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Virginie et Paul (Courteline)

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VIRGINIE ET PAUL


Il est bien entendu que l’homme, être foncièrement libertin, pousse à l’excès le goût du changement et apporte dans la pratique de l’amour une brutalité dont s’effarouche la femme, créature d’essence délicate, ô combien !… Ça n’empêche pas que le nombre des femmes trompées soit inférieur d’un bon tiers à celui des hommes cocus. Il n’y a pas que les instincts, en effet ; il y a aussi ce facteur : la possibilité de les satisfaire, et on oublie que par centaines et par centaines de milliers, les employés de ministères, de commerce, de chemins de fer, de banque, n’ont ni le moyen d’entretenir des maîtresses, ni le temps qui leur serait nécessaire pour déchaîner des passions.

Et la réciproque n’est pas vraie. J’ai le regret d’être forcé de dire que, dans nombre de jeunes ménages choisis parmi le monde des petits fonctionnaires, le mari, qui gagne 6.000 francs, vit sur le pied de 15.000 sans s’en apercevoir.

— Chou, dit Virginie à Paul qui, avant de se rendre au bureau, trace sa raie devant l’armoire à glace, j’ai quelque chose à te demander. Je me trouve un peu à court ; pourrais-tu, sans te gêner, me faire une petite avance ?… Oh ! pas grosse !… Une trentaine de francs ; de quoi atteindre la fin du mois.

— Comment, une avance, fait Paul. Nous ne sommes qu’au 28 et tu n’as plus le sou ! Qu’est-ce que tu fais de ton argent ?

Il s’étonne, et il en a le droit. Ce mois-ci encore, comme chaque mois depuis trois mois qu’ils sont mariés, il lui a fidèlement versé la totalité ou presque de ce qu’il touche, gardant pour lui une maigre somme de 60 francs : les deux francs par jour nécessaires à ses frais de journaux, de tabac, d’apéritif et de métro. Il veut se fâcher, et il le ferait, si son cœur ne se prenait de pitié, à l’apercevoir dans la glace, grosse comme deux liards de beurre, menue, menue, menue, toute petite fille avec ses pauvres yeux craintifs qui regardent ses pauvres petits doigts tripoter de grosses confusions.

— Gamine, va ! Tête sans cervelle !

Toute sa mauvaise humeur avorte dans une tendresse attendrie.

Seulement, il y a la question, la fâcheuse question des 30 francs. C’est un peu plus que ce qu’il possède ; et il ne peut, quand le diable y serait, rester sans un centime sur lui.

Soudain il trouve :

— On va partager en copains. Douze francs chacun. Ça fait le compte ? — Et puis, plus de blague, hein ? Sois sage ! Fais attention, une autre fois.

— Merci, chou.

— Donne ta bouche.

Jeunesse !…

Quelques semaines s’écoulent.

Un matin :

— Chou, fait Virginie, je te dirais bien quelque chose, mais j’ai peur de te mettre en colère. Tout de même, voilà ! Ce coup-ci encore, je suis un petit peu gênée… Si tu pouvais, sans que, toi-même…

Mais elle n’en peut dire davantage.

Devenu pareil à un monsieur dont on a mis le train de derrière en communication avec la bouteille de Leyde :

— Hein ? Quoi ? Encore une avance ! s’exclame Paul. Ça va devenir une habitude ? Oh ! mais, ma fille, je te préviens, ça ne peut pas continuer comme ça. Qui est-ce qui m’a bâti une bouffeuse d’argent pareille, qui reçoit plus de 500 francs par mois pour faire marcher sa maison, et à laquelle ça ne suffit pas !

— Paul…

— C’est bon.

— Tout est tellement cher…

— Raison de plus pour ouvrir l’œil et te rappeler qu’un et un font deux. C’est ton devoir de bonne ménagère. Mon père, qui ne gagnait pas ce que je gagne, ne donnait pas à maman ce que je te donne. Elle y arrivait, cependant. Fais comme elle, ou nous nous fâcherons. Voilà 5 francs ; c’est tout ce que je peux faire pour toi. Et tu sais, c’est la dernière fois. Tu peux te tenir pour avertie.

— Bien.

— Ça passe la supposition ! On n’a pas idée de cela, ma parole d’honneur !

Il dit, puis — car le devoir l’appelle — il gagne en hâte la sortie. À la façon dont il ferme la porte, on voit bien qu’il n’est pas content. (Air connu.)

Et d’autres semaines s’écoulent, dont pas une fois elle n’aborde le premier jour sans se demander, la gorge serrée, par quel prodige elle réussira à en atteindre le dernier ! tristes heures qui la voient batailler pour un sou, fuir, rouge de honte, sa jeune pudeur effarée, sous les huées de la poissonnière et du marchand de quatre-saisons… Car vous avez raison, Nini, tout est hors de prix à cette heure, vous ne pouvez joindre les deux bouts avec le peu qu’il vous alloue, et c’est lui qui est ridicule avec son père et sa « maman », comme s’il y avait quelque rapport entre ce qui fut et ce qui est, et comme si les vivants pouvaient être les morts ! Pauvre Nini ! Ah ! les humiliations qui sont autant de coups de canif dans sa délicatesse de petite Parisienne fière de sa grâce et de sa gentillesse !… les gants raccommodés ; les chaussures qui font eau ; la rencontre avec une amie de qui le coup d’œil est allé tout de suite et revient sans cesse, comme d’instinct, à un chapeau si lamentable, que c’est, véritablement, à en avoir les larmes aux yeux.

Bah ! elle aime celui qui l’aime ; l’amour simplifie tout et la dureté des jours s’efface au souvenir de la douceur des nuits. Le malheur

est qu’un soir une platée de pommes de terre constitua l’ensemble du dîner, et alors ce qu’elle doit entendre !… Des cris à ameuter le quartier ! Les pommes de terre traitées de patates ! Elle-même traitée de bonne-à-rien ! Le petit nid traité de…

— Oh ! Paul !

Mais la fringale a la déception féroce :

— Fiche-moi la paix, hein ! tu m’embêtes !

De nouveau, elle se le tient pour dit, et le lendemain, chez le boucher, un premier drapeau est planté, d’une main légère, avec des gaîtés de petite folle qui a oublié son argent.

— Je vous paierai demain.

— Mais oui, mais oui.

Après le premier, le deuxième :

— Je ne veux pas changer un billet pour un faux-filet de cent sous. Je vous dois encore ça.

— Parfaitement.

Puis le troisième :

— Pour moi, l’entrecôte. Nous réglerons le tout à la fois.

— Entendu.

Et ainsi de suite jusqu’au jour où le boucher, sa boucherie pavoisée comme au 14 juillet, en barre le seuil de ses coudes élargis et déclare :

— En voilà assez. Vous me devez 150 francs. Il faut me donner un acompte, ou je me plaindrai à Monsieur.

Alors ?

Alors, ça y est, c’est l’impasse, la culbute au bout du fossé, l’échéance prévue depuis longtemps et qu’on ne sait quelle puérilité lui montrait reculant de jour en jour vers un lendemain perpétuel : lendemain d’un tas d’autres lendemains amoncelés les uns sur les autres comme des pierres au bord de la route. Maintenant, la question est de savoir comment elle sortira de là, et pas plus que moi elle ne s’en doute. Par l’encombrement des boulevards, elle va où son pied la porte : droit devant elle. Le tympan tout vibrant encore de la redoutable menace tonnée à son oreille comme un coup de canon, elle fuit la maison qui fut celle du bonheur et dont ses yeux d’hallucinée évoquent maintenant la détresse : le buffet vide, la table nue, le triste vis-à-vis de deux chaises devant le vis-à-vis de deux assiettes au creux desquelles il n’y aura rien… Elle, encore, à la rigueur, elle en prendrait son parti, et, résignée, téterait son pouce en attendant des jours meilleurs ; mais Lui, mon Dieu ! avec sa trentaine bien portante, ses dents de lévrier, splendides, au service d’un bon appétit qui ne se paye pas de vaines promesses !…

L’issue ?

Que faire ?

À quelle porte frapper ?

Femme, elle ne sait pas mettre au point. La peur des cris, des scènes, des reproches, s’accroît d’exagérations nées de sa cervelle d’oiselet, et peu à peu elle sent se développer en elle l’idée d’une solution demandée — pauvre enfant ! — à l’atrocité du Pire, quand tout à coup, derrière son dos, une voix s’élève, qui marmonne :

— Jolie blonde… Manger un gâteau…? Boire un verre de malaga ?…

Il faut dîner !

— … Madame… Madame…

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une heure plus tard elle se retrouve seule, avec deux louis dans sa poche, et elle songe, sans savoir au juste si elle en doit pleurer ou rire :

— Après tout, il ne m’a pas fait de mal.

Évidemment.

Désormais, tout va bien. Plus de scènes, donc plus d’inquiétudes. Elle sait, quand l’argent est sorti, le moyen de le faire rentrer par une porte entre-bâillée, et, déchues du rôle de solistes auquel elle les avait imprudemment élevées, les pommes de terre ne font plus à présent que leur partie dans le concert. Puis, si importante soit-elle, il n’y a pas que la question de la table ; il y a aussi celle du vêtement. Une jeune femme ne peut pas traîner toute sa vie avec des souliers qui font couic, des gants qui éclatent de rire, et des chapeaux qui font tiquer les personnes de connaissance. On a son petit amour-propre. Soyons justes.

— … Madame… Madame…

Il est nécessaire que la femme sente le maître dans le mari, déclare Paul, qui a de la philosophie. Si elle ne passe pas par ses mains, c’est lui qui passe par les siennes : tu vois où ça peut le conduire. Les premiers temps de mon mariage, je laissais à la mienne la bride sur le cou ; ça a failli faire du vilain. Pas d’ordre ! Aucun sens de l’épargne ! Les pièces de cent sous fichant le camp, comme des poules devant une auto !… J’ai dû crier : « Halte-là ! », lui serrer la vis d’importance, et aujourd’hui tout marche à souhait. Viens dîner à la maison, tu verras qu’on n’y mange pas mal. Notre bonne est un vrai cordon bleu. Soixante francs par mois !… Hein, ce n’est pas cher ? C’est ma femme qui l’a dégotée. Viens dîner chez nous, Hippolyte ; nous avons un potage, un petit poulet de grain, des asperges et de la salade. Je te présenterai à Virginie : elle a un air franc et ouvert qui te mettra tout de suite à ton aise.

Hippolyte, séduit, accepte ; voilà les deux jeunes gens partis.

— Virginie, je t’amène un ami qui veut bien venir dîner à la fortune du pot. Débarrasse-toi, Hippolyte ; pose ta canne, accroche ton chapeau. Eh bien, tu vois, voilà mon petit intérieur : il est modeste mais bien tenu et il y a de la vue sur Montmartre. Tu regardes mon buffet. Il a du style, n’est-ce pas ? C’est ma femme qui l’a dégoté. Elle l’a eu pour un morceau de pain : quarante-cinq francs dans une vente. Elle n’a pas sa pareille pour les bonnes occasions. Mettons-nous à table !

On s’installe. Le potage est délicat. Le petit poulet de grain, cuit à point, est tendre comme la rosée.

À Hippolyte qui en fait poliment la remarque :

— Devine un peu combien il a coûté ? dit Paul.

— Je ne sais pas.

— Dis un prix.

— Douze francs.

— Virginie ?

— Six francs soixante-quinze.

— Ça t’épate ? Je vais t’expliquer. Il y a dans le quartier un marchand de volailles qui donne la marchandise pour rien ou à peu près. Il fait cela par philanthropie. C’est ma femme qui l’a dégoté. Elle est extraordinaire, je te dis. C’est comme le petit bordeaux que tu bois en ce moment et dont j’ose dire qu’il se laisse boire. Je te défie d’avoir le même pour moins de trente louis la barrique. Sais-tu à combien il me revient ? À cent vingt francs tout rendu, et on me reprend le fût pour cent sous. Il y a aux environs de Bordeaux une espèce de louftingue tombé dans la religion, qui a fait le vœu de donner toute sa vie ses récoltes au prix coûtant, pour racheter l’âme de son père. C’est ma femme qui l’a dégoté. Avec ça, elle a une veine !!! Jeudi, elle a trouvé vingt francs ! Le mois dernier, elle a gagné douze mouchoirs à la loterie de l’Orphelinat des Arts !… Il y a six semaines, elle avait gagné, à celle des Petits Tuberculeux, une paire de bas d’un suggestif !… Je veux être pendu, ma parole, si je sais comment elle fait son compte !

Je le sais, moi.