Visages de la vie et de la mort/Pompes funèbres

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Édition Privée (p. 27-31).


POMPES FUNÈBRES



LA vieille Anne Letoussaint a été enterrée la semaine dernière. Elle avait quatre-vingt-quatorze ans et laisse six garçons et six filles. Quand on a vécu quatre-vingt-quatorze ans, qu’on a mis au monde et élevé une douzaine d’enfants, qu’on a toujours été pauvre et qu’on n’a jamais eu de satisfaction, on a bien le droit de mourir, n’est-ce pas ? La vieille en avait sûrement assez de vivre et, jeudi de la semaine dernière, vers les cinq heures, elle a passé, si rapidement, si facilement, si doucement qu’elle en aurait été surprise elle-même si elle avait pu se rendre compte de la chose. Probablement même que si elle avait su que ce serait une affaire si simple, il y a longtemps qu’elle aurait tenté l’aventure.

Depuis une douzaine d’années la mère Letoussaint demeurait à Viauville, dans un modeste logis qu’elle devait à la munificence de son gendre, M. Léon Lebron, président de l’une des plus importantes compagnies de gazoline à Montréal, qui pourvoyait aussi à son entretien.

Certes, ç’avait été un événement dans la famille Letoussaint lorsque M. Lebron, millionnaire, avait épousé Béatrice, la plus jeune de la famille, une noiraude pourrie de vices, et l’avait installée dans une princière maison de la rue Sherbrooke. La famille Letoussaint était loin d’être prospère à cette époque-là et par moments, la vie était dure, dure…

Cinq des garçons étaient mariés et bien qu’ils se tirassent assez bien d’affaire, jamais ils n’auraient songé à aider leur vieille mère. Ils la laissaient se débrouiller le mieux qu’elle pouvait. Émile, le sixième, était paresseux et il préférait trouver son dîner à la table maternelle que de le gagner lui-même. Quant aux filles, elles vivaient toutes à la maison, travaillaient dans des bureaux, des magasins, vivotant péniblement.

Lorsqu’elle eut épousé le millionnaire Lebron, Béatrice pensa à ses parents et elle en causa à son mari.

Mais déjà, celui-ci, en homme pratique, en homme d’affaires, y avait songé.

— Je vais louer un petit logement pour ta mère, dit-il, et chaque mois, je lui enverrai un montant pour subvenir à ses besoins. Maintenant, ton frère Émile est capable de gagner sa vie et il n’y a pas de raison pour qu’il passe son existence à flâner. Il n’y a qu’une chose à faire. Tu vas lui acheter un billet de passage pour Edmonton — pour aller seulement — et il se débattra ensuite. C’est un service que nous lui rendrons.

Béatrice nippa ses sœurs et, le bruit des millions du beau-frère aidant, elles trouvèrent rapidement des maris, à l’exception de l’aînée qui continua d’habiter avec sa mère.

Béatrice, la femme du millionnaire Lebron, avait du naturel. Bien qu’elle fût riche, qu’elle vécût dans le luxe, l’opulence, les grandeurs, elle n’oubliait pas ses parents. Non seulement sa mère et sa sœur aînée Clémentine profitaient de ses largesses, mais ses sœurs mariées bénéficiaient aussi de sa générosité.

Chose assez rare, M. Lebron était riche et généreux en même temps. Sa femme pouvait dépenser largement pour elle-même et ses sœurs. Il était toujours prêt à payer. Donc, la semaine dernière, lorsque la mère Letoussaint mourut, M. Lebron dit à sa femme :

— Je n’ai pas le temps de m’occuper des funérailles et je ne connais rien à cela, mais prends l’automobile, fais les démarches et les courses nécessaires toi-même. Fais bien les choses et qu’on m’envoie les comptes.

Ayant ainsi parlé, M. Lebron retourna à son bureau où d’énormes transactions nécessitaient sa présence.

En arrivant chez sa mère, Béatrice trouva déjà réunis ses cinq sœurs et ses cinq frères demeurant à Montréal. Et c’était un concert de gémissements et de lamentations.

— Notre pauvre mère qui est morte !

C’était une crise de désolation.

Jamais la vieille n’avait été chérie comme après son départ de ce monde.

— Notre pauvre mère qui est morte !

Et c’était une explosion de larmes qui rappelait le déluge.

— On a seulement qu’une mère, sanglotait l’aîné des fils qui avait été trois ans sans prendre la peine de lui rendre visite. Va falloir lui faire chanter un beau service.

— On va lui en faire chanter un beau, répondit en écho la femme du millionnaire Lebron.

Un entrepreneur de pompes funèbres fut chargé de décorer la chambre mortuaire, besogne dont il s’acquitta moyennant deux cent cinquante dollars. Pour la bagatelle de trois cents dollars, il fournit aussi un cercueil en bois de rose de grand luxe. Et l’on cloua sur la bière une plaque gravée, en argent, qui coûtait douze fois plus que la modeste table sur laquelle la vieille Anne Letoussaint avait mangé toute sa vie. Des montagnes de fleurs s’amoncelèrent dans le petit logis de Viauville. Les funérailles, la décoration de l’église, le chœur, la musique, représentaient aussi un joli denier.

— Et les voitures ! Faut des voitures ! s’exclama encore le fils aîné qui tenait décidément à honorer sa mère.

— Tu penses à tout, toi, fit Mme Lebron. Oui, bien certain qu’il faut des voitures. Mettons-en six.

— Mets-en donc dix, fit généreusement le frère. Ça fera toujours bon effet dans la rue.

Et comme c’était M. Lebron, le millionnaire, qui payait tous les comptes, il n’y eut aucune objection à la proposition.

Émile qui, dans le temps, avait été envoyé à Edmonton, avait été prévenu de la mort de sa mère. Or, comme il voyait là l’occasion de faire aux frais de son beau-frère un voyage à Montréal, il envoya sur le champ un message :

« J’étais le fils préféré de ma mère. Retardez le service jusqu’à ce que j’arrive. »

— Pour qu’il reste ici ensuite. Cela je ne le veux pas, déclara Mme Lebron.

Le vendredi, veille des funérailles, l’on songea tout-à-coup à la vieille tante Aurélie, la sœur de la défunte, qui demeurait à Hull. Elle était pauvre, très pauvre, et en trente ans, elle n’était venue que cinq fois à Montréal.

— Un peu plus et nous allions l’oublier. Nous avons tous perdu la tête, fit Mme Lebron. Et immédiatement elle fit télégraphier à la tante Aurélie en même temps que le prix de son voyage, l’invitation de venir au service de sa sœur.

Le samedi matin, pendant que le corbillard attendait à la porte, et que les enfants de la défunte se lamentaient et gémissaient : Notre pauvre mère qui est morte ! la tante Aurélie arriva. Elle était maigre, chétive, miséreuse, vêtue d’une vieille robe noire, chaussée de souliers percés et n’avait que quelques sous dans sa sacoche. Sa tête blanche toute branlante, elle pénétra timidement dans la pièce tendues de draperies de deuil, resplendissante de la lumière des cierges. Un moment elle contempla en silence sa sœur qui reposait calme sur sa couche de satin blanc, au milieu d’un amoncellement de couronnes de fleurs. Alors, songeant au service d’Union de Prières qui l’attendait à sa mort, de sa voix chevrotante, elle remarqua :

— Elle a vécu pauvrement, mais elle s’en va bien richement, bien richement…