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Vies des grands capitaines/Pélopidas

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Les Vies des grands capitaines :

Pélopidas


34 avant J.-C.



PÉLOPIDAS

I. Le Thébain Pélopidas[1] est plus connu des historiens que du commun des hommes. Je ne sais de quelle manière exposer ses grandes actions. Je crains, en entreprenant de les développer, de paraître écrire, non sa vie, mais une histoire ; et en ne touchant qu’aux principales, de ne pas montrer assez clairement à ceux qui ne connaissent point l’histoire grecque, combien il a été grand homme. Je préviendrai donc, autant que je pourrai, l’un et l’autre inconvénient, et je remédierai, soit à la satiété, soit à l’ignorance des lecteurs. Le Lacédémonien Phébidas, menant une armée à Olynthe[2] et passant par Thèbes, s’empara de la citadelle de la ville, qu’on nomme la Cadmée, à l’instigation d’un très petit nombre de Thébains, qui, pour résister plus facilement à la faction contraire[3], favorisaient les intérêts des Lacédémoniens. Il agit ainsi de sa volonté privée, et non en vertu d’une délibération publique. Les Lacédémoniens lui firent quitter l’armée pour ce fait, et le punirent d’une amende. Ils n’en rendirent pas plus aux Thébains leur citadelle, parce qu’étant dès lors brouillés avec eux, ils jugeaient plus à propos de les tenir assiégés que de les laisser libres. Car, depuis la guerre du Péloponnèse et l’assujettissement d’Athènes, ils pensaient qu’ils avaient affaire avec les Thébains, et que ceux-ci étaient le seul peuple de la Grèce qui osât leur résister. Dans cette idée, ils avaient donné à leurs amis les plus hautes magistratures, et ils avaient ou fait mourir ou envoyé en exil les chefs de l’autre faction. Pélopidas, dont nous écrivons la vie, était du nombre de ceux-ci, et se voyait privé de sa patrie.

II. Tous ces bannis s’étaient transportés à Athènes, non pour y rester dans l’oisiveté, mais pour tâcher de recouvrer leur patrie à la première occasion que le hasard leur offrirait si près de Thèbes. Lors donc qu’ils jugèrent qu’il était temps d’exécuter leur dessein, ils choisirent avec ceux qui pensaient comme eux à Thèbes, pour accabler leurs ennemis et délivrer leur cité, le jour[4] où les premiers magistrats avaient coutume de faire un festin entre eux. Souvent de grandes choses ont été accomplies avec de petits moyens ; mais, assurément, jamais une aussi forte puissance ne fut abattue avec de si faibles ressources. Douze jeunes gens, de ceux qui étaient punis de l’exil, se réunirent ; et il n’y eut pas plus de cent hommes en tout qui se soient exposés à un si grand péril. La puissance des Lacédémoniens fut renversée par ce petit nombre. Car, en faisant la guerre à la faction de leurs adversaires, les exilés la firent autant aux Spartiates, qui étaient les maîtres de toute la Grèce, et dont l’impérieuse grandeur, ébranlée par ce premier coup, tomba peu de temps après à la bataille de Leuctres. Ces douze bannis, ayant Pélopidas à leur tête, sortirent d’Athènes pendant le jour, pour pouvoir arriver à Thèbes sur le soir, et se mirent en chemin avec des chiens de chasse, portant des rets et vêtus en paysans, afin de faire route sans éveiller les soupçons. Arrivés au moment même qu’ils s’étaient proposé, ils rendirent à la maison de Charon[5], qui leur avait donné le jour et l’heure.

III. Je veux insérer en cet endroit une réflexion, quoiqu’elle interrompe mon récit : c’est qu’une trop grande confiance cause souvent de grands malheurs. Il parvint aussitôt aux oreilles des magistrats thébains que les exilés étaient entrés dans la ville. Livrés au plaisir de boire et de manger, ils méprisèrent cette nouvelle, et ne prirent même pas la peine de s’instruire d’un fait aussi important. Il arriva en outre une chose qui manifesta plus encore leur démence. On apporta d’Athènes une lettre d’Archias, hiérophante, à l’Archias[6] qui était alors le suprême magistrat de Thèbes, dans laquelle étaient marqués tous les détails du départ des exilés. Cette lettre lui ayant été remise lorsqu’il était déjà à table, il la plaça sous son coussin, et dit : « Je renvoie à demain les affaires sérieuses. » Mais quand la nuit fut avancée, tous ces magistrats, noyés de vin furent tués par les exilés, sous la conduite de Pélopidas. Cette exécution faite, non seulement les habitants de la ville, mais encore ceux de la campagne, appelés aux armes et à la liberté, accoururent de toutes parts. Ils chassèrent de la citadelle la garnison des Lacédémoniens, délivrèrent leur patrie de l’état de siège où elle était, et massacrèrent ou bannirent ceux qui avaient conseillé aux ennemis de s’emparer de la Cadmée.

IV. Dans ces moments de trouble, Épaminondas, comme nous l’avons marqué ci-dessus, se tint tranquille chez lui, tant qu’on se battit contre des citoyens. L’honneur d’avoir délivré Thèbes appartient donc en propre à Pélopidas. Quant à ses autres actions glorieuses, elles lui sont presque toutes communes avec Épaminondas. À la bataille de Leuctres, où Épaminondas commandait en chef, il menait la troupe d’élite[7], qui la première renversa la phalange des Lacédémoniens. Il se trouva encore dans toutes les actions périlleuses de ce général ; ainsi, quand Épaminondas assiégea Sparte, il commanda l’une des ailes de son armée, et, afin de hâter le rétablissement de Messène, il se rendit chez les Perses en qualité d’ambassadeur[8]. Pélopidas fut enfin le second personnage de Thèbes, mais de manière pourtant qu’il approchait de très près d’Épaminondas.

V. Il eut en outre à lutter contre la mauvaise fortune. D’abord, il fut exilé de sa patrie, comme je l’ai rapporté. Plus tard, voulant réduire la Thessalie sous la puissance des Thébains, et se croyant assez garanti par son caractère d’ambassadeur, lequel est ordinairement sacré chez toutes les nations, il fut arrêté, avec Isménias, et jeté en prison par Alexandre, tyran de Phères. Épaminondas le remit en liberté en faisant la guerre à Alexandre. Après cette captivité, Pélopidas ne put calmer son ressentiment contre celui qui l’avait outragé. Il persuada les Thébains de marcher au secours de la Thessalie et de chasser ses tyrans. Comme on lui eut donné la conduite de cette guerre, et qu’il fut parti pour ce pays avec une armée, il ne balança point, aussitôt qu’il aperçut l’ennemi, à en venir aux mains avec lui. Dès qu’il eut remarqué Alexandre sur le champ de bataille, il poussa son cheval vers lui, tout enflammé de colère ; mais s’étant fort éloigné des siens, il fut percé d’une multitude de traits, et tomba mort sur la place. Cet événement arriva au moment où la victoire le favorisait, car déjà les troupes des tyrans pliaient. Toutes les villes de la Thessalie décernèrent, pour ce service, au général tué, des couronnes d’or et des statues de bronze, et donnèrent à ses enfants des terres considérables.

Notes[modifier]

  1. Pélopidas était le fils d'Hippoclos, illustre et riche citoyen de Thèbes.
  2. C'était un secours que les Lacédémoniens envoyaient au roi de Macédoine Amyntas, qui s'apprêtait à assiéger Olynthe.
  3. Les chefs de ce parti étaient Isménias, Pélopidas, Phérénice, Androclide et Épaminondas; ceux qui favorisaient les Lacédémoniens avaient à leur tête Archias, Léontide et Philippe.
  4. Ce jour était celui de la fête de Vénus/Aphrodite.
  5. Charon était un riche Thébain; il prit part aux batailles de Platées et de Leuctres.
  6. L'un des ces Archias était hiérophante à Athènes, l'autre polémarque à Thèbes. L'hiérophante présidait aux mystères d'Éleusis et de quelques autres temples de la Grèce.
  7. C'était le bataillon sacré, composé de trois cents jeunes gens déterminés à vaincre ou à mourir ensemble.
  8. Pélopidas, député à la cour de Perse, rendit vaines les démarches des Athéniens et des Lacédémoniens auprès d'Artarxerxès, et Messène fut affranchie.