Visages de la vie et de la mort/L’orage

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Édition Privée (p. 37-40).


L’ORAGE

À Paul de Martigny.



L’ON était à table pour le dîner chez le fermier Osias Marcheterre, du rang des Goîtres, à Saint-Polycarpe. Il y avait le père, Mélanie, la seconde femme du laboureur, et Phirin, le fils, un simple d’esprit, rude et solide gaillard né du premier lit.

Phirin prit la terrine de lait au centre de la table et s’en versa une tasse, mais si maladroitement qu’il en répandit une quantité à côté.

— Si tu n’es pas capable de prendre un vaisseau sans en renverser la moitié, tu pourrais bien demander lorsque tu as besoin de quelque chose, fit Mélanie agressive. Et, a-t-on jamais vu quelqu’un se servir de pétaques comme ça ? ajouta-t-elle en montrant l’assiette de Phirin dans laquelle étaient trois grosses pommes de terre. As-tu peur d’en laisser aux autres ? Si ça continue on va te faire manger dans une auge.

— Mélanie, farme-toué, commanda Marcheterre. Y a plein la cave de pétaques et i en mangera tant qu’i voudra.

— I en mangera tant qu’i voudra, mais i mange en cochon quand même, si tu veux le savoir.

— J’mange en cochon ! j’mange en cochon ! rugit Phirin. J’mange à ma faim et tu vas te taire.

Ce disant, tout courroucé, il se leva d’un bond de sa chaise, faisant à demi basculer la table et renversant la terrine de lait qui inonda le plancher. Debout, il empoigna sa belle-mère par le chignon et la levant de force, la traîna autour de la cuisine. Mélanie hurlait, lançait des injures. Lorsque le gars Phirin l’eut laissée assise par terre, elle se releva en fureur et se mit à insulter son mari.

— Vieux sans cœur ! Laisser maltraiter sa femme par une brute ! Vous êtes deux salauds.

Marcheterre tenta de répondre, mais sa femme exaspérée criait plus haut que lui et l’accablait d’invectives lui et son fils. Le fermier Marcheterre était d’un caractère prompt. Il perdit patience. D’un saut, il fut debout, ouvrit la porte et saisit une assiette.

— Tiens ! Et il la lança sur la clôture de pierre, de l’autre côté de la route où elle se brisa en morceaux.

— Tiens ! Une autre assiette vola en éclats. Les tasses et les soucoupes sur la table prirent le même chemin, eurent le même sort.

Pan ! pan ! la vaisselle se brisait sur le mur en pierre. Suffoquée, pâle d’indignation, les deux mains pendantes de chaque côté de son tablier carreauté bleu, Mélanie, comme paralysée, changée en statue, le regardait, les yeux agrandis. On lui démolissait ses assiettes. Ah bien, le Marcheterre allait voir à qui il avait affaire.

Comme l’homme avait fait table nette et qu’il ouvrait l’armoire pour prendre de nouvelles munitions pour son bombardement, Mélanie s’élança au dehors, courut au carré de tabac à côté de la maison et se mit a arracher les plantes, les lançant à droite, à gauche, par-dessus sa tête. Enragé à ce spectacle et voyant détruire sa récolte de fumeur, Marcheterre qui avait tout cassé la vaisselle se tenait immobile cherchant ce qu’il pourrait bien faire. Il eut une inspiration. Il ouvrit la trappe de la cave, descendit d’un bond les trois marches, saisit la tinette de beurre que Mélanie avait fini de remplir la veille, remonta précipitamment et, toujours à la course, sortit de la maison, arriva à une grande mare d’eau sale et y vida le baquet qu’il portait en ses bras. En tombant, la masse jaune fit rejaillir un liquide vaseux qui éclaboussa le fermier.

— Tiens ! tiens ! Et dans une frénésie, il se mit à fouler le beurre avec ses pieds. Ses gros souliers l’enfonçaient dans la mare, l’écrasaient, le souillaient, le mêlaient à cette fange, en faisaient un mélange innommable. L’eau flaquait sur lui, l’inondant jusqu’à la ceinture, mais Marcheterre piétinait toujours avec emportement. Le contenu de la tinette n’était plus qu’une pâte grossière, une bouillie infecte.

Voyant son beurre gâté, perdu, Mélanie devint plus enragée encore, si possible. Des deux mains, elle saisissait les hauts pieds de tabac et les arrachant avec force, les lançait dans la direction de son mari. Le carré cultivé avec tant de soins par le fermier était ruiné. Éparpillées de tous les côtés par une fureur destructrice, les tiges jonchaient le sol. Marcheterre était au paroxisme de la colère.

— Attends ! attends ! hurla-t-il. Tu vas voir ce que je vais faire à ton boghei.

Boueux, crotté, souillé, ses gros souliers couverts de beurre, sa culotte ruisselante d’eau sale, Marcheterre sortit de la mare, courut vers la remise et empoigna sa hache.

Comprenant qu’il allait démolir la voiture qu’elle avait reçue de sa mère en se mariant, Mélanie laissa là le carré de tabac tout dévasté et se précipita vers son mari.

— C’est assez ! c’est assez ! cria-t-elle, cédant enfin et se jetant devant lui.

Alors, Marcheterre se calma soudain. Sa colère et la destruction stupide que lui et sa femme venaient d’accomplir l’avaient comme assommé. Il se réveillait tout hébété, comme s’il sortait d’un cauchemar. Il jeta là sa hache, regarda longuement en silence son jardin de tabac saccagé, la mare d’eau sale au fond de laquelle gisait sa tinette de beurre et les débris de vaisselle à côté de la clôture de pierre.

— Torrieu ! jura-t-il enfin, pourquoi c’que tu l’as pas laissé manger des pétaques à sa faim ?

Une heure plus tard, Marcheterre et sa femme montaient en boghei et se rendaient au village pour acheter de la vaisselle pour le souper.