Visages de la vie et de la mort/L’évasion manquée

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Édition Privée (p. 258-285).


L’ÉVASION MANQUÉE



C’ÉTAIT une vieille liaison. De plus de quinze ans et mauvaise comme un panaris ou la gale. Lui, Robert Deval, un sentimental, un idéaliste, à trente-cinq ans et heureusement marié, avait rencontré Louise Lepert, grande blonde de dix ans plus jeune que lui, qui l’avait entraîné dans une aventure qui avait bouleversé son existence et avait été la grande erreur de sa vie. La première fois qu’elle l’avait vu, cette fille avait été séduite par sa figure grave et sympathique, par ses yeux bruns dont le regard se posait sur elle comme une caresse infiniment douce et qui la jetaient dans un indicible émoi, et surtout par ses mains fines et délicates qu’elle aurait voulu couvrir de baisers.

— Ce que j’ai tout d’abord aimé en toi, lui disait-elle plus tard, ce sont tes mains. Je ne pouvais me lasser de les regarder et j’aurais voulu les prendre et les mettre sur ma figure, sur mes cheveux, sur tout moi.

Sous des prétextes divers, puis sans prétextes elle était retournée le voir à son atelier de photographe. Il la trouvait exquise avec ses grands yeux bleus, ses épaisses lèvres rouges et ses cheveux dorés, mais c’était un timide et il ne lui faisait aucune avance, se bornant à l’écouter complaisamment. Alors, elle avait fait un petit voyage et, dès le lendemain de son départ, lui avait écrit disant qu’elle regrettait déjà d’être partie, mais qu’à son retour qui ne tarderait pas, elle se laisserait tomber dans ses bras comme elle avait eu si souvent l’envie de le faire. Au bout de deux semaines elle était revenue et ils étaient devenus amants. Sur le coup, elle lui avait révélé la grande volupté qu’il ignorait, qu’il ne soupçonnait même pas. Cette blonde était une sensuelle, une affamée de luxure et toujours inassouvie. Certes, elle était très gentille et aimait réellement Deval ce qui ne l’empêchait pas de le tromper tous les jours, car pour elle, l’amour et la satisfaction de la chair étaient deux choses bien distinctes. Lui ne voyait rien, car il était pris comme il ne l’avait jamais été. Comme la plupart de ceux qui aiment, il était aveugle. Artiste en dissimulation, Louise n’avait aucune difficulté à lui cacher ses multiples écarts. Lui, en avait fait une idole, son idole d’or, comme il disait en caressant ses cheveux et son corps si blonds. Dans ses bras, il jouissait d’une félicité sans bornes, il goûtait l’indicible joie des corps amoureux qui se prennent et se donnent. Il vivait un rêve d’une beauté surhumaine. Mais la désillusion était venue. Il avait eu la preuve qu’elle le trompait. Il avait su qu’après l’avoir quittée un soir, elle avait passé la nuit avec un autre homme. Lorsqu’il lui en avait fait des reproches, elle lui était apparue menteuse, opiniâtre, butée, mauvaise. C’avait été là le commencement de son calvaire, car une parole qu’elle échappait inconsciemment, un vague indice, lui faisaient supposer une nouvelle trahison et il souffrait de ses doutes continuels. Elle vivait dans un perpétuel mensonge et laissait un galant pour aller en rencontrer un autre. Deval ne connaissait pas tous ses débordements, il supposait quelques infidélités, mais était loin de connaître toute la vérité.

L’attachement de Louise pour lui était toutefois sincère et très souvent, elle se faisait aimable au possible, trouvait de l’imprévu, de nouvelles inventions pour charmer son amant. Celui-ci, elle le sentait profondément amoureux, il lui fournissait l’affection dont elle avait besoin et elle faisait des frais pour lui plaire. Il ne fallait pas cependant lui demander de lui demeurer fidèle. Cela, elle en était incapable. Alors, lui était continuellement rongé de soupçons, dévoré de jalousie.

Un jour, elle était disparue, envolée avec un ancien ami qui l’avait reprise, amenée au loin. Lorsqu’entrant un après-midi, dans leur chambre à l’heure habituelle, il n’avait pas trouvé Louise, lorsqu’ouvrant les tiroirs de la commode, il avait vu son linge parti, lorsqu’il avait compris qu’elle l’avait abandonné, il s’était jeté sur le lit dans une crise de désespoir. La logeuse et sa fille étaient entrées dans la pièce et l’avaient trouvé sanglotant sur la couche où, si souvent, il avait tenu son amoureuse dans ses bras.

Touchées par cette pitoyable détresse d’homme tout secoué de sanglots, elles l’avaient interrogé. Lorsqu’en réponse à leurs questions, il avait déclaré que celle qui venait le rencontrer là était partie pour ne plus revenir, elles lui avaient dit que ce n’était pas la peine de pleurer, qu’il se trouvait un lot de femmes qui pourraient facilement remplacer la volage et la lui faire oublier. Mais il était désespéré, restait inconsolable. Il ne pouvait ni manger ni dormir et sa tête était lourde, si lourde. Il s’était senti devenir fou et il avait craint pour sa raison.

Affolé, il était allé voir un médecin de ses amis qui lui avait prescrit des potions de bromure. Pendant des jours, il avait vécu un affreux cauchemar. Que vais-je devenir ? Que vais-je devenir ? se demandait-il, l’esprit angoissé. Au bout de six semaines, une lettre lui était arrivée. Louise reviendrait bientôt. Dix jours plus tard, ils s’étaient retrouvés. Deval avait tellement souffert, il était tellement une loque pantelante et douloureuse, qu’il était tombé éperdu dans les bras qu’elle lui tendait. Et la vie de joies charnelles, de tromperies et de trahisons avait recommencé.

Deux ans plus tard, elle l’avait quitté une seconde fois pour aller vivre à New-York avec un juif dont elle s’était infatuée. Elle n’avait pas eu de chance cependant et sa fugue avait été de brève durée. Deux fois son nouvel amant, violent et jaloux, avait tenté de la tuer. Alors, elle était revenue et, comme un chien affamé à qui l’on a enlevé son os et qui le retrouve, il avait repris la femme qui le torturait mais dont il ne pouvait se passer.

Des années avaient passé, puis, comme de vieux souliers qu’on met de côté, qu’on jette au rebut, elle l’avait délaissé une troisième fois, cette femelle, pour un solide et robuste constable, ivre la moitié du temps et qui l’avait mise enceinte. Découragée, affolée, dans des transes, elle était allé voir une avorteuse. Moyennant une rétribution élevée, la praticienne l’avait délestée du germe qui était en elle, mais Louise avait dû passer quelque temps dans le louche hôpital de la faiseuse d’anges. Alors, dégoûtée de son aventure, elle avait délaissé ce mâle pour retourner à l’ancien amant dont elle connaissait la faiblesse. Cette dernière aventure de Louise avait duré cinq mois et pendant ces jours, torturé par une jalousie féroce, Deval avait souffert une agonie sans nom. Constamment, il se représentait Louise et le gros constable aux bras l’un de l’autre. Pour la volupté, elle affectionnait les fins d’après-midi et chaque jour vers les quatre ou cinq heures, il croyait voir leur étreinte, s’imaginait entendre leur sourd halètement. La nuit, il ne dormait pas et il était hanté d’idées de suicide. Un dimanche même, il s’était décidé à mourir. Il avait chargé le revolver qui était dans un tiroir de son bureau de toilette et il s’était promis qu’à trois heures, alors que sa famille serait sortie, il s’enverrait une balle dans la tête. Des parents étaient survenus, par hasard, avant le temps fixé pour son petit drame, et le geste décisif, le geste libérateur avait été ajourné. Puis, une fois de plus, Louise était revenue. Elle était revenue douloureuse, blessée. Cet avortement auquel elle s’était soumise, l’avait fait réfléchir, l’avait calmée momentanément, avait modéré ses ardeurs. Car elle savait qu’à ce jeu, elle avait risqué sa vie.

La liaison interrompue avait donc recommencé, mais ils étaient l’un et l’autre comme de grands blessés. Lui ne pouvait oublier les heures atroces qu’il avait vécues et Louise songeait toujours aux trois semaines passées dans la pension de l’avorteuse, à la crainte de la mort qu’elle avait éprouvée et aux scènes que, dans son ivresse querelleuse, le gros constable lui avait souvent faites. Ce récent passé lui était extrêmement pénible. Deval et Louise savaient que jamais plus ils ne pourraient retrouver la ferveur ancienne. C’était un piètre recollage. À certains jours, Louise se montrait très gentille, mais lui, il était trop désillusionné pour s’emballer. Il était comme une âme en deuil. Tout son être était meurtri, endolori.

Un jour, elle lui annonça qu’avec l’assurance-vie qui lui revenait à la suite de la mort de son unique frère, elle avait acheté une maison dans les Laurentides, à Chamberry.

— Une maison ombragée par une vieille épinette, avec une haie de cèdres et un grand jardin rempli de fleurs. Cela me fera du bien d’aller me reposer là pendant mes vacances. Je compte bien que tu viendras me voir.

Il n’y était pas allé.

D’autres années s’étaient ajoutées à leur vie, des années monotones, sans joies. Deval était toujours hanté par ses souvenirs, il les ruminait pendant des heures et des heures et il était rempli de soupçons qui lui empoisonnaient l’esprit.

Chaque été, Louise allait passer une quinzaine à sa maison de Chamberry. Une saison elle y avait même passé un mois et chaque jour, elle envoyait à son ami des feuillets mauves ou bleus couverts de mots d’amour et de tendresse.

Chaque année, elle l’invitait à aller lui rendre visite.

Il y avait maintenant quinze ans qu’ils se connaissaient.

— Cet été, il faut que tu viennes me voir à Chamberry. Je veux t’avoir à moi, dans ma maison, dans ma chambre. C’est quelque chose de nouveau que je te donnerai, lui avait-elle dit d’un ton câlin.

Elle était revenue à la charge, avait allumé ses désirs.

— Songe donc, seuls tous les deux dans cette maison de campagne, se posséder dans le calme, dans la paix, au chant des oiseaux, près d’un grand jardin en fleurs. Nous aimer dans une chambre où j’ai tant pensé à toi, où je t’ai écrit si souvent. Je t’attendrai. En débarquant à la gare, tu demanderas Lacoste, qui transporte la malle, et il te conduira chez moi en taxi. La distance est de dix milles et tu seras à la maison quinze minutes plus tard.

Elle était partie pour ses vacances. Il hésitait beaucoup à aller la rejoindre, car il ne pouvait trouver de prétexte plausible pour expliquer ce voyage à sa femme et il voulait éviter de lui faire de la peine. Il eut recours à une invitation truquée, signée du nom d’un ancien ami, qu’il se fît envoyer. Il partit alors, mais sans allégresse aucune, avec toutes sortes d’appréhensions et avec la crainte que sa femme ne devinât le motif de cette excursion. Toutefois, lorsque le wagon eut démarré, se mit à rouler, il se dit qu’à trois heures de là, il serait avec son amie, qu’ils passeraient la nuit ensemble. Ce sentimental laissa alors libre cours à son imagination et il eut bientôt l’illusion que le train l’emportait vers des joies précieuses et inédites.

À Chamberry, il n’y avait qu’une rue. D’après une photographie qu’elle lui avait montrée, il reconnut la maison à côté de laquelle se dressait une haute épinette au feuillage épais, d’un vert sombre. Lorsque le taxi stoppa, Louise apparut à la porte pour recevoir son ami.

— Je t’attendais justement ce matin, dit-elle. Lorsque la maîtresse de poste m’a dit que je n’avais pas de lettre hier soir, je me suis dit ; il viendra sûrement demain.

Tout de suite, elle voulut lui montrer son chez elle. Sa chambre d’abord, à l’étage supérieur, avec le grand lit. Sur une chaise, dans un coin, elle plaça la sacoche qu’il avait apportée. Le soleil entrait à pleine fenêtre dans la pièce.

— Je me suis lavé les cheveux hier, dit Louise, montrant sa tête blonde.

Elle était devant lui, légèrement inclinée. Mais, mêlés aux cheveux dorés, il voyait d’innombrables fils blancs et, dans l’éclatante lumière, la figure lui paraissait lourde, épaissie, marquée de lignes profondes en demi-cercle, de chaque côté de la bouche et du menton marqué de deux anciennes cicatrices d’un blanc mat. Lorsqu’elle parlait, son front se barrait de plis et était légèrement bosselé.

Qu’elle avait donc vieilli depuis les quinze ans qu’ils se connaissaient !

Il regardait la blonde figure devant lui et il constatait avec mélancolie tous les ravages que le temps y avait faits. Comme à leur amour. Dans ce nouveau cadre, elle lui apparaissait telle qu’elle était réellement maintenant. Il avait là une vision neuve qui l’impressionnait étrangement et douloureusement, parce qu’elle lui révélait l’usure de tout, des êtres et des sentiments. Avec tristesse, avec amertume, il songeait au bonheur qui aurait pu être et qui avait été manqué parce qu’elle avait toujours été conduite par la boussole affolée qu’était son sexe.

— Allons voir les autres pièces, dit-elle en voyant la figure sombre de son ami.

Ils passèrent rapidement dans trois autres chambres, puis ils sortirent sur le balcon d’où l’on voyait une partie du village et, à l’arrière-plan, les montagnes environnantes.

Ensuite, ils descendirent. Ils visitèrent le rez-de-chaussée : la salle à manger, le salon orné d’un portrait de Sir Wilfrid Laurier, laissé là par l’ancien propriétaire de la maison, une chambre, la cuisine.

— Tu n’as pas dîné ?

Non, il n’avait pas dîné, le train n’ayant fait qu’un arrêt de dix minutes à Sainte Agathe et il détestait les repas avalés à la hâte.

— Moi, non plus, nous allons manger ensemble.

Son amie et voisine, Mme Lebel lui avait envoyé le matin un panier de tomates, et trois pieds de laitue, et une autre voisine, une terrinée de cerises de terre pour faire des confitures. Chaque fois qu’elle arrivait à sa maison de Chamberry c’était toujours ainsi. Ces femmes auxquelles elle apportait quelques cadeaux pour leurs enfants la comblaient de provisions de toutes sortes.

Au moment de se mettre à table : Fais un souhait, dit-elle.

Ils dînèrent côte à côte dans la grande salle calme et silencieuse.

Après qu’elle eut desservi, ils passèrent au jardin. Une vaste pièce de terre, arrangée en corbeilles, en croissants, en carrés, avec une large plate-bande de muguets à côté de la route. L’on voyait des massifs de rosiers, d’énormes pieds de pivoines, des capucines géantes aux éclatantes fleurs jaunes au milieu de leurs belles feuilles vertes et surtout, de hautes touffes de phlox mauves et violets.

— C’est pas possible, vous devez pisser dessus pour les arroser, lui avait un jour dit en riant Mme Lebel. Vous avez les plus beaux phlox de la paroisse.

Non, elle les arrosait seulement avec de l’eau grasse, de l’eau de vaisselle, lorsqu’elle était là.

À l’arrière du parterre était le potager contenant des carottes, des choux, des navets, des tomates. Les mauvaises herbes poussaient cependant drues dans ce jardin et l’on voyait qu’il était négligé, qu’il manquait de quelqu’un pour en prendre soin. Et les corbeilles et les croissants dans le parterre, s’effondraient, étaient éboulés, perdaient leurs formes, n’étant pas entretenus. Ici et là de grosses fourmilières. Tel quel cependant, c’était charmant.

— Si tu avais vu mon jardin il y a trois ans, lorsque j’ai pris un mois de vacances, tu aurais été surpris de mon travail. Les gens ne pouvaient croire que je ne connaissais rien de la culture. Sais-tu, lorsque je bêche, je pioche, je sarcle ici, je ne suis plus la même personne.

Il se fit un long silence.

— Maintenant, si tu veux, nous allons aller voir le cimetière et le village en même temps.

Lentement, ils allaient dans la calme rue déserte.

— Nous ne voyons personne, mais crois-moi, les gens nous voient eux, dit-elle, et ce soir tout Chamberry dira : Mlle Lepert a de la visite. Tu peux être certain que le village a vu passer Lacoste avec son taxi et l’on a voulu savoir où il allait.

Ils avaient laissé les dernières maisons et étaient maintenant dans la campagne, entre les champs dénudés. Le seul bruit qu’ils entendaient était la note monotone des criquets qui semblaient être une multitude innombrable. Une haute croix noire se dressait non loin de la route. Louise poussa la barrière et ils entrèrent dans l’enclos funèbre, tout rempli de hautes verges d’or d’un jaune éclatant et de grands framboisiers.

— Je suis venue ici cet été avec Mme Lebel et Mme Bezeau, dit Louise. J’ai mangé des framboises et j’en ai cueilli une boîte. Très bonnes, délicieuses, mais mes compagnes me regardaient faire avec dégoût.

— Vous mangez des morts, de la charogne, disait Mme Lebel. Pour rien au monde, je voudrais seulement y goûter à vos framboises.

Ils se mirent à lire les inscriptions sur les monuments funéraires, planches en bois d’un modèle presqu’uniforme, ornées d’une photographie, ou croix en fer avec une plaque au centre pour le nom du mort. L’orthographe des inscriptions était fantaisiste et dénotait l’œuvre d’un illettré.

Ils lisaient :


A la mémoi
re de Lore
nzo Leprohon
fils de Mr.
Emile Leproh
on Desé
dé le 21 ju
illet a la
ge de 5 ans
1913.




Anfan de Romeo
Peladeau
an
1
9
1
6




L’A
n
1916
ici
repose le corps de
Telesphore Leduc dé
céd
é a lage
15 ans
onz
e mois
10 jrs.


Ici
repose
le
corps
de
feux
Narcisse
Lalonde
desedee
le
11 août.
1916
Priez pou
r Elle.

C’est le menuisier du village qui a fait ces monuments et c’est aussi lui qui a fait le lettrage des inscriptions. On lui dit le nom et l’âge du défunt et il arrange l’épitaphe à sa guise, mais il a parfois des distractions, expliqua Louise, après ce dernier : Priez pour elle.

Dans ce champ de la mort, dans ce grand calme, il aurait voulu l’embrasser, l’étreindre dans ses bras, goûter la joie d’être vivant, mais elle avait peur.

— On ne sait jamais, quelqu’un peut nous voir. Nous ne voyons personne, mais les gens sont partout, aux champs, sur la route et ils ont l’œil ouvert, surtout lorsqu’ils aperçoivent des étrangers. Veux-tu que je te dise, ils sont comme des perdrix. Ils sont invisibles, mais ils nous voient. Et alors, pense donc !

Tout de même, près de la porte de l’enclos, rapidement, elle lui donna ses lèvres.

Ils retournèrent à la maison.

Après le souper à deux, ils allèrent s’asseoir sur d’énormes sièges rustiques sur la véranda. Des tiges de houblon plantées devant la demeure les dérobaient à la vue des rares passants.

Mince, maigre et sèche, sans âge, une femme passa, conduisant une petite voiture traînée par un chien.

— C’est la folle du village, dit Louise.

L’air était infiniment calme, le silence apaisant. Devant soi, la silhouette des montagnes colorées par l’automne.

De l’autre côté de la rue, à cent pas environ, était une étable ouverte et, dans la paix du soir, l’on entendait tomber dans une chaudière en ferblanc les jets de lait d’une vache qu’une femme était en train de traire. C’était comme si on la voyait tirer sur les pis et qu’on aurait vu pisser le lait.

— Allons faire un tour sur la route, suggéra Louise.

Ils partirent, se rendirent au bout de la rue, tournèrent, traversèrent un pont couvert, en bois, et prirent un chemin sablonneux. Au bout de deux minutes, ils se trouvèrent dans la campagne. L’obscurité était venue et les deux promeneurs laissèrent en arrière les fenêtres éclairées des maisons du village.

Louise se taisait depuis un moment.

— Si je voulais, je pourrais me marier ici, commença-t-elle soudain.

Il resta surpris, le cœur serré, mais ne dit rien, attendant la suite.

— C’est un cultivateur à l’aise, un cultivateur riche, Prosper Deschamps. Il a huit ans de moins que moi. C’est le meilleur parti de la paroisse. On l’appelle le coq du village. La grande Françoise Michaud, la sœur du maire, est entrée au couvent parce qu’il ne la regardait pas, et Célina Maheu a juré qu’elle n’en prendra jamais un autre que lui comme mari. Mais c’est moi qu’il veut. Lorsque je suis venue passer une semaine ici au commencement de l’été le curé m’a demandé quand il allait publier les bans.

— « Quels bancs ? » ai-je demandé.

— « Mais les vôtres et ceux de Prosper Deschamps », a-t-il répondu.

Je lui ai répliqué que je n’étais pas pressée.

— « Mais toute la paroisse s’attend chaque dimanche à ce que j’annonce votre prochain mariage », a-t-il ajouté.

— « Eh bien, qu’elle attende », ai-je riposté. Cette semaine-là, la mère de Prosper est venue me voir et elle m’a demandé si je ne voudrais pas de son garçon.

Louise parlait et ses paroles tombaient sur Deval comme de la fiente infecte. À plusieurs reprises, il se tourna vers elle pour tâcher de voir sa figure mais il ne pouvait la distinguer tant l’obscurité était épaisse. Sans le son familier de sa voix, il aurait pu croire que c’était une étrangère qui lui racontait sa petite histoire.

Elle continuait.

— Je n’ai rien à dire contre lui. Sa journée de travail finie, il change de vêtements. Il met un beau chandail et des bas et des culottes golf bien propres. Les autres jeunes gens gardent leurs habits sales jusqu’au moment de se coucher. Ils ne se lavent et ne se changent que le dimanche. Pas lui. Et il a un boghei neuf pour se promener, un cheval qu’il garde spécialement pour cela et un attelage bien ciré, tout luisant. Une fille n’a pas honte de sortir avec lui. Il y a trois ans, je suis allé avec sa mère et lui voir l’un de ses frères marié. Il m’a demandé cette fois-là pour être sa femme. Comme nous arrivions à la maison, il a dit à sa mère : « Descendez, nous autres, on va continuer ». Et il m’a glissé à l’oreille : « Louise, je vais t’essayer. Par ici, tu sais, on les essaye toujours avant de se marier ».

Je lui ai répondu : « Non, Prosper, tu ne m’essayeras pas. » Nous sommes descendus et là, devant ses parents, je lui ai dit qu’il devrait peser ses paroles par la suite en parlant de moi, autrement que sa petite terre y passerait. Je disais cela pour lui faire peur, parce qu’en route, il s’était vanté d’avoir eu plusieurs filles de la paroisse. Je ne voulais pas qu’il dise la même chose de moi. Il ne m’en a pas voulu cependant de lui avoir parlé ainsi. C’est un bon parti. Mais je ne pourrais me décider à aller vivre dans le fond du rang où il habite, dans les terres où il a sa ferme. Si nous devions vivre au village, dans ma maison, ce serait différent. Mais non, jamais je ne marierai un homme plus jeune que moi.

Deval marchait à côté d’elle pendant qu’elle lui narrait cette histoire. Elle lui en avait raconté bien d’autres au cours des années qu’ils s’étaient connus. Un jour qu’ils étaient au lit, leurs têtes à côté l’une de l’autre sur l’oreiller et leurs jambes mêlées, elle lui avait déclaré :

— C’est toi que j’aime, mais c’est un autre homme que je désire.

Et elle l’avait abandonné à quelques jours de là pour se donner au gros constable qu’appelait son sexe. Mais cinq mois plus tard, elle était revenue à lui. C’était ainsi. Mais cette nouvelle aventure le déroutait. Elle, une citadine, une fille de quarante ans qui avait vécu toute sa vie dans les grandes villes, qui considérait sérieusement la proposition d’épouser un campagnard, comme si ces mariages-là pouvaient jamais réussir. Et fallait-il qu’ils en fussent rendus loin ensemble tous les deux pour qu’il lui parle de l’essayer. Probablement aussi qu’elle n’avait jamais refusé lorsqu’un homme lui avait demandé de coucher avec elle, et alors puisqu’il lui avait proposé la chose, la conclusion était facile à tirer.

Louise s’était tue. Les deux promeneurs allaient sur la route déserte, dans les ténèbres. La note monotone des criquets emplissait la campagne, une petite note grêle, infiniment désolée, qui semblait sortir de la terre. Soudain, l’on entendit un grand bruit, comme si des douzaines de tonneaux vides avaient dégringolé sur une pente de rochers.

— C’est une voiture qui traverse le pont en bois, dit-elle. C’est incroyable ce qu’il est sonore. On dirait un train qui passe.

Ni maisons, ni granges maintenant, la solitude complète.

— Retournons, dit-elle.

Lentement, ils revinrent sur leurs pas, retrouvèrent le village avec ses habitations éclairées. Ils arrivèrent chez elle et allèrent s’asseoir sur la véranda, derrière le rideau de houblon qui masquait la place et les dérobait à la vue. Nul bruit. Le village était infiniment silencieux. L’obscurité noyait cet homme et cette femme. L’on ne distinguait rien, rien que la masse sombre et triste des montagnes entourant cette campagne.

Lui, il avait besoin de silence, d’un silence lourd, dont il se serait enveloppé comme d’un manteau, qui aurait été comme un pansement sur tout son être écorché par le récit de tout à l’heure. Mais elle, Louise, elle avait une rage de jaser, de répandre des paroles. Elle parlait de la folle que l’on avait vue passer avant le souper avec son chien attelé à une charrette, de sa voisine, de l’homme qui lui avait vendu la maison. Inlassablement, elle jacassait. Soudain, dans le calme et dans le noir, l’on entendit des pas. Ils résonnaient sur le trottoir en bois. Un homme et un jeune garçon passèrent devant la demeure de Louise.

Alors, dans un émoi de tout son ventre, de tout son être, du ton dont elle aurait dit : C’est le Saint Sacrement qui passe, elle prononça : C’est lui, c’est Prosper Deschamps.

L’homme alla frapper à une maison en face. On ne répondit pas. Il frappa de nouveau, sans résultat. Les gens étaient sortis.

— C’est Baptiste Lauzon, un journalier qui demeure là. Prosper voulait probablement lui demander d’aller travailler chez lui, dit-elle. Et puis, tu comprends, il sait déjà que j’ai de la visite, que tu es ici et il veut se rendre compte par lui-même, ajouta-t-elle.

L’homme et le garçonnet repassèrent devant la demeure de Louise. S’adressant à son jeune compagnon, Prosper Deschamps disait : « Si tu étais obligé de travailler, toué, combien que tu demanderais par jour, trente piasses ? » La voix était commune, vulgaire. Celle d’un niais, d’un bêta, d’un simple d’esprit. Et c’était ce jocrisse qui la faisait vibrer, ce lourdaud qu’elle aurait pu épouser. Non, il n’était pas jaloux. Il aurait été jaloux d’un rival qui serait quelqu’un, mais de cet être falot, à la voix d’ignorant, de benêt, ah non ! Il n’avait ni jalousie ni colère, seulement du dégoût, un immense, un indicible dégoût.

Il a un beau chandail, des bas et des culottes golf bien propres, se répétait-il sarcastiquement. C’est cela qui l’a charmée, qui l’a jetée dans les bras de cet homme.

Le vêtement élégant, l’uniforme : uniforme de soldat, de conducteur de train, d’autobus, de constable, et surtout la soutane, la fascinaient. Devant ces accoutrements spéciaux ou devant un bel habit, elle était sans résistance.

Il songeait à ces vacances des années passées alors que, sur des papiers de couleurs tendres, elle lui écrivait de Chamberry des lettres amoureuses dans le même temps qu’elle se promenait tous les soirs avec Prosper Deschamps dans son beau boghei, avec son attelage bien ciré et qu’il lui disait : « Louise, je vais t’essayer ».

Quelle duplicité, quelle tristesse, quelle ignominie ! se disait-il en lui-même. Ah ! si elle le voulait son coq, cette poule, elle pouvait le prendre. Ce n’était pas lui qui s’y opposerait.

Nous nous connaissons depuis quinze ans et nous aurions pu vieillir ensemble sans tristesse, avec les beaux souvenirs d’un amour fidèle si elle avait pu m’aimer comme je l’ai aimée, pensait-il. Il songeait à la passion qu’il avait eue pour elle. Quel grand amour ! Quelque chose de surhumain, lui semblait-il, quelque chose de beau comme une merveilleuse cathédrale. Malheureusement, ses innombrables trahisons en avaient fait une ruine lamentable. Tout cela était triste, infiniment triste. Mais comment la blâmer ? Elle était née ainsi. C’était là son caractère, son tempérament. Elle n’y pouvait rien. Il n’y avait rien à faire. Mais de penser qu’un chandail et des bas golf pussent la jeter dans les bras de ce rustre, c’était navrant.

— Il est temps de rentrer. Qu’en penses-tu ? dit-elle.

Elle prit un fanal électrique pour le conduire à leur chambre.

— Ne fais pas de bruit, recommanda-t-elle, comme ils montaient l’escalier.

— As-tu peur que j’éveille quelqu’un qui dort ? demanda-t-il d’un ton agressif.

— Non, mais ne parle pas si fort. Il est inutile que les gens sachent ce qui se passe ici. C’est déjà assez qu’ils t’aient vu passer. Ils doivent être aux aguets. Et puis, dans ces maisons, on entend tout ce qui se passe chez le voisin.

— Alors, pourquoi m’as-tu invité ? Ça fait des années que tu me supplies de venir ici.

— Je n’avais pas réalisé ce que cela signifiait.

Elle tenait toujours son fanal électrique pendant qu’il se dévêtait.

— Et que fais-tu donc comme ça ? demanda-t-il, la regardant plantée comme une torchère.

— Tu comprends, les gens savent que c’est ici ma chambre et, s’ils voient de la lumière, ils vont jaser.

Exaspéré, il jeta ses vêtements sur une chaise. Sitôt qu’il eut passé sur lui son pyjama, elle éteignit et se glissa à côté de lui.

Ainsi, c’était là cette nuit d’amour qu’il était venu chercher, cette nuit que malgré le passé de hontes, de mensonges, de trahisons, il avait appelée de ses désirs affolés pendant toute la durée du voyage en chemin de fer et en taxi.

Dans le noir de cette chambre, il était étendu sur le dos, immobile, comme mort. Il était dans une rage froide. Si la chose avait été possible, il se serait enfui, mais il n’y avait ni voiture, ni train. Une fois couchée à son tour, Louise s’était rapprochée de lui, mais il ne bougeait pas, ne faisait pas un geste. Elle hasardait des caresses, mais elles n’avaient pas plus d’effet que si elles eussent été faites à l’un des poteaux du lit.

Mais la brute qu’il avait matée un moment se cabra, la brute toujours victorieuse, car à chaque occasion, chaque fois qu’il avait tenté de lutter, il avait fini par céder. Jamais il n’avait pu se dominer. Il en prit son parti. Allons, demain elle serait peut-être à un autre, mais ce soir au moins, elle était à lui. Mais la posséder sous les couvertures, dans les ténèbres, comme les villageois de l’endroit faisaient des enfants à leur femme, cela non. Faire le geste banal, sentir la détente se produire, sans voir la figure pâmée sur l’oreiller, sans voir le corps mêlé au sien, jamais.

Alors, devant son mutisme, devant sa froideur glaciale, devant sa rage silencieuse, Louise se releva.

— Je vais faire de la lumière, dit-elle.

Mais elle baissa les stores, et ferma étroitement les rideaux. Dans un tiroir, elle prit trois bougies qu’elle alluma et qu’elle plaça sur le bureau de toilette.

Elle se recoucha ensuite et s’enlaça à lui.

Leur union fut brève et sans joie. Tout de même, alors qu’ils se donnaient l’un à l’autre, elle murmura : « C’est la première fois dans cette maison. »

— Mensonge, mensonge ! se disait-il en lui-même en pensant à ce benêt en beau chandail et en culottes de golf.

Ils étaient déçus. Lui surtout. Après les invitations répétées de Louise pour aller à Chamberry, il s’était encore leurré. Il avait laissé courir son imagination de sentimental et il était venu comme un pèlerin vers une chapelle d’amour, s’attendant de vivre des heures fabuleuses. Et au lieu du vibrant et solennel magnificat qu’il avait rêvé, il songeait à cette furtive étreinte à la triste lueur de trois chandelles qui faisait penser à une messe basse dans une petite chapelle.

Ils s’aimèrent mal et dormirent mal.

Elle lui en voulait d’être venu, de coucher dans sa maison au su et au vu de ses voisins et de la compromettre dans l’estime des villageois. Pour dire vrai, elle avait insisté pour qu’il vienne, mais il aurait dû, pensait-elle, mieux connaître la mentalité des gens de campagne et réfléchir aux conséquences de cette visite. Pour lui, il était furieux d’avoir accepté cette invitation si souvent répétée et faite avec tant de chaleur dans ces derniers temps. Il avait l’intuition que sa femme se doutait de son escapade et il en était désolé, malheureux. En plus, il était extrêmement désappointé, car il avait espéré revivre ces élans de passion qu’il avait connus autrefois. La nuit leur parut très longue, et ils se levèrent à bonne heure. Ce fut heureux, car l’on frappa à la porte. C’était une femme de la campagne qui apportait une douzaine d’œufs frais, un pot de crème et un sac de noix longues. Elle resta à causer dans la cuisine pendant que son mari qui l’avait amenée continuait sa route, allant porter le lait du matin à la fromagerie. À son retour, il arrêta pour prendre sa femme et il ne finissait pas de causer. Il attendait l’offre d’un verre de whiskey, offre qui ne vint pas, car la bouteille était vide. L’homme et la femme partirent finalement. Deval, qui avait passé tout ce temps à l’étage supérieur afin de n’être pas vu des visiteurs matinaux, descendit pour le déjeuner. Louise se mit à parler des deux campagnards. Elle ne tarissait pas, racontant à leur sujet tout ce qu’elle en savait, ainsi que de leur ferme, de leurs enfants, de leurs voisins. Elle parlait, elle parlait. Deval en avait mal à la tête. Sa dernière gorgée de café avalée, il alla s’installer sur la véranda, derrière l’écran formé par le houblon, pendant que son amie vaquait aux petits travaux de la maison. Les heures coulèrent lentes, mornes, difficiles. Puis, il y eut le dîner. Le repas fini, ils montèrent à leur chambre et s’assirent sur le bord du lit. D’une main molle, elle le caressait de façon indifférente, pour passer le temps. Il se sentait exaspéré mais ne voulait pas éclater. Il la regardait comme on regarde une personne qu’on voit pour la dernière fois et il pensait à toutes les heures passées avec cette femme, à toutes ces heures finies. Cette liaison avait trop duré. Il était las, infiniment las, écœuré. Il aurait voulu être loin. Le taxi devait venir le chercher à trois heures. L’attente serait encore longue. À côté de lui, sur le bord du lit, Louise continuait de le caresser machinalement, sans conviction. Il n’était pas encore deux heures lorsqu’on entendit arriver une voiture. L’instant d’après, quelqu’un frappa à la porte.

— C’est Lacoste. Il est bien pressé, dit-elle. Tiens, un cheveu sur ton pantalon. Ne l’apporte pas.

Du bout des doigts, il l’enleva, le regarda. Un long cheveu blanc. Il se sentit tout triste, triste de la tristesse que cause la décrépitude de la femme que l’on a aimée. Et il songeait aussi que leur amour avait vieilli, était usé, n’était plus qu’un souvenir, une chose du passé.

— Mets ton habit avant de descendre, qu’il ne te voies pas en manches de chemise, dit-elle.

Il aurait pu la gifler.

Comme il allait prendre sa sacoche, elle s’approcha et avança les lèvres. Ils s’embrassèrent rapidement et il avait l’impression que c’était pour la dernière fois. Et pour tous deux ce n’était qu’un simple geste dénué de sentiment.

— Vous arrivez bien à bonne heure, dit-elle à l’homme en ouvrant la porte. Vous êtes plus d’une heure en avance sur votre temps.

Deval sentit toute l’hypocrisie de cette remarque.

— Oh, je peux attendre un peu, répondit le cocher bonasse et complaisant.

Mais après un rapide coup d’œil sur cette maison, ce jardin qu’il ne reverrait plus, Deval jeta un bref bonjour, monta dans la voiture, se laissa tomber sur le siège et ne se retourna même pas pour revoir Louise debout à côté du chemin.

Et le taxi s’éloigna.

L’auto suivait une route de sable, déserte, entre des champs où des fermiers aidés de leur femme et de leurs enfants charroyaient leur récolte de sarrazin. Il y avait aussi de tristes chaumes et des pâturages dans lesquels paissaient quelques maigres vaches. Un peu plus loin, c’était les montagnes couvertes de leur feuillage d’automne. Deval contemplait le paysage avec une tristesse sans cesse grandissante. La maison où il avait vécu un jour de sa vie, le jardin où il s’était promené, le pauvre cimetière dans lequel il était entré, la femme aux côtés de laquelle il avait dormi la nuit dernière, il avait la certitude qu’il ne les reverrait plus. Et ces champs qui s’étendaient des deux côtés de la route, chose du passé également pour lui. À un moment, le taxi croisa un boghei sur le chemin sablonneux. Deval jeta un coup d’œil distrait sur cette voiture. Il eut un sursaut de surprise, en voyant un homme en chandail bleu et en culottes de golf.

— Tiens, le coq qui a laissé son travail pour aller retrouver sa poule, se dit-il à lui-même.

Subitement, il se trouva à la gare. Il avait encore une grosse heure devant lui. L’attente fut longue, ennuyeuse.

Lorsque le train arriva enfin et qu’il pénétra dans le wagon, Deval aurait cru entrer dans une chambre mortuaire, car à deux exceptions près, tous les stores des fenêtres étaient baissés. La grande majorité des voyageurs paraissait avoir la haine du soleil. De chaque côté de la voie ferrée, les montagnes offraient un merveilleux spectacle. Le feuillage pourpre des érables était rendu encore plus éclatant par le contraste formé par la masse d’un vert sombre des sapins et des pins. Les feuilles des bouleaux et des trembles avaient des tons d’or éblouissants. Mais tous ces gens à l’allure lourde, écrasés sur leurs sièges étaient aveugles aux beautés de la nature. Ils avaient l’air morne, hébété, endormi des paroissiens au prône le dimanche, dans certaines campagnes.

Le train roulait et Robert Deval songeait à des choses. Il revivait les années de sa longue liaison avec Louise. Tous les souvenirs mauvais lui revenaient comme des noyés pourris, fétides et fangeux qui seraient remontés de la vase à la surface de l’eau. Ils lui empoisonnaient l’esprit. Continuellement des mensonges et des trahisons. Et cela durait depuis quinze ans. La rupture ? Il s’en savait incapable. Il était l’esclave de cette chair damnée, impuissant à dompter les désirs qu’il avait de cette femme. Même après les abandons, il était retourné à elle lorsqu’elle avait bien voulu le reprendre et il avait accepté toutes les humiliations qu’elle lui avait fait subir. Il avait besoin d’elle comme le morphinomane de sa drogue. Il ne pouvait se passer d’elle, de son sexe. Son sexe : l’auge dans lequel les pourceaux à face humaine s’étaient gorgés de volupté, avaient grogné de satisfaction en enfonçant leur groin immonde dans cette chair toujours ouverte à leurs appétits.

La mort seule pouvait le délivrer, le détacher d’elle.

Il se méprisait, il se dégoûtait lui-même, mais cette femme le tenait enchaîné à elle. S’évader, briser ses liens et en finir avec l’existence, cela, il y songeait depuis la veille au soir, depuis leur promenade, et il en avait pris l’inébranlable résolution alors qu’elle lui avait raconté son idylle avec Prosper Deschamps. Certes, il n’avait pas éprouvé de jalousie, seulement de l’humiliation, une immense humiliation.

N’en avait-il pas assez d’être ridiculisé, bafoué, torturé ?

Que pouvait-il espérer ? Autrefois, alors qu’il était follement épris d’elle, aux jours du grand amour, il s’imaginait le pauvre naïf, le pauvre fou, qu’elle s’amenderait, s’assagirait, serait enfin seulement à lui. Mais encore aujourd’hui, même vieillie et usée, elle continuait à se donner à tous. Ah ! quelle misère ! Mourir. Il n’y avait qu’à mourir. Il n’avait pensé qu’à cela toute cette journée.

Le train arrêtait aux gares le long de la route et de nouveaux voyageurs à faces d’abrutis montaient et s’affalaient sur les banquettes.

Le serrefrein traversait le wagon.

— Sainte-Marguerite ! lança-t-il de sa voix indifférente et fatiguée.

Brusquement, Robert Deval avait trouvé ce qu’il cherchait, la façon d’en finir avec la vie et avec sa lamentable aventure. Au lieu de continuer vers la ville, lorsque le train stoppa il débarqua et se fit conduire à une pension sur le bord du lac. Immédiatement, il monta dans sa chambre où il s’enferma, ne descendant même pas pour le souper. Tout habillé, il se jeta sur le petit lit près de la fenêtre. Il avait la tête très lourde mais il ne put s’endormir. Le vent soufflait avec violence, arrachait les feuilles jaunies des bouleaux, les lançait dans le lac le courant les emportait en leur faisant décrire une longue courbe le long du rivage. Éphémères vestiges d’une saison finie, les innombrables feuilles mortes luisaient faiblement à la surface de l’eau et faisaient songer à la pâle poussière d’astres de la voie lactée que l’on contemple ému, par les belles nuits d’été.

Dans le ciel sombre où d’énormes nuages aux formes fantastiques se poursuivaient, la lune blême, blafarde, était partiellement couverte par une étrange tache sombre, donnant l’impression d’une monstrueuse araignée noire. Dans les ténèbres, le vent soufflait toujours dans les branches des pins, des sapins et des bouleaux, faisant entendre une plainte douloureuse, désespérée. Et l’affreuse araignée noire paraissait enserrer la lune dans ses longues pattes semblables à des tentacules.

Étendu sur son étroit petit lit, Robert Deval contemplait ce spectacle tragique et écoutait la plainte et le mugissement du vent. Et il lui semblait aussi qu’une bête maudite lui dévorait le cœur, lui rongeait le cerveau.

Ah oui, il fallait en finir.

Au matin, il se sentait fatigué, courbaturé, la tête lourde, mais il se leva et, après avoir pris une tasse de café, sortit. Il se dirigea vers une montagne dont il avait déjà fait l’ascension lors de précédents séjours à cet endroit. Il avait maintenant retrouvé une âpre et violente énergie. D’un pas rapide, il allait entre les fougères géantes déjà séchées par l’automne. Pour s’aider à monter, il s’accrochait aux jeunes arbres, aux branches basses. Après trois quarts d’heure d’efforts, il atteignit enfin au sommet de la montagne, sur un plateau de roc. Un énorme bloc de pierre arrondi, venu là comment ? depuis combien de millions d’années ? était en équilibre sur cette table. La tête pleine de problèmes, Deval le contempla longuement. Puis, sa curiosité disparut. Il sentait plus vivement son mal engourdi pendant l’ascension du mont. Il revivait la promenade de l’avant veille au soir, sur la route noire, déserte, il entendait de nouveau l’étrange récit de Louise. Les pas de l’homme passant et repassant devant la maison de son amie lui résonnaient dans les oreilles, et surtout la voix niaise, de ce simple d’esprit que Louise avait songé à prendre pour mari. Et à cette pensée, il était rempli d’un insurmontable dégoût.

Deval était debout près de l’énorme rocher arrondi et il regardait à ses pieds devant lui la forêt pourpre et or, flamboyante dans le glorieux soleil d’automne. Ah, que la terre était belle mais que la vie était sale ! Il en avait assez. Il fallait en finir, se libérer. Pour ramasser son courage, pour avoir un exemple à suivre, il appuya son épaule au rocher, s’arcbouta, tendit les muscles, fit un effort. Miraculeusement tenu en équilibre pendant des milliers de siècles, le bloc de granit bougea, oscilla, pencha, tourna lentement sur le plan légèrement incliné.

Entraîné par la force irrésistible de sa masse, il roula sur la pente et, dans un bruit d’arbres cassés, arrachés, de pierres fendues, brisées, il tomba avec un fracas de tonnerre à deux cents pieds plus bas, après avoir tout démoli sur son passage. Nerveux, frémissant, Deval entendit le formidable choc de la pierre frappant la pierre et l’écho qui retentit dans la solitude. Alors, résolu à s’évader de la vie de misères, de souffrances et de hontes dans laquelle il se débattait depuis quinze ans, il ferma les yeux et s’élança vers le vide pour rejoindre le rocher, se briser sur lui. Mais le courage lui manqua soudain à cette loque humaine et il s’arrêta juste au moment où il allait plonger dans la mort, dans l’anéantissement.

Voyant son coup manqué, il se mit à s’injurier lui-même avec fureur et à se frapper avec rage, se martelant la figure avec ses poings pour se punir de sa faiblesse. Sentant toute sa lâcheté, son ignominie, son impuissance à rompre ses chaînes, Robert Deval, la tête effroyablement lourde, l’âme en désarroi, les jambes flageolantes et accablé par un immense découragement, redescendit à pas lents la montagne.

Il retourna à la vieille maîtresse aux cheveux blanchissants, à la figure décrépite.

Il retourna à la femme de mensonges, de trahisons et de luxures.

Il retourna à l’auge.