Vingt ans après/Chapitre 38

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 240-245).

CHAPITRE XXXVIII.

UN DÎNER D’AUTREFOIS.


lettrine La seconde entrevue des anciens mousquetaires n’avait pas été pompeuse et menaçante comme la première. Athos avait jugé avec sa raison toujours supérieure que la table serait le centre le plus rapide et le plus complet de réunion, et au moment où ses amis, redoutant sa distinction et sa sobriété, n’osaient parler d’un de ces bons dîners d’autrefois, mangés soit à la Pomme du Pin, soit au Parpaillot, il proposa le premier de se trouver autour de quelque table bien servie, et de s’abandonner sans réserve chacun à son caractère et à ses manières, abandon qui avait entretenu cette bonne intelligence qui les avait fait nommer autrefois les inséparables.

La proposition fut agréable à tous et surtout à d’Artagnan, lequel était avide de retrouver le bon goût et la gaîté des entretiens de sa jeunesse ; car depuis longtemps son esprit fin et enjoué n’avait rencontré que des satisfactions insuffisantes, une vile pâture, comme il le disait lui-même. Porthos, au moment d’être baron, était enchanté de trouver cette occasion d’étudier dans Athos et dans Aramis le ton et les manières des gens de qualité. Aramis voulait savoir les nouvelles du Palais-Royal par d’Artagnan et par Porthos, et se ménager pour toutes les occasions des amis si dévoués, qui autrefois soutenaient ses querelles avec des épées si promptes et si invincibles. Quant à Athos, il était le seul qui n’eût rien à attendre ni à recevoir des autres et qui ne fût mû que par un sentiment de grandeur simple et d’amitié pure.

On convint donc que chacun donnerait son adresse positive, et que sur le besoin de l’un des associés la réunion serait convoquée chez un fameux traiteur de la rue de la Monnaie, à l’enseigne de l’Ermitage. Le premier rendez-vous fut fixé au mercredi suivant et à huit heures précises du soir.

En effet, ce jour-là, les quatre amis arrivèrent ponctuellement à l’heure dite, et chacun de son côté. Porthos avait eu à essayer un nouveau cheval, d’Artagnan descendait sa garde du Louvre, Aramis avait eu à visiter une de ses pénitentes dans le quartier, et Athos, qui avait établi son domicile rue Guénégaud, se trouvait presque tout porté. Ils furent donc fort surpris de se rencontrer à la porte de l’Ermitage, Athos débouchant par le Pont-Neuf, Porthos par la rue du Roule, d’Artagnan par la rue des Fossés-Saint-Germain-l’Auxerrois, Aramis par la rue de Béthisy.

Les premières paroles échangées entre les quatre amis, justement par l’affectation que chacun mit dans ses démonstrations, furent donc un peu forcées et le repas lui-même commença avec une espèce de raideur. On voyait que d’Artagnan se forçait pour rire, Athos pour boire, Aramis pour conter, Porthos pour se taire. Athos s’aperçut de cet embarras, et ordonna, pour y porter un prompt remède, d’apporter quatre bouteilles de vin de Champagne.

À cet ordre donné avec le calme habituel d’Athos, on vit se dérider la figure du Gascon et s’épanouir le front de Porthos.

Aramis fut étonné. Il savait non seulement qu’Athos ne buvait plus, mais encore qu’il éprouvait une certaine répugnance pour le vin. Cet étonnement redoubla quand Aramis vit Athos se verser rasade et boire avec son enthousiasme d’autrefois. D’Artagnan remplit et vida aussitôt son verre. Porthos et Aramis choquèrent les leurs. En un instant les quatre bouteilles furent vides. On eût dit que les convives avaient hâte de divorcer avec leurs arrière-pensées.

En un instant cet excellent spécifique eut dissipé jusqu’au moindre nuage qui pouvait rester au fond de leur cœur. Les quatre amis se mirent à parler plus haut sans attendre que l’un eût fini pour que l’autre commençât, et à prendre sur la table chacun sa posture favorite. Bientôt, chose énorme, Aramis défit deux aiguillettes de son pourpoint ; ce que voyant, Porthos dénoua toutes les siennes.

Les batailles, les longs chemins, les coups reçus et donnés firent les premiers frais de la conversation. Puis on passa aux luttes sourdes soutenues contre celui qu’on appelait maintenant le grand cardinal.

— Ma foi ! dit Aramis en riant, voici assez d’éloges donnés aux morts, médisons un peu des vivants. Je voudrais bien un peu médire du Mazarin. Est-ce permis ?

— Toujours, dit d’Artagnan en éclatant de rire, toujours ; contez votre histoire, et je vous applaudirai si elle est bonne.

— Un grand prince, dit Aramis, dont le Mazarin recherchait l’alliance, fut invité par celui-ci à lui envoyer la liste des conditions moyennant lesquelles il voulait bien lui faire l’honneur de frayer avec lui. Le prince, qui avait quelque répugnance à traiter avec un pareil cuistre, fit sa liste à contrecœur et la lui envoya. Sur cette liste il y avait trois conditions qui déplaisaient à Mazarin, il fit offrir au prince d’y renoncer pour dix mille écus.

— Ah ! ah ! ah ! s’écrièrent les trois amis, ce n’était pas cher, et il n’avait pas à craindre d’être pris au mot. Que fit le prince ?

— Le prince envoya aussitôt cinquante mille livres à Mazarin en le priant de ne plus jamais lui écrire, et en lui offrant vingt mille livres de plus s’il engageait à ne plus jamais lui parler.

— Que fit Mazarin ? Il se fâcha ? demanda Athos.

— Il fit bâtonner le messager ? dit Porthos.

— Il accepta la somme ? dit d’Artagnan.

— Vous avez deviné, d’Artagnan, dit Aramis.

Et tous d’éclater de rire si bruyamment que l’hôte monta en demandant si ces messieurs n’avaient pas besoin de quelque chose. Il avait cru que l’on se battait.

L’hilarité se calma enfin.

— Peut-on crosser M. de Beaufort ? demanda d’Artagnan ; j’en ai bien envie.

— Faites, dit Aramis, qui connaissait à fond cet esprit gascon si fin et si brave qui ne reculait jamais d’un seul pas sur aucun terrain.

— Et vous, Athos ? demanda d’Artagnan.

— Je vous jure, foi de gentilhomme, que nous rirons, si vous êtes drôle, dit Athos.

— Je commence, dit d’Artagnan :

M. de Beaufort causant un jour avec un des amis de M. le Prince, lui dit que, sur les premières querelles du Mazarin et du parlement, il s’était trouvé un jour en différend avec M. de Chavigny, et que le voyant attaché au nouveau cardinal, lui qui tenait à l’ancien par tant de manières, il l’avait gourmé de bonne façon. Cet ami, qui connaissait M. de Beaufort pour avoir la main fort légère, ne fut pas autrement étonné du fait, et l’alla tout courant conter à M. le Prince. La chose se répand, et voilà que chacun tourne le dos à Chavigny. Celui-ci cherche l’explication de cette froideur générale ; on hésite à la lui faire connaître ; enfin quelqu’un se hasarde à lui dire que chacun s’étonne qu’il se soit laissé gourmer par M. de Beaufort, tout prince qu’il est.

— Et qui a dit que le prince m’avait gourmé ? demande Chavigny.

— Le prince lui-même, répond l’ami.

On remonte à la source et l’on trouve la personne à laquelle le prince a tenu ce propos, laquelle, adjurée sur l’honneur de dire la vérité, le répète et l’affirme. Chavigny, au désespoir d’une pareille calomnie, à laquelle il ne comprend rien, déclare à ses amis qu’il mourra plutôt que de supporter une pareille injure. En conséquence, il envoie deux témoins au prince avec mission de lui demander s’il est vrai qu’il ait dit qu’il avait gourmé M. de Chavigny.

— Je l’ai dit et je le répète, répondit le prince, car c’est la vérité.

— Monseigneur, dit alors l’un des parrains de Chavigny, permettez-moi de dire à Votre Altesse que des coups à un gentilhomme dégradent autant celui qui les donne que celui qui les reçoit. Le roi Louis XIII ne voulait pas avoir de valets de chambre gentilshommes, pour avoir le droit de battre ses valets de chambre.

— Eh bien, mais, demanda M. de Beaufort étonné, qui a reçu des coups et qui parle de battre ?

— Mais vous, monseigneur, qui prétendez avoir battu…

— Qui ?

— M. de Chavigny.

— Moi ?

— N’avez-vous pas gourmé M. de Chavigny, à ce que vous dites au moins, monseigneur ?

— Oui.

— Eh bien ! lui dément.

— Ah ! par exemple, dit le prince, je l’ai si bien gourmé que voilà mes propres paroles, dit M. de Beaufort avec toute la majesté que vous lui connaissez : « Mon cher Chavigny vous êtes blâmable de prêter secours à un drôle comme Mazarin. »

— Ah ! monseigneur, s’écria le second, je comprends, c’est gourmander que vous avez voulu dire.

Gourmander, gourmer, que fait cela ? dit le prince ; n’est-ce pas la même chose ? En vérité, nos faiseurs de mots sont bien pédants ?

On rit beaucoup de cette erreur philologique de M. de Beaufort, dont les bévues en ce genre commençaient à devenir proverbiales, et il fut convenu que, l’esprit de parti étant exilé à tout jamais de ces réunions amicales, d’Artagnan et Porthos pourraient railler les princes, à la condition qu’Athos et Aramis pourraient gourmer le Mazarin.

— Ma foi, dit d’Artagnan à ses deux amis, vous avez raison de lui vouloir du mal, à ce Mazarin, car, de son côté, je vous le jure, il ne vous veut pas de bien.

— Bah ! vraiment ? dit Athos. Si je croyais que ce drôle me connût par mon nom, je me ferais débaptiser, de peur qu’on ne crût que je le connais, moi.

— Il ne vous connaît point par votre nom, mais par vos faits : il sait qu’il y a deux gentilshommes qui ont plus particulièrement contribué à l’évasion de M. de Beaufort, et il les fait chercher activement, je vous en réponds.

— Par qui ?

— Par moi.

— Comment par vous ?

— Oui, il m’a encore envoyé chercher ce matin pour me demander si j’avais quelque renseignement.

— Sur ces deux gentilshommes ?

— Oui.

— Et que lui avez-vous répondu ?

— Que je n’en avais pas encore, mais que je dînais avec deux personnes qui pourraient m’en donner.

— Vous lui avez dit cela ? dit Porthos avec son gros rire épanoui sur sa large figure. Bravo ! Et cela ne vous fait pas peur, Athos ?

— Non, dit Athos, ce n’est pas la recherche du Mazarin que je redoute.

— Vous ? reprit Aramis. Dites-moi un peu ce que vous redoutez.

— Rien, dans le présent du moins, c’est vrai.

— Et dans le passé ? dit Porthos.

— Ah ! dans le passé, c’est autre chose, dit Athos avec un soupir ; dans le passé et dans l’avenir.

— Est-ce que vous craignez pour votre jeune Raoul ? demanda Aramis.

— Bon ! dit d’Artagnan, on n’est jamais tué à la première affaire.

— Ni à la seconde, dit Aramis.

— Ni à la troisième, dit Porthos. D’ailleurs, quand on est tué, on en revient, et la preuve c’est que nous voilà.

— Non, dit Athos, ce n’est pas Raoul non plus qui m’inquiète, car il se conduira, je l’espère, en gentilhomme, et s’il est tué, eh bien ! ce sera bravement ; mais tenez, si ce malheur lui arrivait, eh bien…

Athos passa la main sur son front pâle.

— Eh bien ? demanda Aramis.

— Eh bien ! je regarderais ce malheur comme une expiation.

— Ah ! ah ! dit d’Artagnan, je sais ce que vous voulez dire.

— Et moi aussi, dit Aramis ; mais il ne faut pas songer à cela, Athos ; le passé est passé.

— Je ne comprends pas, dit Porthos.

— L’affaire d’Armentières, dit tout bas d’Artagnan.

— L’affaire d’Armentières ? demanda celui-ci.

— Milady…

— Ah ! oui, dit Porthos, c’est vrai, je l’avais oubliée, moi.

Athos le regarda de son œil profond.

— Vous l’avez oubliée, vous, Porthos ? dit-il.

— Ma foi, oui ! dit Porthos, il y a longtemps de cela.

— La chose ne pèse donc point à votre conscience ?

— Ma foi, non, dit Porthos.

— Et à vous, Aramis ?

— Mais, j’y pense parfois, dit Aramis, comme à un des cas de conscience qui prêtent le plus à la discussion.

— Et à vous, d’Artagnan ?

— Moi, j’avoue que lorsque mon esprit s’arrête sur cette époque terrible, je n’ai de souvenirs que pour le corps glacé de cette pauvre Mme Bonacieux. Oui, oui, murmura-t-il, j’ai eu bien des fois des regrets pour la victime, jamais de remords pour son assassin.

Athos secoua la tête d’un air de doute.

— Songez, dit Aramis, que si vous admettez la justice divine et sa participation aux choses de ce monde, cette femme a été punie de par la volonté de Dieu. Nous avons été les instruments, voilà tout.

— Mais le libre arbitre, Aramis ?

— Que fait le juge ? il a son libre arbitre et il condamne sans crainte. Que fait le bourreau ? Il est maître de son bras, et cependant il frappe sans remords.

— Le bourreau… murmura Athos, et l’on vit qu’il s’arrêtait à un souvenir.

— Je sais que c’est effrayant, dit d’Artagnan, mais quand on pense que nous avons tué des Anglais, des Rochelois, des Espagnols, des Français même, qui ne nous avaient jamais fait d’autre mal que de nous coucher en joue et de nous manquer, qui n’avaient jamais eu d’autre tort que de croiser le fer avec nous et de ne pas arriver à la parade assez vite, je m’excuse pour ma part dans le meurtre de cette femme, parole d’honneur !

— Moi, dit Porthos, maintenant que vous m’en avez fait souvenir, Athos, je revois encore la scène comme si j’y étais : Milady était là, où vous êtes (Athos pâlit) ; moi j’étais à la place où se trouve d’Artagnan. J’avais au côté une épée qui coupait comme un damas ; Vous vous la rappelez, Aramis, car vous l’appeliez toujours Balizarde ?… Eh bien ! je vous jure à tous trois que s’il n’y avait pas eu là un bourreau de Béthune… Est-ce de Béthune ?… Oui, ma foi, de Béthune… j’eusse coupé le cou à cette scélérate, sans m’y reprendre, et même en m’y reprenant. C’était une méchante femme.

— Et puis, dit Aramis, avec ce ton d’insoucieuse philosophie qu’il avait pris depuis qu’il était d’église, et dans lequel il y avait bien plus d’athéisme que de confiance en Dieu, à quoi bon songer à cela ! ce qui est fait est fait. Nous nous confesserons de cette action à l’heure suprême, et Dieu saura bien mieux que nous si c’est un crime, une faute ou une action méritoire. M’en repentir, me direz-vous ? ma foi, non. Sur l’honneur et sur la croix, je ne me repens que parce qu’elle était femme.

— Le plus tranquillisant dans tout cela, dit d’Artagnan, c’est que de ce passé il ne reste aucune trace.

— Elle avait un fils, dit Athos.

— Ah ! oui, je le sais bien, dit d’Artagnan, et vous m’en avez parlé ; mais qui sait ce qu’il est devenu ? Mort le serpent, morte la couvée ! Croyez-vous que de Winter, son oncle, aura élevé ce serpenteau-là ? De Winter aura condamné le fils comme il a condamné la mère.

— Alors, dit Athos, malheur à de Winter, car l’enfant n’avait rien fait, lui.

— L’enfant est mort, ou le diable m’emporte ! dit Porthos. Il fait tant de brouillard dans cet affreux pays, à ce que dit d’Artagnan du moins…

Au moment où cette conclusion de Porthos allait peut-être ramener la gaîté sur tous ces fronts plus ou moins assombris, un bruit de pas se fit entendre dans l’escalier, et l’on frappa à la porte.

— Entrez, dit Athos.

— Messieurs, dit l’hôte, il y a un garçon très pressé qui demande à parler à l’un de vous.

— Auquel ? demandèrent les quatre amis.

— À celui qui se nomme le comte de la Fère.

— C’est moi, dit Athos. Et comment s’appelle ce garçon ?

— Grimaud.

— Ah ! fit Athos pâlissant, déjà de retour ? Qu’est-il donc arrivé à Bragelonne ?

— Qu’il entre ! dit d’Artagnan, qu’il entre !

Mais déjà Grimaud avait franchi l’escalier et attendait sur le degré ; il s’élança dans la chambre et congédia l’hôte d’un geste.

L’hôte referma la porte : les quatre amis restèrent dans l’attente. L’agitation de Grimaud, sa pâleur, la sueur qui mouillait son visage, la poussière qui souillait ses vêtements, tout annonçait qu’il s’était fait le messager de quelque importante et terrible nouvelle.

— Messieurs, dit-il, cette femme avait un enfant, l’enfant est devenu un homme ; la tigresse avait un petit, le tigre est lancé, il vient à vous, prenez garde !

Athos regarda ses amis avec un sourire mélancolique, Porthos chercha à son côté son épée qui était suspendue à la muraille, Aramis saisit son couteau, d’Artagnan se leva.

— Que veux-tu dire, Grimaud ? s’écria ce dernier. — Que le fils de milady a quitté l’Angleterre, qu’il est en France, qu’il vient à Paris, s’il n’y est déjà. — Diable ! dit Porthos, tu es sûr ? — Sûr, dit Grimaud.

Un long silence accueillit cette déclaration. Grimaud était si haletant, si fatigué, qu’il tomba sur une chaise. Athos remplit un verre de Champagne et le lui porta.

— Eh bien ! après tout, dit d’Artagnan, quand il vivrait, quand il viendrait à Paris, nous en avons vu bien d’autres ! qu’il vienne !

— Oui, dit Porthos, caressant du regard son épée pendue à la muraille, nous l’attendons : qu’il vienne ! — D’ailleurs, ce n’est qu’un enfant, dit Aramis.

Grimaud se leva. — Un enfant ! dit-il. Savez-vous ce qu’il a fait, cet enfant ? Déguisé en moine, il a découvert toute l’histoire en confessant le bourreau de Béthune, et après l’avoir confessé, après avoir tout appris de lui, il lui a, pour absolution, planté dans le cœur le poignard que voilà. Tenez, il est encore rouge et humide, car il n’y a pas plus de trente heures qu’il est sorti de la plaie.

Et Grimaud jeta sur la table le poignard oublié par le moine dans la blessure du bourreau.

D’Artagnan, Porthos et Aramis se levèrent et d’un mouvement spontané coururent à leurs épées. Athos seul demeura sur sa chaise, calme et rêveur. — Et tu dis qu’il est vêtu en moine, Grimaud ? — Oui, en moine augustin. — Quel homme est-ce ? — De ma taille, à ce que m’a dit l’hôte, maigre, pâle, avec des yeux bleu-clair et des cheveux blonds ! — Et… il n’a pas vu Raoul ? dit Athos. — Au contraire, ils se sont rencontrés, et c’est le vicomte lui-même qui l’a conduit au lit du mourant.

Athos se leva sans dire une parole et alla à son tour décrocher son épée.

— Ah çà, messieurs, dit d’Artagnan essayant de rire, savez-vous que nous avons l’air de femmelettes ! Comment, nous, quatre hommes, qui avons sans sourciller tenu tête à des armées, voilà que nous tremblons devant un enfant !

— Oui, dit Athos, mais cet enfant vient au nom de Dieu.

Et ils sortirent empressés de l’hôtellerie.



Dumas - Vingt ans après, 1846, figure page 0285.png