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Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 1/30

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Vasari - Vies des peintres - t1 t2, 1841 (Lorenzo di Bicci).jpg
lorenzo di bicci.
LORENZO DI BICCI,
PEINTRE FLORENTIN.
Vasari - Vies des peintres - separateur.jpg

Quand un artiste joint au talent les qualités du cœur, il peut être certain de voir, comme Lorenzo di Bicci, presque tous ses désirs satisfaits ici-bas.

Lorenzo naquit à Florence, l’an 1400, au moment où l’Italie commençait à être déchirée par ces guerres qui lui furent si fatales. Son père dirigea son éducation avec soin, et Spinello lui enseigna l’art de la peinture. Dès sa jeunesse, il acquit donc une grande réputation d’habileté et de courtoisie. Il commença par faire à Florence et dans les environs quelques fresques qui engagèrent Jean de Médicis à lui confier le soin de peindre tous ces hommes célèbres que nous voyons encore aujourd’hui parfaitement conservés dans une salle de l’ancien palais Médicis qui passa à Laurent, frère de Cosme-le-Vieux, aussitôt que fut construit le grand palais.

Après avoir achevé cet ouvrage, Lorenzo, semblable aux médecins qui font leurs expériences sur les pauvres campagnards, accepta pendant quelque temps tous les travaux qu’on lui offrit, ne voulant négliger aucune occasion de s’exercer dans son art.

C’est alors qu’il peignit un tabernacle au pont de Scandicci, hors de la porte San-Friano, et une Madone entourée de plusieurs saints, à Cerbaia, sous un portique. La famille Martini l’ayant ensuite chargé de décorer une chapelle à San-Marco de Florence, il y exécuta à fresque plusieurs sujets tirés de la vie de la Vierge, et un tableau où l’on voit la Madone au milieu d’une foule de saints. Dans la même église, au-dessus de la chapelle de San-Giovanni-Evangelista, qui appartient aux Landi, il peignit à fresque l’ange Raphaël et le jeune Tobie (1). L’an 1418, il fit à fresque, pour Ricciardo, fils de Messer Niccolò Spinelli, sur la façade du couvent de Santa-Croce, saint Thomas touchant les plaies de Jésus-Christ en présence de tous les autres apôtres agenouillés. Ensuite il entreprit et acheva un saint Cristophe, haut de douze brasses et demie. C’est une chose vraiment extraordinaire, car jusqu’alors, à l’exception du saint Cristophe de Buffalmacco, aucune figure de cette dimension n’avait réuni autant de qualités. Ce saint Cristophe et le saint Thomas exposés au nord ont essuyé pendant nombre d’années les pluies et les tempêtes, et cependant n’ont rien perdu de la vivacité de leurs couleurs. Entre ces deux peintures se trouve la porte del Martello, sous laquelle Lorenzo fit encore, à la prière de Ricciardo et du gardien du couvent, un Crucifix et de nombreuses figures. Sur les parois, il représenta la Confirmation de l’institution de saint François par le pape Honorius, et le Martyre de plusieurs franciscains qui allèrent prêcher la religion du Christ chez les Sarrasins. Dans les arcs et sur les voûtes, il peignit des rois de France, des évêques, des cardinaux et des papes attachés à l’ordre de saint François. On remarque entre autres les portraits de Nicolas IV et d’Alexandre V. Tous ces personnages sont revêtus d’habits gris, mais d’une variété de tons merveilleuse. Les uns tirent sur le roux, les autres sur le bleu ; ceux-ci sur le brun, ceux-là sur le blanc. On raconte que Lorenzo exécuta cet ouvrage avec tant de facilité et de promptitude, qu’un jour, le gardien l’ayant appelé pour dîner au moment où il venait de commencer une figure, il répondit : « Servez la soupe pendant que je vais achever cette figure, et je suis à vous. » On a donc bien raison de dire que jamais personne n’eut tant de vélocité dans les mains que Lorenzo.

On lui doit le tabernacle à fresque qui orne l’encoignure du couvent des religieuses de Foligno, et la Vierge et les saints qui sont au-dessus de la porte de l’église, et parmi lesquels se trouve un saint François qui épouse la Pauvreté. Il peignit aussi dans l’église des Camaldules, pour la confrérie de’Martin, deux chapelles et quelques martyrs. Ces travaux eurent un tel succès à Florence, que la famille Salvestrini, dont il ne reste plus aujourd’hui qu’un certain Fra Nemesio, moine du couvent degli Angeli, chargea Lorenzo de représenter, dans l’église del Carmine, des martyrs dépouillés de leurs vêtements, et marchant pieds nus sur des ronces que les bourreaux ont semées jusqu’à l’endroit où on les voit crucifiés. Ce tableau, le plus grand qui eût été fait jusqu’alors, est remarquable par le dessin, l’exécution et l’expression. Je ne suis donc pas étonné que plusieurs artistes habiles aient su tirer parti de différents morceaux de cette composition. Lorenzo laissa en outre, dans la même église, beaucoup d’autres figures, et décora de sa main deux chapelles.

À la même époque, Lorenzo fit le tabernacle de la Cuculia, celui de la rue de’Martelli, et au-dessus de la porte del Martello de Santo-Spirito, un saint Augustin présentant à des religieux la règle de son ordre. À la Santa-Trinità, dans la chapelle de Neri Compagni, il peignit à fresque la vie de saint Gio. Gualberto, et plusieurs traits de la vie de sainte Lucie dans la grande chapelle de l’église dédiée à cette sainte. Dans ce dernier ouvrage, il introduisit le portrait du donateur, Niccolò da Uzzano, et ceux de divers citoyens. Ce Niccolò fit construire, sur les modèles de Lorenzo, un palais près de Santa-Lucia, et commencer une école entre le couvent des Servites et celui de San-Marco, c’est-à-dire à l’endroit où sont aujourd’hui les lions. Cet édifice, digne d’un prince, ne fut pas achevé, l’argent laissé par Niccolò ayant été dépensé dans les guerres de Florence. La mémoire de ce généreux citoyen n’en peut être ternie, mais il n’est pas moins déplorable que sa volonté n’ait pas été obéie. Celui qui désire laisser après soi quelque monument doit le mener à fin pendant sa vie, et ne se pas fier à ses héritiers, qui trop souvent oublient les obligations qui leur sont imposées. Mais retournons à Lorenzo. Il peignit dans un tabernacle du pont Rubaconte, une Madone et quelques saints qui méritent des éloges. Peu de temps après, Ser Michele di Frosino, directeur de l’hôpital de Santa-Maria-Nuova, fondé par Folco Portinari, résolut de remplacer la petite église de Sant’-Egidio, qui était hors de Florence, par une autre plus grande et plus riche. Il prit conseil de Lorenzo di Bicci, son intime ami, et le 5 septembre de l’an 1418, jeta les fondements de la nouvelle église. Elle fut achevée dans l’espace d’une année, et consacrée solennellement par le pape Martin V, à la prière de Ser Michele et de la famille des Portinari. Lorenzo peignit ensuite à fresque sur la façade la Dédicace de l’église, et il y plaça les portraits du pape et de différents cardinaux. Cet ouvrage fut beaucoup admiré, et lui valut l’honneur d’être choisi le premier pour décorer Santa-Maria-del Fiore. Au-dessous des fenêtres de toutes les chapelles, il peignit les saints auxquels elles étaient dédiées, et sur les pilastres du temple, qui fut consacré la même année par le pape Eugène IV, il représenta les douze Apôtres. Les administrateurs de l’église lui firent en outre exécuter deux mausolées à fresque, l’un au-dessus de l’autre, en l’honneur du cardinal Corsini (2) et de Maestro Luigi Marsili, fameux théologien, qui fut envoyé en qualité d’ambassadeur, avec Messer Luigi Guicciardini et Messer Guccio di Gino, auprès du duc d’Anjou. De Florence Lorenzo fut conduit à Arezzo par don Laurentino, abbé de San-Bernardo, de l’ordre de Monte-Oliveto. Il peignit à fresque, dans la grande chapelle de ce monastère, pour Messer Carlo Marsupini (3), plusieurs traits de la vie de saint Bernard. Après avoir ensuite décoré la voûte et une partie de la grande chapelle de San-Francesco, pour Francesco de’Bacci, il voulut représenter la vie de saint Benoît dans le cloître du couvent de San-Bernardo ; mais, attaqué d’une grave maladie de poitrine, il fut forcé de se faire transporter à Florence. Il laissa son élève Marco de Montepulciano continuer cette entreprise, sur les dessins qu’il avait donnés à don Laurentino. Marco l’acheva le mieux qu’il put, en clair-obscur, le 14 avril 1448, comme l’indiquent des vers écrits de sa main, et non meilleurs que les peintures. De retour dans sa patrie, Lorenzo ne fut pas plus tôt guéri qu’il peignit sur la façade du couvent de Santa-Croce, où déjà il avait fait le saint Cristophe dont nous avons parlé, une Assomption, et un saint Thomas recevant la ceinture de la Vierge. Comme il était alors encore un peu malade, le jeune Donatello se joignit à lui pour terminer cet ouvrage, qui, pour le coloris et le dessin, peut être regardé comme son chef-d’œuvre. Peu de temps après, accablé de fatigues, il mourut à l’âge de soixante ans environ. Il avait deux fils qui s’adonnèrent à la peinture. L’un, nommé Bicci, l’aida dans beaucoup de travaux (4) ; l’autre, nommé Neri, laissa le portrait de son père et le sien propre dans la chapelle des Lenzi, à Ognissanti, et il eut même le soin d’y inscrire leurs noms.

Dans cette même chapelle, Neri peignit en détrempe le tableau de l’autel et quelques traits de la vie de la Vierge, où il revêtit ses personnages, hommes et femmes, des costumes de son temps. Il fit également plusieurs tableaux pour l’abbaye de San-Felice de l’ordre des Camaldules, sur la place de Florence, et celui du maître-autel de San-Michele d’Arezzo (5). À Santa-Maria-delle-Grazie, dans l’église de San-Bernardino, il figura la Vierge abritant sous son manteau le peuple d’Arezzo. Aux côtés de la Madone on voit saint Nicolas, saint Michel, et saint Bernardin agenouillé et armé de la croix de bois qu’il portait lorsqu’il prêchait à Arezzo. Le gradin représente les miracles de saint Bernardin, et principalement ceux qu’il opéra en cet endroit (6). Neri laissa encore, à San-Romolo de Florence, le tableau du maître-autel, et à la Santa, dans la chapelle degli Spini, l’Histoire à fresque de saint Gio. Gualberto, et le tableau en détrempe qui orne l’autel. Ces ouvrages montrent que si Neri ne fût pas mort à l’âge de trente-six ans, il aurait sans aucun doute surpassé son père Lorenzo en fécondité et en talent.

Lorenzo fut le dernier des peintres qui pratiquèrent la vieille manière de Giotto ; sa vie sera la dernière de cette première partie que nous avons menée à fin avec l’aide de Dieu.

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Le Vasari clôt la première partie de son recueil par la biographie de Lorenzo di Bicci, qu’il nous présente comme le dernier peintre qui se soit rattaché aux principes du Giotto. Nous dirons ailleurs combien la classification en trois grandes séries des artistes que notre auteur passe en revue, toute ingénieuse qu’elle paraisse d’abord, serait cependant arbitraire et dangereuse si l’on voulait la prendre exactement au pied de la lettre. L’histoire de l’art se prête moins que toute autre à ces catégories et à ces délimitations positives et tranchées. Ceux qui acceptent tout sans examen, et qui ne voient que par les yeux d’autrui, sont entraînés par là dans de fâcheuses erreurs. Ce qui est certain, c’est que le Vasari nous a montré des sectateurs obstinés de l’art byzantin, longtemps après que le Giotto l’eut ruiné et en quelque sorte terrassé. Nous verrons de même, longtemps après les progrès introduits par Paolo Uccello et Masaccio, bon nombre d’artistes se refuser à en tenir compte, et se renfermer d’autant plus étroitement dans les affections primitives de l’école, que tout les conviait à en accepter de nouvelles. Et pourquoi ne pas le dire ? parmi ces artistes, plusieurs se trouveront qui, pleins de mérite, sauront donner à leurs œuvres ce charme indéfinissable que la naïveté et la dévotion attachent souvent aux productions retardataires.

Après ces observations, ou plutôt après cette restriction apportée au sens des paroles du Vasari, et à la rigueur de sa classification, nous pouvons accorder que Lorenzo di Bicci n’est ni mal placé, ni mal envisagé dans le lieu et sous l’aspect où le Vasari nous le montre. Lorenzo di Bicci peut se prendre pour type, et être donné, mieux qu’aucun autre, pour le dernier champion de cette vieille école florentine, procédant immédiatement de la grande impulsion imprimée à la peinture par le Giotto. Lorenzo termina cette longue succession avec éclat, et fut dans son temps le véritable coryphée de l’école. Le cercle de ses travaux fut énorme : il n’en refusait aucun, dit le Vasari. Aussi peut-on aujourd’hui retrouver sa trace, depuis les cassines délabrées et les églises de campagne, jusque dans les palais et les cathédrales.

C’est avec une certaine complaisance, il faut l’avouer, que le Vasari nous parle de Lorenzo di Bicci. Ce dernier élève de Giotto, si heureux et si courtois, si rapide et si productif, eut en effet avec le Vasari, dernier élève de Michel-Ange, une assez grande ressemblance pour expliquer cette sympathie. Notre auteur semble se reconnaître et s’applaudir lui-même dans ce fécond et un peu banal continuateur du vieux style. En tout semblable à Lorenzo, le facile et laborieux élève de Michel-Ange travailla pour tout le monde, et à tout prix, avant de décorer comme lui la demeure des Médicis, et de devenir leur peintre principal. Comme Lorenzo, il fut riche et célèbre, joignant comme lui, au talent les qualités du cœur ; presque tous ses désirs furent satisfaits ici-bas. Mais le vieux Lorenzo di Bicci nous semble bien avoir eu sur le Vasari quelques avantages. Sa courtoisie n’eut à s’exercer qu’auprès des hommes chers à Florence, dévoués à son agrandissement et à sa gloire, nobles et laborieux comme elle. Son habileté n’eut que des commissions honorables et graves dans le vieux palais des Médicis. Il pouvait être, en tout point, fier de la faveur de la famille dont l’influence naissante et le courage avaient puissamment aidé Florence à se débarrasser de l’exécrable tyrannie du duc d’Athènes ; de la famille qui, depuis ce grand événement, avait déjà produit Salvestro et Jean, magistrats populaires et intègres, hardis dans les troubles, modérés dans la paix, exempts de trahirons et de lâchetés, d’abus et de vengeances, citoyens enfin aussi utiles que puissants, aussi bienfaisants que riches. Le Vasari vécut dans d’autres circonstances. L’art de Florence, livré aux mains de serviles imitateurs, arrêté à jamais dans sa course, allait s’appauvrir, s’académiser, et finalement s’annuler ; de même que sa liberté et sa dignité, abandonnées à des tyrans lâches et crapuleux, allaient se voir étouffées et flétries, au point que Michel-Ange, ce pieux et fort enfant de Florence, voulut écraser l’Académie et les protecteurs de l’Académie sous la hauteur de son refus de venir mourir à Florence, doublement déshonorée dans son art et dans son indépendance. Le Vasari, chargé par les Médicis de saluer le cercueil de Michel-Ange au nom de ses collègues, eut beau se mettre en frais : ses arguties et ses subtilités plates ne purent masquer l’affront sanglant que le représentant suprême de l’école de Toscane avait entendu faire à ses successeurs dégénérés. Le Giotto ne connut en mourant ni ce mouvement d’orgueil ni ce mouvement de regret : il ouvrait l’avenir, Michel-Ange le fermait.

Aussi, malgré un moment de stagnation sous l’heureux Lorenzo di Bicci et ses pareils, l’art va marcher à pleines voiles, et tendre sans relâche vers ses plus grandes merveilles. Bientôt nous verrons Donatello, qui dans sa jeunesse avait travaillé comme apprenti sous Lorenzo di Bicci, détrôner les Pisans, rois jusque là dans la sculpture ; Lorenzo Ghiberti, qui fit les portes de bronze du baptistère et éclipsa le travail d’Andrea ; Brunelleschi, qui couronna si dignement l’œuvre d’Arnolfo di Lapo ; Paolo Uccello, qui poussa jusqu’à leur dernier terme les tentatives ardues de Stefano ; Masaccio, qui reproduisit le beau caractère et accrut les résultats du Giottino ; l’admirable et bienheureux Fra Giovanni Angelico de Fiesole, et son élève Benozzo Gozzoli, qui complétèrent d’une manière si touchante et si pieuse l’œuvre des Lorenzetti, des Berna, et de tous les Siennois du Campo Santo. Enfin nous verrons bientôt apparaître toute cette légion d’hommes progressifs à travers lesquels nous joindrons l’art parvenu à son apogée, au temps du Vinci, du Bramante, du Corrège, de Raphaël et de Michel-Ange, du Giorgione et du Titien.

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NOTES.

(1) Toutes les fresques de San-Marco ont disparu lorsqu’on rebâtit cette église. Voy. les notes du Riposo de Borghini, pag. 245.

(2) Le cardinal Pietro Corsini, créé cardinal l’an 1339, mourut à Avignon en 1405. Son corps fut transporté à Florence, comme le dit Leopoldo del Migliore, pag. 21 de sa Firenze illustrata.

(3) Messer Carlo Marsupini naquit à Arezzo et mourut en 1443.

(4) Ce Bicci mourut le 6 mai 1452, comme on le voit dans le livre mortuaire des Pères del Carmine.

(5) Au bas du tableau du maître-autel de San-Michele on lisait : Hoc opus fecit fieri Dominus Joannes de Partina Abbas hujus Abbatiæ. Anno Domini MCCCCLXVI.

(6) Au bas du tableau de San-Bernardino on lit : Hoc opus fecit fieri Michael Angelus Papii magistri Francisci de Ascherelli de Aretio pro remedio animæ suæ et suorum. Anno Domini MCCCCLVI. Die VIII mensis martii.

FIN DU TOME PREMIER.