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Visite à Marcelle Tinayre

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Visite à Marcelle Tinayre
Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 23 décembre 1922, p. 4
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Gallica

Mme Marcelle Tinayre vient de nous donner un bien beau livre, cette Priscille Severac d’apparence ingrate et austère et qui cependant, dès sa publication à la Revue de Paris avait obtenu un grand succès.

C’est l’histoire d’une servante qui cherche à travers le monde un nouveau sauveur. Mme  Marcelle a connu cette fois son héroïne et n’a fait que transposer des faits véridiques, mais son talent, plus là peut-être que dans ses derniers livres, donne à ce récit un charme et une si grande mélancolie, que l’on abandonne à regret sa lecture mystérieusement, terminée sur une méprise de Priscille, et qui nous entraînait aussi loin dans le domaine des rêves, des ressemblances et de la poésie qu’une histoire dite « d’amour », car elle en est une, tout de même.

Mme Marcelle Tinayre habile une vieille maison, rue de Lille ; le goût du passé et plus que tout celui de la France apparaît dans la grâce de l’ameublement, où les dorures des cadres et celle des fauteuils se répondent aux lumières tamisées des lampes, dans cette froide journée d’hiver où Mme Tinayre revient pour quelques heures de la campagne. Mme Tinayre parle d’une voix douce, elle est extrêmement accueillante, cependant sa douceur ne trompe pas. On sent d’une grande indépendance et toute son œuvre en témoigne.

— Je n’ai jamais fait partie d’aucun groupe littéraire, me dit-elle. À 3 ans j’ai écrit Avant l’amour, livre qui me fit prendre pour un jeune homme. Je n’ai jamais cessé de m’instruire et mes lectures préférées sont les mémoires. Cependant je n’aime pas, dans les romans actuels, la forme autobiographique. Tout le monde en disant « je » peut écrire un beau livre du moment que l’on est absolument sincère, mais ce n’est qu’au second et au troisième volume que l’on peut juger. Il ne suffit pas d’être poète pour bien écrire un roman, ni même de dire la vérité, il ne suffit pas non plus d’écrire des choses obscènes. Il faut pouvoir parler de tout. Une œuvre variée, voilà ce que je désire.

— Quel est votre livre préféré, Madame ? La Maison du Péché ?

— Cela dépend des jours, souvent La Maison du Péché : sans doute à cause du conflit religieux frappa-t-elle également le public. On néglige trop maintenant les questions profondes, et c’est pourquoi l’inattendu succès de Priscille me fait plaisir. Le public, par cette préférence qu’il marque soudain à ce livre, ne réagit-il pas contre la multitude des romans bas pour lesquels on fait tant de réclame ? Au fond, pourquoi une illuminée ne serait-elle pas aussi intéressante qu’une fille ou un assassin ?

— Et les femmes de lettres, Madame ?

— Certes les femmes ont du talent, mais pourquoi toujours les comparer entre elles ? On nous laisse dans notre cage aux singes ensemble et c’est une manière de nous prouver qu’on ne met pas notre talent à la hauteur de celui des hommes. Cela dites-le, Mademoiselle, c’est une injustice.

Et je dois laisser Mme Tinayre qui repart pour la campagne où elle se repose du succès de Priscille, loin de la foule, au bord de l’Oise. Elle n’a pas voulu me dire ce que serait son prochain livre : doute bien différent de celui-ci puisque Mme Tinayre ne se soucie pas de se raconter elle-même, ni d’adopter une formule comme tant d’auteurs. Elle ne se fie, tel le grand Balzac, qu’à la diversité même de la vie et à son talent qui seul relie, comme une chaîne secrète, mais d’or pur, son œuvre infiniment variée.

Mireille HAVET.