Vies des grands capitaines/Eumène

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Les Vies des grands capitaines :

Eumène


34 avant J.-C.



EUMÈNE

I. Eumène était de Cardie[1]. Si sa fortune avait répondu à son mérite, il n’aurait pas été plus grand, mais il serait devenu beaucoup plus célèbre et plus honoré ; car nous mesurons les grands hommes au mérite, et non à la fortune. Vivant à l’époque où florissaient les Macédoniens, son titre d’étranger nuisit beaucoup à son élévation ; il ne lui manqua que la noblesse de la naissance. Bien qu’il fût issu d’une des premières familles de Thrace, les Macédoniens voyaient avec peine qu’on le leur préférât quelquefois ; ils s’y résignaient cependant : car il l’emportait sur eux tous par son zèle, sa vigilance, sa patience, son habileté et la promptitude de son génie. Tout jeune encore, il obtint l’amitié de Philippe, fils d’Amyntas, et fut bientôt admis dans son intime familiarité : car dès le jeune âge un mérite éminent brillait en lui. Le roi le garda donc auprès de lui en qualité de secrétaire, poste beaucoup plus honorable chez les Grecs que chez les Romains. Chez nous, les secrétaires sont considérés comme des mercenaires, ce qu’ils sont en effet ; chez eux, au contraire, nul n’est admis à cet emploi, s’il n’est de naissance noble, d’une honnêteté et d’une activité éprouvées, parce qu’il faut qu’on le reçoive dans la confidence de tous les secrets. Eumène occupa sept ans ce poste de confiance auprès de Philippe. Quand ce prince eut été tué, il remplit treize ans les mêmes fonctions auprès d’Alexandre. Dans les derniers temps, il eut en outre le commandement de l’un des deux corps de cavalerie qu’on nommait hétaïres. Toujours il fut admis aux conseils de ces deux rois et prit part à toutes leurs entreprises.

II. Alexandre était mort à Babylone ; ses amis se partagèrent ses royaumes, et l’empire suprême fut déféré à celui à qui Alexandre mourant avait remis son anneau, à Perdiccas ; car il avait semblé ainsi lui confier sa couronne, jusqu’au moment où ses enfants auraient atteint leur majorité. En effet, ceux qui paraissaient être plus avant que lui dans la faveur du roi, Cratère et Antipater, étaient absents ; celui de tous à qui Alexandre avait donné des marques évidentes d’une affection toute particulière, Éphestion, était mort. À cette époque, la Cappadoce fut donnée, ou plutôt assignée à Eumène ; car elle était alors au pouvoir des ennemis. Perdiccas s’était empressé de se l’associer, parce qu’il voyait en lui une loyauté et une activité remarquables ; bien convaincu, s’il parvenait à le gagner, qu’il lui serait fort utile dans les entreprises qu’il préparait. Il songeait, en effet, ce qui est l’ambition ordinaire à ceux qui ont une grande puissance, à s’approprier et à réunir entre ses mains les parts de tous les autres. Au reste, il ne fut pas le seul à l’essayer ; tous les amis d’Alexandre en firent autant. Léonnat[2] le premier avait formé le projet de s’emparer de la Macédoine. Il s’efforça, par de nombreuses et éblouissantes promesses, d’obtenir qu’Eumène abandonnât Perdiccas et fît alliance avec lui. Ne pouvant l’y déterminer, il tenta de le faire périr ; et il y serait parvenu, si Eumène ne s’était échappé du camp la nuit et en secret.

III. Cependant s’allumaient ces guerres d’extermination qui suivirent la mort d’Alexandre, et tous se réunirent pour accabler Perdiccas. Quoique Eumène vît sa faiblesse, obligé qu’il était de résister seul à tous les autres, il n’abandonna pas son ami, et se montra plus attaché à sa parole qu’à son propre salut. Perdiccas lui avait donné le commandement de cette partie de l’Asie[3] qui est située entre le mont Taurus et l’Hellespont, et l’avait opposé seul à ses ennemis d’Europe[4] : lui-même était parti pour attaquer l’Égypte, que possédait Ptolémée. Eumène avait des troupes peu considérables et peu solides, parce qu’elles n’étaient pas exercées et qu’elles avaient été enrôlées depuis peu ; cependant on annonçait l’approche de Cratère et d’Antipater, qui passaient l’Hellespont avec une armée nombreuse de Macédoniens : c’étaient deux capitaines éminents, tant par leur illustration que par leur expérience de la guerre ; et les soldats macédoniens jouissaient alors de la réputation qu’ont aujourd’hui les troupes romaines ; car les peuples les plus puissants sont toujours réputés les plus braves. Eumène comprenait que, si ses soldats savaient contre quels adversaires on les conduisait, non seulement ils ne marcheraient pas, mais ils se disperseraient à la première nouvelle. Il eut donc recours à un stratagème plein de sagesse, en menant ses soldats par des routes détournées, où ils ne pouvaient apprendre la vérité, et en les persuadant qu’il se portait contre des barbares. II persista jusqu’au bout dans ce plan, et son armée se trouva rangée en bataille et la lutte engagée avant que les soldats connussent quels étaient leurs adversaires. Il eut même soin de choisir le premier les positions, afin de faire donner sa cavalerie, par laquelle il était supérieur, plutôt que son infanterie, qui était inférieure en nombre.

IV. Au milieu d’un combat acharné qui dura une grande partie du jour, le général en chef Cratère périt, ainsi que Néoptolème, qui commandait en second[5] : Eumène lui-même s’était mesuré avec ce dernier. Enlacés l’un à l’autre, tombés ensemble de leurs chevaux, ils firent bien voir quelle haine les animait et que la lutte était plutôt entre leurs coeurs qu’entre leurs corps ; car ils ne lâchèrent pas prise avant que l’un des deux eût perdu la vie. Eumène avait reçu quelques blessures de la main de Néoptolème, et cependant il ne se retira pas de la mêlée, mais n’en pressa que plus vivement l’ennemi. Quand la cavalerie eut été taillée en pièces, le général Cratère tué, beaucoup d’officiers distingués faits prisonniers, l’infanterie, engagée dans une position d’où elle ne pouvait sortir que du gré d’Eumène, lui demanda la paix ; elle l’obtint, mais, infidèle à la foi jurée, dès qu’elle le put, elle alla rejoindre Antipater. Eumène essaya de ranimer Cratère, relevé à demi mort du champ de bataille. N’ayant pu y réussir, il lui fit de magnifiques funérailles, par égard pour le rang élevé de Cratère, pour l’ancienne amitié qui les unissait du temps d’Alexandre, et renvoya ses cendres en Macédoine à sa femme et à ses enfants.

V. Tandis que ces événements se passent sur les bords de l’Hellespont, Perdiccas est tué près du Nil par Séleucus et Antigone[6], et le commandement suprême est déféré à Antipater. Ceux qui avaient abandonné son parti sont condamnés à mort par contumace sur le suffrage de l’armée ; parmi eux se trouvait Eumène. Le coup qui le frappait ne l’abattit point, et il n’en continua pas moins la guerre ; mais la modicité de ses ressources, sans accabler sa grande âme, lui ôtait cependant de son énergie. Antigone, qui le poursuivait avec de nombreuses troupes de toutes armes, était souvent harcelé dans sa marche et ne pouvait jamais en venir aux mains que dans des positions où il était possible à un petit nombre de tenir tête à des forces considérables. Mais à la fin, celui que l’habileté n’avait pu surprendre se vit enveloppé par la multitude. Il s’échappa cependant, après avoir perdu beaucoup des siens, et se réfugia dans un château de Phrygie, qui s’appelle Nora. Comme il était investi dans ce poste, et qu’il craignait, en séjournant dans un même lieu de ruiner sa cavalerie, parce qu’il n’y avait point d’espace pour la faire manoeuvrer, il trouva un moyen adroit d’échauffer et d’exercer le cheval sur place, afin qu’il mangeât plus volontiers, et qu’il ne fût pas privé du mouvement du corps. Il le sanglait sous le poitrail, lui tenait la tête trop haut pour qu’il pût toucher la terre des pieds de devant, et le forçait ensuite à coups de fouet à sauter et à regimber. Ce mouvement ne lui excitait pas moins la sueur que s’il eût couru en rase campagne. D’où il arriva, ce qui parut merveilleux à tout le monde, qu’il tira ses chevaux de ce fort aussi gras, après y avoir été enfermés plusieurs mois, que s’il les eût tenus dans des pâturages. Pendant ce blocus, tantôt il brûla, tantôt il ruina, et toutes les fois qu’il le voulut, les apprêts et les ouvrages d’Antigone. Il se tint dans ce même poste tant que dura l’hiver. Mais comme il ne pouvait camper en plein air, et que le printemps approchait, il feignit de vouloir se rendre ; pendant qu’il traitait des conditions, il trompa les officiers d’Antigone, et se dégagea sain et sauf, lui et tous les siens.

VI. Olympias, mère d’Alexandre, lui ayant expédié en Asie des lettres et des courriers, pour lui demander s’il serait d’avis qu’elle vînt réclamer la Macédoine (car alors elle demeurait en Épire[7]) et qu’elle s’emparât de ce royaume, il lui conseilla d’abord « de ne rien tenter et d’attendre que le fils d’Alexandre[8] fût parvenu à la royauté ; mais que, si elle était entraînée en Macédoine par quelque désir ardent, elle oubliât toutes ses injures, et n’usât de rigueur contre personne. » Olympias ne fit rien de tout cela, car elle partit pour la Macédoine, et s’y comporta très cruellement. Elle pria Eumène, alors éloigné, « de ne pas souffrir que les ennemis déclarés de la maison et de la famille de Philippe anéantissent aussi sa race, et elle le conjura d’assister les enfants d’Alexandre. S’il lui accordait cette faveur, il fallait qu’il rassemblât au plus tôt des troupes, pour les amener à son secours. Afin qu’il le fît plus facilement, elle avait envoyé des lettres à tous les capitaines qui persistaient dans leur devoir, pour qu’ils lui obéissent, et qu’ils suivent ses conseils. » Eumène, très ému de ces paroles, jugea plus à propos de périr, si la fortune en décidait ainsi, en témoignant sa reconnaissance à ses bienfaiteurs, que de vivre ingrat.

VII. Il leva donc des troupes et prépara la guerre contre Antigone. Comme il y avait avec lui un grand nombre d’illustres Macédoniens (parmi lesquels étaient Peucestès, qui avait été garde du corps d’Alexandre, et qui alors tenait la Perse ; et Antigène, qui commandait la phalange[9] macédonienne), craignant l’envie, qu’il ne put néanmoins éviter, s’il avait, lui étranger, la suprême autorité, plutôt que d’autres Macédoniens, dont il y avait là une multitude, il dressa dans le quartier général un pavillon au nom d’Alexandre, ordonna qu’on y plaçât un siège d’or, avec le sceptre et le diadème, et que tous les officiers s’y rassemblent chaque jour, pour y délibérer des grandes affaires ; croyant qu’il serait moins envié, s’il paraissait conduire la guerre sous l’apparente autorité et à l’ombre du nom d’Alexandre. Il y réussit en effet : car, comme on s’assemblait, non au quartier d’Eumène, mais à celui du roi, et qu’on y tenait conseil, il disparaissait en quelque sorte, tandis que tout se faisait par lui seul.

VIII. Il en vint aux mains avec Antigone dans la Parétacène[10], non pas en bataille rangée, mais dans une marche ; et l’ayant malmené, il l’obligea de retourner en Médie pour hiverner. Quant à lui, il distribua ses troupes sur les frontières de la Perse, non pas comme il le voulut, mais comme le forçait la volonté des soldats. Car cette phalange d’Alexandre le Grand, qui avait parcouru l’Asie et défait les Perses, soit par sa longue gloire, soit encore par sa licence ; prétendait non pas obéir à ses chefs, mais leur commander. C’est ce que font aujourd’hui nos vétérans. Aussi est-il à craindre que, par leur emportement et leur trop grande licence, ils ne fassent ce que ceux-là firent, qu’ils ne ruinent tout et ne perdent pas moins ceux pour lesquels ils ont combattu. Si on lit les actions de ces anciens vétérans, on reconnaîtra que celles des nôtres sont pareilles, et qu’il n’y a point de différence entre elles que le temps. Mais je reviens aux vieux soldats d’Eumène. Ils avaient choisi leurs quartiers d’hiver, consultant moins les règles de la guerre que leur commodité ; et ils s’étaient fort éloignés les uns des autres. Antigone l’apprit, et ne se sentant pas égal à des adversaires préparés, il résolut d’employer quelque stratagème nouveau. Il y avait deux chemins, par où l’on pouvait parvenir du pays des Mèdes, où il hivernait, aux quartiers des ennemis : l’un plus court, par des lieux déserts, que personne n’habitait, à cause du manque d’eau et qui, au reste, était d’environ dix journées ; l’autre, par lequel tout le monde allait, avait un circuit qui le rendait une fois plus long que le premier, mais il était fertile et abondant en toutes choses. Il sentait que s’il prenait celui-ci, les ennemis seraient informés de son approche avant qu’il eût fait le tiers de sa route ; au lieu qu’en marchant par les solitudes, il espérait les accabler à l’improviste. Pour exécuter son entreprise, il ordonna qu’on fît provision d’un grand nombre d’outres, et même de sacs de cuir, puis de fourrages et de viandes cuites pour dix jours, et qu’on fit très peu de feu dans le camp. Il cache à tous ses soldats la marche qu’il va faire ; et préparé de la sorte, il part, en prenant le chemin qu’il s’était proposé.

IX. Il avait fait environ la moitié de sa route ; quand, par la fumée de son camp, Eumène soupçonna que les ennemis approchaient. Les capitaines s’assemblent; on met en question ce qu’il faut faire. Ils sentaient tous qu’on ne pouvait rassembler les troupes assez promptement pour prévenir l’arrivée d’Antigone. Là, comme ils chancellent tous et qu’ils désespèrent de leur salut, Eumène leur dit que « s’ils veulent user de célérité, et exécuter ses ordres, ce qu’ils n’ont pas fait auparavant, il les sortira d’embarras, et fera si bien que l’ennemi, pouvant franchir en cinq jours l’espace qui les séparait, serait retardé d’autant de jours. Qu’ils aillent donc parcourir leurs quartiers, et que chacun rassemble ses troupes. » Or, pour arrêter la marche précipitée d’Antigone, il emploie la ruse que voici. Il envoie des gens sûrs vers les plus basses montagnes, qui faisaient face à la route des ennemis ; et il leur ordonne d’allumer et d’étendre aussi loin qu’ils pourront de très grands feux, à la première veille de la nuit ; de les diminuer à la seconde veille, de les tendre très faibles à la troisième, et de faire soupçonner aux ennemis, par cette imitation de la pratique des camps, qu’on campe dans ces lieux-là, et qu’on a été prévenu de leur approche ; il recommande de faire la même chose la nuit suivante. Ceux à qui cet ordre avait été donné l’exécutent ponctuellement. Antigone, à l’entrée de la nuit, aperçoit des feux, croit qu’on a eu connaissance de sa venue et que les ennemis ont concentré leurs forces en cet endroit. Il modifie son plan, et, parce qu’il ne peut pas attaquer à l’improviste, il change de direction, prend les détours plus longs de la route où tout abonde, et s’y arrête un jour pour délasser ses soldats et refaire ses chevaux, afin de combattre avec une armée plus fraîche.

X. C’est ainsi qu’Eumène surpassa en ruse un rusé capitaine, et arrêta sa célérité ; mais il n’en profita pas beaucoup : car, par l’envie des officiers avec lesquels il était, et par la perfidie des vieux soldats macédoniens, après être sorti victorieux d’un combat, il fut livré à Antigone[11], quoique l’armée lui eût juré trois fois en divers temps, qu’elle le défendrait et ne l’abandonnerait jamais. Mais quelques-uns furent si jaloux de son mérite, qu’ils aimèrent mieux manquer de foi que de ne pas le trahir. Antigone, quoique son ennemi mortel, l’aurait sauvé, si les siens le lui eussent permis, parce qu’il sentait qu’il ne pouvait être mieux aidé d’aucun autre dans les graves événements que l’on voyait déjà se préparer. Car Séleucus, Lysimaque et Ptolémée[12], déjà puissants en forces, contre lesquels il lui fallait combattre pour l’empire, allaient tomber sur lui. Mais ceux qui l’entouraient ne le souffrirent point, parce qu’ils voyaient qu’Eumène conservé, ils seraient tous peu estimés comparés à lui. D’ailleurs Antigone lui-même était tellement enflammé contre Eumène, qu’il ne pouvait s’adoucir que par l’espoir des importants services qu’il attendait de lui.

XI. Lorsqu’il l’eut donc fait mettre en prison, et que l’officier de ses gardes lui eut demandé de quelle manière il voulait qu’on le gardât, il répondit : « Comme un lion très ardent, ou comme un éléphant très féroce ; » car il n’avait pas encore déterminé s’il le sauverait ou non. Deux sortes de personnes allaient voir Eumène : ceux qui, à cause de leur haine, voulaient repaître leurs yeux de sa disgrâce, et ceux qui, à cause de leur ancienne amitié, désiraient l’entretenir et le consoler. Il y venait aussi beaucoup de gens qui étaient curieux de connaître sa figure, et de voir comment était fait cet homme qu’ils avaient craint si longtemps et si vivement, et sur la perte duquel ils avaient fondé l’espoir de leur triomphe. Eumène, se voyant si longtemps dans les fers, dit à Onomarque, qui commandait dans la prison « qu’il s’étonnait d’être ainsi détenu depuis trois jours ; qu’il était indigne de la prudence d’Antigone d’abuser d’un vaincu au point de ne pas ordonner qu’on le mît à mort ou qu’on le relâchât. » Comme il semblait parler à Onomarque avec trop de fierté : « Quel homme es-tu donc ? lui dit celui-ci ; si tu avais tant de courage, pourquoi n’as-tu pas péri dans le combat, plutôt que de tomber au pouvoir de l’ennemi ? » Eumène lui répondit : « Plût aux dieux que cela fût arrivé ! Mais cet événement n’a pas eu lieu, parce que je n’ai jamais été aux prises avec un plus fort que moi. Je ne me suis jamais battu avec personne qui n’ait succombé sous moi ; car ce n’est point par la valeur de mes ennemis, mais par la perfidie de mes amis, que je suis tombé dans cette infortune. » Et cela n’était point faux.... Eumène avait une belle prestance, et un corps assez fort pour supporter la fatigue, quoiqu’il fût moins grand que bien fait.

XII. Antigone, n’osant pas décider seul de son sort, en référa au conseil. Là, presque tous les officiers[13], extrêmement troublés, s’étonnèrent d’abord qu’on n’eût pas déjà fait mourir un homme par lequel, depuis tant d’années, ils avaient été si maltraités, qui les avait si souvent réduits au désespoir, et qui avait tué les plus grands capitaines[14] ; qui enfin était seul si puissant, que, tant qu’il vivrait, ils ne pourraient pas être tranquilles, et après la mort duquel ils n’auraient plus d’embarras et de peines. Ils lui demandaient enfin « quels amis il emploierait à son service, s’il lui rendait la liberté. Pour eux, ils ne resteraient point auprès de lui avec Eumène. » Antigone, ayant connu la volonté du conseil, se laissa cependant encore sept jours pour délibérer là-dessus ; mais craignant qu’il ne s’élevât quelque sédition dans l’armée, il défendit que personne ne fût introduit auprès d’Eumène, et ordonna de lui retirer sa nourriture journalière ; disant qu’il ne ferait pas souffrir une mort violente à un homme qui autrefois avait été son ami. Cependant Eumène ne fut pas tourmenté de la faim plus de trois jours. Comme on levait le camp, il fut égorgé par ses gardes, à l’insu d’Antigone.

XIII. C’est ainsi qu’à l’âge de quarante-cinq ans, Eumène, qui avait servi depuis sa vingtième année, comme nous l’avons marqué ci-dessus, sept ans auprès de Philippe et treize auprès d’Alexandre, en la même qualité de secrétaire, et avait commandé dans cet espace de temps une aile de cavalerie ; qui, après la mort d’Alexandre le Grand, avait été à la tête des armées, et avait en partie repoussé, en partie fait périr les plus grands capitaines : c’est ainsi, dis-je, qu’ayant été surpris, non par l’habileté d’Antigone, mais par le parjure des Macédoniens, Eumène termina sa vie. Ce qui fait aisément juger de la haute opinion qu’avaient de lui tous ceux qui, après Alexandre, furent appelés rois, c’est qu’aucun d’entre eux ne prit ce titre du vivant d’Eumène, mais seulement celui de gouverneur. Les mêmes capitaines, après sa mort, s’attribuèrent aussitôt les ornements royaux et le nom de rois. Ils ne voulurent plus tenir la parole qu’ils avaient donnée publiquement, de conserver le royaume aux enfants d’Alexandre ; et l’unique défenseur de la race royale n’étant plus en vie ils laissèrent éclater leurs sentiments. Les premiers qui se chargèrent de ce crime furent Antigone, Ptolémée, Séleucus, Lysimaque et Cassandre. Antigone remit le corps d’Eumène à ses proches, pour l’ensevelir. Ceux-ci lui firent des funérailles militaires et honorables, toute l’armée accompagnant le convoi, et ils eurent soin de faire transporter ses ossements en Cappadoce, auprès de sa mère, de sa femme et de ses enfants.

Notes[modifier]

  1. Ville de la Chersonèse de Thrace, située au fond du golfe Mélas.
  2. Dans le partage de l'empire d'Alexandre, il avait obtenu la petite Phrygie.
  3. Cilicie, Arménie, Cappadoce.
  4. Antipater, Cratère, Pithon, Arrhidée.
  5. Néoptolème commandait l'aile gauche; le partage de l'empire lui avait donné une province de Perse, la Carmanie.
  6. Antigone avait reçu d'Antipater le gouvernement de la grande Phrygie et de la Cilicie.
  7. Après sa répudiation par Philippe, roi de Macédoine, elle s'était retirée auprès de son frère Philippe, roi d'Épire.
  8. Ce fils d'Alexandre et de Roxane s'appelait Alexandre, comme son père; mais on lui donnait aussi le nom d'Hercule.
  9. La phalange était un corps d'infanterie, composé de quinze, ou au moins huit cents hommes pesamment armés, qu'on plaçait au centre de la bataille.
  10. La Parétacène était une petite province de la Perside, et touchait à la Médie.
  11. En livrant leur général, les soldats espéraient obtenir qu'Antigone leur restituerait le butin qu'il avait réuni à leurs dépens après la bataille.
  12. Séleucus avait reçu en partage la Babylonie; Lysimaque, la Thrace; Ptolémée, l'Égypte.
  13. La majorité. Démétrius, fils d'Antigone, s'opposait à ce qu'on tue Eumène.
  14. Cratère et Néoptolème.