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Vies des hommes illustres/Comparaison de Solon et de Publicola

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Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (1p. 253-257).
◄  Publicola


COMPARAISON
DE
SOLON ET DE PUBLICOLA.


Il y aura, dans le parallèle de Solon et de Publicola, une particularité, et qui ne se rencontre dans aucun de ceux que j’aie écrits encore : c’est que l’un est l’imitateur, et l’autre le témoin de celui auquel je le vais comparer[1]. Prenez garde, en effet, que cette maxime sur le bonheur, proférée par Solon en présence de Crésus, convient mieux à Publicola qu’à Tellus. Ce Tellus, qui avait été, suivant Solon, le plus heureux des hommes, à cause de sa mort glorieuse, de sa vertu, et des enfants estimables qu’il laissait après lui, n’est pas cité comme un homme de bien, même dans les poésies de Solon ; enfin ses enfants n’ont pas été connus, et lui-même n’a exercé aucune magistrature. Au contraire, Publicola, pendant sa vie, fut, par son crédit comme par l’éclat de ses vertus, le premier des Romains ; et, encore de nos jours, six cents ans après sa mort, les plus illustres familles de Rome, les Publicola, les Messala, et les autres Valérius, font remonter à lui la gloire de leur noblesse. Tellus fut tué par les ennemis, et il mourut en brave, ferme à son poste, dans la mêlée ; tandis que Publicola, après avoir taillé en pièces les ennemis, ce qui est bien plus heureux que de tomber sous leurs coups, et après avoir vu, lui consul, et par ses efforts, sa patrie victorieuse, comblé d’honneurs, eut en partage, après le triomphe, la mort que Solon désirait le plus, et qu’il regardait comme le bonheur suprême.

D’ailleurs, le souhait de Solon, dans sa réponse à Mimnerme[2] sur la durée de la vie :


Que ma mort ne soit pas sans pleurs, mais que mes amis
Célèbrent mes funérailles, dans la douleur et les gémissements ;


ce souhait prouve le bonheur de Publicola. Car la mort de Publicola fut pleurée, non-seulement de ses parents et de ses amis, mais de la ville entière. C’étaient partout des larmes, des regrets, une tristesse profonde ; et les femmes romaines semblaient, à en juger par leur deuil, avoir perdu toutes un fils, un frère ou un père. Solon disait :


Je désire avoir des richesses ; mais ce n’est point de l’injustice
Que je les veux tenir…,


parce que la punition finit toujours par arriver. Publicola ne s’enrichit point par des injustices ; et il eut de plus la gloire de faire un bon usage de sa fortune, en secourant les pauvres. Si donc Solon a été le plus sage des hommes, Publicola en a été le plus heureux ; car, tous les biens que le premier a désirés comme les plus grands et les plus beaux, Publicola les a possédés, et il en a joui jusqu’à sa mort.

Solon, comme on le voit, a glorifié Publicola ; mais Publicola, à son tour, a glorifié Solon, en se le proposant comme le plus parfait modèle que puisse imiter le fondateur d’un État populaire. Il ôta à l’autorité souveraine son faste d’autrefois, et il la rendit pour tous bienveillante et douce, il emprunta plusieurs lois de Solon, entre autres celles qui donnaient au peuple le droit d’élire les magistrats, et qui permettaient aux accusés d’en appeler au peuple, comme Solon avait établi l’appel aux juges[3]. Si Publicola ne créa point, comme Solon, un nouveau sénat, il augmenta l’ancien presque de moitié. L’établissement des questeurs pour la garde du trésor public fit qu’un consul homme de bien ne manqua pas de loisir pour se livrer à des soins plus importants, et qu’un consul pervers n’eut pas, pour faire le mal, les ressources qu’il eût trouvées dans sa mise en possession et des affaires publiques et du trésor de l’État.

La haine des tyrans fut plus forte dans Publicola. Solon avait ordonné, il est vrai, que tout citoyen qui aurait aspiré à la tyrannie fût mis en jugement ; mais Publicola permit de le tuer avant le jugement même. Solon se glorifia à bon droit d’avoir refusé une royauté que les circonstances mêmes lui offraient, et où ses concitoyens le portaient de leur plein gré. Toutefois, ce n’est pas une moindre gloire, à Publicola, d’avoir rendu plus populaire une autorité presque tyrannique, et de n’avoir pas usé de toute la puissance dont il disposait : modération dont Solon avait, ce semble, jadis exprimé la pensée. Le peuple, dit-il,


De cette façon, obéira sans murmure à ses chefs,
Si on lui serre le frein, mais sans l’écraser sous sa charge.


Un mérite particulier à Solon, c’est l’abolition des dettes, mesure qui contribua, plus que nulle autre, à affermir la liberté des citoyens. C’est en vain que l’égalité est écrite dans les lois, si les dettes en privent les pauvres ; si, alors même qu’ils paraissent jouir le plus de la liberté, si, dans les jugements, dans les fonctions publiques, dans l’exercice du droit de parole, ils sont, plus que jamais, les esclaves des riches, et s’ils ne font que suivre les ordres de leurs créanciers. Solon fit plus encore. Presque toujours une abolition de dettes entraîne à sa suite des troubles et des dissensions. Solon, au contraire, en appliquant à propos la mesure, comme on fait un remède périlleux mais énergique, parvint à apaiser la sédition qui s’était élevée dans Athènes ; et il fit taire, par le seul ascendant de sa vertu, les reproches et les murmures qu’aurait pu exciter la loi.

Si l’on considère l’ensemble de leur administration, Solon débuta d’une manière plus brillante : il se fraya lui-même sa route ; il n’eut pas de devancier ; et seul, sans le secours de personne, il termina heureusement presque toutes ses entreprises, et les plus grandes. Pour Publicola, il eut une fin plus heureuse et plus digne d’envie ; car Solon vit renverser le gouvernement qu’il avait établi, tandis que les institutions de Publicola maintinrent l’ordre dans Rome, jusqu’au temps des guerres civiles. C’est que Solon, après avoir publié ses lois, les abandonna, quand il partit d’Athènes, seules et sans défenseurs, dans leurs tables et sur leurs rouleaux. Publicola, en restant à Rome, avec le pouvoir et les affaires en main, affermit ses établissements, et en assura la durée. Solon, après des efforts inutiles pour arrêter les intrigues de Pisistrate, qu’il avait su découvrir, finit par céder à la tyrannie grandissante. Publicola abattit, et pour jamais, une royauté pleine de force, et qui florissait depuis des siècles. Son courage ne fut pas au-dessous de son entreprise ; et rien ne manqua à sa vertu, ni la fortune qui seconde l’effort, ni l’énergie qui accomplit l’œuvre.

Quant aux exploits belliqueux, Solon, s’il en faut croire Daïmachus de Platées[4], n’a pas même conduit cette expédition contre les Mégariens, dont nous avons fait le récit. Mais Publicola remporta d’éclatantes victoires à la tête des armées, et en payant de sa personne. Solon, homme d’État, veut conseiller aux Athéniens de reprendre Salamine : il a recours à une sorte de jeu, et il contrefait l’insensé. Publicola, dès son début, hasarde un grand coup : il se déclare contre Tarquin, et il dévoile la conjuration. Seul, il empêche que les traîtres n’échappent au supplice ; et, non content d’avoir chassé de Rome la personne des tyrans, il ruine pour jamais leurs espérances. Mais, s’il sut aborder avec cette fermeté les affaires qui demandaient du courage et de la vigueur, et qui devaient être décidées par la force des armes, il fit paraître encore plus de sagesse, dans celles qui requéraient les remontrances pacifiques et la persuasion. Il gagna Porsena, un guerrier invaincu, un ennemi redoutable, et il en fit l’ami des Romains.

On m’objectera que Solon reconquit Salamine, que les Athéniens avaient perdue, au lieu que Publicola rendit les terres occupées par les Romains. Mais il faut juger des actions par les circonstances. Le vrai politique se conduit diversement, suivant les diverses occasions, et il prend chaque affaire par son côté le plus accessible. Souvent, par le sacrifice d’une partie, il sauve tout le reste, et, en cédant peu, gagne beaucoup. Ainsi Publicola, par la cession de quelques terres étrangères, assura ce jour-là la conservation de tout son pays ; et, alors que c’eût été pour les Romains le comble du bonheur de voir leur ville hors de danger, il leur fit avoir, outre ce bonheur, toutes les richesses qui étaient dans le camp même des assiégeants. En prenant son ennemi pour juge, il triompha de son adversaire, et il obtint, avec la victoire, tout ce qu’il eût donné de bon gré pour être vainqueur ; car Porsena fit la paix, et il laissa aux Romains ses munitions de guerre : tant le consul avait fait naître, chez Porsena, une haute idée de la vertu et de la magnanimité de tous les Romains !



  1. Cette expression, un peu alambiquée et obscure, s’éclaircira plus loin.
  2. Poëte élégiaque, né à Colophon, et contemporain de Solon.
  3. Vous voyez ici, chez Plutarque, les préjugés du Grec, qui fait honneur à son pays de tout ce qu’il trouve de bon ailleurs. En réalité, il est probable que Publicola n’avait jamais entendu parler de Solon.
  4. Auteur d’une Histoire de l’Inde, signalée par Strabon comme un recueil de contée absurdes et de fausses notions sur le pays. Il est inconnu d’ailleurs, et il ne reste rien de ses écrits.