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Vies des peintres, sculpteurs et architectes/tome 3/13

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LORENZO COSTA,
peintre ferrarais.
Vasari - Vies des peintres - separateur simple.jpg

Les arts du dessin ont toujours été plus cultivés en Toscane que dans toutes les autres provinces de l’Italie, nous dirons même de l’Europe. Néanmoins ces divers pays n’ont jamais cessé de posséder quelque précieux et éminent génie. C’est un fait déjà démontré par plusieurs biographies, et dont la suite de cet ouvrage fournira des preuves encore plus nombreuses. Un artiste ne peut ni percer aussi vite, ni aller aussi loin dans les villes où l’étude est tenue en maigre estime que dans celles où elle est en honneur. Mais si un ou deux hommes donnent l’exemple, vous voyez aussitôt surgir une foule de nobles athlètes, jaloux d’acquérir une juste renommée et de contribuer à la gloire de leur patrie.

Lorenzo Costa, de Ferrare (1), était doué d’heureuses dispositions pour la peinture. Les éloges qu’il entendait prodiguer à Fra Filippo, à Benozzo, et à d’autres Toscans, lui inspirèrent le désir de connaître leurs oeuvres. Il se rendit donc à Florence et y séjourna plusieurs mois qu’il employa à imiter ces maîtres et surtout à travailler d’après nature. Ces études lui furent très-profitables, bien qu’il conservât toujours un peu de raideur et de sécheresse dans sa manière.

De retour à Ferrare, Lorenzo décora tout le chœur de l’église de San-Domenico, où l’on reconnaît l’application et la conscience qu’il apportait à l’exercice de son art. On voit de lui, dans la galerie du duc de Ferrare, des portraits très-ressemblants, et chez différents gentilshommes beaucoup de tableaux que l’on conserve avec vénération.

A San-Domenico de Ravenne, dans la chapelle de San-Bastiano, il laissa un tableau à l’huile et plusieurs fresques très-estimées.

Il alla ensuite à Bologne où il fit un saint Sébastien percé de flèches, qui fut la meilleure peinture en détrempe que l’on eût jamais vue dans cette ville. Il est également auteur du saint Jérôme de la chapelle des Castelli, et du saint Vincent de celle des Grifoni. Le gradin de cette dernière figure fut exécuté par un de ses élèves qui le surpassa de beaucoup, comme nous le dirons en son lieu. Dans la chapelle des Rossi, de la même église, Lorenzo peignit la Vierge, saint Jacques, saint Georges, saint Sébastien et saint Jérôme. C’est là, sans contredit, son chef-d’œuvre.

Bientôt après, Francesco Gonzaga, marquis de Mantoue, l’ayant appelé à son service, il orna une chambre du palais de San-Sebastiano de peintures partie à la gouache, partie à l’huile. La première représente la marquise Isabella eu compagnie de dames qui se livrent aux plaisirs de la musique ; la seconde, la déesse Latone qui, selon la fable, change des paysans en grenouilles ; la troisième, le marquis Francesco conduit par Hercule, à travers le sentier de la vertu, jusqu’au sommet d’une montagne consacrée à l’éternité ; la quatrième, le même marquis, tenant un bâton de commandement, et élevé sur un piédestal autour duquel se tiennent une foule de serviteurs portant des étendards, et de seigneurs parmi lesquels se trouvent quantité de portraits d’après nature.

À chaque extrémité de la grande salle où sont aujourd’hui les Triomphes du Mantegna, Lorenzo fit encore deux tableaux. L’un, qui est à la gouache, renferme des personnages nus offrant un sacrifice à Hercule, les portraits du marquis et de ses trois fils, Federigo, Ercole et Ferrante, et ceux de plusieurs dames de haute distinction. L’autre, qui est à l’huile, fut entrepris longtemps après le premier. C’est un des derniers ouvrages de notre artiste. On y voit le marquis Federigo armé du bâton de général de la sainte Église, et accompagné de seigneurs peints d’après nature.

À Bologne, dans le palais de Messer Giovanni Bentivoglio, Lorenzo fut employé, avec d’autres maîtres, à décorer quelques chambres dont nous ne nous occuperons point davantage, attendu que ce palais a été détruit. De tous les travaux exécutés par Lorenzo pour les Bentivogli, il ne reste que ses deux beaux Triomphes de la chapelle de San-Jacopo qui lui avaient été commandés par Messer Giovanni.

L’an 1497, Jacopo Chedini le chargea de peindre, dans une chapelle de San-Giovanni-in-Monte, la Vierge, saint Jean l’Évangéliste, saint Augustin et d’autres saints. À San-Francesco, il laissa une Nativité dans laquelle il introduisit un saint Jacques et un saint Antoine de Padoue (2). À San-Piero, il commença pour Domenico Garganelli une belle chapelle ; mais, par je ne sais quelle raison, à peine eut-il achevé quelques figures, qu’il l’abandonna. Outre les travaux dont nous avons parlé plus haut, il représenta, à San-Salvestro de Mantoue, la Vierge, ayant d’un côté saint Silvestre qui lui recommande le peuple mantouan, et de l’autre côté, saint Sébastien, saint Paul, sainte Élisabeth et saint Jérôme. Ce tableau fut placé à San-Salvestro, après la mort de Lorenzo, qui voulait avoir dans cette église une sépulture particulière pour lui et ses descendants. Nous passerons sous silence ses autres peintures : il nous suffit d’avoir mentionné les meilleures.

Son portrait m’a été donné, à Mantoue, par Fermo Ghisoni, peintre de mérite, qui l’attribue au Costa lui-même (3).

Lorenzo Costa dessinait correctement, comme le prouvent un saint Jérôme en clair-obscur, et un Jugement de Salomon, exécuté à la plume sur parchemin, que nous conservons dans notre recueil.

Il eut pour élèves Ercole, de Ferrare, son compatriote, dont nous allons écrire la vie, et Lodovico Malmo, de la même ville. Ce dernier laissa de nombreux ouvrages dans sa patrie et ailleurs ; mais son chef-d’œuvre est la Dispute du Christ avec les docteurs. Ce tableau est dans une chapelle voisine de la porte principale de l’église de San-Francesco, à Bologne.

Lorenzo Costa enseigna encore les principes de son art au vieux Dosso, de Ferrare, dont les travaux attireront plus tard notre attention.

Voilà tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie et les ouvrages de Lorenzo Costa, de Ferrare (4).


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Mantoue, Bologne, Florence disputent à Ferrare l’honneur d’avoir formé le peintre Lorenzo Costa. Chacune de ces trois villes s’obstine à l’attacher à son école. Mantoue prétend lui avoir donné pour maître le Mantegna ; Bologne, le Francia ; Florence, Fra Filippo Lippi ou Benozzo. Mais Lorenzo ne se rendit à Mantoue que longtemps après la mort de Mantegna, et sa réputation, qui l’y fit appeler par le marquis Francesco Gonzaga, reposait sur un talent déjà accompli et qui ne pouvait plus subir aucune modification importante et sérieuse. Lorsque Lorenzo eut à compléter le fameux Triomphe de César, « auquel, » écrit l’Equicola, historien national de ce pays, « il ajouta toute la pompe qui devait suivre le triomphateur, et, de plus, les spectateurs qui y manquaient, » il s’appropria sans doute la manière du Mantegna, mais il l’abandonna aussitôt, il redevint lui-même dans les six tableaux où il représenta les Gonzaga et quelques sujets mythologiques. Bologne n’a pas plus de droits à réclamer Lorenzo, bien qu’il paraisse l’y avoir autorisée en écrivant au bas du portrait de Giovanni Bentivoglio : L. Costa Franciæ discipulus. Nous admettons que cette inscription ne soit pas d’une autre main que la sienne, sorte de supercherie dont il ne serait pas cependant difficile de citer une foule d’exemples ; mais, s’il l’y plaça, ce ne fut que par une adroite spéculation, afin de se procurer un plus grand crédit en se montrant sous le patronage d’un maître qui, suivant Malvasia, « fut considéré et célébré comme le premier homme de son siècle, » et qui, selon Vasari, « était regardé comme un Dieu. » L’histoire rapporte quantité de traits semblables. Ainsi Agostino Tassi, disciple du Flamand Paul Bril, obtint une brillante fortune en persuadant qu’il appartenait à l’école des Carraches ; ainsi, de nos jours, combien d’artistes ne se sont-ils pas fait passer pour élèves de David, qu’ils n’avaient aperçu de leur vie. D’un autre côté, peut-être Lorenzo, poussé par un sentiment plus noble et plus désintéressé, voulut-il seulement témoigner au Francia son profond respect, en le proclamant son maître. Quoiqu’il en soit, il est certain que Lorenzo ne vint à Bologne que dans un âge assez avancé, et après avoir exécuté quantité de tableaux à l’huile et de fresques à Ferrare, à Ravenne et dans d’autres villes. Découvre-t-on au moins quelque ressemblance entre ses peintures et celles du Francia ? Non, tout au contraire. Ses personnages sont moins sveltes, ses têtes ont un caractère plus accentué et plus expressif, son coloris est plus énergique, ses fonds d’architecture sont plus riches et plus variés, sa perspective est plus savante et mieux entendue. Maintenant, si nous suivons Lorenzo à Florence, nous voyons, à la vérité, qu’il y séjourna plusieurs mois pour étudier la manière de Fra Filippo et de Benozzo ; mais il ne faut pas oublier qu’il employa surtout ce temps à travailler d’après nature, ainsi que le remarque Vasari. En présence de ces diverses prétentions, Ferrare, patrie de Lorenzo, peut, il nous semble, le revendiquer à bon droit. Elle était bien en mesure d’ailleurs de lui fournir tous les éléments qu’il féconda et propagea ensuite avec tant de bonheur. Déjà dans son sein s’était élevée une génération d’hommes forts dont les enseignements avaient même pénétré dans les autres écoles. Galasso était allé communiquer sa science à Bologne ; Antonio, à Urbin et à Città-di-Castello ; Stefano, à Padoue. Si, dans les galeries et les églises de Bologne, Lorenzo se tient dignement à côté du Francia ; si, dans les palais de Mantoue, il réussit encore à briller, malgré le voisinage du Mantegna, cela ne peut-il s’expliquer que par les prétendus emprunts qu’il aurait faits à ces deux illustres chefs ? Enfin, si Lorenzo n’eût point trouvé en lui-même, non-seulement des qualités brillantes, mais de plus originales, lui aurait-il été permis d’être, à Ferrare, « ce que furent les Bellini à Venise, et le Francia à Bologne, le fondateur d’une grande école, l’instituteur de jeunes peintres dont les uns rivalisèrent avec les plus habiles maitres du quinzième siècle, et les autres figurèrent avec éclat dans les fastes du siècle d’or ? » (Lanzi).

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NOTES.

(1) Page 247 des Minervalia de Gio. Antonio Burnaldo, on lit : « Laurentius Costa, pictor celeberrimus, patre Ferrariense natus, Bononiæ

(2) Le Macini, part. I, p. 116, dit que ce tableau représente la Vierge, saint Jérôme et saint Antoine de Padoue. Il ajoute qu’il fut placé dans la chapelle Ranazzi. D’un autre côté, l’académicien Ascoso, dans la quatrième édition de ses Pitture di Bologna, affirme que le même tableau représentait la Vierge, l’enfant Jésus, saint Paul, saint François, etc., et au-dessus un Christ mort avec deux anges.

(3) Le Mantouan Ghisoni fut élève de Jules Romain, qui se servit de lui dans un grand nombre d’ouvrages.

(4) Voyez ce que le Malvasia a écrit sur Lorenzo Costa, part. II, p. 58 de la Felsina pittrice.