Vies des hommes illustres/Tibérius et Caïus Gracchus

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Vies des hommes illustres
Traduction par Alexis Pierron.
Charpentier (4p. 173-219).


TIBÉRIUS ET CAÏUS GRACCHUS.


Nous venons d’exposer la première histoire ; la vie des deux Romains Tibérius et Caïus Gracchus, que nous allons mettre en parallèle avec celle d’Agis et de Cléomène, nous offre des événements non moins illustres à raconter. Tibérius Gracchus, leur père, avait été censeur de Rome ; il avait été honoré de deux consulats et d’autant de triomphes ; mais sa vertu avait jeté sur lui plus d’éclat encore que ces dignités mêmes. C’est à sa vertu qu’il dut d’être choisi pour époux de Cornélie, fille de Scipion, le vainqueur d’Annibal, après la mort du père, encore qu’il n’eût jamais été l’ami de ce Scipion, mais bien un de ses plus ardents contradicteurs. Un jour, dit-on, il trouva deux serpents sur son lit : les devins, après avoir examiné le prodige, défendirent de les tuer ou de les lâcher tous les deux ; quant au choix de l’un ou de l’autre, ils déclarèrent que, tuer le mâle, ce serait causer la mort de Tibérius, et tuer la femelle, celle de Cornélie. Tibérius, qui aimait sa femme, et qui pensait qu’étant déjà âgé, et Cornélie encore jeune, c’était à lui de mourir le premier, tua le serpent mâle, et laissa aller la femelle. Il mourut peu de temps après, laissant douze enfants qu’il avait eus de Cornélie.

La veuve se mit à la tête de la maison, et se chargea elle-même de l’éducation de ses enfants : elle montra tant de sagesse, tant de grandeur d’âme et de tendresse maternelle, qu’il parut que Tibérius avait sagement fait de préférer sa propre mort à celle d’une femme d’un tel mérite. Le roi Ptolémée lui offrit de venir partager son diadème, avec le rang et le titre de reine ; mais elle refusa. Durant son veuvage, elle perdit la plupart de ses enfants : il ne lui resta qu’une fille, qui fut mariée au jeune Scipion, et deux fils, Tibérius et Caïus, dont nous écrivons la vie. Elle éleva ses fils avec tant de soin que, bien qu’ils fussent, de l’aveu de tout le monde, les Romains les plus heureusement nés pour la vertu, leur excellente éducation parut avoir encore surpassé la nature. Mais, comme dans les statues et les portraits des Dioscures[1] on aperçoit, malgré la ressemblance de leurs traits, une certaine différence qui fait reconnaître que l’un était plus propre à la lutte et l’autre à la course, de même la grande conformité qu’avaient entre eux ces deux jeunes hommes, pour la force, la tempérance, la libéralité, l’éloquence et la magnanimité, n’empêchait pas qu’il n’éclatât, et dans leurs actions et dans leur conduite politique, des différences marquées, que je crois à propos d’exposer avant d’entrer dans le détail de leur vie.

Premièrement, Tibérius avait l’air du visage, le regard et les mouvements doux et posés ; Caïus, au contraire, était vif et véhément. Lorsqu’ils parlaient en public, l’un se tenait toujours à la même place, avec un maintien plein de réserve ; l’autre fut le premier chez les Romains qui donna l’exemple de se promener dans la tribune, et de tirer sa robe de dessus ses épaules ; comme on raconte de Cléon l’Athénien qu’il fut le premier orateur qu’on vit ouvrir son manteau et se frapper la cuisse. En second lieu, l’éloquence de Caïus, terrible, passionnée, saisissait violemment les esprits ; celle de Tibérius, plus douce, était plus propre à exciter la compassion. Sa diction était pure et châtiée ; celle de son frère, persuasive et ornée avec une sorte de recherche. Même différence dans leur manière de vivre et dans leur table. Tibérius menait une vie simple et frugale ; Caïus, comparé aux autres Romains, était sobre et tempérant ; mais, comparé à son frère, il était recherché et donnait dans le superflu : aussi Drusus lui reprocha-t-il d’avoir acheté des tables de Delphes d’argent massif, au prix de douze cent cinquante drachmes[2] la livre pesant.

Leurs mœurs n’étaient pas moins différentes que leur langage : Tibérius était doux et calme, Caïus rude et emporté ; jusque-là que souvent, au milieu de ses discours, il s’abandonnait, contre sa volonté, à des mouvements impétueux de colère : il haussait la voix, se laissait aller aux invectives, et confondait toutes choses dans sa harangue. Pour remédier à ces écarts, voici le moyen qu’il employait. Licinius, un de ses esclaves, homme qui ne manquait pas d’intelligence, se tenait derrière lui, quand il parlait en public, avec un de ces instruments de musique qui servent à régler la voix ; et, lorsqu’il sentait, à l’éclat des sons, que son maître s’emportait et se livrait à la colère, il lui soufflait un ton plus doux. Caïus modérait aussitôt sa véhémence ; il baissait la voix, adoucissait sa déclamation, et revenait à une disposition plus tranquille.

Telles étaient les différences qu’on remarquait entre eux. Mais la vaillance contre les ennemis, la justice envers les inférieurs, la diligence dans l’exercice des fonctions publiques, la tempérance dans l’usage des plaisirs, étaient égales chez l’un comme chez l’autre.

Tibérius avait neuf ans de plus que son frère, ce qui mit entre son administration et celle de Caïus un intervalle considérable ; et rien ne contribua davantage à faire échouer leurs entreprises : comme ils ne fleurirent pas tous deux ensemble, ils ne purent mettre en commun leurs forces respectives, et former, par cette union, une puissance redoutable et peut-être invincible. Il nous faut donc écrire séparément la Vie de chacun des deux frères, en commençant par l’aîné.


TIBÉRIUS GRACCHUS.


De l’an 162 à l’an 132 avant J.-C.

Tibérius, à peine sorti de l’enfance, se rendit si célèbre et si recommandable, qu’on le jugea digne d’être associé au collège des augures, plus pour sa vertu que pour sa naissance. Un témoignage bien flatteur de son mérite, c’est celui qu’en rendit Appius Claudius, personnage qui avait été consul et censeur, que sa dignité personnelle avait fait nommer prince du sénat, et qui surpassait en grandeur d’âme tous les Romains de son temps. Se trouvant un jour avec Tibérius à un festin des augures, il combla le jeune homme de marques d’amitié, et lui proposa sa fille en mariage[3]. Tibérius accepta, sans balancer, une offre si flatteuse ; et les conventions se firent sur-le-champ. Appius, en rentrant chez lui, appela sa femme dès le seuil de la porte. « Antistia, cria-t-il, je viens de promettre en mariage notre fille Claudia. — Pourquoi cet empressement, répondit Antistia surprise ; et qu’était-il besoin de se hâter, à moins que tu ne lui aies trouvé pour mari Tibérius Gracchus ? » Toutefois je n’ignore pas que quelques historiens attribuent ce fait à Tibérius, père des Gracques, et à Scipion l’Africain ; mais la plupart suivent l’opinion que j’ai adoptée ; et Polybe lui-même écrit, que c’est après la mort de Scipion l’Africain que les parents assemblés choisirent, entre tous les autres, Tibérius pour époux à Cornélie, que son père avait laissée non mariée.

Tibérius le jeune, servant en Afrique sous le second Scipion, celui qui avait épousé sa sœur, vivait dans la même tente avec son général. Il reconnut bientôt l’excellent naturel de Scipion et ses qualités admirables, si propres à exciter dans les autres l’amour de la vertu et le désir de l’imiter. Pour lui, il surpassa bientôt en valeur et en soumission à la discipline tous les jeunes gens de l’armée. Il monta le premier sur la muraille d’une ville ennemie, d’après le rapport de Fannius[4] lequel assure même y être monté avec lui, et avoir partagé la gloire de cet exploit.

La guerre terminée, il fut nommé questeur ; et le sort lui échut d’aller servir contre les Numantins, sous le consul Mancinus[5], homme qui ne manquait ni de talent ni de courage, mais qui fut le plus malheureux des généraux romains. Il est vrai que les malheurs et les désastres qu’éprouva Mancinus ne servirent qu’à faire éclater davantage, non-seulement la prudence et le courage de Tibérius, mais, ce qui est plus admirable encore, le respect et la déférence qu’il portait à son général, à qui le sentiment de ses infortunes avait presque fait oublier son rang et son autorité. Découragé par la perte de plusieurs batailles, Mancinus se retira à la faveur de la nuit, et abandonna son camp. Les Numantins, avertis de sa retraite, s’emparèrent d’abord du camp ; puis, se mettant à la poursuite des fuyards, ils massacrèrent les derniers ; ils enveloppèrent ensuite l’armée entière, et la poussèrent dans des lieux difficiles, d’où il lui était impossible de se dégager. Mancinus, désespérant de pouvoir s’ouvrir un passage, envoya un héraut aux ennemis, pour demander quelque composition. Les Numantins firent réponse qu’ils ne se fiaient à personne, sinon à Tibérius, et exigèrent qu’on le leur envoyât. L’affection qu’ils avaient conçue pour le jeune homme venait de la réputation dont il jouissait à l’armée, comme aussi du souvenir qu’ils conservaient de son père, lequel, faisant la guerre en Espagne et y ayant subjugué plusieurs nations, avait accordé la paix aux Numantins, et fait ratifier le traité par le peuple romain, qui l’avait observé religieusement et à la lettre.

Tibérius leur fut donc envoyé : il s’aboucha avec les principaux officiers, et, après avoir obtenu certaines conditions et avoir cédé sur d’autres, il conclut avec eux un traité qui sauva évidemment vingt mille citoyens romains, outre les esclaves et ceux qui suivaient l’armée sans être enrôlés. Les Numantins restèrent maîtres de toutes les richesses qui étaient dans le camp romain et les pillèrent. Parmi le butin se trouvaient les registres de Tibérius, contenant les comptes des recettes et dépenses de sa questure. Comme il attachait un grand prix à les recouvrer, il quitta l’armée, qui était déjà en marche, et retourna à Numance, accompagné seulement de trois ou quatre de ses amis. Là, il appela les commandants de la place, et les pria de lui faire rendre ses registres, afin qu’il ne donnât point à ses ennemis un prétexte de le calomnier, quand ils le verraient hors d’état de rendre ses comptes. Les Numantins, ravis de rencontrer une occasion de l’obliger, l’invitèrent à entrer dans leur ville ; et, le voyant s’arrêter pour délibérer s’il le ferait ou non, ils sortirent à sa rencontre, s’approchèrent de lui, et, lui prenant la main, le conjurèrent instamment de ne les plus regarder comme ennemis, mais d’avoir en eux une entière confiance. Tibérius se rendit à leur prière, soit par le désir de recouvrer ses registres, soit qu’il craignît de les offenser s’il paraissait se défier d’eux. Dès qu’il fut entré dans la ville, les magistrats firent servir à dîner, et le pressèrent de s’asseoir à leur table et de manger avec eux. Ils lui rendirent ensuite ses registres, et l’invitèrent à prendre dans le butin tout ce qu’il voudrait. Mais Tibérius n’accepta autre chose, sinon l’encens dont il se servait pour les sacrifices publics ; et il prit congé d’eux après les avoir remerciés et leur avoir donné des marques sensibles de confiance et d’amitié.

De retour à Rome, la paix dont il venait d’être l’agent fut l’objet d’une réprobation générale : on la regardait comme déshonorante pour la dignité de la ville. Mais les parents et les amis de ceux qui avaient servi à cette guerre, et qui formaient la plus grande partie du peuple, s’assemblèrent autour de Tibérius, disant hautement que c’était à lui seul qu’on devait la conservation de tant de milliers de citoyens, et rejetant sur le général ce qu’il y avait de honteux dans le traité. Toutefois ceux qui étaient mécontents de cette paix voulaient qu’on suivît l’exemple des anciens Romains, qui renvoyèrent aux Samnites, non-seulement les généraux qui s’étaient trouvés trop heureux d’échapper aux ennemis par une capitulation honteuse, mais aussi tous ceux qui avaient concouru ou consenti au traité, comme les questeurs et les tribuns des soldats, faisant ainsi retomber sur leur tête le parjure et l’infraction de la paix[6]. Ce fut surtout en cette occasion que le peuple fit paraître sa bienveillance et son affection pour Tibérius : il ordonna que le consul Mancinus serait livré aux Numantins, nu et chargé de fers[7], et fit grâce à tous les autres pour l’amour de Tibérius. Scipion, alors le plus grand des Romains et le plus considéré, fut, en cette occasion, à ce que l’on croit, fort utile à Tibérius ; mais il ne laissa pas d’être blâmé, de n’avoir pas empêché la condamnation de Mancinus, et fait confirmer le traité conclu avec les Numantins, dont Tibérius, son ami et son parent, était l’auteur.

Il paraît que ces plaintes venaient, pour la plupart, de l’ambition de Tibérius et du zèle trop ardent de ses amis et de quelques sophistes qui cherchaient à l’irriter contre Scipion ; pourtant leur mésintelligence ne dégénéra point en une inimitié déclarée, et ne produisit rien de fâcheux. Il est même fort probable que Tibérius eût évité les malheurs qu’il éprouva depuis, si Scipion se fût trouvé à Rome lorsqu’il publia ses lois ; mais Scipion était déjà devant Numance, occupé à faire la guerre, quand Tibérius entreprit de les faire passer ; voici à quelle occasion.

Les Romains avaient coutume de vendre une partie des terres conquises sur leurs ennemis d’Italie, et d’annexer les autres au domaine de la république : ces dernières étaient affermées à ceux des citoyens qui ne possédaient aucun bien-fonds, moyennant une légère redevance au trésor public. Les riches, ayant porté ces rentes à un taux plus élevé, avaient évincé les pauvres de leurs possessions : on fit donc une loi qui défendait à tout citoyen de posséder plus de cinq plèthres[8] de terre. Cette loi contint d’abord la cupidité des riches, et vint au secours des pauvres, qui demeurèrent, par ce moyen, sur les terres qui leur étaient affermées, et conservèrent chacun la portion qui lui était échue dès l’origine des partages. Mais, dans la suite, les voisins riches étant parvenus à se faire adjuger ces fermes sous des noms empruntés, puis enfin à les tenir ouvertement en leur propre nom, les pauvres, ainsi dépossédés, ne montrèrent plus d’empressement pour le service militaire, et ne se soucièrent plus d’élever des enfants ; de sorte que l’Italie se voyait sur le point d’être dépeuplée d’hommes libres, et remplie d’esclaves barbares, dont les riches se servaient pour cultiver les terres d’où ils avaient chassé les citoyens romains. Caïus Lélius, l’ami particulier de Scipion, essaya de remédier à cet abus ; mais, les puissants s’y étant opposés, il craignit une sédition, et abandonna l’entreprise. Ce fut cette modération qui lui valut le surnom de Sage ou de Prudent ; car le mot sapiens signifie, je crois, l’un et l’autre.

Tibérius, nommé tribun du peuple, reprit aussitôt le projet de Lélius. La plupart des historiens disent qu’il le fit à l’instigation de Diophanès le rhéteur, et de Blossius le philosophe. Le premier était un banni de Mitylène ; l’autre, né à Cumes en Italie, avait été étroitement lié à Rome avec Antipater de Tarse, qui l’avait honoré de la dédicace de quelques-uns de ses traités philosophiques. Quelques écrivains leur donnent pour complice Cornélie, qui reprochait sans cesse à ses fils d’être encore appelée par les Romains la belle-mère de Scipion, et non la mère des Gracques. D’autres prétendent qu’un certain Spurius Postumius, compagnon d’enfance de Tibérius, et son rival en éloquence, fut la cause indirecte de cette entreprise. Tibérius, à son retour de l’armée, voyant que Spurius l’emportait de beaucoup sur lui en réputation et en crédit, et qu’il était l’objet de l’admiration générale, résolut de le surpasser, en exécutant ce hasardeux projet, qui tenait la ville entière dans une grande attente. Toutefois Caïus, son frère, rapporte, dans un écrit qu’il a laissé, que Tibérius, allant de Rome à Numance, traversa l’Étrurie ; que là, voyant le pays désert, et qui n’avait pour laboureurs et pour pâtres que des étrangers et des Barbares, il conçut la première pensée de l’entreprise qui fut pour eux la source de tant de maux. Mais, en réalité, ce fut le peuple lui-même qui enflamma le plus son ambition, et hâta sa détermination, en couvrant les portiques, les murailles et les tombeaux, d’affiches par lesquelles on l’excitait à faire rendre aux pauvres les terres du domaine. Au reste, il ne rédigea pas seul la loi : il prit conseil des citoyens les plus distingués par leur vertu et leur réputation ; c’étaient, entre autres, Crassus le grand pontife, Mucius Scévola, jurisconsulte célèbre et alors consul, et Appius Claudius, beau-père de Tibérius. Cette loi était d’ailleurs la plus douce et la plus modérée qu’on pût faire contre tant d’injustice et de cupidité. Car ces hommes, qui méritaient d’être punis de leur désobéissance, et chassés avec amende des terres dont ils jouissaient en dépit des lois, il leur ordonnait seulement de s’en dessaisir, après en avoir reçu le prix, et de les céder à ceux des citoyens qui en avaient besoin pour vivre.

Quelque douce que fût cette réforme, le peuple s’en contentait : il consentait volontiers à oublier le passé, pourvu qu’à l’avenir on ne lui fît plus d’injustice. Mais les riches et ceux qui possédaient de grands biens, révoltés par avarice contre la loi et contre le législateur, cherchèrent, par colère et par opiniâtreté, à empêcher le peuple de la ratitier : ils lui peignaient Tibérius comme un séditieux, qui n’avait d’autre but, en proposant un nouveau partage des terres, que de troubler le gouvernement, et de mettre la confusion dans les affaires. Mais leurs efforts furent vains : Tibérius soutenait cette cause, la plus belle et la plus juste de toutes, avec une éloquence capable de justifier la plus mauvaise. Il se montrait redoutable et invincible, lorsque, du haut de la tribune, que le peuple environnait en foule, il parlait en faveur des pauvres. « Les bêtes sauvages répandues dans l’Italie ont, disait-il, des tanières et des repaires pour se retirer ; et ceux qui combattent et meurent pour la défense de l’Italie n’ont d’autre bien, sinon la lumière et l’air qu’ils respirent : sans maison, sans établissement fixe, ils errent çà et là avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux leur mentent, quand, dans les batailles, ils les exhortent à combattre pour leurs tombeaux et pour leurs temples ; car, entre tant de Romains, il n’en est pas un seul qui ait ni un autel domestique, ni un tombeau de ses ancêtres. Ils combattent et meurent uniquement pour soutenir le luxe et l’opulence d’autrui ; et on les appelle maîtres de l’univers, alors qu’ils ne possèdent pas en propre une seule motte de terre ! »

Ces paroles, prononcées avec un grand courage et un vrai pathétique, remplissaient le peuple d’un enthousiasme extrême ; et aucun des adversaires de Tibérius n’osait contredire. Ils abandonnèrent donc toute discussion, et s’adressèrent à Marcus Octavius, l’un des tribuns, jeune homme de mœurs graves, et plein de modération. Octavius était l’ami particulier de Tibérius : aussi refusa-t-il d’abord, par égard pour lui, de mettre opposition à la loi. Mais à la fin, pressé par les plus puissants personnages de Rome, et cédant pour ainsi dire à la force, il s’éleva contre Tibérius, et s’opposa à la ratification de la loi. Or, parmi les tribuns, c’est toujours l’opposition qui l’emporte : de sorte que, quand un seul refuse son assentiment, l’accord des autres est nul et sans force. Tibérius, irrité de cet obstacle, retira sa loi, si douce pour les riches, et en proposa une autre plus agréable au peuple, mais plus rigoureuse pour ses oppresseurs : il leur ordonnait de quitter sans délai les terres qu’ils occupaient au mépris des anciennes lois. Cette ordonnance fit naître entre Octavius et lui des combats continuels dans la tribune ; mais, bien qu’ils y parlassent l’un et l’autre avec non moins de véhémence que d’obstination, jamais, néanmoins, il ne leur échappa une parole injurieuse, ni un mot dicté par la colère : tant il est vrai qu’un bon naturel et une sage éducation modèrent l’esprit et le retiennent dans des bornes honnêtes, non-seulement dans l’ivresse des plaisirs, mais même dans les emportements de la colère !

Tibérius, voyant que sa loi touchait personnellement Octavius, qui possédait beaucoup de terres publiques, offrit, s’il voulait mettre fin à son opposition, de lui rendre, de son bien propre, qui n’était pas fort considérable, la valeur des terres qu’il serait obligé de relâcher. Octavius rejeta cette offre ; et Tibérius rendit une ordonnance par laquelle il suspendait l’exercice des fonctions de toute magistrature, jusqu’à ce que sa loi eût été soumise aux suffrages du peuple. Il ferma lui-même et scella de son propre sceau les portes du temple de Saturne, afin que les questeurs ne pussent y rien prendre, ni rien y porter. Il prononça de fortes amendes contre ceux des préteurs qui désobéiraient à son ordonnance : de sorte que tous les magistrats, qui craignaient d’encourir la punition, suspendirent l’exercice de leurs charges. Les possesseurs de terres prirent, à cette occasion, des habits de deuil, et parurent sur le Forum dans un état de tristesse et d’abattement extrêmes. Ils dressèrent secrètement des embûches à Tibérius, et apostèrent des meurtriers pour l’assassiner ; mais Tibérius, en ayant été averti, porta sous sa robe, au vu de tout le monde, un de ces poignards de brigand, que les Romains appellent dolons[9].

Le jour de l’assemblée, au moment où Tibérius appelait le peuple pour donner les suffrages, les riches enlevèrent les urnes ; et une grande confusion s’ensuivit. Les partisans de Tibérius, beaucoup plus nombreux que leurs adversaires, pouvaient l’emporter par la force : déjà même ils se serraient en troupe autour de lui ; mais Manlius et Fulvius, personnages consulaires, se jetèrent aux genoux de Tibérius, et, lui serrant les mains, le conjurèrent avec larmes de renoncer à son entreprise. Tibérius, qui sentait de quel affreux malheur la ville était menacée, et qui respectait d’ailleurs Manlius et Fulvius, leur demanda ce qu’ils voulaient qu’il fît. Ils répondirent qu’ils ne se sentaient pas compétents pour le conseiller dans une affaire de cette importance, et le conjurèrent d’en référer au Sénat ; ce qu’il accorda sur-le-champ.

Le Sénat s’assembla donc ; mais on ne put rien conclure, à cause de l’influence qu’y exerçaient les riches. Alors Tibérius eut recours à un moyen injuste en soi et contraire aux lois : ce fut de déposer Octavius du tribunat, désespérant de pouvoir jamais faire passer sa loi par une autre voie. Toutefois, avant de se porter à cette extrémité, il conjura publiquement Octavius, avec des paroles pleines de bonté, et en lui prenant les mains, de lever son opposition, et d’accorder cette grâce au peuple, qui ne demandait rien que de juste, et qui, en l’obtenant, ne recevrait même qu’une faible récompense des travaux et des dangers auxquels il était sans cesse exposé. Et, comme Octavius eut rejeté ses prières : « Tribuns l’un et l’autre, dit Tibérius, et par conséquent armés d’un égal pouvoir, le différend que nous avons ensemble ne saurait se terminer sans combat : je n’y vois donc aucun remède, sinon que l’un de nous soit déposé de sa charge. » En même temps il ordonne à Octavius de faire opiner le peuple sur son collègue le premier, ajoutant qu’il était prêt à descendre à l’instant de la tribune, et à redevenir homme privé, si telle était la volonté des citoyens. Mais Octavius n’en voulut rien faire. « Je demanderai donc, dit alors Tibérius, que le peuple donne sur toi ses suffrages, à moins qu’après avoir eu le temps de la réflexion, tu n’aies changé d’avis. » Et il congédia l’assemblée.

Le lendemain, le peuple s’étant assemblé, Tibérius monte à la tribune, et tente un dernier effort pour gagner Octavius ; mais, comme il vit qu’il était inflexible, il rendit une ordonnance qui le déposait de sa charge, et qui appelait le peuple aux suffrages. Or, le nombre des tribus était de trente-cinq : dix-sept avaient déjà donné leurs voix contre Octavius ; il n’en fallait plus qu’une seule pour le réduire à l’état de simple particulier, lorsque Tibérius fit suspendre les suffrages. Puis, s’adressant de nouveau à Octavius, il le conjura, en le tenant étroitement serré dans ses bras, à la vue de tout le peuple, de ne pas s’exposer à l’affront d’une déposition publique, et de ne pas le charger lui-même de l’odieux d’une ordonnance si dure et si sévère. Octavius fut, dit-on, ému et attendri de ses prières : ses yeux se remplirent de larmes, et il garda longtemps le silence ; néanmoins, quand il eut porté ses regards sur les riches et les possesseurs de terres, qui étaient là en grand nombre, la honte et la crainte d’encourir leurs reproches le retinrent. Il préféra donc s’exposer à tout ce qui pouvait lui arriver de plus terrible, et dit à Tibérius qu’il n’avait qu’à faire ce qu’il voudrait. Sa déposition fut prononcée par le peuple ; et Tibérius commanda à un de ses affranchis, car il se servait de ses affranchis pour licteurs, de l’arracher de la tribune : cette violence ne fit qu’ajouter à la compassion, quand on vit Octavius ignominieusement traîné hors de son siège. Le peuple voulut bien lui courir sus ; mais les riches vinrent à son aide, et repoussèrent les efforts de la multitude. Il se sauva à grand’peine de la fureur du peuple ; et un esclave fidèle, qui s’était toujours tenu devant sa personne pour lui parer les coups, eut les yeux crevés. Mais ce fut contre l’intention de Tibérius ; car, dès qu’il eut été informé du tumulte, il courut en toute hâte pour en prévenir les suites.

La loi agraire passa donc, et l’on choisit trois commissaires pour faire la recherche et la distribution des terres, à savoir, Tibérius lui-même, Appius Claudius son beau-père, et son frère Caïus Gracchus. Caïus n’était pas présent à Rome : il servait sous Scipion, au siège de Numance. Tibérius, ayant terminé paisiblement cette affaire et sans trouver d’opposition, fit élire ensuite un tribun à la place d’Octavius ; mais, au lieu de présenter au peuple quelque citoyen distingué, il prit un de ses clients, nommé Mucius. Les nobles, indignés de ce choix, et pour qui l’accroissement du crédit de Tibérius était un objet de terreur, faisaient tout leur possible, dans le Sénat, pour mortifier Tibérius. Il avait demandé qu’on lui fournît, suivant l’usage, aux dépens du public, une tente pour aller faire le partage des terres : ils la lui refusèrent, quoiqu’elle eût été accordée à d’autres pour des commissions bien moins importantes. Sa dépense fut taxée à neuf oboles[10] par jour, sur la proposition de Publius Nasica, lequel se déclara, sans aucun ménagement, l’ennemi de Tibérius. C’est que Nasica possédait une grande partie des terres domaniales, et supportait impatiemment d’être contraint à s’en dessaisir.

Quant au peuple, son irritation contre les riches ne faisait que s’enflammer chaque jour davantage. Un des amis de Tibérius mourut subitement, et il parut sur son corps des taches suspectes. La multitude ne douta pas qu’il n’eût été empoisonné : la voilà qui court à son convoi, qui porte le lit funèbre, et se répand autour du bûcher. Le soupçon de l’empoisonnement se confirma, lorsqu’on vit le cadavre crever et rendre une telle quantité d’humeurs corrompues, que la flamme en fut éteinte. On essaya de la rallumer ; mais on n’en put venir à bout. Il fallut transporter le bûcher dans un autre endroit ; et ce ne fut qu’à grand’peine qu’on parvint alors à lui faire prendre feu. Tibérius, pour irriter le peuple davantage encore, prit un habit de deuil ; et, ayant amené ses enfants sur la place publique, il supplia le peuple de les prendre sous sa protection, eux et leur mère, comme si lui-même il désespérait de son salut.

Vers ce temps-là, Attalus Philopator[11], roi de Pergame, étant mort, Eudémus le Pergaménien apporta à Rome un testament, par lequel Attalus instituait le peuple romain son héritier. Tibérius, qui cherchait toujours à complaire à la multitude, proposa sur-le-champ une loi qui portait que tout l’argent provenant de la succession d’Attalus serait partagé entre les citoyens à qui il était échu des terres par le sort, afin qu’ils pussent se pourvoir d’instruments aratoires, et fournir aux premiers frais de la culture. Quant à la destination des villes qui étaient de la domination d’Attalus, il déclarait le Sénat incompétent sur ce point, et se chargeait d’en faire lui-même le rapport à l’assemblée du peuple. Cette loi blessa singulièrement le Sénat ; et Pompéius, l’un des sénateurs, s’étant levé : « Moi, dit-il, qui suis voisin de Tibérius, je sais d’une façon certaine qu’Eudémus de Pergame lui a apporté la robe de pourpre et le diadème du roi, comme à un homme qui devait un jour régner à Rome. » Quintus Métellus lui reprocha qu’il tenait une conduite bien différente de celle de son père : « Lorsque ton père était censeur, dit-il, chaque fois qu’il revenait de souper en ville, tous les citoyens s’empressaient d’éteindre leurs lumières, de peur qu’il ne parût qu’ils prolongeaient leurs repas et leurs amusements plus qu’il ne convenait, tandis que toi, tu te fais éclairer la nuit par les hommes les plus misérables et les plus séditieux. »

Titus Annius, homme que ne recommandaient ni la vertu ni la sagesse, mais qui, dans la dispute, embarrassait tout le monde par ses questions et par ses reparties, proposa un compromis à Tibérius, dans le cas où il pourrait lui prouver qu’il avait imprimé une note d’infamie à son collègue, dont les lois rendaient la personne sacrée et inviolable. À cette provocation, la multitude s’émeut : alors Tibérius s’avance, et, ayant assemblé le peuple, il ordonne qu’on amène Annius, pour lui faire son procès. Celui-ci, qui se sentait fort inférieur à Tibérius en dignité et en éloquence, eut recours à ses subtilités accoutumées : il pria Tibérius de vouloir bien, avant de commencer l’accusation, répondre à une simple question. Tibérius lui permit de l’interroger ; et il se fit un profond silence. Alors Annius, prenant la parole : « Si tu voulais me déshonorer, lui dit-il, et me couvrir d’infamie, et que j’appelasse un de tes collègues à mon aide, et si ce collègue se levait pour prendre ma défense, irrité de cette démarche, le ferais-tu déposer de sa charge ? » Cette question déconcerta tellement Tibérius, que, bien qu’il fût l’homme du monde le plus prompt et le plus hardi à parler, il ne trouva, dit-on, rien à repondre, et congédia l’assemblée.

Mais, comme il ne pouvait se dissimuler que, de tous les actes de son tribunat, la déposition d’Octavius était celui qui avait le plus offensé, non-seulement les nobles, mais le peuple lui-même, parce qu’il semblait avoir ravalé et avili la dignité tribunitienne, qui jusque-là s’était maintenue dans tout son éclat, il prononça devant le peuple un long discours, dont je ne crois point hors de propos d’extraire ici quelques arguments, pour faire connaître la force de son éloquence, et son talent pour la persuasion. « Oui, dit-il, le tribun est une personne sacrée et inviolable, parce qu’il a été consacré au peuple, parce qu’il veille aux intérêts du peuple. Mais, s’il est infidèle à son devoir, s’il fait tort au peuple, s’il énerve la puissance, s’il lui ôte le moyen d’exprimer sa volonté par les suffrages, il se prive lui-même des privilèges attachés à sa charge, parce qu’il ne remplit pas les engagements que cette charge lui impose. Quoi donc ! il nous faudrait souffrir qu’un tribun abattît le Capitole, qu’il brulât nos arsenaux ? En commettant ces excès, ce serait sans doute un mauvais tribun ; mais enfin il le serait. Mais, quand il veut détruire la puissance même du peuple, il n’est plus même tribun. Quelle inconséquence étrange, qu’un tribun pût à son gré traîner un consul en prison, et que le peuple n’eût pas le droit d’ôter au tribun une autorité dont il abuse au préjudice de celui qui la lui a donnée ! Car c’est le peuple qui élit également et le consul et le tribun. La dignité royale, qui comprend en elle toutes les magistratures, est de plus consacrée par des cérémonies augustes, qui lui impriment un caractère divin : cependant Rome chassa Tarquin, qui usait injustement de son autorité ; et le crime d’un seul fit abolir cette magistrature antique, à laquelle Rome devait sa fondation même. Qu’y a-t-il dans Rome qui soit plus saint et vénérable que ces vierges qui entretiennent et gardent le feu immortel ? Si pourtant quelqu’une d’elles viole son vœu de virginité, on l’enterre toute vive. La négligence dans le service des dieux leur fait perdre cette inviolabilité qu’elles n’ont que pour servir les dieux. Il n’est donc pas juste qu’un tribun qui offense le peuple conserve une inviolabilité dont il n’est revêtu que dans l’intérêt du peuple, puisqu’il détruit lui-même l’autorité dont il tire la sienne. Si c’est justement que le suffrage du plus grand nombre des tribus lui a conféré le tribunat, comment n’en serait-il pas dépouillé plus justement encore, quand toutes les tribus ont donné leurs suffrages pour la déposition ? Est-il rien de si sacré et de si inviolable que les offrandes faites aux dieux ? mais a-t-on jamais empêché le peuple de s’en servir, de les ôter de leur place, et de les transporter ailleurs comme il lui plaît ? Il avait donc le droit de faire du tribunat comme des offrandes, et de le transférer d’une personne à une autre. Mais le tribunat n’est ni inviolable ni inamovible ; et la preuve, c’est que plus d’une fois ceux qui en étaient investis s’en sont démis eux-mêmes, et ont demandé qu’on les en déchargeât. » Tels furent les principaux arguments que Tibérius allégua pour sa justification.

Ses amis, voyant les menées des nobles, et les menaces qu’ils ne cessaient de faire contre lui, crurent qu’il importait à la sûreté de sa personne qu’il demandât un second tribunat. Tibérius recommença donc à flatter la multitude par de nouvelles lois, lesquelles abrégeaient les années du service militaire, accordaient le droit d’appeler au peuple des sentences de tous les tribunaux, adjoignaient aux sénateurs, chargés seuls alors de tous les jugements, un pareil nombre de chevaliers, et affaiblissaient de toutes manières la puissance du Sénat, cherchant, par ces mesures, moins à procurer le bien du peuple qu’à satisfaire son ressentiment et son opiniâtreté. Quand on recueillit les suffrages sur les nouvelles lois, Tibérius s’aperçut que l’absence d’une partie du peuple donnait la supériorité à ses adversaires. Alors, pour gagner du temps, ses partisans se mirent à injurier les autres tribuns ; enfin Tibérius congédia l’assemblée, et la remit au lendemain. Il se rendit ensuite au Forum, avec une contenance triste et abattue, et supplia le peuple, les larmes aux yeux, de veiller à sa sûreté, parce qu’il craignait, disait-il, que ses ennemis ne vinssent la nuit forcer sa maison et le massacrer. Ses alarmes émurent tellement la multitude, qu’un grand nombre de citoyens allèrent camper la nuit autour de sa maison, et lui servir de gardes.

Le lendemain, à la pointe du jour, le nourrisseur des poulets sacrés dont les Romains se servent pour la divination, apporta les poulets sur la place, et leur jeta la pâture ordinaire ; mais ils ne voulurent point sortir de la cage, excepté un seul, encore ne le fit-il qu’après avoir été longtemps secoué par cet homme, et ne voulut-il pas manger : il leva seulement l’aile gauche, étendit la cuisse, et rentra dans la cage. Ce présage en rappela à Tibérius un autre qu’il avait eu précédemment. Il avait un casque magnifiquement orné et d’une beauté remarquable, dont il se servait dans les combats : deux serpents s’y glissèrent sans être aperçus, y déposèrent leurs œufs, et les y firent éclore. Ce souvenir lui fit redouter davantage encore le présage des poulets ; cependant il ne laissa pas de sortir, quand il sut que le peuple était assemblé au Capitole. En sortant, il se heurta si rudement le pied contre le seuil de la porte, que l’ongle du gros orteil se fendit, et que le sang coula à travers la chaussure. Il avait à peine fait quelques pas, qu’il aperçut, à sa gauche, sur le toit d’une maison, des corbeaux qui se battaient ; et, quoiqu’il fût accompagné, comme on peut croire, d’une foule considérable, une pierre, poussée par un de ces corbeaux, vint justement tomber à ses pieds : cet accident arrêta les plus hardis de ses partisans. Mais Blossius de Cumes, qui se trouvait dans la foule, lui représenta que ce serait une faiblesse honteuse à lui Tibérius, fils de Gracchus, petit-fils de Scipion l’Africain, et magistrat du peuple romain, de refuser, par la crainte d’un corbeau, de se rendre à l’appel de ses concitoyens. « Tes ennemis, disait-il, ne tourneront pas cette lâcheté en risée ; mais ils en tireront un prétexte de te diffamer auprès du peuple, comme un tyran qui insulte à la dignité publique. » En même temps Tibérius reçut plusieurs messages de ses amis, qui le pressaient de se rendre au Capitole, l’assurant que tout y allait bien pour lui. Et en effet, on lui fit l’accueil le plus flatteur : dès qu’il parut, la multitude jeta des acclamations de joie ; et, quand il monta au Capitole, on lui prodigua les démonstrations d’un zèle extrême, et l’on veilla avec grand soin à ce que personne, qui ne fût bien connu, n’approchât de lui. Mucius commença derechef à prendre les suffrages ; mais on ne put rien faire de ce qui se pratiquait dans de semblables occasions, à cause du tumulte qu’excitaient les derniers venus en cherchant à pénétrer plus avant, poussant et poussés tour à tour, dans cette foule résistante et serrée.

En ce moment, Fulvius Flaccus, un des sénateurs, monta sur un lieu élevé, d’où il pouvait être vu de toute l’assemblée ; mais, comme il lui était impossible de se faire entendre, à cause du tumulte, il fit signe de la main qu’il avait quelque chose à dire en particulier à Tibérius. Tibérius ordonne aussitot au peuple de s’ouvrir, et de livrer passage à Fulvius ; et Fulvius s’approche à grand’peine, et annonce que, dans l’assemblée du Sénat, les riches, n’ayant pu attirer le consul[12] à leur parti, ont résolu de tuer eux-mêmes Tibérius, et qu’ils ont déjà autour d’eux grand nombre de leurs amis et de leurs esclaves armés pour cet effet. Tibérius communique cet avis à ceux qui l’environnaient : ils ceignent aussitôt leurs robes ; et, rompant les demi-piques dont se servent les licteurs pour écarter la foule, ils en prennent les tronçons, pour repousser ceux qui viendraient les assaillir. Les autres, qui à cause de leur éloignement n’avaient pu entendre les paroles de Tibérius, surpris de ce qu’ils voyaient, en demandaient la cause. Alors Tibérius porta la main à sa tête, pour leur faire comprendre par ce geste, puisqu’ils ne pouvaient entendre sa voix, le danger qui le menaçait.

Ses ennemis, voyant ce geste, coururent en toute hâte au Sénat, et là annoncèrent que Tibérius demandait le diadème, alléguant pour preuve le geste qu’il avait fait de porter la main à sa tête. À cette nouvelle, tout le Sénat fut en émoi. Scipion Nasica requit le consul d’aller au secours de Rome, et d’exterminer le tyran. Le consul répondit avec douceur qu’il ne donnerait pas l’exemple d’user de violence, et qu’il ne ferait périr aucun citoyen qu’il n’eût été auparavant jugé dans les formes. « Mais, ajouta-t-il, si le peuple, ou persuadé ou gagné par Tibérius, rend quelque ordonnance contraire aux lois, je ne la ratifierai pas. » Alors Nasica, s’élançant de sa place : « Puisque le premier magistrat trahit la république, s’écria-t-il, que ceux qui veulent conserver l’autorité des lois me suivent ! » En disant ces mots, il se couvre la tête d’un pan de sa robe, et marche droit au Capitole. Ceux qui le suivent entortillent leur robe autour du bras, et repoussent tous ceux qui se trouvent sur leur chemin. Personne ne leur opposa la moindre résistance : frappés de la dignité des personnages, tous se sauvent, et se renversent les uns sur les autres. Les gens qui accompagnaient les sénateurs étaient venus de chez eux armés de massues et de gros bâtons, et les sénateurs saisissaient les débris et les pieds des bancs que la foule avait brisés dans sa fuite : ils montaient vers Tibérius, frappant sur tous ceux qui lui faisaient un rempart de leurs corps. Plusieurs de ceux-ci furent tués, les autres prirent la fuite. Comme Tibérius lui-même s’enfuyait, quelqu’un l’arrêta par la robe : il la laissa entre les mains de celui qui le retenait, et se mit à fuir en simple tunique ; mais, ayant fait un faux pas, il tomba sur d’autres qui étaient renversés devant lui. Au moment où il cherchait à se relever, Publius Saturéius, un de ses collègues, lui porta sur la tête, au vu de tout le monde, un coup avec le pied d’un banc ; Lucius Rufus le frappa ensuite, et il s’en vanta depuis comme d’une belle action. Parmi les partisans de Tibérius, plus de trois cents furent assommés à coups de bâtons et de pierres.

Les historiens assurent que cette sédition fut la première à Rome, depuis l’expulsion des rois, qui se termina avec meurtre et effusion du sang des citoyens : toutes les autres, quoique graves dans leurs motifs et dans leurs effets, s’étaient apaisées par l’abandon que les deux partis faisaient réciproquement de leurs prétentions : les nobles, parce qu’ils craignaient le peuple, et le peuple, parce qu’il respectait le Sénat. Il semble même qu’en cette occasion Tibérius aurait cédé sans peine, si l’on avait employé la douceur à son égard : il l’aurait fait plus facilement encore, si l’on ne fût pas venu l’attaquer à force ouverte et à main armée ; car il n’avait pas autour de lui plus de trois mille hommes.

Mais il paraît que cette conspiration contre Tibérius fut moins l’effet des prétextes qu’on allégua que du ressentiment et de la haine que lui portaient les riches, Ce qui le prouve, ce sont les outrages et les cruautés qu’on exerça sur son corps : on refusa à son frère, malgré ses ardentes prières, la permission de l’enlever pour l’enterrer de nuit ; il fut jeté dans le Tibre avec les autres morts. Les sénateurs ne bornèrent pas là leur vengeance : de ses amis, ils bannirent les uns sans nulle forme de procès, et firent mourir tous les autres qui tombèrent entre leurs mains. Du nombre de ces derniers fut Diophanès le rhéteur. Un certain Caïus Villius périt enfermé dans un tonneau avec des serpents et des vipères. Blossius de Cumes fut mené devant les consuls ; et là, interrogé par eux sur ce qui s’était passé, il avoua franchement avoir exécuté tous les ordres de Tibérius. « Mais, lui dit Nasica, s’il t’eût ordonné de mettre le feu au Capitole ? — Jamais Tibérius ne m’eût donné un pareil ordre, » répondit Blossius. Et, comme plusieurs sénateurs s’opiniâtraient à lui faire la même question : « Si Tibérius me l’eût commandé, dit-il, j’aurais cru devoir le faire ; car jamais il ne m’aurait donné cet ordre, s’il n’eût été utile au peuple. » Blossius échappa à ce danger, et se retira quelque temps après à la cour d’Aristonicus[13] ; mais, quand il vit les affaires d’Aristonicus entièrement ruinées, il se tua lui-même.

Le Sénat, pour apaiser le mécontentement des citoyens, ne s’opposa plus au partage des terres, et permit au peuple de nommer un autre commissaire[14] à la place de Tibérius. On en vint aux suffrages ; et on élut Publius Crassus, allié des Gracques, car sa fille, Licinia, était mariée à Caïus, frère de Tibérius. Il est vrai que Cornélius Népos écrit que Caïus épousa, non point la fille de Crassus, mais celle de Brutus, celui qui triompha des Lusitaniens ; mais le sentiment que nous avons adopté a été suivi par la plupart des historiens. Quoi qu’il en soit, le peuple, toujours aigri de la mort de Tibérius, semblait n’attendre que le moment de la venger ; déjà même il menaçait de traduire en jugement Nasica. Mais le Sénat, qui craignait pour la vie de ce personnage, lui donna, sans aucune nécessité publique, une commission en Asie. Car le peuple ne dissimulait nullement sa malveillance : partout où il rencontrait Nasica, il le poursuivait à grands cris, il le traitait de maudit, de tyran qui avait souillé du sang d’un magistrat sacré et inviolable le temple le plus saint et le plus vénéré qui fût dans la ville. Il fut donc obligé de quitter l’Italie, bien qu’en sa qualité de grand pontife il fût chargé des principaux sacrifices. Il erra quelque temps de côté et d’autre, objet du mépris général[15], et mourut bientôt après à Pergame.

Au reste, on ne doit nullement s’étonner de la haine implacable que les Romains lui avaient vouée, puisque Scipion l’Africain lui-même, l’homme que les Romains avaient le plus aimé et aux plus justes titres, se vit sur le point de perdre leur affection, parce qu’en apprenant devant Numance la mort de Tibérius, il prononça tout haut ce vers d’Homère[16] :

Puisse périr aussi quiconque en ferait autant !

Plus tard, Caïus et Fulvius lui ayant demandé, dans l’assemblée du peuple, ce qu’il pensait de la mort de Tibérius, il fit une réponse qui donnait à entendre qu’il improuvait les lois de Tibérius. Aussi, depuis lors, fut-il souvent interrompu par la multitude, quand il parlait en public : ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant ; et lui-même se laissa aller jusqu’à dire des injures au peuple. Mais nous avons rapporté ces faits en détail dans la Vie de Scipion[17].


CAÏUS GRACCHUS.


De l’an 153 à l’an 121 avant J.-C.

Caïus Gracchus, dans les premiers temps qui suivirent la mort de son frère, soit qu’il craignît les ennemis de Tibérius, soit qu’il désirât d’attirer sur eux la haine du peuple, s’abstint de paraître au Forum, et vécut retiré dans sa maison, comme s’il eût pris la résolution de passer le reste de ses jours dans l’état d’abaissement ou il se trouvait réduit : par cette conduite il donna lieu à quelques personnes de penser qu’il blâmait, qu’il abhorrait même les choses que son frère avait faites. Il était fort jeune alors ; car il avait neuf ans de moins que Tibérius, et Tibérius, à sa mort, n’avait pas encore trente ans. Mais, dans la suite, ayant fait connaître peu à peu son caractère, on vit en lui un homme ennemi de l’oisiveté, de la mollesse, de la débauche, de la richesse mal acquise, et qui exerçait ses talents oratoires, comme des ailes pour s’élever au gouvernement ; ce qui fit juger qu’il ne se livrerait pas à une vie oisive et inutile.

Vettius, un de ses amis, ayant été appelé devant les tribunaux, Caïus se chargea de sa défense ; et le peuple fut si ravi de l’entendre, que les transports de sa joie tenaient de l’enthousiasme et de la fureur. Il est vrai qu’en cette occasion les autres orateurs ne parurent que des enfants auprès de Caïus. Ce début inspira tant de crainte aux riches, qu’ils se concertèrent entre eux sur les moyens à prendre pour l’empêcher de parvenir au tribunat. Sur ces entrefaites, il arriva qu’il fut élu questeur, et que le sort lui échut d’aller en Sardaigne en cette qualité avec le consul Orestès[18]. Cette commission fit grand plaisir à ses ennemis, et ne déplut nullement à Caïus. Né avec le génie militaire, et non moins exercé au métier des armes qu’à l’éloquence, n’envisageant d’ailleurs qu’avec horreur l’administration des affaires et la tribune, il fut charmé de ce voyage, qui lui donnait un moyen de résister au désir du peuple et de ses amis, qui l’appelaient au gouvernement. C’est une opinion presque générale qu’il était plus ardent démagogue que ne l’avait été son frère, et qu’il recherchait plus ambitieusement que lui la faveur du peuple. Mais cette opinion est fausse : il paraît au contraire que ce fut par nécessité, bien plus que par choix, qu’il se jeta dans la carrière politique. L’orateur Cicéron lui-même écrit que, comme Caïus fuyait toute espèce de charge, résolu de passer sa vie en repos loin des affaires, son frère lui apparut en songe, et lui dit : « Caïus, pourquoi donc différer si longtemps ? tu ne saurais éviter ton sort. Une même vie et une même mort nous ont été marquées par les destins, et qui doivent être consacrées l’une et l’autre à l’utilité du peuple. »

Caïus, arrivé en Sardaigne, y donna de grandes preuves de valeur : il se montra supérieur à tous les jeunes gens par son courage contre les ennemis, par sa justice envers les inférieurs, par son affection et sa déférence pour le général ; il surpassa ceux mêmes qui étaient plus âgés que lui en tempérance, en simplicité et en amour du travail. Or, l’hiver, cette année-là, étant rude et malsain en Sardaigne, le consul Orestès se vit dans la nécessité de demander, aux villes de son gouvernement, des vêtements pour ses soldats ; mais les villes députèrent à Rome en toute hâte, pour solliciter la décharge de cette contribution ; et le Sénat, ayant accueilli leur requête, enjoignit au consul de se pourvoir ailleurs d’habillements pour ses troupes. Comme le général ne savait où en prendre, et que les soldats souffraient beaucoup de la rigueur du froid, Caïus alla lui-même de ville en ville, et fit tant auprès des habitants, qu’il les détermina à secourir des Romains, et à leur envoyer des vêtements. La nouvelle de ce succès, portée à Rome, parut comme l’essai et le prélude de Caïus pour gagner la faveur du peuple, et troubla fort le Sénat.

En ce temps-là arrivèrent d’Afrique des ambassadeurs du roi Micipsa, qui venaient annoncer au Sénat que le roi, par considération pour Caïus Gracchus, avait envoyé un convoi de blé en Sardaigne au général romain. Les sénateurs, outrés de dépit, chassèrent les ambassadeurs, et ordonnèrent que les troupes de Sardaigne seraient relevées, mais que le consul Orestès serait continué dans le commandement, ne doutant point que Caïus n’y demeurât aussi pour exercer la questure. Mais Caïus n’eut pas plutôt appris ces nouvelles, que, n’écoutant que sa colère, il s’embarqua. Il parut à Rome, contre l’attente générale : ce qui le fit blâmer non-seulement par ses ennemis, mais par le peuple lui-même, qui trouvait fort étrange qu’un questeur eût quitté l’armée avant son général. Cité devant les censeurs, il demanda à se défendre, et changea si bien les dispositions des auditeurs, qu’il fut absous, et que personne ne sortit de l’assemblée qui ne fut persuadé qu’on lui avait fait une grande injustice[19]. Il allégua pour sa défense, qu’obligé par les lois à dix campagnes seulement, il en avait fait douze ; qu’il était resté trois ans[20] questeur auprès de son général, quand la loi lui permettait de se retirer après un an de service. « Je suis le seul de cette armée, ajouta-t-il, qui, étant parti la bourse pleine, l’ai rapportée vide ; là où tous les autres, après avoir vidé leurs amphores, les ont rapportées pleines d’or et d’argent. »

On lui suscita depuis plusieurs autres procès : on l’accusa d’avoir fait soulever les alliés, et d’avoir trempé dans la conspiration découverte à Frégelles[21] ; mais il se justifia si bien de ces charges, qu’il détruisit tout soupçon ; et, quand il eut fait éclater son innocence, il se mit à briguer le tribunat. Les nobles s’opposèrent à lui dans cette poursuite ; mais il accourut de toute l’Italie une multitude de citoyens pour prendre part à son élection ; et l’affluence fut telle dans Rome, qu’un nombre considérable ne purent trouver à se loger, et que, le Champ de Mars n’étant pas assez spacieux pour contenir cette foule immense, plusieurs donnèrent leurs voix de dessus les toits des maisons. Tout ce que les nobles, par leurs intrigues, purent arracher au peuple et faire pour rabattre les espérances de Caïus, c’est qu’au lieu d’être déclaré le premier tribun, comme il s’y attendait, il ne fut nommé que le quatrième. Mais il n’eut pas plutôt pris possession de sa charge, qu’il fut réellement le premier ; car il effaçait par son éloquence celle de ses collègues, et la mort de son frère fournissait à sa douleur une ample matière de récriminations. C’était à cet événement funeste qu’il ramenait le peuple en toute occasion : il rappelait tout ce qui s’était passé, et opposait à leur conduite celle de leurs ancêtres. « Vos pères, disait-il, déclarèrent la guerre aux Falisques pour avoir insulté le tribun du peuple Genucius ; ils condamnèrent à mort Caïus Véturius, parce qu’un tribun traversant le Forum, il avait refusé seul de se ranger devant lui. Et ces hommes ont, sous vos yeux mêmes, assommé Tibérius à coups de bâtons ; et son corps a été traîné du Capitole dans les rues de la ville, et jeté dans le Tibre ! Ceux de ses amis qu’on avait arrêtés ont été mis à mort sans forme de procès : or, c’est un usage immémorial à Rome, quand un citoyen, accusé d’un crime capital, ne comparaît point, qu’un trompette aille, dès le matin, à la porte de sa maison, le sommer, à son de trompe, de se présenter au tribunal ; et les juges ne vont point aux opinions que cette formalité n’ait été remplie. Tant nos ancêtres montraient de prudence et de circonspection, dès que la vie des citoyens était en jeu ! »

Caïus, dont la voix forte et puissante se faisait aisément entendre de la multitude, ayant ému le peuple par ces discours, proposa deux lois : l’une qui portait que tout magistrat déposé par le peuple ne pourrait plus exercer aucune charge ; l’autre, que le magistrat qui aurait banni un citoyen sans lui avoir préalablement fait son procès, serait traduit en jugement devant le peuple. La première de ces lois dégradait évidemment Marcus Octavius, que Tibérius avait fait déposer du tribunat ; et la seconde frappait directement Popilius, qui, étant préteur, avait banni les amis de Tibérius : aussi, sans attendre l’issue du jugement, Popilius s’exila-t-il de l’Italie. Quant à l’autre loi, Caïus lui-même la révoqua, alléguant pour prétexte sa condescendance aux prières de sa mère Cornélie, qui lui avait demandé la grâce d’Octavius. Le peuple approuva avec joie cette révocation, par égard pour Cornélie, qu’il honorait non moins par rapport à ses enfants qu’à cause de Scipion, son père ; car, dans la suite, lui ayant élevé une statue de bronze, il y fit mettre cette inscription : Cornélie, mère des Gracques. On cite plusieurs mots remarquables de Caïus, dits publiquement et avec emphase, au sujet de sa mère à un de ses ennemis, comme ceux-ci : « Oses-tu bien médire de Cornélie, la mère de Tibérius ? » Et, comme le calomniateur était décrié pour un vice infâme : « Sur quel fondement, lui dit-il, as-tu l’audace de te comparer à Cornélie ? As-tu enfanté comme elle ? et pourtant il n’est pas un Romain qui ne sache qu’elle, qui est femme, a été plus longtemps sans mari que toi qui es homme. » Tel était le sel piquant de ses discours ; et l’on pourrait extraire de ses écrits plusieurs traits du même genre.

Parmi les lois qu’il proposa depuis, pour augmenter la puissance du peuple et affaiblir celle du Sénat, l’une avait pour objet l’établissement de colonies, et ordonnait la distribution des terres domaniales aux citoyens pauvres qu’on y enverrait. La seconde était en faveur des soldats : elle portait qu’ils seraient habillés aux dépens du trésor public, sans que pour cela leur solde fût diminuée, et qu’on n’enrôlerait aucun citoyen qui n’eût dix-sept ans accomplis. La troisième regardait les alliés : elle donnait à tous les peuples d’Italie le droit de suffrage, tel que l’avaient les citoyens romains. La quatrième fixait à un bas prix le blé qu’on distribuerait aux pauvres. Une cinquième enfin, relative aux tribunaux, retranchait une grande partie de l’autorité qu’y avaient les sénateurs, jusqu’alors les seuls juges de tous les procès, ce qui les rendait redoutables au peuple et aux chevaliers. Caïus ajoutait aux trois cents sénateurs qui occupaient alors les tribunaux un nombre égal de chevaliers romains, et attribuait indistinctement à ces six cents juges la connaissance de toutes les causes. En proposant cette loi, il eut soin d’observer toutes les formalités nécessaires ; mais, à l’opposé des autres orateurs, qui, jusque-là, lorsqu’ils parlaient au peuple, se tournaient vers le Sénat et vers le lieu des comices, lui, au contraire, il commença à se tourner vers le Forum, ce qu’il continua depuis ; et, par ce léger changement de situation et de direction de vue, il produisit un tel effet, que, d’aristocratique qu’était le gouvernement, il le rendit, en quelque sorte, démocratique, faisant voir par là aux orateurs que c’était au peuple, et non au Sénat, qu’ils devaient adresser la parole.

Le peuple ne se contenta point de sanctionner cette dernière loi : il donna en outre à Caïus le droit de choisir parmi les chevaliers romains ceux qu’il voudrait admettre au nombre des juges, ce qui l’investit d’une autorité presque monarchique ; jusque-là que le Sénat l’admit à ses délibérations, et lui demanda souvent son avis. Il est vrai que Caïus ne lui conseillait jamais que des choses convenables à sa dignité. Tel fut, par exemple, le décret qu’il proposa au sujet du blé que le propréteur Fabius avait envoyé d’Espagne : avis aussi honorable que juste, et qui détermina le Sénat à faire vendre ce blé, à en envoyer le montant aux villes de cette province, et à réprimander Fabius de ce qu’il rendait, par ses exactions, la puissance romaine odieuse et insupportable aux peuples qu’il gouvernait. Ce décret acquit à Caïus, dans les provinces, une grande réputation et la bienveillance générale. Il fit aussi des lois pour le rétablissement de plusieurs colonies, pour la construction de grands chemins et de greniers publics. Il se chargea lui-même de diriger ces entreprises ; et, loin qu’il succombât à tant et de si grands travaux, il les fit exécuter avec une diligence merveilleuse, tout en donnant à chacun d’eux autant de soin que s’il n’eût eu que celui-là à conduire : aussi ceux-là même qui le haïssaient ou qui le craignaient s’étonnaient-ils de cette activité si efficace et si féconde en résultats.

Le peuple ne se lassait point de l’admirer en le voyant entouré d’une foule d’entrepreneurs, d’artistes, d’ambassadeurs, de magistrats, de soldats, de gens de lettres, leur parlant à tous avec douceur et familiarité, et ne perdant rien de sa dignité dans ces conversations, où il savait si bien s’accommoder au caractère de chacun. Aussi convainquait-il de la plus insigne calomnie ceux qui allaient disant qu’il était violent, colère et insupportable : tant sa popularité éclatait dans le commerce ordinaire et les actions communes de la vie, bien plus encore que dans les discours qu’il prononçait du haut de la tribune !

L’entreprise qu’il suivit avec le plus d’ardeur, ce fut la construction des grands chemins, où il réunit à la commodité la beauté et la grâce. Il les fit tenir en ligne droite à travers les terres, et parer de grandes pierres de taille liées ensemble par des tas de sable qu’il faisait battre comme du ciment. Quand il se rencontrait des fondrières et des ravins creusés par des torrents, ou des eaux stagnantes, il les faisait combler, ou couvrir de ponts ; en sorte que, les deux côtés du chemin se trouvant à une hauteur égale et parallèle, l’ouvrage entier était parfaitement uni et agréable à la vue. Il fit plus : tous ces chemins furent mesurés par des intervalles égaux, que les Latins appellent milles ; et chaque mille, qui fait un peu moins de huit stades[22], était marqué par une colonne de pierre qui en indiquait le nombre. Il fit placer, aux deux côtés du chemin, et à distance plus rapprochée, d’autres pierres, qui donnaient aux voyageurs la facilité de monter à cheval sans le secours de personne[23].

Comme le peuple le comblait de louanges pour tous ces travaux, et paraissait disposé à lui donner toutes les preuves de bienveillance qu’il pourrait désirer, un jour Caïus, parlant dans l’assemblée publique, dit qu’il avait à demander une seule grâce, qui, s’il l’obtenait, lui tiendrait lieu de tout, mais dont le refus ne lui arracherait aucune plainte. On crut généralement qu’il allait demander le consulat et le tribunat tout ensemble. Mais, le jour des comices consulaires, comme tout le monde était dans l’attente de ce qui allait se passer, il parut au Champ de Mars, menant Fannius par la main ; et là, secondé par ses amis, il sollicita pour celui-ci le consulat. Cette brigue emporta la pluralité des suffrages. Fannius fut donc élu consul ; et Caïus, sans l’avoir ni sollicité ni demandé, mais par le seul effet de la faveur de la multitude, fut nommé tribun du peuple pour la seconde fois. Mais, comme il vit depuis que le Sénat ne dissimulait plus la haine qu’il lui portait, et que Fannius lui-même se refroidissait à son égard, il rechercha de nouveau, par d’autres lois, la faveur du peuple : il proposa d’envoyer des colonies à Tarente et à Capoue, et d’accorder le droit de cité romaine à tous les peuples du Latium.

Le Sénat, qui craignait que la puissance de Caïus ne finît par devenir complètement invincible, essaya d’un moyen nouveau et sans exemple, pour lui aliéner la faveur du peuple : ce fut de flatter à son tour la multitude, et de chercher à lui complaire dans les choses mêmes les moins raisonnables. Un des collègues de Caïus était Livius Drusus, homme qui ne le cédait à pas un Romain, ni par la bonté de son naturel, ni par l’éducation qu’il avait reçue, et qui le disputait, par son éloquence et par ses richesses, aux plus puissants et aux plus estimés. Les nobles s’adressèrent à lui, et le conjurèrent de s’unir avec eux pour combattre Caïus, non point en cherchant à forcer l’inclination du peuple ou en résistant à ses volontés, mais en employant l’autorité de sa charge à lui complaire, et en lui accordant les choses mêmes qu’il eût été honorable de lui refuser au risque d’encourir sa haine. Livius mit donc au service des passions du Sénat la puissance dont il était investi comme tribun, et proposa des lois qui, sans offrir nul motif d’honnêteté ou d’utilité, n’avaient d’autre but que de l’emporter sur Caïus auprès de la multitude, à force de complaisances et de flatteries, comme dans les comédies les poëtes rivalisent à qui divertira le mieux le spectateur[24].

Le Sénat, en agissant ainsi, montrait d’une manière évidente qu’il était irrité, non point contre les lois de Caïus, mais contre sa personne, et qu’il avait en vue ou de le faire périr, ou de le réduire à un état de faiblesse dont on n’eût rien à craindre. En effet, Caïus ayant proposé l’établissement de deux colonies où l’on enverrait les plus honnêtes citoyens, les sénateurs l’accusèrent de vouloir corrompre le peuple : au contraire, ils appuyèrent la loi de Livius, qui ordonnait d’en établir douze, chacune de trois mille citoyens indigents. Le Sénat haïssait Caïus comme corrupteur de la multitude, parce qu’il avait imposé d’une rente annuelle, en faveur du trésor public, les terres distribuées aux citoyens pauvres ; et il sut gré à Livius lorsqu’il déchargea les terres de cette imposition. Caïus avait donné le droit de cité romaine à tous les peuples du Latium, et cette concession avait déplu au Sénat ; et, comme Livius eut défendu qu’on frappât de verges tout soldat latin, sa loi fut vivement soutenue par le Sénat. Aussi Livius, dans les harangues qu’il faisait avant de proposer ses lois, disait-il toujours qu’elles avaient l’approbation du Sénat, lequel n’avait rien tant à cœur que l’intérêt du peuple. Le seul avantage qui en résulta, c’est que le peuple devint plus doux envers le Sénat ; c’est qu’à cette haine antique qui rendait les nobles suspects à la multitude, Livius fit succéder des sentiments modérés ; qu’il éteignit toute sa malveillance, et lui persuada qu’il proposait toutes ces lois, dont le but unique était de complaire au peuple et de le satisfaire, d’après les conseils mêmes du Sénat. Mais, ce qui donnait surtout à la multitude une grande confiance dans l’affection et dans la probité de Drusus, c’est qu’il ne proposait jamais rien pour lui-même, ni dont il put retirer aucun avantage. Il nommait toujours d’autres commissaires que lui pour l’établissement des colonies ; et jamais il ne voulut se charger lui-même de l’emploi des deniers publics : au lieu que Caïus s’attribuait la plupart de ces commissions, et les plus importantes.

Rubrius, un des tribuns du peuple, proposa par une loi le rétablissement de Carthage, ruinée par Scipion. Cette commission échut par le sort à Caïus ; et il s’embarqua pour conduire en Afrique la nouvelle colonie. Drusus, profitant de son absence, s’éleva plus ouvertement contre lui, et s’attacha davantage encore à gagner le peuple, surtout en accusant Fulvius, ami particulier de Caïus, et nommé commissaire avec lui pour le partage des terres. Ce Fulvius était un esprit inquiet, mortellement haï du Sénat, et suspect même à ceux du parti contraire, comme un homme qui pratiquait les alliés et excitait secrètement à la révolte les peuples d’Italie. Ces soupçons n’étaient fondés sur aucune preuve certaine, ni même sur aucun indice ; mais ils acquéraient de la vraisemblance par la seule conduite de Fulvius, lequel ne prenait jamais de parti raisonnable, et se déclarait toujours ennemi de la paix. Ce fut là une des principales causes de la ruine de Caïus : on l’enveloppait dans la haine qu’on portait à Fulvius. Quand Scipion l’Africain fut trouvé mort dans son lit, sans nulle cause apparente d’une fin si subite, et qu’on eut découvert sur son corps des traces de coups, suite de la violence qu’on avait exercée sur lui, comme nous l’avons écrit dans sa Vie, le meurtre fut attribué à Fulvius, qui était l’ennemi déclaré de Scipion, et qui, ce jour-là même, l’avait insulté du haut de la tribune. Caïus lui-même ne fut pas à l’abri de tout soupçon. Un attentat si horrible, commis sur la personne du premier et du plus grand des Romains, ne fut point vengé : on ne fit même aucune recherche pour en découvrir les auteurs. Le peuple s’y opposa, et arrêta toute poursuite, de peur que les informations ne donnassent des preuves contre Caïus ; mais cette mort est antérieure à l’époque dont nous parlons[25].

Tandis que Caïus était en Afrique, occupé du rétablissement de Carthage, qu’il avait nommée Junonia, les dieux manifestèrent, dit-on, par plusieurs signes funestes, que cette entreprise n’était point à leur gré. La première enseigne se brisa, cédant à la violence d’un vent impétueux et à la résistance même que fit pour la retenir l’homme qui la portait. Un ouragan dispersa les entrailles des victimes posées sur l’autel, et les transporta hors de l’enceinte qui avait été tracée pour la nouvelle ville. Des loups vinrent arracher les bornes mêmes de l’enceinte, et les emportèrent au loin. Mais ces présages n’arrêtèrent point Caïus : il ne mit que soixante et dix jours pour régler tout ce qui concernait l’établissement de la colonie ; après quoi il revint à Rome, car il avait appris que Fuivius était vivement pressé par Drusus, et que les affaires exigeaient sa présence. En effet, Lucius Opimius, homme attaché au parti oligarchique et puissant dans le Sénat, et qui, l’année précédente, avait échoué dans la poursuite du consulat par les menées de Caïus, grâce auxquelles Fannius avait emporté les suffrages ; Opimius, dis-je, soutenu cette année par une faction nombreuse, ne pouvait manquer d’être élu consul ; et l’on ne doutait pas qu’une fois en charge, il ne renversât Caïus, dont la puissance commençait en quelque sorte à se faner, parce que le peuple, environné de gens qui ne s’étudiaient qu’à lui plaire et dont le Sénat approuvait toutes les propositions, n’avait plus rien à désirer en fait de lois comme celles de Caïus.

Caïus, à peine de retour à Rome, quitta sa maison du mont Palatin, et alla se loger au-dessous du Forum ; ce qui était plus populaire, parce que ce quartier n’était habité que par des citoyens pauvres et obscurs. Il proposa ensuite le reste de ses lois, résolu de les faire ratifier par les suffrages du peuple. Mais le Sénat, voyant qu’il se rassemblait autour de lui pour cet effet une foule considérable, persuada au consul Fannius de renvoyer tous ceux qui n’étaient pas naturels romains. Cet ordre, non moins étrange qu’inusité, qui défendait à tout allié et ami du peuple romain de se trouver dans la ville pendant un certain nombre de jours, ayant été publié à son de trompe, Caïus fit afficher une protestation contre la défense du consul, dans laquelle il promettait aux alliés protection et secours, s’ils voulaient rester dans Rome. Toutefois il n’en fit rien ; car, ayant vu un de ses amis et de ses hôtes traîné en prison par les licteurs du consul, il passa outre sans prendre sa défense, soit qu’il craignît de faire connaître, par une tentative inutile, l’affaiblissement de sa puissance, soit qu’il ne voulût pas, comme il le disait lui-même, donner à ses ennemis, qui ne demandaient autre chose, un prétexte de prendre les armes et d’en venir à des voies de fait.

Cependant il eut un différend avec ses collègues, et voici à quelle occasion. On devait donner au peuple le spectacle d’un combat de gladiateurs dans le Forum, et la plupart des magistrats avaient fait dresser des échafauds tout à l’entour dans le dessein de les louer. Caïus leur ordonna de les enlever, afin que les citoyens eussent les places libres, et pussent voir le spectacle sans payer. Mais, comme personne n’obéissait à l’injonction, il attendit la nuit qui précéda les jeux, et alors, prenant avec lui tous les ouvriers dont il put disposer, il fit abattre les échafauds ; et le lendemain il montra au peuple la place vide, d’où l’on pouvait à l’aise voir les jeux. Cette action lui acquit, parmi le peuple, la réputation d’un homme de courage ; mais ses collègues en furent offensés, et le regardèrent comme un esprit audacieux et téméraire. On croit même que c’est là ce qui lui fit manquer un troisième tribunat, bien qu’il eût obtenu la pluralité des suffrages : on prétend que ses collègues en firent un rapport infidèle et faux ; toutefois le fait ne fut pas avéré dans le temps.

Caïus ne supporta point avec modération l’affront qu’il venait de recevoir ; et, comme ses ennemis riaient de son échec, il leur dit, avec une arrogance déplacée, que c’était de leur part un ris sardonien, faute de sentir quelles ténèbres ses actes politiques avaient répandues autour d’eux. Opimius fut nommé consul ; et bientôt après on abrogea plusieurs des lois de Caïus, et l’on fit des recherches sur l’établissement de la colonie de Carthage. On voulait irriter Caïus, afin que, par ses emportements, il donnât lieu à quelqu’un de le tuer. Il montra d’abord assez de patience ; mais, à la fin, aiguillonné par ses amis, surtout par Fulvius, il rassembla assez de monde pour faire tête au consul. Sa mère entra, dit-on, dans ce projet séditieux, et soudoya secrètement bon nombre d’étrangers, qu’elle envoya à Rome, déguisés en moissonneurs. Ce fait se trouve énoncé d’une manière obscure dans les lettres qu’elle écrivait à son fils. Toutefois d’autres assurent que ce fut contre le gré de Cornélie qu’il se rengagea dans cette lutte politique.

Le jour qu’Opimius devait casser les lois de Caïus, les deux partis allèrent de grand matin occuper le Capitole. Après que le consul eut fait son sacrifice, un de ses licteurs, nommé Quintus Antyllius, qui portait les entrailles des victimes, dit à Fulvius et à ses partisans : « Faites place aux gens de bien, méchants citoyens que vous êtes ! » Quelques-uns prétendent même qu’en disant ces mots, il tendit vers eux son bras nu, avec un geste malhonnête et insultant. À l’instant même Antyllius fut tué sur la place, à coups de poinçons, faits exprès pour cet usage. Ce meurtre jeta le trouble parmi le peuple ; mais il affecta les deux partis d’une manière bien différente. Caïus en eut un véritable chagrin, et reprocha avec aigreur à ceux qui l’environnaient d’avoir donné prise sur eux à leurs ennemis, qui, depuis longtemps, ne cherchaient qu’un prétexte. Opimius, de son côté, saisit avec empressement l’occasion qui se présentait : il en prit plus de confiance, et excita le peuple à se venger ; mais une pluie qui survint sépara les deux partis.

Le lendemain, à la pointe du jour, le consul assembla le Sénat ; et, comme on délibérait dans la salle, des gens disposés pour cet effet mirent sur un lit funèbre le corps d’Antyllius, et le portèrent à travers le Forum jusqu’au Sénat, en poussant de grands cris et des gémissements. Opimius n’ignorait nullement ce que c’était ; mais il feignit de n’en rien savoir, et affecta de l’étonnement. Les sénateurs sortirent donc pour prendre connaissance du fait ; et, voyant le lit posé au milieu de la place, plusieurs d’entre eux en parurent vivement affligés, comme d’un malheur qu’on ne pouvait trop déplorer. Mais cette hypocrisie raviva la haine du peuple contre les nobles. « Il sont tué, disait-il, de leurs propres mains, dans le Capitole, Tibérius Gracchus, et fait jeter son corps dans le Tibre ; et Antyllius, un misérable licteur, qui peut-être n’a pas mérité la mort, mais qui du moins n’y a que trop donné lieu par son imprudence, est exposé sur le Forum : le Sénat environne son lit funèbre et l’arrose de larmes ; il honore de sa présence le convoi d’un simple mercenaire ; et cela pour se ménager une occasion de faire périr le dernier des protecteurs du peuple. »

Le Sénat rentra en séance, et fit un décret par lequel il chargeait Opimius d’user de tout son pouvoir pour maintenir la sûreté publique et exterminer les tyrans. D’après ce décret, le consul ordonna aux sénateurs de prendre les armes, et aux chevaliers de venir le lendemain matin, amenant avec eux chacun deux domestiques armés. Fulvius, de son côté, se prépara à la défense, et rassembla autour de lui une foule considérable. Caïus, en s’en retournant du Forum, s’arrêta devant la statue de son père : il la considéra longtemps sans proférer une seule parole, puis il continua son chemin, versant des larmes et poussant de profonds soupirs. Le peuple, témoin de sa douleur, en fut vivement touché ; et, se reprochant mutuellement leur lâcheté d’abandonner, de trahir un tel homme, ils le suivirent, et passèrent la nuit devant sa maison, mais d’une tout autre manière que ceux qui veillaient à la garde de Fulvius. Ceux-ci ne firent que boire, pousser des cris de joie, et tenir des propos pleins d’une audace extrême ; Fulvius lui-même le premier s’était plongé dans l’ivresse, et se permettait des discours et des actions indignes de son âge et de son rang. Au contraire, ceux de Caïus gardaient un profond silence, comme dans une calamité publique ; ils songeaient aux suites que pouvaient avoir ces premières démarches, et se relevaient tour à tour pour prendre quelque repos.

Le lendemain, au point du jour, ce ne fut qu’à grand’peine qu’on put réveiller Fulvius, tant l’ivresse l’avait plongé dans un sommeil profond : tous ses gens s’armèrent des dépouilles qui étaient dans sa maison, et qu’il avait conquises sur les Gaulois, vaincus par lui l’année de son consulat ; puis ils se mirent en marche avec de grands cris et de grandes menaces, pour aller s’emparer du mont Aventin. Caïus ne voulut point s’armer : il sortit en simple toge, comme il avait coutume d’aller au Forum, et sans autre précaution sinon qu’il portait un petit poignard. Comme il sortait, sa femme l’arrêta sur le seuil de la porte, et se jeta à ses genoux ; puis, le prenant d’une main, et tenant de l’autre son fils encore enfant : « Mon cher Caïus, lui dit-elle, ce n’est point pour aller à la tribune aux harangues proposer des décrets comme tribun et comme législateur, que tu me quittes aujourd’hui. Tu ne vas pas non plus à une guerre glorieuse, qui pourrait, il est vrai, me ravir mon époux, mais qui me laisserait du moins un deuil honorable. C’est aux meurtriers de Tibérius que tu vas te livrer ; et tu y vas sans armes, disposé à tout souffrir plutôt que de te porter toi-même à aucun acte de violence. Tu périras ; mais ta mort ne sera d’aucune utilité pour ta patrie. Déjà le parti des méchants triomphe ; déjà la violence et le fer décident de tout dans les tribunaux. Si ton frère eût été tué devant Numance, nous eussions, par une trêve, obtenu son corps pour lui rendre les honneurs de la sépulture. Et moi je serai peut-être réduite à aller sur les bords d’un fleuve ou d’une mer leur redemander ton cadavre enseveli depuis longtemps sous leurs eaux ; car, après le meurtre de Tibérius, quelle confiance peut-on avoir encore dans les lois ou dans les dieux eux-mêmes ? »

Comme Licinia exprimait ainsi ses plaintes, Caïus se dégagea doucement de ses bras, et s’éloigna en silence avec ses amis. Sa femme voulut le retenir par sa robe, et tomba sur le seuil de la porte : elle demeura longtemps étendue sans mouvement et sans voix. Ses esclaves vinrent enfin la relever ; et, la voyant privée de sentiment, ils la portèrent chez son frère Crassus.

Quand Fulvius eut rassemblé tous ceux de son parti, il envoya au Forum, à la persuasion de Caïus, le plus jeune de ses fils, avec un caducée à la main. Le jeune homme était d’une grande beauté ; mais sa contenance modeste, la rougeur qui couvrait son front, et les pleurs qui baignaient son visage, le rendaient plus intéressant encore. Il fit au Sénat et au consul des propositions d’accommodement. La plupart des sénateurs les écoutaient assez volontiers ; mais Opimius, prenant la parole : « Ce n’est point, dit-il, par des hérauts que des citoyens coupables doivent traiter avec le Sénat. Il faut qu’ils descendent de leur montagne et viennent en personne subir leur jugement ; il faut qu’ils se livrent eux-mêmes à la discrétion du Sénat, afin de désarmer sa juste colère. » Puis il défendit au jeune homme de revenir, sinon pour accepter ces conditions. Caïus voulait, dit-on, aller au Sénat, pour l’amener à des sentiments pacifiques ; mais personne ne voulut y consentir, et Fulvius envoya derechef son fils faire aux sénateurs les mêmes propositions. Opimius, qui ne demandait qu’à combattre, fit sur-le-champ arrêter le jeune homme ; et, l’ayant remis sous bonne garde, il marcha contre Fulvius, avec une nombreuse infanterie et un corps d’archers crétois. Les archers tirèrent sur les partisans de Fulvius, et en blessèrent plusieurs ; puis, mettant le désordre parmi les autres, ils les obligèrent à prendre la fuite. Fulvius se jeta dans un bain public, alors abandonné, où il fut découvert bientôt après, et massacré avec l’aîné de ses deux fils.

Pour Caïus, personne ne le vit les armes à la main : vivement affligé de tout ce désordre, il s’était réfugié dans le temple de Diane, résolu de se donner lui-même la mort ; mais Pomponius et Licinius, les plus fidèles de ses amis, l’en empêchèrent : ils lui arrachèrent le poignard des mains, et lui conseillèrent de prendre la fuite. Alors, dit-on, il se mit à genoux, et, tendant les mains vers la déesse, il la pria que le peuple romain, en punition de son ingratitude et de sa trahison, ne sortît jamais de servitude. Car la plupart des Romains avaient abandonné Caïus, dès l’instant que l’amnistie avait été publiée. Comme Caïus fuyait, quelques-uns de ses ennemis l’atteignirent près du pont de bois. Pomponius et Licinius le forcèrent à prendre les devants ; puis, faisant face à ceux qui les poursuivaient, ils tinrent ferme à la tête du pont, et combattirent avec tant de courage, que personne ne put passer, jusqu’à ce qu’ils eussent été tués sur la place. Caïus n’avait pour compagnon de sa fuite qu’un esclave nommé Philocratès : tout le monde l’encourageait, comme s’il se fût agi de disputer le prix des jeux ; mais personne ne le secourait, personne ne lui amenait un cheval, bien qu’il en demandât un avec instance ; car les ennemis le suivaient de très-près. Il les devança pourtant d’un moment, et put se jeter dans un bois consacré aux Furies[26], où il fut tué par son esclave Philocratès, qui se tua ensuite lui-même. Toutefois quelques-uns rapportent qu’ils furent arrêtés tous deux en vie, et que l’esclave serra si étroitement son maître dans ses bras, que nul ne put frapper Caïus qu’auparavant Philocratès n’eût succombé sous mille coups.

On dit qu’un homme, qu’on ne nomme pas, coupa la tête de Caïus, mais que, comme il la portait au consul, un des amis d’Opimius, nommé Septimuléius, la lui enleva, parce qu’avant le combat on avait fait publier à son de trompe que quiconque apporterait les têtes de Caïus et de Fulvius recevrait autant pesant d’or. Septimuléius apporta donc au consul la tête de Caïus au bout d’une pique : on prit des balances, et on trouva qu’elle pesait dix-sept livres huit onces. Septimuléius avait ajouté la fraude au crime : il avait enlevé la cervelle, et coulé à la place du plomb fondu. Ceux qui apportèrent la tête de Fulvius ne reçurent aucune récompense, parce que c’étaient des gens de condition obscure. Les corps de Caïus et de Fulvius, et ceux de leurs partisans qui avaient été tués, au nombre de trois mille, furent jetés dans le Tibre, et leurs biens confisqués au profit du trésor public. On défendit à leurs veuves de porter le deuil ; et celle de Caïus, Licinia, fut même privée de sa dot. Les ennemis de Caïus traitèrent avec la dernière inhumanité le plus jeune des fils de Fulvius, quoiqu’il n’eût point pris les armes et ne se fût point mêlé parmi les combattants : il avait été arrêté avant le combat, quand il était venu vers le consul pour proposer un accommodement ; et on le fit périr après la bataille.

Toutefois une chose affligea le peuple bien plus que cela encore, bien plus que tous ces actes de cruauté, c’est le temple qu’Opimius bâtit à la Concorde. On eût dit, en effet, qu’il s’enorgueillissait de sa conduite, qu’il en faisait gloire, qu’il regardait, en quelque sorte, comme un sujet de triomphe le massacre de tant de citoyens. Aussi écrivit-on la nuit ce vers à côté de l’inscription du temple :

La Fureur élève ce temple à la Concorde.

Cet homme, le premier qui se fût arrogé, dans le consulat, une puissance dictatoriale ; cet homme qui avait fait mourir, sans aucune formalité de justice, trois mille citoyens, et, avec eux, Caïus Gracchus et Fulvius Flaccus, celui-ci personnage consulaire et qui avait été honoré du triomphe, l’autre qui l’emportait sur tous ceux de son âge par sa vertu et par sa gloire ; Opimius, dis-je, ne sut pas même garder ses mains pures de tout vol : envoyé en ambassade vers Jugurtha le Numide, il se laissa corrompre par l’argent du roi. Frappé, comme concussionnaire, par une sentence flétrissante, il vieillit dans l’ignominie, objet de la haine et du mépris du peuple.

Le peuple, au moment même du massacre, ne montra que faiblesse et consternation ; mais il ne tarda pas à faire connaître tout le regret que lui causait la mort des Gracques : il leur fit faire des statues qu’on dressa en public ; il consacra les lieux où ils avaient péri : on y allait offrir les prémices des fruits de chaque saison ; un grand nombre même y faisaient tous les jours des sacrifices, et s’y acquittaient de leurs devoirs religieux comme dans les temples.

Cornélie supporta, dit-on, son malheur avec beaucoup de constance et de grandeur d’âme ; et l’on rapporte qu’en parlant des édifices sacrés qu’on avait bâtis sur les lieux mêmes où ses enfants avaient été tués, elle ne dit que ces mots : « Il ont les tombeaux qu’ils méritent. » Elle passa le reste de ses jours dans une maison de campagne près de Misène, sans rien changer à sa manière de vivre. Comme elle avait un grand nombre d’amis, et que sa table était ouverte aux étrangers, elle était toujours entourée d’une foule de Grecs et de gens de lettres ; les rois mêmes lui envoyaient et recevaient d’elle des présents. Tous ceux qui étaient admis chez elle prenaient un singulier plaisir à lui entendre raconter la vie et les actions de Scipion l’Africain, son père ; mais ils étaient ravis d’admiration lorsque, sans témoigner aucun regret, sans verser une seule larme, et comme si elle eût parlé de quelques personnages anciens, elle rappelait tout ce que ses fils avaient fait, tout ce qu’ils avaient souffert. Plusieurs de ceux qui l’entendaient croyaient ou que la vieillesse lui avait affaibli l’esprit, ou que l’excès de ses maux lui en avait ôté le sentiment ; mais c’était plutôt eux-mêmes qui manquaient de sens, d’ignorer combien un heureux naturel et une bonne éducation donnent de ressource à l’homme pour surmonter la douleur, et que, si dans la prospérité la fortune triomphe souvent de la vertu, elle ne peut, dans l’adversité, lui ôter le courage de supporter les malheurs.


  1. Castor et Pollux.
  2. Plus de onze cents francs de notre monnaie.
  3. Tibérius avait alors vingt ans.
  4. Gendre de Lélius : il avait composé une Histoire et des Annales.
  5. Ce fut plusieurs années après la campagne sous Scipion : il avait alors vingt-six ans.
  6. Il s’agit là du fait des Fourches Caudines.
  7. C’est Mancinus lui-même qui avait proposé la loi ; mais les Numantins lui rendirent la liberté.
  8. Le plèthre était une mesure d’un peu plus de trente mètres de côté.
  9. Ce mot vient de dolus, ruse, tromperie. Le dolon était un bâton creux, dans lequel était une lame de poignard. C’est une des armes que Virgile, dans l’Énéide, donne aux soldats d’Aventinus :

    Pila manu, sævosque gerunt in bella dolones.

  10. Environ un franc trente-cinq centimes de notre monnaie.
  11. Ou plutôt Philométor. C’est Attalus III, fils d’Eumène II et de Stratonice, et dernier roi de Pergame.
  12. Mucius Scévola ; Calpurnius Pison, son collègue, était en Sicile.
  13. Aristonicus était un frère bâtard d’Attalus.
  14. Il y a dans le texte Τίτον, Titus, ce qui est certainement une faute de copiste. On propose de lire τρίτον, un troisième, car il a été dit qu’il y avait trois commissaires ; ou même τίνα, un individu quelconque. Mais un manuscrit donne ἕτερον : c’est la leçon que j’ai suivie.
  15. Je lis ἀδόξως, au lieu de ἄλλως, d’après une leçon mentionnée par Henri Estienne, et confirmée par plusieurs manuscrits.
  16. Odyssée, 1,47.
  17. Cette Vie n’existe plus.
  18. Lucius Aurelius Orestes. C’était six ans après la mort de Tibérius : Caïus avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans.
  19. Aulu-Gelle nous a conservé plusieurs passages du discours apologétique de Caïus.
  20. Dans Aulu-Gelle il dit deux ans, ce qui semble plus vraisemblable. Du reste, un manuscrit de Plutarque donne διετίαν.
  21. Ville du Latium qui s’était révoltée, et qui fut prise et rasée par le consul Opimius.
  22. Un peu moins d’une demi-lieue. Trois milles faisaient à peu près vingt stades ou une lieue.
  23. À cette époque on ne se servait point encore d’étriers.
  24. Allusion aux luttes des concours dramatiques, où l’on couronnait le poëte dont la pièce ou les pièces emportaient le plus d’applaudissements.
  25. C’était quatre ou cinq ans auparavant.
  26. C’est le bois que les Latins appelaient lucus Furinæ : il était à peu de distance du pont de bois, ou pont Sublicius.