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Vingt ans après/Chapitre 21

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 130-136).

CHAPITRE XXI.

CE QUE CONTENAIENT LES PÂTÉS DU SUCCESSEUR DU PÈRE MARTEAU.


lettrine Une demi-heure après, La Ramée rentra gai et allègre comme un homme qui a bien mangé et qui surtout a bien bu. Il avait trouvé les pâtés excellents et le vin délicieux.

Le temps était beau et permettait la partie projetée ; le jeu de paume de Vincennes était un jeu de longue paume, c’est-à-dire en plein air ; rien n’était donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommandé Grimaud, c’est-à-dire d’envoyer les balles dans les fossés. Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnées, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures étaient l’heure dite. Il n’en perdit pas moins les parties engagées jusque-là, ce qui lui permit de se mettre en colère et de faire ce qu’on fait en pareil cas, faute sur faute.

Aussi, à deux heures sonnant, les balles commencèrent-elles à prendre le chemin des fossés, à la grande joie de la Ramée, qui marquait quinze à chaque dehors que faisait le prince.

Les dehors se multiplièrent tellement que bientôt on manqua de balles. La Ramée proposa alors d’envoyer quelqu’un pour les ramasser dans le fossé. Mais le duc fit observer très judicieusement que c’était du temps perdu ; et, s’approchant du rempart, qui, à cet endroit, comme l’avait dit l’exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il aperçut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que défrichaient les paysans sur les revers du fossé.

— Eh ! l’ami ? cria le duc.

L’homme leva la tête, et le duc fut prêt à pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c’était Rochefort, que le prince croyait à la Bastille.

— Eh bien, qu’y a-t-il là-haut ? demanda l’homme.

— Ayez l’obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.

Le jardinier fit un signe de la tête, et se mit à jeter les balles, que ramassèrent la Ramée et les gardes. Une d’elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-là lui était visiblement destinée, il la mit dans sa poche. Puis, ayant fait au jardinier un signe de remercîment, il retourna à sa partie.

Mais décidément le duc était dans son mauvais jour, les balles continuèrent de battre la campagne, au lieu de se maintenir dans les limites du jeu : deux ou trois retournèrent dans le fossé, mais comme le jardinier n’était plus là pour les renvoyer, elles furent perdues ; puis le duc déclara qu’il avait honte de tant de maladresse et qu’il ne voulait pas continuer.

La Ramée était enchanté d’avoir si complètement battu un prince du sang. Le prince rentra chez lui et se coucha ; c’était ce qu’il faisait presque toute la journée, depuis qu’on lui avait enlevé ses livres.

La Ramée prit les habits du prince sous prétexte qu’ils étaient couverts de poussière et qu’il allait les faire brosser, mais en réalité pour être sûr que le prince ne bougerait pas. C’était un homme de précaution que la Ramée. Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin.

Aussitôt que la porte fut refermée, le duc déchira l’enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant : il mangeait avec des couteaux à lames d’argent pliantes et qui ne coupaient pas. Sous l’enveloppe était une lettre qui contenait les lignes suivantes :


« Monseigneur, vos amis veillent et l’heure de votre délivrance approche ; demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a acheté le fonds de boutique de l’ancien, et qui n’est autre que Noirmont, votre maître d’hôtel ; n’ouvrez le pâté que lorsque vous serez seul, j’espère que vous serez content de ce qu’il contiendra.

« Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la Bastille comme ailleurs,

« Comte de Rochefort. »

«  P. S. Votre Altesse peut se fier à Grimaud en tout point ; c’est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué. »

Le duc de Beaufort, à qui l’on avait rendu son feu depuis qu’il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait avec plus de regret de celle de Mme de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu’il pensa qu’elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.

Il était bien gardé, car au mouvement qu’il avait fait, la Ramée entra.

— Monseigneur a besoin de quelque chose ? dit-il.

— J’avais froid, répondit le duc, et j’attisais le feu pour qu’il donnât plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d’Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient sous ce rapport, comme le disait Mme de Rambouillet, leur pesant d’arsenic.

Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C’était un brave homme au fond, qui s’était pris d’une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu’il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu’avait nommés le duc étaient incontestables.

— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent et non le salpêtre.

— Eh ! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant ; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.

— Le fait est, monseigneur, dit la Ramée, que ses pâtés sont de fameux pâtés, et que son vin est un fier vin.

— En tout cas reprit le duc, sa cave et sa cuisine n’ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.

— Eh bien ! monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d’en tâter ? d’ailleurs je lui ai promis votre pratique.

— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme mons Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.

— Monseigneur, dit la Ramée, croyez-en un bon conseil, n’attendez pas que vous soyez vieux pour cela.

— Bon ! dit à part lui le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son cœur ou son âme, reçu de la munificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n’en a pas reçu deux ; il paraît que celui de maître la Ramée est la gourmandise. Soit, nous en profiterons.

Puis tout haut :

— Eh bien ! mon cher la Ramée, ajouta-t-il, c’est après-demain fête.

— Oui, monseigneur, c’est la Pentecôte.

— Voulez-vous me donner une leçon après-demain ?

— De quoi ?

— De gourmandise.

— Volontiers, monseigneur.

— Mais une leçon en tête-à-tête. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un déjeûner dont je vous laisse la direction.

— Hum ! fit la Ramée.

L’offre était séduisante ; mais la Ramée, quoi qu’en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeûner ne cachait-il pas quelque ruse ?

Il réfléchit un instant, mais le résultat de ses réflexions fut qu’il commanderait les vivres et le vin, et que par conséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin. Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit à rire à cette seule pensée ; puis une idée lui vint qui conciliait tout.

Le duc avait suivi le monologue intérieur de la Ramée d’un œil assez inquiet à mesure que le trahissait sa physionomie ; mais enfin, le visage de l’exempt s’éclaira.

— Eh bien ! demanda le duc, cela va-t-il ?

— Oui, monseigneur, à une condition.

— Laquelle ?

— C’est que Grimaud nous servira à table.

Rien ne pouvait mieux aller au prince.

Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.

— Au diable votre Grimaud ! s’écria-t-il, il me gâtera toute la fête.

— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l’entendra, et avec un peu de bonne volonté pourra se figurer qu’il est à cent lieues d’elle.

— Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans tout cela ?… c’est que vous vous défiez de moi.

— Monseigneur, c’est après-demain la Pentecôte.

— Eh bien ! que me fait la Pentecôte à moi ? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d’une langue de feu pour m’ouvrir les portes de ma prison ?

— Non, monseigneur, mais je vous ai raconté ce qu’avait prédit ce magicien damné.

— Et qu’a-t-il prédit ?

— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre Altesse fût hors de Vincennes.

— Tu crois donc aux magiciens, imbécile ?

— Moi, dit la Ramée, je m’en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c’est monseigneur Giulio qui s’en soucie ; en qualité d’Italien, il est superstitieux.

Le duc haussa les épaules.

— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j’accepte Grimaud, car sans cela la chose n’en finirait point ; mais je ne veux personne autre que Grimaud ; vous vous chargerez de tout, vous commanderez le déjeûner comme vous l’entendrez ; le seul mets que je désigne est un de ces pâtés dont vous m’avez parlé. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment où j’en serai sorti.

— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez ? dit la Ramée.

— Dame ! répliqua le prince, ne fût-ce qu’à la mort du Mazarin : j’ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu’à Vincennes on vit plus vite.

— Monseigneur, reprit La Ramée ; monseigneur !…

— Ou qu’on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.

— Monseigneur, dit la Ramée, je vais commander le déjeûner.

— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre élève ?

— Mais je l’espère, monseigneur, répondit la Ramée.

— S’il vous en laisse le temps, murmura le duc.

— Que dit monseigneur ? demanda la Ramée.

— Monseigneur dit que vous n’épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.

La Ramée s’arrêta à la porte.

— Qui monseigneur veut-il que je lui envoie ?

— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.

— L’officier des gardes, alors ?

— Avec son jeu d’échecs.

— Oui.

Et la Ramée sortit.

Cinq minutes après, l’officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l’échec et mat.

C’est une singulière chose que la pensée, et quelles révolutions un signe, un mot, une espérance, y opèrent. Le duc était depuis cinq ans en prison, et un regard jeté en arrière lui faisait paraître ces cinq années, qui cependant s’étaient écoulées bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le séparaient encore du moment fixé pour l’évasion.

Puis il y avait une chose surtout qui le préoccupait affreusement. C’était de quelle manière s’opérerait cette évasion. On lui avait fait espérer le résultat ; mais on lui avait caché les détails que devait contenir le mystérieux pâté. Quels amis l’attendaient ? Il avait donc encore des amis après cinq ans de prison ? En ce cas il était un prince bien privilégié.

Il oubliait qu’outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s’était souvenue de lui ; il est vrai qu’elle ne lui avait peut-être pas été bien scrupuleusement fidèle, mais elle ne l’avait pas oublié, ce qui était beaucoup.

Il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour donner des préoccupations au duc, aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume. M. de Beaufort fit école sur école, et l’officier le battit à son tour le soir comme l’avait battu le matin la Ramée.

Mais ses défaites successives avaient eu un avantage, c’était de conduire le prince jusqu’à huit heures du soir ; c’étaient toujours trois heures gagnées ; puis la nuit allait venir, et avec la nuit le sommeil.

Le duc le pensait ainsi du moins ; mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c’est justement lorsqu’on l’invite qu’elle se fait attendre. Le duc l’attendit jusqu’à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s’endormit.

Mais avec le jour il s’éveilla : il avait fait des rêves fantastiques ; il lui était poussé des ailes ; il avait alors et tout naturellement voulu s’envoler, et d’abord ses ailes l’avaient parfaitement soutenu ; mais parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s’étaient brisées, et il lui avait semblé qu’il roulait dans des abîmes sans fond, et il s’était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s’il avait réellement fait une chute aérienne.

Alors il s’était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres : à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c’était autre chose : on avait trouvé un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il s’était engagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main ; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin ; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d’aller plus loin, les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer ; la chose était impossible, et cependant il voyait au loin devant lui Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher ; il voulait l’appeler pour qu’il lui aidât à se tirer de ce défilé qui l’étouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, à l’autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient ; ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n’avait plus d’espoir de fuir. La muraille semblait être d’intelligence avec ses ennemis, et le presser d’autant plus qu’il avait plus besoin de fuir ; enfin, il entendait la voix de la Ramée, il l’apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait cette main sur l’épaule en éclatant de rire ; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Puylaurens et son oncle ; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n’attendant plus qu’un cadavre.

Aussi, quand il se réveilla, le duc fit-il autant d’efforts pour se tenir éveillé qu’il en avait fait pour s’endormir, et lorsque la Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué qu’il lui demanda s’il était malade.

— En effet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n’avait pas pu dormir à cause d’un mal de dents que lui avait donné l’humidité, monseigneur a eu une nuit fort agitée, et deux ou trois fois dans ses rêves a appelé au secours.

— Qu’a donc monseigneur ? demanda la Ramée.

— Eh ! c’est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d’évasion m’as rompu hier la tête, et qui es cause que j’ai rêvé que je me sauvais, et qu’en me sauvant je me cassais le cou.

La Ramée éclata de rire.

— Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramée, c’est un avertissement du ciel ; aussi j’espère que Monseigneur ne commettra jamais de pareilles imprudences qu’en rêve.

— Et vous avez raison, mon cher la Ramée, dit le duc en essuyant la sueur qui lui coulait encore sur le front, tout éveillé qu’il était, je ne veux plus penser qu’à boire et à manger.

— Chut ! dit la Ramée.

Et il éloigna les gardes les uns après les autres sous un prétexte quelconque.

— Eh bien ? demanda le duc quand ils furent seuls.

— Eh bien, dit la Ramée, votre souper est commandé.

— Ah ! fit le prince, et de quoi se composera-t-il ? voyons, monsieur mon majordome.

— Monseigneur a promis de s’en rapporter à moi.

— Et il y aura un pâté ?

— Je crois bien ! gros comme une tour.

— Fait par le successeur du père Marteau ?

— Il est commandé.

— Et tu lui as dit que c’était pour moi ?

— Je le lui ai dit.

— Et il a répondu ?…

— Qu’il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.

— À la bonne heure ! dit le duc en se frottant les mains.

— Peste ! monseigneur, dit la Ramée, comme vous mordez à la gourmandise ; je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu’en ce moment.

Le duc vit qu’il n’avait point été assez maître de lui ; mais, en ce moment, comme s’il eût écouté à la porte et qu’il eût compris qu’une distraction aux idées de la Ramée était urgente, Grimaud entra et fit signe à la Ramée qu’il avait quelque chose à lui dire. La Ramée s’approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se remit pendant ce temps.

— J’ai déjà défendu à cet homme, dit-il, de se présenter ici sans ma permission.

— Monseigneur, dit la Ramée, il faut lui pardonner, car c’est moi qui l’ai mandé.

— Et pourquoi l’avez-vous mandé, puisque vous savez qu’il me déplaît ?

— Monseigneur se rappelle ce qui a été convenu, dit la Ramée, et qu’il doit nous servir à ce fameux souper. Monseigneur a oublié le souper ?

— Non. Mais j’avais oublié M. Grimaud.

— Monseigneur sait qu’il n’y a pas de souper sans lui.

— Allons donc ! faites à votre guise.

— Approchez, mon garçon, dit la Ramée, et écoutez ce que je vais vous dire.

Grimaud s’approcha avec son visage le plus renfrogné.

La Ramée continua :

— Monseigneur me fait l’honneur de m’inviter à souper demain en tête à tête.

Grimaud fit un signe qui voulait dire qu’il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder.

— Si fait, si fait, dit la Ramée, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l’honneur de nous servir, sans compter que si bon appétit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous.

Grimaud s’inclina en signe de remercîment.

— Et maintenant, monseigneur, dit la Ramée, j’en demande pardon à Votre Altesse, il paraît que M. de Chavigny s’absente pour quelques jours, et avant son départ il me prévient qu’il a des ordres à me donner.

Le duc essaya d’échanger un regard avec Grimaud, mais l’œil de Grimaud était sans regard.

— Allez, dit le duc à la Ramée, et revenez le plus tôt possible.

— Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d’hier ?

Grimaud fit un signe de tête imperceptible de haut en bas.

— Oui, dit le duc, mais prenez garde, mon cher la Ramée, les jours se suivent et ne se ressemblent pas ; de sorte qu’aujourd’hui je suis décidé à vous battre d’importance.

La Ramée sortit ; Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de son corps déviât d’une ligne ; puis, lorsqu’il vit la porte refermée, il tira vivement de sa poche un crayon et un carré de papier.

— Écrivez, monseigneur, dit-il.

— Et que faut-il que j’écrive ?

Grimaud fit un signe du doigt et dicta :

« Tout est prêt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept à neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prêts, nous descendrons par la première fenêtre de la galerie. »

— Après ? dit le duc.

— Après, monseigneur ? reprit Grimaud étonné. Après ? signez.

— Et c’est tout ?

— Que voulez-vous de plus, monseigneur ? reprit Grimaud, qui était pour la plus austère concision.

Le duc signa.

— Maintenant, dit Grimaud, monseigneur a-t-il perdu la balle ?

— Quelle balle ?

— Celle qui contenait la lettre.

— Non, j’ai pensé qu’elle pouvait nous être utile. La voici.

Et le duc prit la balle sous son oreiller et la présenta à Grimaud.

Grimaud sourit le plus agréablement qu’il lui fut possible.

— Eh bien ? demanda le duc.

— Eh bien, Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, et en jouant à la paume vous envoyez la balle dans le fossé.

— Mais peut-être sera-t-elle perdue ?

— Soyez tranquille, monseigneur, il y aura quelqu’un pour la ramasser.

— Un jardinier ? demanda le duc.

Grimaud fit signe que oui.

— Le même qu’hier ?

Grimaud répéta son signe.

— Le comte de Rochefort, alors ?

Grimaud fit trois fois signe que oui.

— Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques détails sur la manière dont nous devons fuir.

— Cela m’est défendu, dit Grimaud, avant le moment même de l’exécution.

— Quels sont ceux qui m’attendront de l’autre côté du fossé ?

— Je n’en sais rien, monseigneur.

— Mais au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pâté si tu ne veux pas que je devienne fou.

— Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde à nœud et une poire d’angoisse.

— Bien, je comprends.

— Monseigneur voit qu’il y en aura pour tout le monde.

— Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.

— Et nous ferons manger la poire à la Ramée, répondit Grimaud.

— Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c’est une justice à te rendre, tu parles d’or.


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