Visages de la vie et de la mort/Un malchanceux

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Édition Privée (p. 122-134).


UN MALCHANCEUX



PROSPER Thouin n’avait jamais eu de chance dans la vie. Souvent, dans ses heures d’abattement et de dépression, il reconnaissait avec amertume que rien ne lui avait réussi. Un destin hostile semblait s’être acharné contre lui, lui avait fait une existence de déboires, d’infortunes et d’ennuis. Et pourtant, il n’était pas exigeant, il n’avait pas d’ambitions démesurées, il ne demandait pas des bonheurs impossibles. Il aurait été satisfait de si peu, mais c’était trop cependant et ce peu, il ne l’avait même pas. Jadis, il avait eu de l’argent, un commerce, une famille. Il avait tout perdu. Maintenant, ce n’était qu’un pauvre malheureux désemparé, une pitoyable épave. Il vivait maigrement d’une petite subvention provenant de la succession de son père. Depuis des années et des années, on le voyait, vêtu d’un vieil habit noir étriqué et coiffé d’un éternel chapeau melon démodé, errer par les rues de la ville comme une âme en peine. C’était un être falot aux joues boursouflées, gonflées, à la moustache tombante, à la tête chauve garnie d’une couronne de cheveux grisonnants, à l’air morne, qui allait d’un petit pas lent, souvent à moitié ivre, au milieu des passants affairés. Il côtoyait la vie, ses joies, ses passions, ses intrigues, ses luttes, mais y demeurait étranger. C’était une ombre triste et noire au milieu de la foule. Deux de ses frères dirigeaient des maisons d’affaires florissantes, l’un pharmacien, l’autre quincaillier. Ses neveux occupaient des emplois agréables, lucratifs. Lui, il était pauvre, solitaire, dédaigné et repoussé des siens. C’était un ivrogne, le mouton noir de la famille.

Dans sa jeunesse, il avait fondé un magasin d’objets d’art et d’articles de fantaisie, il s’était marié et avait eu deux enfants, un garçon, une fille. Malheureusement, il avait la passion de l’alcool. Souvent, il s’enivrait. Alors, pour l’aider dans son travail, il avait engagé un commis, mais au bout de quelques années, le commis lui avait pris son commerce et sa femme. Cette catastrophe l’avait terrassé. Après cela, il avait bu davantage encore. Il entrait dans les bars, s’appuyait au comptoir et buvait des verres de whiskey. Lorsqu’il était ivre, le marchand de poisons qui lui avait pris son argent, trouvant qu’il avait assez bavé chez lui, le poussait rudement dehors. Plusieurs fois, il s’était fait ramasser par la police. C’était une pauvre loque humaine.

Les souvenirs maudits le harcelaient parfois.

Au temps où il avait son magasin d’objets d’art, il avait son logement à l’étage supérieur. Un jour, se sentant la tête lourde, il avait voulu prendre une dose de sel médicinal et était monté à son appartement. Il était entré dans la chambre de bain se trouvait la petite pharmacie de la maison. La baignoire répandait une rafraîchissante odeur d’eau de Floride. Cela le surprit, car jusque là, sa femme n’avait jamais mélangé de parfums à l’eau de son bain. Il l’appela, elle était sortie. Il redescendit. Jamais il n’avait songé que sa compagne pût lui être infidèle, mais ce petit détail lui fit travailler l’imagination. Justement, il pouvait penser plus à son aise ce jour-là, car il était seul, son commis ayant suggéré le matin d’aller voir un certain amateur en vue d’une vente profitable. Le patron avait approuvé l’idée et le commis était parti après le dîner. L’employé était revenu vers les cinq heures, disant qu’il n’avait pu décider le client en question à conclure un achat.

À partir de ce jour, lorsqu’il voyait sortir sa femme, M. Thouin montait à son appartement et plusieurs fois, la baignoire fleurait encore l’eau de Floride. Ce soudain luxe de toilette le faisait réfléchir. Il remarqua aussi que chaque fois qu’il avait fait cette constatation, son commis avait un prétexte pour sortir. M. Thouin sentait le malheur planer sur lui. Comme tant d’autres malheureux, il eut recours, au milieu de ses soupçons, au truc grossier et banal de feindre une absence.

— Je vais aller voir un voyageur italien qui vient d’arriver ici avec un lot de cuirs de Florence, dit-il un jour à son commis. Je serai absent une partie de l’après-midi.

Après le dîner, il partit en effet. Il revint vers trois heures et trouva sa compagne conversant avec l’employé dans le magasin où elle ne venait presque jamais. Sa conviction avait alors été faite. Ce garçon était l’amant de sa femme. Néanmoins, comme il était veule, faible, indécis, il temporisa, ne dit rien. À quelque temps de là, alors que M. Thouin était ivre, le commis qui semblait avoir attendu cette occasion, lui fit signer des papiers, lui remit un chèque et lui recommanda de le déposer sans délai à la banque. M. Thouin fit comme on lui disait. Le lendemain l’employé entrait en maître dans le magasin et M. Thouin réalisait qu’il avait vendu son commerce pour un prix dérisoire et qu’il en avait même reçu le paiement. En même temps, sa femme le laissa emmenant avec elle ses deux enfants, pour aller vivre avec le commis devenu par fraude le propriétaire de la boutique d’objets d’art.

Ce vol et cette trahison portèrent un rude coup à M. Thouin. Pendant des semaines, il passa ses journées entières dans les bars, ingurgitant d’innombrables verres de whiskey. À bout d’argent, il vendit ses meubles. Il traînait les rues ivres. Un soir, une de ses vieilles connaissances, conducteur de tramways, Michel Méry, le rencontra et, le prenant en pitié :

— Viens t’en rester à la maison, dit-il. C’est pas un palais, mais tu auras un chez-toi. Tu paieras une petite pension.

Il l’emmena et lui donna, sous le toit, une étroite chambre éclairée par une lucarne. Il vécut là. Ses frères lui firent alors accorder par la succession de leur père un faible revenu mensuel.

Son hôte était un brave homme, mais sa femme, une bigote, était mauvaise, fielleuse, acariâtre, semblait marinée dans le vinaigre. Jamais un sourire, jamais un bon mot. Devant elle, M. Thouin se sentait mal à l’aise, très gêné, et s’efforçait de passer inaperçu. Aux repas, il n’osait presque jamais rien demander. Si on ne lui offrait le lait ou le sucre pour son thé, il s’en passait. Il fallait qu’on lui mît les mets dans son assiette ou qu’on les lui offrît. Il avait peur de parler à cette ménagère à la figure sévère, hargneuse. S’il s’éveillait tard le matin et que la famille avait déjà pris son déjeuner lorsqu’il descendait, il sortait sans manger. Mais il continuait de boire et, souvent le soir, il rentrait ivre et montait en titubant l’escalier conduisant à son réduit, sous le toit.

À deux ou trois reprises, dans ces circonstances, il lui arriva de pisser au lit. La ménagère alors se montrait féroce.

Des années passèrent. M. Thouin continuait d’habiter sa petite chambre éclairée d’une lucarne, il portait toujours son vieil habit noir étriqué et son chapeau melon démodé. Jamais, il n’avait revu les siens. Un jour, il apprit que sa fille était morte. Son fils était au collège. De sa femme, il ne voulait rien savoir. Un matin toutefois, il reçut une lettre d’elle, mais ayant reconnu l’écriture, la brûla sans la lire. Deux semaines plus tard, il eut sa visite. Il y avait plus de dix ans qu’ils ne s’étaient vus. Elle était changée, vieillie, pauvrement mise. L’ancien commis l’avait abandonnée, était parti après avoir revendu le magasin. Son mari ne croyait-il pas qu’il serait préférable d’oublier le passé et, puisqu’on était marié, de se remettre ensemble ? Non, rien ne l’intéressait plus.

La femme sentit son indifférence totale, son complet détachement. Elle comprit l’inutilité de toutes les paroles et, sans même un adieu, elle le laissa, retourna à sa misère et à son découragement.

Quelques mois plus tard, M. Thouin apprit sa mort. On parla de désespoir, d’empoisonnement…

Son fils alors vint le voir. Il venait d’atteindre ses vingt et un ans. Et maintenant qu’il était majeur, il se trouvait à retirer un octroi mensuel de la succession de son grand-père. Depuis deux ans, il avait terminé son cours classique et il étudiait maintenant la médecine. Avec quelques autres futurs esculapes, il logeait dans une pension de la rue St-Hubert.

Le père et le fils échangeaient des phrases, mais le jeune homme sentait le creux, l’inanité des paroles qu’ils prononçaient. La voix du sang ne se faisait pas entendre. Trop longtemps, ils avaient été étrangers l’un à l’autre.

M. Thouin regardait ce grand garçon, cet être dont le germe avait été projeté de lui et qu’il ne reconnaissait pas. Son fils était le vivant portrait de sa mère morte : grand, gros, large d’épaules, fort en chair, les cheveux noirs drus et les yeux bruns.

Et le fils contemplait ce petit vieux chauve, avec une couronne de cheveux grisonnants, avec sa moustache pendante, assis sur une vieille malle dans cette étroite petite chambre sous le toit, éclairée par une lucarne et il avait hâte de sortir de là, de fuir.

En partant, le fils n’invita pas son père à aller le voir à sa pension.

— Au revoir, à bientôt, j’espère, fit M. Thouin, gagné par l’émotion.

Et une série de jours mornes, gris et vides s’écoula.

L’hôte de M. Thouin avait deux filles, Ernestine, onze ans, et Aline, vingt-six ans, qui travaillait dans une autre ville. Onze autres enfants étaient morts en bas âge. L’aînée revint un jour à Montréal et passa quelques semaines dans sa famille. C’était une belle grande blonde aux yeux bleus. Elle avait eu de multiples aventures. Tout de suite, elle vit comme le pauvre pensionnaire était négligé dans cette maison. Alors, comme son père autrefois, elle le prit en pitié. Elle l’appelait le matin à l’heure du déjeuner, se montrait prévenante, affable, lui offrait une seconde tasse de thé, une friandise, voyait à ce qu’il eût des serviettes nettes et du savon de toilette dans sa chambre où elle mit un peu d’ordre. Elle causait gentiment avec lui. Privé depuis si longtemps de toute sympathie, M. Thouin se sentait attendri par ces soins féminins et charmé par cette souriante et sympathique figure. C’était un rayonnement qui illuminait sa vie. Certes, il n’espérait rien, ne demandait rien, mais il éprouvait pour cette belle fille brusquement apparue dans son existence un vif sentiment, un attachement de caniche. C’était un amour muet, mais profond. Ayant su qu’elle aimait la lecture, il lui apportait quelquefois des livres. Le séjour d’Aline chez son père fut court. Elle se trouva un emploi et s’en alla loger ailleurs ne pouvant vivre avec sa mère qui lui reprochait constamment son inconduite et dont les vues étroites et mesquines lui étaient insupportables.

Lorsqu’elle quitta la maison au bout d’un mois, M. Thouin se sentit tout triste. Ces quelques semaines avaient été les meilleures qu’il avait vécues depuis très longtemps. Au Jour de l’An, le fils Thouin vint passer dix minutes avec son père pour lui offrir ses souhaits. C’était peu, mais tout de même, ce fut une joie, une consolation, une éclaircie de soleil pour le vieux.

La belle grande blonde venait quelques fois à la maison. Rarement, car la mère fielleuse, amère, avait toujours quelque pointe acerbe à lui décocher.

— Je viens pour papa, déclara-t-elle un jour à la vieille harpie. Autrement, je ne mettrais jamais les pieds ici.

Peut-être que les reproches de la mère faisaient plus de mal à M. Thouin qu’à Aline. Ils gâtaient pour lui les rares moments qu’elle passait sous le toit paternel. Ç’aurait été si bon de causer calmement, à table, en mangeant, d’écouter la voix de la charmeuse, de goûter son lumineux sourire, d’oublier pendant quelques minutes le reste du monde et de sentir monter le flot de tendresse que l’on a dans le cœur. Cela ne pouvait être avec lui, car il était né malchanceux. Tous ses bonheurs possibles étaient fatalement gâtés d’avance.

À plusieurs reprises, il rencontra la belle grande blonde en compagnie d’un homme qu’il connaissait bien, un violoniste de renom. Il n’eut pas de peine à deviner que c’était son amant. Mais même avec un autre, il était heureux de la voir, heureux du salut qu’elle lui faisait, du bonjour qu’elle lui jetait. Plus encore, il était enchanté de se trouver parfois sur le chemin du violoniste, de causer un moment avec lui afin d’avoir des nouvelles d’Aline. De parler à celui qui était son amant, il éprouvait une étrange et amère volupté. Il regardait avec une sympathique admiration l’homme à qui elle accordait le festin de sa chair. Un jour que M. Thouin l’avait rencontré, celui-ci insista pour lui montrer les immeubles qui avaient appartenu à son père et qui étaient entre les mains d’un administrateur. Il lui faisait constater la négligence de cet agent. Des maisons non louées, vacantes, qui s’en allaient à l’abandon, d’autres louées, mais dont le loyer n’était pas payé la moitié du temps.

— Si c’était administré comme cela devrait l’être, disait M. Thouin, je pourrais retirer une plus large pension. Mais, vous voyez, il n’y a rien à faire.

Et il songeait à son lot. Tout lui glissait entre les mains : sa femme lui avait été ravie, son magasin lui avait été volé, la belle fille blonde qu’il aimait appartenait à un autre, le revenu des propriétés laissées par son père était perdu par la négligence d’un mauvais administrateur, et son fils, son propre fils, l’avait oublié, ne pensant plus à aller le voir, même au Jour de l’An. Ah, comme sa vie était ratée, complètement manquée ! L’esprit absorbé dans ces pensées tristes, il laissa le musicien, l’élu de la belle blonde, et vêtu de son petit habit noir étriqué, avec son éternel chapeau melon démodé, la moustache pendante, les cheveux grisonnants, s’en retourna à sa petite chambre sous le toit, éclairée par une lucarne.

Il sentait une détresse effroyable peser sur lui. Il aurait aimé mourir. M. Thouin s’arrêta à cette idée. Si je mourais cette semaine, se disait-il, en manière de supposition. Et il se figurait la surprise qu’éprouveraient ses connaissances à apprendre la nouvelle de son décès. Il songeait à la manière dont les journaux annonceraient sa mort. Soudain, il lui vint à l’idée de rédiger lui-même une notice nécrologique. Il arracha deux feuilles d’un vieux cahier qui traînait depuis longtemps dans un tiroir de son chiffonnier, s’assit devant sa petite table et, gravement, laborieusement, se mit à écrire en s’efforçant de se rappeler les formules généralement employées par les reporters. Au bout d’une demi-heure d’efforts, il avait accouché de la note suivante :

« Nous sommes au regret d’annoncer la mort de M. Prosper Thouin, ancien commerçant, avantageusement connu en notre ville, décédé hier après une courte maladie. Il était âgé de 53 ans et 5 mois. Le défunt qui s’était autrefois employé à populariser le goût de l’art et du beau parmi les nôtres et qui avait fondé un magasin qui était un petit musée, était un esprit cultivé. Il était doué d’un naturel affable et comptait nombre d’amis que sa disparition plonge dans le deuil. C’est un brave et honnête homme qui vient de disparaître. Nos sympathies à la famille. »

M. Thouin relut cet écrit non sans quelque satisfaction, plia la feuille en quatre et la déposa sur le milieu de la petite table. Il alla ensuite s’étendre sur son lit solitaire, se croisa les bras sur la poitrine et se plaça comme on le mettrait un jour dans son cercueil. Oui, tel il serait ainsi mort et le plus tôt serait le mieux, car sa vie était irrémédiablement gâchée.

Toutefois, il ne mourut pas cette semaine-là.

Des mois et des mois s’écoulèrent.

Mais cette année-là, le premier janvier passa sans que M. Thouin reçut la visite de son fils. Cette négligence, cet abandon fut très pénible pour le père.

Quatre mois plus tard, M. Thouin en regardant dans un journal la liste des étudiants qui avaient été admis à la pratique de la médecine vit le nom de son fils. Il eut un moment de fierté et de joie. Il espérait que le nouveau diplômé viendrait lui rendre visite. Certes, il serait très heureux de le féliciter. Plusieurs jours s’écoulèrent toutefois et le nouveau médecin ne se montra pas. Le père sentit la rupture complète. Son fils l’avait complètement abandonné, comme sa mère avait fait un jour.

Puis, voilà qu’un soir, à quelques phrases entre ses hôtes, M. Thouin comprit que la belle blonde était partie au loin en compagnie d’un homme marié qui désertait sa famille pour aller vivre avec elle.

C’était la fin.

Le vieil homme se sentit infiniment malheureux. Il voyait toute la médiocrité, la tristesse, la misère de sa vie. Il en voyait l’inutilité, le vide effroyable, le néant.

Personne ne s’intéressait plus à lui. Personne. Sur la terre, il était seul, seul, seul. Et il n’avait connu que la trahison, l’ingratitude, la solitude, l’abandon. La vie avait été un leurre effroyable.

Désormais, il était étranger à tous et à chacun. Aucun lien ne le retenait à quoi que ce soit.

La tête lourde, le cœur barbouillé, gonflé, il ruminait des pensées amères.

Finalement, il sortit.

Il s’enivra très fort, rentra tard et la nuit, dormit d’un sommeil de brute.

Il s’éveilla le lendemain les esprits sombres, moroses, pris d’un extrême détachement de toutes choses.

Comme il sortait des draps, il constata qu’il avait les pieds et les jambes très sales. Des pieds nègres. Présentement, il voulut les laver. Il déposa sur le plancher le bassin qui était sur son chiffonnier, y versa de l’eau et il y plongea craintivement le pied droit qu’il se mit à savonner et à frotter. En même temps, il songeait.

Les deux seuls êtres qu’il aimait, son fils et la fille de son hôtesse l’avaient mis de côté comme un vieux manteau usé. Il les sentait loin de lui, à jamais. Aucune sympathie, aucune affection ne lui restait en ce monde. À ses yeux, la multitude des êtres humains qui remplissait la ville n’avait pas plus d’importance que des sauterelles ou des fourmis. Il était étranger à tous leurs plaisirs, à toutes leurs aspirations, à tous leurs espoirs, à toutes leurs souffrances. Il regardait sa petite chambre sous le toit. Il en voyait la pauvreté, la laideur, la morne tristesse.

Dans le bassin dont l’eau était déjà noire, il continuait de savonner et de frotter son pied droit. Le gauche, terreux, aux orteils déformés, reposait sur le tapis rugueux, sans couleur, usé jusqu’à la corde.

Il voyait son pauvre lit de fer sans joie, ses tristes habits, pitoyables loques accrochées au mur. Il regardait ces défroques qui avaient enfermé son corps et qui étaient là vides, immobiles, mais conservant un peu, lui semblait-il, ses formes, ses attitudes. Ces étoffes qui gardaient comme le moule de sa chair, s’il partait, s’il disparaissait, ce serait un peu de lui-même, une fruste image de lui qui rait. Il se rappelait un veuf qui préservait précieusement dans son grenier les vieilles robes de sa femme morte et qui, chaque jour, montait les voir en pensant à la défunte. De vieilles reliques. Pour ce pauvre homme, c’était tout ce qui lui restait de la compagne disparue. Jamais il n’allait au cimetière où le corps décomposé de sa femme était depuis longtemps retourné à la matière, mais chaque jour, il montait voir les robes fanées qu’elle avait portées.

M. Thouin essuyait maintenant son pied droit enfin net.

Il regardait ses vieux habits et soudain, il se figura être suspendu lui-même près du mur entre ces sombres et minables vêtements. II avait comme une morbide curiosité de voir quelle apparence il aurait. Alors, sans presque s’en rendre compte, il sortit de sa chambre, entra dans la pièce voisine où son hôtesse faisait parfois sécher du linge sur une corde. Il la coupa, revint chez lui, en attacha une extrémité à un crochet. Automatiquement, il approcha une chaise, fit un nœud coulant, se le passa au cou, monta sur le siège et d’un coup de pied le repoussa…

Si souvent, il n’était pas descendu pour déjeuner que son hôtesse ne s’inquiéta pas de lui de la matinée. « L’ivrogne dort », se disait-elle. Le midi, elle s’attendait à le voir descendre d’un instant à l’autre, pour le dîner. Elle s’irritait de ne pas le voir apparaître. Il faudrait tenir la table mise pour lui. Quel ennui ! Enfin, vers une heure, elle envoya Ernestine, sa fillette de douze ans, pour l’éveiller. Des pas légers montèrent l’escalier, puis soudain, la femme entendit un cri terrible : « Maman ! maman ! »

Laissant échapper la tasse qu’elle tenait à la main et qui se brisa en éclats sur le plancher, la mère se précipita vers l’escalier, grimpant les degrés à la course, imaginant son enfant en danger, attaquée peut-être par cette brute. En haut, devant la porte de chambre ouverte, la figure épouvantée, se tenait la petite qui, d’un geste lui montra le mur.

Là, entre de vieux habits, témoins muets et impassibles, la tête chauve penchée en avant, le masque violet, la langue tirée, suspendu rigide au bout d’une corde, était le corps du pensionnaire, une jambe nette, une jambe sale.