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Vingt ans après/Chapitre 6

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J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 37-41).

CHAPITRE VI.

D’ARTAGNAN À QUARANTE ANS.


lettrine Hélas ! depuis l’époque où, dans notre roman des Trois Mousquetaires, nous avons quitté d’Artagnan, rue des Fossoyeurs, 12, il s’était passé bien des choses, et surtout bien des années. D’Artagnan n’avait pas manqué aux circonstances, mais les circonstances avaient manqué à d’Artagnan. Tant que ses amis l’avaient entouré, d’Artagnan était resté dans sa jeunesse et sa poésie ; c’était une de ces natures fines et ingénieuses qui s’assimilent facilement les qualités des autres. Athos lui donnait de sa grandeur, Porthos de sa verve, Aramis de son élégance. Si d’Artagnan eût continué de vivre avec ces trois hommes, il fût devenu un homme supérieur. Athos le quitta le premier, pour se retirer dans cette petite terre dont il avait hérité du côté de Blois ; Porthos, le second, pour épouser sa procureuse ; enfin, Aramis, le troisième, pour entrer définitivement dans les ordres et se faire abbé. À partir de ce moment, d’Artagnan, qui semblait avoir confondu son avenir avec celui de ses trois amis, se trouva isolé et faible, sans courage pour poursuivre une carrière dans laquelle il sentait qu’il ne pouvait devenir quelque chose qu’à la condition que chacun de ses amis lui céderait, si cela peut se dire, une part du fluide électrique qu’il avait reçu du ciel.

Ainsi, quoique devenu lieutenant de mousquetaires, d’Artagnan ne s’en trouva que plus isolé : il n’était pas d’assez haute naissance, comme Athos, pour que les grandes maisons s’ouvrissent devant lui ; il n’était pas assez vaniteux, comme Porthos, pour faire croire qu’il voyait la haute société ; il n’était pas assez gentilhomme, comme Aramis, pour se maintenir dans son élégance native, en tirant son élégance de lui-même. Quelque temps le souvenir charmant de Mme Bonacieux avait imprimé à l’esprit du jeune lieutenant une certaine poésie ; mais, comme celui de toutes les choses de ce monde, ce souvenir périssable s’était peu à peu effacé ; la vie de garnison est fatale, même aux organisations aristocratiques. Des deux natures opposées qui composaient l’individualité de d’Artagnan, la nature matérielle l’avait peu à peu emporté, et tout doucement, sans s’en apercevoir lui-même, d’Artagnan, toujours en garnison, toujours au camp, toujours à cheval, était devenu (je ne sais comment cela s’appelait à cette époque) ce qu’on appelle de nos jours un véritable troupier.

Ce n’est point que pour cela d’Artagnan eût perdu de sa finesse primitive ; non pas. Au contraire, peut-être, cette finesse s’était augmentée, ou du moins paraissait doublement remarquable sous une enveloppe un peu plus grossière ; mais cette finesse il l’avait appliquée aux petites et non aux grandes choses de la vie : au bien-être matériel, au bien-être comme les soldats l’entendent, c’est-à-dire à avoir bon gîte, bonne table, bonne hôtesse. Et d’Artagnan avait trouvé tout cela depuis six ans rue Tiquetonne, à l’enseigne de la Chevrette.

Dans les premiers temps de son séjour dans cet hôtel, la maîtresse de la maison, belle et fraîche Flamande de vingt-cinq à vingt-six ans, s’était singulièrement éprise de lui ; après quelques amours fort traversées par un mari incommode, auquel dix fois d’Artagnan avait fait semblant de passer son épée au travers du corps, ce mari avait disparu un beau matin, désertant à tout jamais, après avoir vendu furtivement quelques pièces de vin et emporté l’argent et les bijoux. On le crut mort. Sa femme surtout, qui se flattait de cette douce idée qu’elle était veuve, soutenait hardiment qu’il était trépassé. Enfin, après trois ans d’une liaison que d’Artagnan s’était bien gardé de rompre, trouvant chaque année son gîte et sa maîtresse plus agréables que jamais, car l’une faisait crédit de l’autre, la maîtresse eut l’exorbitante prétention de devenir femme, et proposa à d’Artagnan de l’épouser.

— Ah ! fi ! répondit d’Artagnan. De la bigamie, ma chère ! Allons donc ! vous n’y pensez pas.

— Mais il est mort, j’en suis sûre.

— C’était un gaillard très contrariant et qui reviendrait pour nous faire pendre.

— Eh bien ! s’il revient, vous le tuerez ; vous êtes si brave et si adroit !

— Peste, ma mie, autre moyen d’être pendu !

— Ainsi, vous repoussez ma demande ?

— Comment donc ! mais avec acharnement !

La belle hôtelière fut désolée. Elle eût fait bien volontiers de M. d’Artagnan, non seulement son mari, mais encore son Dieu : c’était un si bel homme et une si fière moustache !

Vers la quatrième année de cette liaison vint l’expédition de Franche-Comté. D’Artagnan fut désigné pour en être et se prépara à partir. Ce furent de grandes douleurs, des larmes sans fin, des promesses solennelles de rester fidèle : le tout de la part de l’hôtesse, bien entendu. D’Artagnan était trop grand seigneur pour rien promettre ; aussi promit-il seulement de faire ce qu’il pourrait pour ajouter encore à la gloire de son nom.

Sous ce rapport, on connaît le courage de d’Artagnan ; il paya admirablement de sa personne, et, en chargeant à la tête de sa compagnie, il reçut au travers de la poitrine une balle qui le coucha tout de son long sur le champ de bataille. On le vit tomber de son cheval, on ne le vit pas se relever, on le crut mort, et tous ceux qui avaient espoir de lui succéder dans son grade dirent à tout hasard qu’il l’était. On croit facilement ce qu’on désire ; or, à l’armée depuis les généraux de division, qui désirent la mort du général en chef, jusqu’aux soldats, qui désirent la mort des caporaux, tout le monde désire la mort de quelqu’un.

Mais d’Artagnan n’était pas homme à se laisser tuer comme cela. Après être resté, pendant la chaleur du jour, évanoui sur le champ de bataille, la fraîcheur de la nuit le fit revenir à lui ; il gagna un village, alla frapper à la porte de la plus belle maison, fut reçu comme le sont partout et toujours les Français, fussent-ils blessés ; il fut choyé, soigné, guéri, et, mieux portant que jamais, il reprit un beau matin le chemin de la France ; une fois en France, la route de Paris, et une fois à Paris, la direction de la rue Tiquetonne.

Mais d’Artagnan trouva sa chambre prise par un portemanteau d’homme complet, sauf l’épée, installé contre la muraille.

— Il sera revenu, dit-il, tant pis et tant mieux !

Il va sans dire que d’Artagnan songeait toujours au mari.

Il s’informa : nouveaux garçons, nouvelle servante ; la maîtresse était allée à la promenade.

— Seule ? demanda d’Artagnan.

— Avec Monsieur.

— Monsieur est donc revenu ?

— Sans doute, répondit naïvement la servante.

— Si j’avais de l’argent, se dit d’Artagnan à lui-même, je m’en irai ; mais je n’en ai pas, il faut demeurer et suivre les conseils de mon hôtesse, en traversant les projets conjugaux de cet importun revenant.

Il achevait ce monologue, ce qui prouve que dans les grandes circonstances rien n’est plus naturel que le monologue, quand la servante, qui guettait à la porte, s’écria tout à coup :

— Ah ! tenez, justement voici Madame qui revient avec Monsieur.

D’Artagnan jeta les yeux au loin dans la rue, et vit en effet, au tournant de la rue Montmartre, l’hôtesse qui revenait suspendue au bras d’un énorme Suisse, lequel se dandinait en marchant avec des airs qui rappelèrent agréablement Porthos à son ancien ami.

— C’est là Monsieur ? se dit d’Artagnan. Oh ! oh ! il a fort grandi, ce me semble !

Et il s’assit dans la salle, dans un endroit parfaitement en vue.

L’hôtesse, en entrant, aperçut tout d’abord d’Artagnan, et jeta un petit cri.

À ce petit cri, d’Artagnan, se jugeant reconnu, se leva, courut à elle et l’embrassa tendrement.

Le Suisse regardait d’un air stupéfait l’hôtesse, qui demeurait toute pâle.

— Ah ! c’est vous, Monsieur ! que me voulez-vous ? demanda-t-elle dans le plus grand trouble.

— Monsieur est votre cousin ? Monsieur est votre frère ? dit d’Artagnan, sans se déconcerter aucunement dans le rôle qu’il jouait, et sans attendre qu’elle répondît, il se jeta dans les bras de l’Helvétien, qui le laissa faire avec une grande froideur.

— Quel est cet homme ? demanda-t-il.

L’hôtesse ne répondit que par des suffocations.

— Quel est ce Suisse ? demanda d’Artagnan.

— Monsieur va m’épouser, répondit l’hôtesse entre deux spasmes.

— Votre mari est donc mort enfin ?

— Que vous imborde ! répondit le Suisse.

— Il m’imborde beaucoup, répondit d’Artagnan, attendu que vous ne pouvez épouser madame sans mon consentement, et que…

— Et gue ? demanda le Suisse.

— Et gue… je ne le donne pas, dit le mousquetaire.

Le Suisse devint pourpre comme une pivoine ; il portait son bel uniforme doré ; d’Artagnan était enveloppé d’une espèce de manteau gris ; le Suisse avait six pieds, d’Artagnan n’en avait guère que cinq ; le Suisse se croyait chez lui, d’Artagnan lui semblait un intrus.

— Foulez-fous sordir d’izi ? demanda le Suisse en frappant violemment du pied comme un homme qui commence sérieusement à se fâcher.

— Moi ? pas du tout ! dit d’Artagnan.

— Mais il n’y a qu’à aller chercher main-forte, dit un garçon, qui ne pouvait comprendre que ce petit homme disputât la place à cet homme si grand.

— Toi, dit d’Artagnan, que la colère commençait à prendre aux cheveux, et en saisissant le garçon par l’oreille ; toi, tu vas commencer par te tenir à cette place, et ne bouge pas ou j’arrache ce que je tiens. Quant à vous, illustre descendant de Guillaume Tell, vous allez faire un paquet de vos habits qui sont dans ma chambre et qui me gênent, et partir vivement pour chercher une autre auberge.

Le Suisse se mit à rire bruyamment.

— Moi, bardir ! dit-il, et bourguoi ?

— Ah ! c’est bien, dit d’Artagnan, je vois que vous comprenez le français. Alors, venez faire un tour avec moi, et je vous expliquerai le reste.

L’hôtesse, qui connaissait d’Artagnan pour une fine lame, commença à pleurer et à s’arracher les cheveux.

D’Artagnan se retourna du côté de la belle éplorée.

— Alors, renvoyez-le, madame, dit-il.

— Pah ! répliqua le Suisse, à qui il avait fallu un certain temps pour se rendre compte de la proposition que lui avait faite d’Artagnan ; pah ! qui êdes fous, t’apord, pour me broboser t’aller faire un tour afec fous ?

— Je suis lieutenant aux mousquetaires de Sa Majesté, dit d’Artagnan, et par conséquent votre supérieur en tout ; seulement, comme il ne s’agit pas de grade ici, mais de billet de logement, vous connaissez la coutume. Venez chercher le vôtre ; le premier de retour ici reprendra sa chambre.

D’Artagnan emmena le Suisse, malgré les lamentations de l’hôtesse, qui, au fond, sentait son cœur pencher pour l’ancien amour, mais qui n’eût pas été fâchée de donner une leçon à cet orgueilleux mousquetaire, qui lui avait fait l’affront de refuser sa main.

Les deux adversaires s’en allèrent droit aux fossés Montmartre ; il faisait nuit quand ils y arrivèrent ; d’Artagnan pria poliment le Suisse de lui céder la chambre et de ne plus revenir ; celui-ci refusa d’un signe de tête et tira son épée.

— Alors, vous coucherez ici, dit d’Artagnan ; c’est un vilain gîte, mais ce n’est pas ma faute et c’est vous qui l’aurez voulu.

Et à ces mots il tira le fer à son tour et croisa l’épée avec son adversaire.

Il avait affaire à un rude poignet, mais sa souplesse était supérieure à toute force. La rapière de l’Allemand ne trouvait jamais celle du mousquetaire. Le Suisse reçut deux coups d’épée avant de s’en être aperçu, à cause du froid ; cependant, tout à coup, la perte de son sang et la faiblesse qu’elle lui occasionna le contraignirent à s’asseoir.

— Là, dit d’Artagnan, que vous avais-je prédit ? Vous voilà bien avancé, entêté que vous êtes ! Heureusement que vous n’en avez que pour une quinzaine de jours. Restez là, et je vais vous envoyer vos habits par le garçon. Au revoir. À propos, logez-vous rue Montorgueil, au Chat qui pelote, on y est parfaitement nourri, si c’est toujours la même hôtesse. Adieu.

Et là-dessus il revint tout guilleret au logis, envoya en effet les hardes au Suisse, que le garçon trouva assis à la même place où l’avait laissé d’Artagnan, et tout consterné encore de l’aplomb de son adversaire.

Le garçon, l’hôtesse et toute la maison eurent pour d’Artagnan les égards qu’on aurait pour Hercule s’il revenait sur la terre pour y recommencer ses douze travaux.

Mais lorsqu’il fut seul avec l’hôtesse :

— Maintenant, belle Madeleine, dit-il, vous savez la distance qu’il y a d’un Suisse à un gentilhomme ; quant à vous, vous vous êtes conduite comme une cabaretière. Tant pis pour vous, car à cette conduite vous perdez mon estime et ma pratique. J’ai chassé le Suisse pour vous humilier, mais je ne logerai plus ici ; je ne prends pas gîte là où je méprise. Holà ! garçon, qu’on emporte ma valise au Muids d’amour, rue des Bourdonnais. Adieu, madame.

D’Artagnan fut, à ce qu’il paraît, en disant ces paroles, à la fois majestueux et attendrissant. L’hôtesse se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et le retint par une douce violence. Que dire de plus ? La broche tournait, le poêle ronflait, la belle Madeleine pleurait ; d’Artagnan sentit la faim, le froid et l’amour lui revenir ensemble : il pardonna, et ayant pardonné, il resta.

Voilà comment d’Artagnan était logé rue Tiquetonne, à l’hôtel de la Chevrette.


Dumas - Vingt ans après, 1846, figure page 0057.png