Vies imaginaires/Cratès

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Bibliothèque-Charpentier (p. 45-55).


CRATÈS

CYNIQUE

Il naquit à Thèbes, fut disciple de Diogène, et connut aussi Alexandre. Son père, Ascondas, était riche et lui laissa deux cents talents. Un jour qu’il était allé voir une tragédie d’Euripide, il se sentit inspiré à l’apparition de Télèphe, roi de Mysie, vêtu avec des haillons de mendiant et tenant une corbeille à la main. Il se leva dans le théâtre et annonça d’une voix forte qu’il distribuerait à qui les voudrait les deux cents talents de son héritage, et que désormais les vêtements de Télèphe lui suffiraient. Les Thébains se mirent à rire et s’attroupèrent devant sa maison ; cependant il riait plus qu’eux. Il leur jeta son argent et ses meubles par les fenêtres prit un manteau de toile et une besace, puis s’en alla.

Arrivé dans Athènes, il erra dans les rues, se reposant le dos contre les murailles, parmi les excréments. Il mit en pratique tout ce que conseillait Diogène. Son tonneau lui sembla superflu. À l’avis de Cratès, l’homme n’était point un escargot ni un bernard l’ermite. Il demeura tout nu dans l’ordure, et ramassa les croûtes de pain, les olives pourries et les arêtes de poisson sec pour remplir sa besace. Il disait que cette besace était une ville large et opulente où on ne trouvait ni parasites ni courtisanes, et qui produisait suffisamment pour son roi du thym, de l’ail, des figues et du pain. Ainsi Cratès portait sa patrie sur son dos et s’en nourrissait.

Il ne se mêlait pas des affaires publiques, même pour les railler, et n’affectait pas d’insulter les rois. Il n’approuva point ce trait de Diogène qui, ayant crié un jour : « Hommes, approchez ! » frappa de son bâton ceux qui étaient venus et leur dit : « J’ai appelé des hommes, et non pas des excréments. » Cratès fut tendre pour les hommes. Il ne se souciait de rien. Les plaies lui étaient familières. Son grand regret était de n’avoir point le corps assez souple pour parvenir à les lécher, comme font les chiens. Il déplorait aussi la nécessité de se servir d’aliments solides et de boire de l’eau. Il pensait que l’homme devait se suffire à lui-même, sans aucune aide extérieure. Au moins, il n’allait pas chercher d’eau pour se laver. Il se contentait de se frotter le corps aux murailles si la crasse l’incommodait, ayant remarqué que les ânes n’agissent point autrement. Il parlait rarement des dieux, et ne s’en inquiétait pas : peu lui importait qu’il y en eût ou non, et il savait bien qu’ils ne pourraient rien lui faire. D’ailleurs, il leur reprochait d’avoir rendu les hommes malheureux à dessein, en leur tournant le visage vers le ciel et en les privant de la faculté qu’ont la plupart des animaux, qui marchent à quatre pattes. Puisque les dieux ont décidé qu’il faut manger pour vivre, pensait Cratès, ils devaient tourner le visage des hommes vers la terre, où croissent les racines : on ne saurait se repaître d’air ou d’étoiles.

La vie ne lui fut point généreuse. Il eut la chassie, à force d’exposer ses yeux à l’âcre poussière de l’Attique. Une maladie de peau inconnue le couvrit de tumeurs. Il se gratta de ses ongles qu’il ne rognait jamais et observa qu’il en tirait double profit, puisqu’il les usait en même temps qu’il éprouvait du soulagement. Ses longs cheveux devinrent semblables à du feutre épais, et il les disposa sur sa tête pour se protéger de la pluie et du soleil.

Quand Alexandre vint le voir, il ne lui adressa point de paroles piquantes, mais le considéra parmi les autres spectateurs sans faire aucune différence entre le roi et la foule. Cratès n’avait point d’opinion sur les grands. Ils lui importaient aussi peu que les dieux. Les hommes seuls l’occupaient, et la manière de passer l’existence avec le plus de simplicité qu’il est possible. Les objurgations de Diogène le faisaient rire, non moins que ses prétentions à réformer les mœurs. Cratès s’estimait infiniment au-dessus de soucis aussi vulgaires. Il transformait la maxime inscrite au fronton du temple de Delphes, et disait : « Vis toi-même. » L’idée d’une connaissance quelconque lui paraissait absurde. Il n’étudiait que les relations de son corps avec ce qui lui est nécessaire, tâchant à les réduire autant qu’il se peut. Diogène mordait comme les chiens, mais Cratès vivait comme les chiens.

Il eut un disciple dont le nom était Métrocle. C’était un jeune homme riche de Maronée. Sa sœur Hipparchia, belle et noble, devint amoureuse de Cratès. Il est constant qu’elle en fut éprise et qu’elle vint le trouver. La chose paraît impossible, mais elle est certaine. Rien ne la rebuta, ni la saleté du cynique, ni sa pauvreté absolue, ni l’horreur de sa vie publique. Il la prévint qu’il vivait à la manière des chiens, parmi les rues et qu’il quêtait les os dans les tas d’ordures. Il l’avertit que rien ne serait caché de leur vie commune et qu’il la possèderait publiquement, dès que l’envie lui en prendrait, comme les chiens font avec les chiennes. Hipparchia s’attendait à tout cela. Ses parents essayèrent de la retenir : elle les menaça de se tuer. Ils eurent pitié d’elle. Alors elle quitta le bourg de Maronée, toute nue, les cheveux pendants, couverte seulement d’une vieille toile, et elle vécut avec Cratès, habillée semblablement à lui. On dit qu’il eut d’elle un enfant, Pasicle ; mais rien n’est assuré à cet égard.

Cette Hipparchia fut, paraît-il, bonne aux pauvres, et compatissante ; elle caressait les malades avec ses mains ; elle léchait sans aucune répugnance les blessures sanglantes de ceux qui souffraient, persuadée qu’ils étaient à elle ce que les brebis sont aux brebis, ce que les chiens sont aux chiens. S’il faisait froid, Cratès et Hipparchia couchaient serrés contre les pauvres, et tâchaient de leur donner part à la chaleur de leur corps. Ils leur prêtaient l’aide muette que les animaux se prêtent les uns aux autres. Ils n’avaient aucune préférence pour aucun de ceux qui s’approchaient d’eux. Il leur suffisait que ce fussent des hommes.

Voilà tout ce qui est parvenu à nous au sujet de la femme de Cratès ; nous ne savons quand elle mourut, ni comment. Son frère Métrocle admirait Cratès et l’imita. Mais il n’avait point de tranquillité. Sa santé était troublée par des flatuosités continuelles, qu’il ne pouvait retenir. Il se désespéra et résolut de mourir. Cratès apprit son malheur, et voulut le consoler. Il mangea un chénix de lupins et alla voir Métrocle. Il lui demanda si c’était la honte de son infirmité qui l’affligeait à ce point. Métrocle avoua qu’il ne pouvait supporter cette disgrâce. Alors Cratès, tout gonflé de lupins, lâcha des vents en présence de son disciple, et lui affirma que la nature soumettait tous les hommes au même mal. Il lui reprocha ensuite d’avoir eu honte des autres et lui proposa son propre exemple. Puis il lâcha encore quelques vents, prit Métrocle par la main, et l’emmena.

Tous deux restèrent longtemps ensemble parmi les rues d’Athènes, sans doute avec Hipparchia. Ils se parlaient fort peu. Ils n’avaient honte d’aucune chose. Bien que fouillant aux mêmes tas d’ordures, les chiens paraissaient les respecter. On peut penser que, s’ils eussent été pressés par la faim, ils se seraient battus les uns les autres à coups de dents. Mais les biographes n’ont rien rapporté de ce genre. Nous savons que Cratès mourut vieux ; qu’il avait fini par demeurer toujours à la même place, étendu sous l’appentis d’un magasin du Pirée, où les marins abritaient les ballots du port ; qu’il cessa d’errer pour trouver des viandes à ronger, ne voulut plus même étendre le bras, et qu’on le trouva, un jour, desséché par la faim.