Vies des grands capitaines/Pausanias

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Les Vies des grands capitaines :

Pausanias


34 avant J.-C.



PAUSANIAS

I. Pausanias[1], de Sparte, fut un grand homme, sans doute, mais inégal et inconstant dans toute sa conduite. L’éclat de ses vertus fut effacé par ses vices. Sa bataille de Platées est très célèbre ; ce fut en effet sous sa conduite que Mardonius, Mède de nation, satrape et gendre de Darius, le plus vaillant et le plus habile des généraux de la Perse, à la tête de deux cent mille hommes de pied, tous gens d’élite, et de vingt mille cavaliers[2], fut mis en déroute par une armée peu nombreuse, et perdit lui-même la vie dans le combat. Enflé de cette victoire, il commença à former des intrigues et à donner un libre essor à son ambition. La première action dont on le blâma, fut d’avoir fait graver sur un trépied d’or, qui lui était revenu du butin et qu’il avait placé dans le temple de Delphes, une inscription[3] portant que sous sa conduite les barbares avaient été détruits à Platées, et qu’en reconnaissance de cette victoire il avait fait ce présent à Apollon. Les Lacédémoniens rayèrent cette inscription, et gravèrent seulement sur le trépied le nom des villes qui avaient contribué à la défaite des Perses.

Il. Après cette bataille, le même Pausanias fut mis à la tête de la flotte commune des Grecs, et envoyé à l’île de Chypre et sur l’Hellespont, pour en chasser les garnisons barbares. Également heureux dans cette expédition, il en devint plus fier et plus ambitieux encore. Après s’être rendu maître de Byzance, il renvoya secrètement à Xerxès plusieurs prisonniers persans d’un rang distingué, et entre autres quelques parents de ce prince, et chercha à faire croire qu’ils s’étaient évadés des prisons publiques. Il fit partir avec eux un certain Gongyle, d’Érétrie, chargé par le roi d’une lettre qui, au rapport de Thucydide, était conçue en ces termes : « Pausanias, chef des Spartiates, ayant reconnu que les prisonniers qu’il a faits à Byzance sont tes parents, te les renvoie à titre de présent. Il désire s’unir à toi par les liens du sang, et te prie, si tu le trouves bon, de lui donner ta fille en mariage. À cette condition, il promet de t’aider à réduire sous ta puissance et la ville de Sparte et toutes les autres cités de la Grèce. Si tu veux donner suite à ces propositions, envoie-moi un homme sûr, avec lequel je puisse conférer ». Xerxès, ravi du salut de tant d’hommes qui lui étaient si nécessaires, envoie sur-le-champ Artabaze à Pausanias avec une lettre dans laquelle il le comble de louanges et lui demande de ne rien épargner pour effectuer ses promesses ; ajoutant que, s’il réussissait, rien ne lui serait refusé. Pausanias, instruit des dispositions du roi, en devint plus ardent à poursuivre son projet, et se rendit suspect aux Lacédémoniens. Rappelé à Sparte au milieu de ses menées, on le mit en jugement. Il fut absous, condamné cependant à une amende[4] ; aussi ne lui rendit-on pas le commandement de la flotte.

III. Il retourna de lui-même peu de temps après à l’armée ; et s’y conduisant non en homme adroit, mais en insensé, il y fit connaître ses desseins. Il quitta non seulement les moeurs, mais encore les manières et l’habillement de son pays. II avait un faste royal, portait l’habit médique, se faisait suivre d’une garde de Mèdes et d’Égyptiens. Sa table, servie dans le goût des Perses, était d’un luxe insupportable à ses convives mêmes. Il était inaccessible à ceux oui voulaient l’approcher ; il répondait avec hauteur ; il commandait avec dureté. Ne voulant plus retourner à Sparte, il s’était transporté à Colone, ville de la Troade. Là il tramait des complots également funestes à sa patrie et à lui-même. Quand les Lacédémoniens en furent informés, lis lui envoyèrent des députés avec la scytale[5], sur laquelle, selon leur usage, ils avaient écrit que, s’il ne revenait point, ils le condamneraient à mort. Pausanias, vivement ému de ce message, retourna à Sparte, espérant pouvoir encore écarter ce pressant danger par son argent et sa puissance. À peine y fut-il arrivé que les éphores le firent mettre en prison, les lois donnant à chacun de ces magistrats le pouvoir d’en user de cette sorte à l’égard du roi. Il se tira cependant de cette situation, mais il n’en resta pas moins suspect. On persistait à croire qu’il avait des intelligences avec le roi de Perse. Il est une classe nombreuse d’hommes, appelés ilotes[6], qui cultivent les terres des Spartiates et leur servent d’esclaves. On soupçonnait encore Pausanias de vouloir les soulever en leur faisant espérer la liberté. Mais comme on n’avait aucune preuve évidente par laquelle on pût se convaincre, on ne crut pas devoir juger, sur de simples soupçons, un homme si considérable et si illustre ; mais on résolut d’attendre que le fait se découvrît de lui-même.

IV. Sur ces entrefaites, un jeune homme, nommé Argilius, fut chargé par Pausanias d’une lettre pour Artabaze. Comme aucun de ceux qui étaient partis avec de pareils messages n’était revenu, il soupçonna qu’il était fait quelque mention de lui. Il délia la lettre[7], et après l’avoir décachetée, vit que, s’il la portait, c’était fait de lui. Elle contenait d’ailleurs des détails relatifs au traité conclu entre Pausanias et le roi de Perse. Argilius remit cette lettre aux éphores.

Je dois remarquer ici la sage circonspection des magistrats de Sparte ; l’indice même fourni par le jeune homme ne les décida point à faire arrêter Pausanias, et ils ne crurent devoir user de rigueur que lorsqu’il se serait découvert lui-même. Ils donnèrent pour cela leurs ordres au dénonciateur. Il y a à Ténare[8] un temple de Neptune, que les Grecs regardent comme inviolable. Argilius s’y réfugia, et s’assit sur l’autel. On avait pratiqué tout auprès une loge souterraine d’où l’on pouvait entendre ceux qui viendraient lui parler. Quelques éphores y descendirent. Dès que Pausanias eut appris qu’Argilius s’était réfugié dans ce temple, il y accourut tout troublé. Le voyant sur l’autel, dans la posture d’un suppliant, il lui demanda la raison d’une démarche si subite. Argilius lui déclara ce qu’il avait appris par la lettre. Pausanias, encore plus effrayé, le prie de ne rien révéler et de ne point trahir son bienfaiteur, lui promettant que, s’il lui rendait ce service et le faisait sortir d’un si cruel embarras, il en serait amplement récompensé.

V. Les éphores, ainsi instruits de tout, jugèrent plus à propos de faire arrêter le coupable dans la ville ; et ils en prirent le chemin. Pausanias, croyant avoir gagné Argilius, y retournait aussi. Comme on était sur le point de l’arrêter en route, il comprit à la mine d’un éphore, qui voulait l’avertir du danger, qu’on cherchait à le surprendre. II se réfugia donc dans le temple de Minerve appelé Chalcioecus[9], en devançant de peu ceux qui le poursuivaient. Les éphores en firent aussitôt murer les portes, afin qu’il ne pût en sortir, et on démolit le toit, pour qu’exposé à l’air, il mourût plus vite. On dit que sa mère vivait encore en ce temps-là, et que cette femme, alors très âgée, ayant appris le crime de son fils, s’empressa d’apporter une pierre à l’entrée du temple, pour l’y enfermer. C’est ainsi que Pausanias souilla par l’infamie de sa mort l’éclat de sa vie militaire. À peine l’eut-on tiré du temple, à demi mort, qu’il expira. Quelques-uns disaient qu’il fallait porter son cadavre au même endroit que les corps des suppliciés ; mais cet avis fut désapprouvé du plus grand nombre. On l’enterra loin du lieu où il était mort. Dans la suite, il fut exhumé par l’ordre de l’oracle de Delphes, et enseveli dans l’endroit même où il avait cessé de vivre.

Notes[modifier]

  1. Pausanias, fils de Cléombrote, était du sang royal de Sparte, et tuteur du jeune roi.
  2. Pausanias, fils de Cléombrote, était du sang royal de Sparte, et tuteur du jeune roi.
  3. Les vainqueurs avaient coutume de consacrer aux dieux quelque offrande ; c'est donc l'inscription en soi qui indisposa les Spartiates.
  4. L'amende était une peine infamante, entraînait la destitution des emplois publics.
  5. Quand les éphores voulaient donner des ordres à leurs généraux de terre ou de mer, ils roulaient une bande de cuir ou de parchemin autour d'un bâton dans toute sa longueur, de manière qu'il n'y restait aucun vide. Ils écrivaient sur cette bande, et la déroulaient ensuite. Le général à qui elle était adressée, ayant été muni, avant son départ, d'un bâton en tous points semblable à celui sur lequel cette bande avait été roulée et écrite, l'appliquait sur le sien, et la lisait ainsi sans difficulté. C'est ce bâton qu'on appelait scytale.
  6. Helotes: ainsi nommés de la ville d'Hélos, dans le Péloponnèse, dont les Lacédémoniens avaient réduit les habitants en esclavage. Ils donnèrent ensuite ce nom à tous leurs prisonniers de guerre, dont ils faisaient des esclaves.
  7. Quand la lettre était pliée, on passait de part en part un fil dont on arrêtait les deux bouts avec de la cire, sur laquelle on imprimait un cachet.
  8. Ténare: promontoire et ville de Laconie.
  9. Le coupable qui se réfugiait dans un temple était par le fait même à l'abri de toute violence.