un mot de sa bouche leur rendait la paix. Des solitaires qui ne l’avaient jamais connu trouvèrent dans la suite, à sa sépulture, la guérison de leurs peines ; la bénédiction du ciel continuait sur sa tombe : Dieu garde les os de ses serviteurs.

L’hospitalité changea de nature ; elle devint purement évangélique : on ne demanda plus aux étrangers qui ils étaient ni d’où ils venaient ; ils entraient inconnus à l’hospice et en sortaient inconnus, il leur suffisait d’être hommes ; l’égalité primitive était remise en honneur. Le moine jeûnait tandis que l’hôte était pourvu ; il n’y avait de commun entre eux que le silence. Rancé nourrissait par semaine jusqu’à quatre mille cinq cents nécessiteux. Il était persuadé que ses moines n’avaient droit aux revenus du couvent qu’en qualité de pauvres. Il assistait des malades honteux et des curés indigents. Il avait établi des maisons de travail et des écoles à Mortagne. Les maux auxquels il exposait ses moines ne lui paraissaient que des souffrances naturelles. Il appelait ces souffrances la pénitence de tous les hommes. La réforme fut si profonde que le vallon consacré au repentir devint une terre d’oubli.

Il résulta de cette éducation des effets que l’on ne remarque plus que dans l’histoire des Pères du désert. Un homme s’étant égaré entendit une cloche sur les huit heures du soir : il marche de ce côté et arrive à la Trappe. Il était nuit ; on lui accorda l’hospitalité avec la charité ordinaire, mais on ne lui dit pas un mot : c’était l’heure du grand silence. Cet étranger, comme dans un château enchanté, était servi par des esprits muets, dont on croyait seulement entendre les évolutions mystérieuses.

Des religieux en se rendant au réfectoire suivaient ceux qui allaient devant eux sans s’embarrasser où ils allaient ; même chose pour le travail : ils ne voyaient que la trace de ceux qui marchaient les premiers. Un d’entre eux pendant l’année de son noviciat ne leva pas une seule fois les regards : il ignorait comment était fait le haut de sa cellule. Un autre reclus fut trois ou quatre mois sans apercevoir son frère, quoiqu’il lui tombât cent fois sous les yeux. La duchesse de Guise étant venue au couvent, un solitaire s’accusa d’avoir été tenté de regarder l’évêque qui était sous lampe. Rancé savait seul qu’il y eût une terre[3].

Ces grands effets ne se bornèrent pas à l’intérieur du couvent ; ils s’étendirent partout. Dans la suite, quand la Trappe fut détruite, on en vit mille autres renaître, comme des plantes dont la semence a été soudée au haut des ruines. J’ai cité dans les notes du Génie du Christianisme les lettres de M. Clausel, qui, de soldat de l’armée de Condé était venu s’enfermer en Espagne à la Trappe de Sainte-Suzanne. Il écrivait à son frère : « J’arrivai un jour dans une campagne déserte à une porte, seul reste d’une grande ville. Il y avait eu sûrement dans cette ville des partis, et voilà que depuis des siècles leurs cendres s’élèvent confondues dans un même tourbillon. J’ai vu aussi Murviedo, où était bâtie Sagonte, et je n’ai plus songé qu’à l’éternité. Qu’est-ce que cela me fera dans vingt ou trente ans qu’on m’ait dépouillé de ma fortune ? Ah, mon frère ! puissions-nous avoir le bonheur d’entrer au ciel ! S’il me reste quelque chose, je désire qu’on fasse bâtir une chapelle dédiée à Notre-Dame des Sept Douleurs dans l’arrondissement de la maison paternelle, selon le projet que nous en fîmes sur la route de Munich. Hâtez-vous de faire élever des croix pour la consolation des voyageurs avec des sièges et une inscription comme en Bavière : Vous qui êtes fatigués, reposez-vous. J’aurai demain le bonheur de faire mes vœux : j’y ajouterai une croix comme on en met sur la tombe des morts. »

La chapelle vient d’être bâtie par mon vieil ami, M. de Clausel, dans les montagnes du Rouergue. Après plus de quarante années, l’amitié a rempli un vœu. Avant de quitter ce monde ne verrai-je point cette pieuse sincérité de l’affection fraternelle, moi qui viens d’apprendre la mort de mon jeune neveu, petit-fils de M. de Malesherbes, et mort jésuite au pied des Alpes de Savoie, après avoir été brave officier ? Je tarde tant à m’en aller que j’ai envoyé devant moi tous ceux que je devais précéder.

Quand la Trappe fut détruite, un porteur de la haire de Rancé demanda asile au canton de Fribourg. Les moines quittèrent leur monastère ; chaque religieux avait dans son sac sa robe et un peu de pain. La colonie s’arrêta à Saint-Cyr ; elle fut accueillie par l’hospitalité expirante des Lazaristes, et fut bientôt obligée de s’éloigner. Le vœu de silence et de pauvreté paraissait une conspiration à ceux qui faisaient de si horribles bruits. À Paris, les chartreux, prêts à se séparer, reçurent les trappistes : les cloîtres de Saint-Bruno exercèrent leur dernier acte de charité. La solitude ambulante continua sa route. La vue d’une église lointaine sur le passage des frères les ranimait ; ils bénissaient la maison du Seigneur par la récitation des psaumes, comme on entend parmi les nuages des cygnes sauvages saluer en passant les savanes des Florides. À la frontière, la charrette qui traînait les bannis au ciel fut regardée avec compassion par nos soldats. On ne fouilla point ces mendiants. En entrant sur le sol étranger, les exilés se donnèrent le baiser de charité dans une forêt, à une lieue de l’ancienne abbaye de la Val-Sainte ils coupèrent une branche d’arbre, en firent une croix, et reçurent le curé de Cerniat qui venait à leur rencontre.

À la Val-Sainte, ruine d’un monastère abandonné, ils trouvèrent à peine de quoi se mettre à l’abri. Dans un temps où les armes, les malheurs et les crimes faisaient tant de fracas, la renommée des solitaires se répandit au dehors ; les rois fuyaient et n’attiraient personne sur leurs traces : on accourait de toutes parts pour se ranger au nombre des moines réfugiés. La Val-Sainte, grossie de néophytes, fut obligée d’envoyer des colonies au dehors comme une ruche répand autour d’elle ses essaims. Mais la révolution, qui marchait plus vite que la religion fugitive, atteignit les trappistes dans leur nouvelle retraite : obligés de quitter Val-Sainte, chassés de royaume en royaume, par le torrent qui les poursuivait, ils arrivèrent jusqu’à Butschirad, où j’ai rencontré un autre exilé. Enfin, le sol leur manquant, ils passèrent en Amérique. C’était un grand spectacle que le monde et la solitude fuyant à la fois devant Bonaparte. Le conquérant, rassuré par ses victoires, sentit la nécessité des maisons religieuses : « Là, disait-il, se pourront réfugier ceux à qui le monde ne convient pas ou qui ne conviennent pas au monde. »

Dom Gustin, trappiste fugitif, racheta les ruines de la Trappe avec des aumônes. Il ne restait plus du monastère que la pharmacie, le moulin et quelques bâtiments d’exploitation. Dans les environs de Bayeux, les trappistines, chassées d’abord de la forêt de Sénart, s’établirent sous la conduite de ma cousine, madame de Chateaubriand. Les enfants de Rancé ne trouvèrent en rentrant dans la solitude de leur père que des murailles recouvertes de lierre, et des débris à travers lesquels serpentaient les ronces. Telle fut dès son début la vigueur de l’arbre que Rancé avait planté qu’il continue de vivre ; il donnera de l’ombre aux pauvres quand il n’y aura plus d’ombre de trônes ici-bas. J’ai vu à la Trappe un ormeau du temps de Rancé : les religieux ont grand soin de ce vieux lare qui indique les cendres paternelles mieux que la statue de Charles II n’indique l’immolation de Charles ier.

Les moines dont je viens de tracer l’histoire avaient été les enfants de Rancé. Lorsqu’il arriva à la Trappe, un de ses premiers soins fut de faire abattre une fuie, cellules de colombes, qui se trouvait placée au milieu de la cour, soit qu’il voulût abolir jusqu’au souvenir des temps d’une abstinence moins rigoureuse, soit qu’il craignît ces oiseaux que la Fable plaçait parmi ses plus beaux ornements et dont les ailes portaient des messages le long des rivages de l’Orient. Un trappiste se confessait d’avoir regardé un nid : se reprochait-il d’avoir pensé à un nid ou à des ailes ? M. de Rancé fit détourner un grand chemin qui passait contre les murs de l’abbaye, le bruit de ce chemin renouvelé descend encore aujourd’hui au fond de la vallée. Tout chef qu’il était, Rancé ne s’accorda aucune des préférences de ses devanciers, il se contentait de la pitance commune ; privé comme ses moines de l’usage du linge, il prêchait et confessait ses frères ; ses seules distractions étaient les paroles qu’il recueillait sur le lit de cendres. Il fortifiait ses pénitents plutôt qu’il ne les attendrissait. Il n’était question dans ses discours que de l’échelle de saint Jean Climaque, des ascétiques de saint Basile et des conférences de Cassien.

Les cinq ou six premières années de la retraite de Rancé se passèrent obscurément : les ouvriers travaillaient sous terre aux fondements de l’édifice. Rancé recevait sans distinction tous les religieux qui se présentaient. Le premier qui parut fut, en 1667, dom Rigobert, moine de Clairvaux ; ensuite dom Jacques et le père Le Nain. Ces réceptions commencèrent à faire des ennemis à Rancé. Cela nous paraît bien peu grave, à nous qui n’attachons de prix qu’aux guenilles de notre vie, mais alors c’étaient des affaires : Rome survenait, le grand conseil du roi s’en mêlait. Obligé d’entrer dans ces transactions générales, Rancé était forcé de survenir dans les accidents domestiques : il administrait ses premiers solitaires, qui mouraient d’abord presque tous. Dom Placide était étendu sur sa dernière couche, Rancé lui demanda où il voulait aller ? — « Au-devant des bienheureux, » répondit-il.

Dom Bernard fut administré. À peine eut-il reçu le corps de Notre-Seigneur qu’il eut un pressant besoin de cracher : il se retint, et mourut étouffé par le pain des anges.

Claude Cordon, docteur de Sorbonne, reçut en arrivant le nom d’Arsène, nom devenu fameux dans les nouvelles légendes. Arsène, après sa mort, apparut dans une gloire à dom Paul Ferrand, et lui dit : « Si vous saviez ce que c’est que de converser avec les saints ! » Puis il disparut.

L’abbaye de Dorval se voulut réformer. L’abbé de Dorval convint d’une entrevue avec Rancé : Rancé partit ; il rencontra l’abbé de Dorval à Châtillon, lieu triste, où les espérances ne se réalisent pas. De là il se rendit à Commercy, où il revit le cardinal de Retz ; il le détourna de la pensée apparente qu’il avait de se renfermer à la Trappe : « Le saint homme, dit Le Nain, eut de bonnes raisons pour ne pas le lui conseiller. » M. Dumont, auteur de l’histoire de la ville de Commercy, a bien voulu m’envoyer une lettre de Rancé au cardinal de Retz. « Si Votre Eminence, dit l’abbé de la Trappe, croyait qu’il n’y eût personne dans le monde dont mon cœur fût plus occupé que d’elle, elle ne me ferait pas justice. » Voilà où la déférence pour les rangs peut conduire la piété même. Après sa sortie, Rancé se hâta de se replier et de rappeler du monde sa patrouille. Revenu à la Trappe, il admit à profession frère Pacôme : celui-ci n’ouvrit jamais un livre, mais il excellait dans l’humilité. Chargé du soin des pauvres, il n’entrait dans le lieu où il mettait le pain qu’après s’être déchaussé, comme Moïse pour entrer dans la terre promise. Pacôme attira à lui un de ses frères ; ils vécurent sous le même toit sans se donner la moindre marque qu’ils se fussent jamais connus.

Rancé avait envoyé un religieux à Septfonts : ce religieux se gâta. « Je me suis mécompté, écrivait Rancé au visiteur, j’en ferai pénitence toute ma vie. »

La plupart des repentants du seizième siècle et du commencement du dix-septième avaient été des bandits ; ils ne se transformèrent pas, comme les massacreurs de septembre, en marchands de pommes cuites, et ne vendaient point de leurs mains souillées de meurtre des fruits aux petits enfants. Ces meurtriers étaient des déserteurs des armées du temps, des Routiers, des Condottieri, des Ruffiens. Somme toute, des capitaines, tels que Montluc et le baron des Adrets, qui faisaient sauter des prisonniers du haut des remparts, instruisaient leurs fils à se laver les bras dans le sang, accrochaient leurs prisonniers aux arbres. Valaient-ils mieux que leurs soldats ? Les illustres égorgeurs qui se retirèrent à Port-Royal et à la Trappe n’étaient-ils pas les dignes appelés à la retraite vengeresse qui les devait dévorer ! Un monde si plein de crimes se remplit de pénitents comme au temps de la Thébaïde.

Depuis la réforme jusqu’à la mort de Rancé on compte cent quatre-vingt-dix-sept religieux et quarante-neuf frères, parmi lesquels sont plusieurs de qui Rancé a écrit la vie et qui peuvent figurer dans les romans du ciel. On voit leurs noms dans l’Histoire de l’Abbaye de la Trappe, excellent recueil, où tout se trouve rapporté avec une minutieuse exactitude. Je le recommande d’autant plus que j’y ai remarqué quelques paroles d’humeur contre moi ; cependant, je croyais ne les avoir pas méritées.

À Port-Royal, même affluence d’hommes du monde ; mais à Port-Royal il y avait des femmes et des savants ; Pallue coulant le temps, médecin qui devint celui des solitaires, fit bâtir, nous dit Fontaine « un petit logis, appelé le Petit-Pallue, à cause de la petitesse bien juste et bien ramasséede ses appartements. » Vint ensuite Gentien-Thomas, suivi de ses enfants. On vit accourir M. de La Rivière, officier, qui apprit la langue grecque et la langue hébraïque, et se fit gardien des bois.

À la Trappe arrive Pierre ou François Fore : sous-lieutenant dans un corps de grenadiers, blessé dans plusieurs rencontres, plongé dans toutes sortes de vices, poursuivi par dix ou douze décrets de prise de corps, il était incertain s’il fuirait en Angleterre, en Allemagne, en Hongrie, ou s’il ne prendrait pas le turban ; il entendit parler de la Trappe. En quelques jours, il franchit deux cents lieues ; il arrive à la fin de l’hiver par des routes défoncées et d’affreuses pluies ; il frappe à la porte : son œil était hagard, son expression hautaine et dure, son sourcil fier, sa contenance militaire et farouche. Rancé le reçut. Des ulcères se formèrent dans la poitrine de Fore ; il vomit le sang sur la cendre, et il expira.

À Port-Royal on voit un M. de La Pétissière, brave parmi les braves ; le cardinal de Richelieu se reposait sur lui de sa sûreté : c’était un lion plutôt qu’un homme. Le feu lui sortait par les yeux, et son seul regard effrayait ceux qui le regardaient. Dieu se servit d’un malheur pour toucher d’une crainte salutaire son âme féroce et incapable de toute autre peur. Comme il avait eu une querelle avec un parent du cardinal, il eut plus de huit jours un cheval toujours sellé et prêt à monter pour aller se battre contre celui dont il croyait avoir été offensé. La fureur qui le transportait était telle, qu’encore qu’il fût le plus habile et le plus adroit du royaume, il reçut, après avoir blessé à mort son ennemi, un coup d’épée dans le bras, entre les deux os ; la pointe demeura enfoncée sans qu’il pût jamais la retirer. Il se sauva en cet état à travers champs, portant dans son bras le bout de l’épée rompue. Il alla trouver un maréchal, qui eut besoin pour la retirer de se servir des grosses tenailles de sa forge.

À la Trappe passe Forbin de Janson, obligé de quitter la France pour avoir tué son adversaire en duel : il obtint ensuite sa grâce. Il se trouva à Marsaille, sous Catinat, reçut une blessure, fit vœu de se faire religieux et reçut l’habit des frères de la Trappe. Il fut envoyé au monastère de Buon-Solazzo (Bonne-Consolation), et fonda une maison de trappistes sur les charmantes collines de la Toscane. Joseph Bernier, moine qui restait de l’ancienne Trappe, passa, à l’arrivée de Rancé, dans l’étroite observance ; il demanda en expirant que son corps fût jeté à la voirie : cynisme de la religion, où se montre le cas que les chrétiens faisaient de la matière. Ces rigueurs se rattachent à un ordre de philosophie que notre esprit n’est pas plus capable de comprendre que nos mœurs de supporter. Timée, dans Diogène-Laërce, raconte que les Pythagoriciens mettaient leurs biens en commun, appelaient l’amitié égalité, ne mangeaient point de viande, étaient cinq ans sans parler, et rejetaient par humilité les cercueils de cyprès, parce que le sceptre de Jupiter était fait de ce bois.

Ces pécheurs de la Trappe et de Port-Royal se trouvèrent confondus avec des non-savants de toutes natures. À Port-Royal était le jeune Lindo, d’une bonté et d’une ouverture de cœur à l’égard de tout le monde qui ne se peut concevoir. « Je sentais pour lui, décrit l’ingénu Fontaine, une tendresse particulière ; il était fort simple, et je l’étais aussi. »

De même parut à la Trappe frère Benoît, gentilhomme plein d’esprit, qui avait passé ses premiers jours à ne point penser. Rancé, qui tirait parti de l’innocence comme du repentir, a écrit sa vie, de même qu’un jardinier fait une petite croix sur des paquets de graines pour étiqueter un parfum.

M. Sainte-Beuve a extrait avec la patience du goût les passages de Port Royal, que je viens de citer ; il ajoute : « C’est le côté par lequel Port-Royal touche à la Trappe et à M. de Rancé, quand, sous les autres aspects, il paraît toucher plus près aux bénédictins de Saint-Maur et à Mabillon ; quand, par M. d’Andilly, il reste un peu à portée de la cour et presque figurant de loin ces riantes et romanesques retraites, imaginées en idée par mademoiselle de Montpensier, par madame de Motteville ou même par mademoiselle de Scudéri. »

La Trappe n’était pas riante ; ses sites étaient désolés, et l’âpreté de ses mœurs se répétait dans l’âpreté du paysage. Mais la Trappe resta orthodoxe, et Port-Royal fut envahi par la liberté de l’esprit humain. Le terrible Pascal, hanté par son esprit géométrique, doutait sans cesse : il ne se tira de son malheur qu’en se précipitant dans la foi. Malgré le silence que la Trappe gardait, il fut question de la détruire, tant le monde était effrayé d’elle ; elle n’échappa à sa ruine que par l’habileté de Rancé : Port-Royal fut moins heureux.

Parti de Paris dans la nuit du 27 octobre 1709, d’Argenson investit Port-Royal-des-Champs avec trois cents hommes ; c’était trop pour enlever vingt-deux religieuses âgées et infirmes. Elles furent dispersées en différents lieux ; et l’on refusa quelquefois la sépulture à ces brebis, esseulées du troupeau de la mère Angélique.

Enfin l’ordre de la démolition du couvent arriva le 25 janvier 1710, dix ans après la mort de Rancé. Cet ordre fut exécuté avec fureur, selon Duclos. Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes, tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chair décomposée. Les pierres tumulaires furent enlevées ; on a trouvé à Magny celle d’Arnauld d’Andilly. La maison de M. de Sainte-Marthe devint une grange ; les bestiaux paissent sur l’emplacement de l’église de Port-Royal-des-Champs : « La clématite, le lierre et la ronce, dit un voyageur, croissent sur cette masure, et un marsaule élève sa tige au milieu de l’endroit où était le chœur. Le silence est à peine interrompu par le gémissement du ramier solitaire. Ici Sacy venait répéter à Dieu la prière qu’il avait empruntée de Fulgence ; là Nicole invita Arnauld à déposer la plume ; dans cette allée écartée j’aperçois Pascal qui développe une nouvelle preuve de la divinité du christianisme ; plus loin, avec Tillemont et Lancelot se promènent Racine, La Bruyère, Despréaux, qui sont venus visiter leurs amis. Échos de ces déserts, arbres antiques, que n’avez-vous pu conserver les entretiens de ces hommes célèbres ! »

Et quel est le chrétien persuadé, le génie poétique qui s’adresse à ces illustres disparus, comme jadis à Sparte j’appelai en vain Léonidas ? C’est l’ancien évêque de Blois, approbateur de la mort et quasi juge dans le procès de Louis XVI.

Louis-le-Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations ; accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples au moment même où la tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on brisait à Saint-Denis les cercueils : au bord d’un caveau ouvert, Louis XIV tout noir, que l’on reconnaissait à ses grands traits, attendait sa dernière destruction ; représailles de la justice éternelle ! « Eh bien, peuple royal de fantômes, » je me cite (je ne suis plus que le temps), « voudriez-vous revivre au prix d’une couronne ? Le trône vous tente-t-il encore ? Vous secouez vos têtes, et vous vous recouchez lentement dans vos cercueils. »

Rancé avait transporté avec lui au désert le passé, et y attira le présent et l’avenir. Le siècle de Louis XIV ne négligeait aucune grandeur ; il s’associait aux victoires d’un reclus comme aux victoires d’un capitaine : Rocroi pour ce siècle était partout. Les querelles du jansénisme, les mysticités du quiétisme occupaient la ville et la cour depuis Bossuet et Fénelon jusqu’à mesdames de Maintenon et de Longueville, depuis le cardinal de Noailles jusqu’aux maréchaux amis et ennemis de Port-Royal, depuis les adversaires du protestantisme jusqu’aux esprits entêtés de l’hérésie. Par Rancé le siècle de Louis XIV entra dans la solitude, et la solitude s’établit au sein du monde.

Dans ces premières années de la retraite de Rancé, on entendit peu parler du monastère, mais petit à petit sa renommée se répandit. On s’aperçut qu’il venait des parfums d’une terre inconnue ; on se tournait, pour les respirer, vers les régions de cette Arabie heureuse. Attiré par les effluences célestes, on en remonta le cours : l’île de Cuba se décèle par l’odeur des vanilliers sur la côte des Florides. « Nous étions, dit Leguat, en présence de l’île d’Eden : l’air était rempli d’une odeur charmante qui venait de l’île et s’exhalait des citronniers et des orangers[4]. »

  1. Cymodocée.
  2. Constitutions de l’abbaye de la Trappe, Paris, 1671.
  3. Le Nain, tom. 1er, liv. VII, p. 600 et suiv.
  4. Voyage et Aventures de François Leguat, p. 48, tom. ier.