Mozilla.svg

Vingt ans après/Chapitre 61

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
J.-B. Fellens et L.-P. Dufour (p. 386-390).

CHAPITRE LXI.

LES GENTILSHOMMES.


lettrine Pendant que Mordaunt s’acheminait vers la tente de Cromwell, d’Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.

La recommandation faite par Mordaunt au sergent n’avait point échappé au Gascon, aussi avait-il recommandé de l’œil à Athos et à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs, ce qui ne leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de répondre à ses propres pensées.

Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de la porte il vit s’avancer les quatre amis suivis du sergent et d’une dizaine d’hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de se rendre à l’évidence. Aussi allait-il se confondre en exclamations lorsque Porthos lui imposa silence d’un de ces coups d’œil qui n’admettent pas de discussion.

Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant l’explication d’une chose si étrange ; ce qui le bouleversait surtout, c’est que les quatre amis avaient l’air de ne plus se reconnaître.

La maison dans laquelle d’Artagnan et Porthos conduisirent Athos et Aramis, était celle qu’ils habitaient depuis la veille et qui leur avait été donnée par le général Cromwell : elle faisait l’angle d’une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en retour sur la rue voisine. Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans les petites villes de province, étaient grillées, de sorte qu’elles ressemblaient fort à celles d’une prison.

Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire les quatre chevaux à l’écurie.

— Pourquoi n’entrons-nous pas avec eux ? dit Porthos.

— Parce qu’auparavant, répondit d’Artagnan, il faut voir ce que nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui l’accompagnent.

Le sergent et les huit ou dix hommes s’établirent dans le petit jardin. D’Artagnan leur demanda ce qu’ils désiraient et pourquoi ils se tenaient là.

— Nous avons reçu l’ordre, dit le sergent, de vous aider à garder vos prisonniers.

Il n’y avait rien à dire à cela, c’était au contraire une attention délicate dont il fallait avoir l’air de savoir gré à celui qui l’avait eue. D’Artagnan remercia le sergent et lui donna une couronne pour boire à la santé du général Cromwell. Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la couronne dans sa poche.

— Ah ! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d’Artagnan !

— Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis !

— Oui, mais dans quelle circonstance ?

— Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d’Artagnan ; mais n’importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu dans notre position.

— Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d’étrangler cet affreux Mordaunt.

— Silence donc, dit d’Artagnan, ne prononcez pas ce nom.

— Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu’ils sont Anglais !

D’Artagnan regarda Porthos avec cet air d’admiration qu’un homme raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre. Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre à son étonnement, d’Artagnan le poussa en lui disant :

— Entrons.

Porthos entra le premier, d’Artagnan le second ; d’Artagnan referma soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans ses bras… Athos était d’une tristesse mortelle. Aramis regardait successivement Porthos et d’Artagnan sans rien dire, mais son regard était si expressif, que d’Artagnan le comprit.

— Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici ? Eh ! mon Dieu ! c’est bien facile à deviner. Mazarin nous a chargés d’apporter une lettre au général Cromwell.

— Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt ? dit Athos, de Mordaunt dont je vous avais dit de vous défier, d’Artagnan ?

— Et que je vous avais recommandé d’étrangler, Porthos, dit Aramis.

— Toujours Mazarin. Cromwell l’avait envoyé à Mazarin ; Mazarin nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.

— Oui, vous avez raison, d’Artagnan, une fatalité qui nous divise et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n’en parlons plus et préparons-nous à subir notre sort.

— Sang-Diou ! parlons-en, au contraire, car il a été convenu une fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans des causes opposées.

— Oh ! oui, bien opposées, dit en souriant Athos ; car ici, je vous le demande, quelle cause servez-vous ? Ah ! d’Artagnan, voyez à quoi le misérable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous vous êtes rendu coupable aujourd’hui ? de la prise du roi, de son ignominie, de sa mort.

— Oh ! oh ! dit Porthos, croyez-vous ?

— Vous exagérez, Athos, dit d’Artagnan, nous n’en sommes pas là.

— Eh, mon Dieu ! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrête-t-on un roi ? Quand on veut le respecter comme un maître, on ne l’achète pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le remettre sur le trône que Cromwell l’a payé deux cent mille livres sterling ? Amis, ils le tueront, soyez-en sûrs, et c’est encore le moindre crime qu’ils puissent commettre. Mieux vaut décapiter que souffleter son roi.

— Je ne vous dis pas non, et c’est possible après tout, dit d’Artagnan ; mais que nous fait tout cela ? Je suis ici, moi, parce que je suis soldat, parce que je sers mes maîtres, c’est-à-dire ceux qui me paient ma solde. J’ai fait serment d’obéir et j’obéis ; mais vous qui n’avez pas fait de serment, pourquoi êtes-vous ici, et quelle cause y servez-vous ?

— La cause la plus sacrée qu’il y ait au monde, dit Athos, celle du malheur, de la royauté et de la religion. Un ami, une épouse, une fille, nous ont fait l’honneur de nous appeler à leur aide. Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous tiendra compte de la volonté à défaut du pouvoir. Vous pouvez penser d’une autre façon, d’Artagnan, envisager les choses d’une autre manière, mon ami ; je ne vous en détourne pas, mais je vous blâme.

— Oh ! oh ! dit d’Artagnan, et que me fait au bout du compte que M. Cromwell, qui est Anglais, se révolte contre son roi, qui est Écossais ? Je suis Français, moi, toutes ces choses ne me regardent pas. Pourquoi donc voudriez-vous m’en rendre responsable ?

— Au fait ! dit Porthos.

— Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur ; et c’est vous, vous, d’Artagnan, l’homme de la vieille seigneurie, l’homme au beau nom, l’homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers ! Ah ! d’Artagnan, comme soldat, peut-être avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous êtes coupable, je vous le dis.

D’Artagnan mâchonnait une tige de fleur, ne répondait pas et se sentait mal à l’aise ; car lorsqu’il détournait son regard de celui d’Athos, il rencontrait celui d’Aramis.

— Et vous, Porthos, continua le comte comme s’il eût eu pitié de l’embarras de d’Artagnan ; vous, le meilleur cœur, le meilleur ami, le meilleur soldat que je connaisse ; vous que votre âme faisait digne de naître sur les degrés d’un trône, et qui tôt ou tard serez récompensé par un roi intelligent ; vous, mon cher Porthos, vous, gentilhomme par les mœurs, par les goûts et par le courage, vous êtes aussi coupable que d’Artagnan.

Porthos rougit, mais de plaisir plutôt que de confusion, et cependant, baissant la tête comme s’il était humilié :

— Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher comte.

Athos se leva.

— Allons, dit-il en marchant à d’Artagnan et en lui tendant la main ; allons, ne boudez pas, mon cher fils, car tout ce que je vous ai dit, je vous l’ai dit sinon avec la voix, du moins avec le cœur d’un père. Il m’eût été plus facile, croyez-moi, de vous remercier de m’avoir sauvé la vie et de ne pas vous toucher un seul mot de mes sentiments.

— Sans doute, sans doute, Athos, répondit d’Artagnan en lui serrant la main à son tour ; mais c’est qu’aussi vous avez de diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va s’imaginer qu’un homme raisonnable va quitter sa maison, la France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l’avons vu au camp, pour courir où ? Au secours d’une royauté pourrie et vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille baraque ? Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau qu’il est surhumain.

— Quel qu’il soit, d’Artagnan, répondit Athos sans donner dans le piége qu’avec son adresse gasconne son ami tendait à son affection paternelle pour Raoul, quel qu’il soit, vous savez bien au fond du cœur qu’il est juste ; mais j’ai tort de discuter avec mon maître. D’Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.

— Ah ! pardieu ! dit d’Artagnan, vous savez bien que vous ne le serez pas longtemps, mon prisonnier.

— Non, dit Aramis, car on nous traitera sans doute comme ceux qui furent faits à Philipghauts.

— Et comment les a-t-on traités ? demanda d’Artagnan.

— Mais, dit Aramis, on en a pendu une moitié et l’on a fusillé l’autre.

— Eh bien ! moi, dit d’Artagnan, je vous réponds que tant qu’il me restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni pendus ni fusillés. Sang-Diou ! qu’ils y viennent ! D’ailleurs, voyez-vous cette porte, Athos ?

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous passerez par cette porte quand vous voudrez, car, à partir de ce moment, vous et Aramis vous êtes libres comme l’air.

— Je vous reconnais bien là, mon brave d’Artagnan, répondit Athos, mais vous n’êtes plus maîtres de nous : cette porte est gardée, d’Artagnan, vous le savez bien.

— Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu’y a-t-il là ? dix hommes tout au plus.

— Ce ne serait rien pour nous quatre, c’est trop pour nous deux. Non, tenez, divisés comme nous sommes maintenant, il faut que nous périssions. Voyez l’exemple fatal : sur la route du Vendômois, d’Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort, vous avez été battus ; aujourd’hui Aramis et moi nous le sommes, c’est notre tour. Or, jamais cela ne nous était arrivé lorsque nous étions tous quatre réunis ; mourons donc comme est mort de Winter ; quant à moi, je le déclare, je ne consens à fuir que tous quatre ensemble.

— Impossible, dit d’Artagnan, nous sommes sous les ordres de Mazarin.

— Je le sais, et ne vous presse point davantage ; mes raisonnements n’ont rien produit ; sans doute ils étaient mauvais, puisqu’ils n’ont point eu d’empire sur des esprits aussi justes que les vôtres.

— D’ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d’Artagnan et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur en mourant ; quant à moi, je me sens tout fier d’aller au-devant des balles et même de la corde avec vous, Athos, car vous ne m’avez jamais paru si grand qu’aujourd’hui.

D’Artagnan ne disait rien, mais, après avoir rongé la tige de sa fleur, il se rongeait les doigts.

— Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l’on va vous tuer ? Et pourquoi faire ? Qui a intérêt à votre mort ? D’ailleurs, vous êtes nos prisonniers.

— Fou, triple fou ! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt ? Eh bien, moi, je n’ai échangé qu’un regard avec lui, et j’ai vu dans ce regard que nous étions condamnés.

— Le fait est que je suis fâché de ne pas l’avoir étranglé, comme vous me l’aviez dit, Aramis, reprit Porthos.

— Eh ! je me moque pas mal de Mordaunt ! s’écria d’Artagnan ; cap de Diou ! s’il me chatouille de trop près, je l’écraserai, cet insecte ! Ne vous sauvez donc pas, c’est inutile, car, je vous le jure, vous êtes ici aussi en sûreté que vous l’étiez il y a vingt ans, vous, Athos, dans la rue Férou, et vous, Aramis, rue de Vaugirard. — Tenez, dit Athos en étendant la main vers une des deux fenêtres grillées qui éclairaient la chambre, vous saurez tout à l’heure à quoi vous en tenir, car le voilà qui accourt. — Qui ? — Mordaunt.

En effet, en suivant la direction qu’indiquait la main d’Athos, d’Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop. C’était en effet Mordaunt. D’Artagnan s’élança hors de la chambre. Porthos voulut le suivre.

— Restez, dit d’Artagnan, et ne venez que lorsque vous m’entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte.



Dumas - Vingt ans après, 1846, figure page 0450.png