Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 2/Parri Spinelli

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PARRI SPINELLI,
peintre arétin.
Vasari - Vies des peintres - separateur simple.jpg

Parri, fils de Spinello d’Arezzo, apprit de son père les principes de la peinture. Il fut ensuite conduit à Florence par Messer Lionardo Bruni d’Arezzo (1), qui le fit recevoir parmi les nombreux élèves de Lorenzo Ghiberti. Parri travailla alors avec ses camarades, comme nous l’avons dit plus haut, à réparer les portes de San-Giovanni. Il se lia d’amitié avec Masolino da Panicale, dont le dessin lui plaisait, et il prit en partie sa manière, et en partie celle de don Lorenzo degli Angeli. Parri faisait ses figures d’une longueur extraordinaire ; il leur donnait onze et même douze têtes, tandis que les autres peintres leur en donnent dix tout au plus. Il les représentait un peu courbées, soit à droite, soit à gauche, afin, disait-il, de les rendre plus gracieuses. Les plis de ses draperies étaient légers et abondants, et tombaient depuis les épaules jusqu’aux pieds de ses personnages. Il peignit très-bien en détrempe, et parfaitement à fresque. Il fut le premier qui abandonna, dans les fresques, l’usage pratiqué par Giotto et les anciens peintres, d’introduire sous les chairs une préparation en vert de terre, que l’on glaçait avec des couleurs roussâtres et transparentes. Parri usait, au contraire, de couleurs solides pour composer ses tons, qu’il avait soin de mettre là où ils devaient produire le meilleur effet. Il assura ainsi une plus longue vie à ses fresques. Et, lorsqu’il avait établi ses couleurs à leur place, il les unissait avec un pinceau un peu gros et souple, de telle sorte que l’on ne pouvait désirer rien de mieux.

Parri était depuis longtemps éloigné de sa patrie, quand, son père étant venu à mourir, il fut rappelé par sa famille à Arezzo, où il exécuta une foule d’ouvrages qu’il serait trop long d’analyser, mais parmi lesquels il s’en trouve plusieurs qu’il n’est pas permis d’oublier. Dans l’ancienne cathédrale, il peignit à fresque trois Madones et le bienheureux Tommasuolo, ermite de sainte vie, qui avait coutume de porter un miroir qui lui montrait, assurait-il, la Passion de Jésus-Christ. Parri le représenta agenouillé et tenant de la main droite, élevée vers le ciel, son miroir, dans lequel se reflète le Christ assis sur un trône, et entouré de tous les mystères de la Passion. Cette invention charmante et capricieuse servit de modèle pour tous les ouvrages du même genre que l’on traita plus tard.

Je raconterai, en passant, un fait remarquable de l’ermite Tommasuolo. Il s’efforcait de ramener, par ses prédications et ses prédictions, la concorde parmi les Arétins. Mais, ayant reconnu qu’il perdait son temps et ses paroles, il entra un jour dans le palais où se rassemblaient les Soixante, dont les discussions tournaient toujours au détriment de la ville ; et, dès qu’il vit la salle pleine, il prit des charbons allumés, et les jeta au milieu des Soixante et des autres magistrats, en criant hardiment : « Seigneurs, le feu est chez vous ; tâchez de vous sauver. » Et il se retira aussitôt. Cette action eut plus de pouvoir que toutes les prédications et toutes les menaces : Arezzo ne tarda pas à jouir de la plus profonde tranquillité.

Revenons à Parri. Pour Mona Mattea de’Testi, femme de Carcascion Florinaldi, il peignit à fresque, dans une chapelle de l’église de San-Cristofano, le Sauveur crucifié et entouré d’anges pleurant amèrement. Au pied de la croix, on voit, d’un côté, la Madeleine et les autres Maries qui soutiennent la Vierge évanouie ; et, de l’autre côté, saint Jacques et saint Christophe. Il représenta, en outre, dans la même église, sainte Catherine, saint Nicolas, l’Annonciation, le Christ à la colonne ; et, au-dessus de la porte, une Piété, saint Jean et la Vierge. Ces dernières peintures ont été détruites, lorsqu’on bâtit une porte moderne en pierre de macigno, et un monastère pour cent religieuses (2).

Giorgio Vasari avait donné un modèle très-étudié de ce monastère ; mais il fut horriblement altéré par des gens indignes de diriger une semblable entreprise. Il arrive trop souvent que l’on tombe sur un ignorant, qui, pour faire l’entendu, se met insolemment à trancher de l’architecte, se pose en censeur, et ne parvient qu’à gâter les modèles exécutés par des hommes versés dans la théorie et la pratique du métier. Ainsi, sous les coups impitoyables de ces présomptueux personnages, disparaissent les choses utiles, belles, riches et grandes, que l’on réclame surtout dans les édifices publics.

Parri décora, dans l’église de San-Bernardo, monastère des moines de Monte-Oliveto, les deux chapelles entre lesquelles se trouve la porte principale.

Dans la chapelle à main droite, dédiée à la Trinité, il représenta Dieu le Père soutenant son Fils crucifié ; au-dessus d’eux plane le Saint-Esprit, au milieu d’un chœur d’anges. Sur une muraille de la même chapelle, Parri peignit à fresque plusieurs saints.

Dans l’autre chapelle, dédiée à la Vierge, il fit la Nativité du Christ : quelques femmes lavent l’enfant divin dans un petit baquet en bois ; on aperçoit dans le lointain des troupeaux gardés par des pasteurs qui écoutent attentivement l’ange qui leur ordonne d’aller à Nazareth. Sur l’autre paroi on voit l’Adoration des Mages. Les trois rois, suivis de leur cour, de leurs équipages, de chameaux et de girafes, adorent le Christ placé sur le sein de sa mère, et lui offrent leurs trésors.

On dit qu’à cette époque Fra Bernardino, de l’ordre de saint François, ayant ramené un grand nombre de ses frères à la véritable vie religieuse, et converti une foule d’autres personnes à Arezzo, fit faire par notre artiste le modèle de l’église de Sargiano.

Peu de temps après, Fra Bernardino apprit que l’on commettait de fort vilaines choses dans un bois situé non loin d’une fontaine, à un mille environ de la ville. Armé d’une grande croix qu’il avait coutume de porter, et accompagné de tout le peuple, il sortit un matin, adressa un discours aux fidèles, et leur ordonna de détruire la fontaine et de couper le bois. Sur cet emplacement on bâtit une petite chapelle en l’honneur de la Vierge, sous le nom de Santa-Maria-delle-Grazie. Fra Bernardino chargea ensuite Parri d’y peindre la Madone glorieuse, ouvrant les bras et abritant sous son manteau le peuple d’Arezzo (3). Cette sainte image a opéré et opère encore de nombreux miracles. Plus tard, la ville d’Arezzo éleva dans le même endroit une très-belle église, où la Madone de Parri fut placée et entourée d’ornements en marbre et de figures, comme nous l’avons dit dans la vie de Luca della Robbia et d’Andrea son neveu, et comme nous le dirons dans les vies des artistes dont les ouvrages ont contribué à l’embellissement de ce saint lieu. Bientôt après, Parri peignit le portrait de saint Bernardino, en signe de la vénération qu’il lui portait, sur un grand pilastre de la vieille cathédrale et dans une chapelle dédiée au même saint. Il le représenta glorifié dans le ciel, environné d’une légion d’anges et accompagné de la Patience, de la Pauvreté et de la Charité, vertus qui ne l’abandonnèrent point jusqu’à sa mort. Le saint foule sous ses pieds des mitres d’évêques et des chapeaux de cardinaux, pour montrer qu’il avait méprisé les honneurs de ce monde. Au bas de cette composition, on voit la ville d’Arezzo telle qu’elle était alors.

Hors de la cathédrale, Parri représenta dans un petit tabernacle, pour la confrérie della Nunziata, la Vierge recevant avec étonnement et effroi la visite de l’ange qui lui annonce sa mission divine. Chaque angle de la voûte est occupé par deux anges qui jouent de divers instruments. Sur chaque paroi latérale se trouvent deux saints. Sur l’un des pilastres qui ornent l’entrée du tabernacle, la Charité allaite un enfant, caresse un second, et tient un troisième par la main. Sur l’autre pilastre, la Foi tient d’une main le calice et la croix, et de l’autre main baptise un petit enfant en lui versant sur la tête une coupe d’eau. Ces figures, sans contredit les meilleures que Parri ait produites, sont très-admirées de nos jours (4).

Dans le chœur de l’église de Sant’-Agostino, on reconnaît facilement le pinceau de Parri dans plusieurs figures à fresque, longues, sveltes et un peu courbées, comme nous l’avons dit plus haut.

Dans l’église de San-Giustino, il peignit à fresque saint Martin coupant un morceau de son manteau pour le donner à un pauvre, et deux autres saints (5).

Sur un mur de l’évêché, il laissa une Annonciation qui a été à moitié gâtée par les intempéries de l’air.

Dans l’église paroissiale de la même ville, il décora une chapelle qui a été de même presque entièrement dégradée par l’humidité. Ce pauvre peintre a vraiment été malheureux de ce côté, car la plupart de ses ouvrages ont été ravagés par l’humidité ou ensevelis sous les ruines.

Sur une colonne ronde de l’église paroissiale, il fit à fresque un saint Vincent, et à San-Francesco, pour la famille des Viviani, quelques saints autour d’une Madone en demi-relief, et au-dessus les Apôtres recevant le Saint-Esprit. Sur la voûte, il représenta d’autres saints et des anges entourant le Christ qui, la croix sur l’épaule, verse son sang dans le calice.

Dans la chapelle des tailleurs de pierre, des maçons et des charpentiers, il peignit la Vierge accompagnée des patrons de leur confrérie, armés des instruments de leurs métiers, et au-dessous le martyre de ces bienheureux que l’on jette à la mer après les avoir décapités.

À San-Domenico, près du maître-autel, Parri exécuta à fresque la Vierge, saint Antoine et saint Nicolas, pour les Alberti de Catenaia qui étaient seigneurs de cet endroit avant qu’ils ne vinssent habiter Arezzo et Florence. Leurs armes montrent qu’ils appartiennent tous à la même famille. Il est vrai qu’aujourd’hui ceux d’Arezzo portent seulement le nom de Catenaia, et ceux de Florence celui d’Alberti. Je me souviens d’avoir vu et lu que l’abbaye del Passo fut bâtie par les Alberti pour la congrégation des Camaldules. Elle appartient maintenant au monastère degli Angeli de Florence.

Parri peignit ensuite, dans l’ancienne salle de la confrérie de Santa-Maria-della-Misericordia, la Vierge couvrant de son manteau le peuple d’Arezzo. Il introduisit dans cette composition les portraits des chefs de la confrérie. Parmi ces personnages est un certain Braccio, connu aujourd’hui sous le nom de Lazzaro Ricco, qui mourut l’an 1422 (6), et laissa tous ses biens à cette confrérie qui les emploie charitablement au service des pauvres de Dieu. D’un côté de la Vierge est le pape saint Grégoire, et de l’autre saint Donato, évéque et protecteur d’Arezzo. Les chefs de la confrérie furent très-satisfaits de cet ouvrage, et chargèrent Parri de peindre en détrempe l’enfant Jésus porté par sa mère qui abrite le peuple d’Arezzo sous son manteau, dont les coins sont relevés par des anges. Au bas de cette composition, on voit saint Laurentin et saint Pergentin, martyrs. Le 2 juin de chaque année, les membres de la confrérie portent solennellement en procession, jusqu’au temple dédié aux deux saints, ce tableau avec une châsse d’argent travaillée par Forzore (7), orfévre et frère de Parri, et contenant les corps de saint Laurentin et de saint Pergentin. Mais comme l’église ne pourrait contenir tout le peuple qui accourt à cette fête, on élève un autel sous une tente au coin de la Croce. Le gradin sur lequel repose le tableau renferme le martyre des deux saints, merveilleusement exécuté en petite proportion.

Parri fit à fresque une très-belle Annonciation dans un tabernacle placé sous le balcon d’une maison du faubourg, et une sainte Catherine, vierge et martyre, à Sant’-Agostino, dans l’oratoire des Puracciuoli.

Pour la confrérie des clercs, dans l’église de Muriello, il peignit à fresque une sainte Marie-Madeleine, haute de trois brasses, et à l’entrée de San-Domenico, dans la chapelle de San-Niccolo, un grand Crucifix avec quatre figures, et deux traits de la vie de saint Nicolas.

Pendant que Parri était occupé de ce travail, il fut attaqué par quelques-uns de ses parents avec lesquels il avait je ne sais quel procès. Ayant été secouru à temps, il ne reçut aucun mal ; mais la peur qu’il éprouva fut cause, dit-on, qu’à partir de ce moment, non content de faire ses figures un peu courbées, il leur donna toujours un air effaré.

Déchiré maintes fois par les mauvaises langues et les morsures de l’envie, Parri, pour se venger, représenta dans la même chapelle des démons attisant un foyer sur lequel brûlaient des langues maudites par le Christ. Ce sujet était expliqué par les paroles suivantes : a lingua dolosa.

Parri était très-studieux et bon dessinateur, comme le prouvent une foule de ses dessins que j’ai vus, et entre autres vingt traits de la vie de saint Donato, qu’il fit pour une de ses sœurs qui brodait admirablement. On pense que ce riche ornement était destiné au maître-autel de l’évêché.

Nous possédons dans notre recueil plusieurs dessins à la plume qui montrent toute l’habileté de Parri. Son portrait fut peint dans le cloître de San-Bernardo d’Arezzo, par Marco da Montepulciano, élève de Spinello.

Parri mourut à l’âge de cinquante-six ans. Sa vie fut abrégée par son humeur mélancolique et par sa trop grande assiduité au travail.

Il fut enseveli à Sant’-Agostino, dans le tombeau qui renfermait déjà son père Spinello. Il fut vivement regretté par tous les gens de mérite qui l’avaient connu.


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Malgré la sympathie que nous éprouvons pour tout homme qui se lance sur la voie du progrès, nous ne réclamerons jamais pour lui l’indulgence, lorsque, cédant à un zèle aveugle, il se livrera à de dangereux écarts ou se laissera entraîner au delà du but. Parri Spinelli, à l’exemple de ses maîtres, Lorenzo Ghiberti et Masolino da Panicale, voulut réhabiliter la forme : malheureusement, au lieu de chercher avec eux la grâce et la majesté qui lui manquaient dans la simplicité et la vérité, il eut recours à des moyens dont les moindres vices furent l’exagération et la bizarrerie. En un mot, à côté de l’élément légitime de la réaction, il plaça l’excès, écueil fatal sur lequel l’art doit échouer et se briser.

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NOTES.

(1) Messer Lionardo Bruni, historien distingué, était secrétaire de la république florentine.

(2) À San-Cristofano, il n’est resté d’autre peinture de Parri que celle du maître-autel au-dessous de laquelle on lit : Hoc opus factum fuit anno Domini mccccxliv die iv mensis decembris.

(3) Le tableau de Parri fut placé sur le maître-autel de l’église, lorsque le couvent de Santa-Maria-delle-Grazie vint au pouvoir des PP. Teresiani.

(4) On épargna la chapelle qui renferme ces peintures de Parri, lorsqu’on détruisit la vieille cathédrale.

(5) Les peintures de Sant’-Agostino et de San-Giustino n’existent plus.

(6) Lazzaro Ricco mourut, non en 1422, comme le rapporte Vasari, mais en 1425, ainsi que le témoigne le livre mortuaire de sa paroisse.

(7) On lit dans un manuscrit, no 285, de la bibliothèque Strozzi, que Forzore eut un fils nommé Spinello qui peignit la sacristie de San-Miniato-al-Monte près de Florence ; mais Vasari attribue ces peintures au vieux Spinello, et aucun auteur ne nous parle de son petit-fils.