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Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, en 1859/10

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CHAPITRE X.


Route des îles Borromée au Saint-Gothard.
Passage du mont.

Je suis longtemps des yeux la jolie nacelle. Nous voilà côtoyant l’île San Giovanni, l’une des Borromées, qu’on nomme aussi Isolino. De ce point, le lac se montre dans toute sa beauté.

Le temps, qui était beau, commence à se gâter. Le vent fraîchit, on est obligé d’abattre la tente, car il ne faut pas croire que les montagnes qui nous entourent sont une garantie contre la bourrasque ; non, le lac a aussi ses tempêtes.

Ici, ses bords sont moins riants ; nous reprenons le large. Le vent augmente. Les dames se réfugient dans le salon. Je me mets à l’abri contre une cabine, et je puis ainsi, sans avoir trop à disputer mon chapeau au vent, continuer à voir le pays.

Un canot se détache de la rive pour nous amener des dames. J’admire leur courage, car la houle est très-forte, et je ne sais comment elles pourront accoster notre vapeur. En effet, en abordant, le canot manqua chavirer. Ce ne fut qu’un cri sur notre bord, on crut les pauvres passagères perdues ; mais la barque se releva, et l’on en fut quitte pour la peur.

Il est trois heures. Nous sommes à la station de Canero : c’est un gros bourg en terrasses superposées ressemblant à un escalier gigantesque dont la première marche est formée d’arcades qui reposent dans l’eau. D’autres terrasses en jardins s’élèvent dans la montagne presqu’à pic ; on aperçoit sur ses flancs des maisonnettes isolées ou groupées en hameaux, mais point d’habitations de luxe.

Vient ensuite Canobio, dont on vante l’église ornée de fresques et de quelques bonnes peintures. On dit que le plan de l’édifice est du Bramante. Une allée de seize beaux châtaigniers bien taillés, se dessinant sur la montagne, forme le fond du tableau. Plus près, en face de nous, le mont, devenu agreste, n’est couvert que de buissons.

Nous avons le vent debout, et notre vapeur, bateau de deux à trois cents tonneaux, tangue assez fort pour qu’on ait de la peine à se tenir sur le pont. Les dames ont peur et sont malades. Ce n’est pas encore une tempête, mais nous y marchons ; les vagues sont aussi fortes que dans une mer moyennement agitée. Un bateau, qui veut nous accoster, manque encore de chavirer. Il est contraint de retourner à la rive sans avoir pu réussir à mettre à notre bord ce qu’il apportait.

Nous voici à Laveno, où part une diligence pour l’intérieur. Sur la hauteur, on aperçoit une belle villa dont le propriétaire se nomme, me dit le capitaine, il signor Nicolo.

Le lac se resserre beaucoup, ses bords deviennent tristes et sauvages. Nous sommes dans un cercle de montagnes où se montrent, de loin à loin, des maisonnettes isolées. Ces montagnes, d’une verdure noire et couvertes de buissons, semblent incultes.

À gauche est un mont au sommet abrupte. À mi-côte est un hameau de trente à quarante jolies maisons. Puis vient la station de Brisago, village que dominent deux montagnes, dont l’une paraît verte et l’autre noire, peut-être par un effet de lumière, mais l’ensemble n’en est pas moins pittoresque. Sur la rive, je vois des saules et quelques mûriers.

Les bateaux ont ici, pour gouvernail, une rame de dix à douze mètres de long. Une de ces rames, par la maladresse du pilote, se fourre sous un canot et le fait presque sombrer. Véritables marins d’eau douce, les matelots de ce pays ne sont pas les premiers du monde, et je m’étonne qu’il n’y arrive pas plus d’accidents.

Station de Locarno, ville du canton du Tessin ; elle a trois églises et son petit port.

Nous passons, mais pour y revenir bientôt, devant Magadino, à l’embouchure du Tessin. Un passager nous dit que Magadino, par l’interposition d’une des deux montagnes qui le dominent, est privé de soleil pendant trois mois de l’année. Je ne sais si nous sommes dans ces mois néfastes, mais sans qu’il y ait un nuage au ciel, je vois l’ombre me gagner. Si cette éclipse des rayons solaires ne dure que trois mois, on n’a pas ici trop à se plaindre, car je connais plus d’un pays qui, sans montagnes, en sont privés pendant dix mois sur douze, par suite des brouillards, de la pluie et des usines à vapeur.

Devant nous est Arcona qui, avec Locarno et Magadino, couronne le fond du lac. Là, le soleil vient me retrouver ; il a pu passer entre les deux montagnes. L’eau, en cet endroit, est bien moins agitée. Un beau soleil couchant éclaire au loin la surface du lac où j’aperçois deux steamers et deux bâtiments à voiles se détachant, eux aussi, sur cette nappe dorée. Les spectacles humains, les illuminations fastueuses où notre orgueil jette des millions, ne sont que des jeux d’enfants comparativement à ce simple effet de la nature.

Revenus à Magadino, nous entrons dans son port. De là encore, on a une des plus belles vues du lac.

Il est cinq heures trois quarts, tous les passagers ont successivement quitté le bord, je n’ai qu’à en faire autant. C’est ici que le bâtiment s’arrête, sa tâche est finie. Je loue une calèche pour gagner Bellinzona. Je n’y suis pas plutôt installé qu’on vient me prier de prendre une personne qui n’a pu trouver de voiture. J’allais refuser net, quand une petite dame toute leste et toute proprette, sans me demander la permission, vient s’installer à côté de moi. Le moyen de la pousser dehors ! Je fis contre fortune bon cœur, et je gardai la petite dame qui ne parlait ni français, ni anglais, ni italien, de sorte que notre conversation ne pouvait être fort animée. La nuit approchant, je vis qu’elle s’arrangeait pour dormir, et je m’apprêtais à en faire autant lorsqu’un homme qui nous attendait sur la route, criant au cocher d’arrêter, demanda aussi la permission de monter. Et de deux, et je ne doutai pas qu’il ne fût de la connaissance de la dame et que cette rencontre ne fût arrangée d’avance, bref, qu’il n’y eût rendez-vous donné,

Et qu’heureux dépositaire
De quelque secret de cœur,
J’allais, du dieu de Cythère,
Être collaborateur :
Fonctions qu’honorait Rome ;
Mais autre temps, autres soins,
Et qu’avec ou sans diplôme
Aujourd’hui l’on prise moins.


Mais, nouvelle preuve qu’on ne doit pas faire de jugement téméraire, ici les apparences étaient trompeuses : ma voisine ne connaissait pas le survenant, et me poussait du pied et du coude pour me dissuader de le recevoir dans la voiture. C’eût été difficile en effet, car elle était assez étroite, et la petite dame était fort grassette et sa crinoline des plus amples.

Le survenant était bien mis, il n’avait pas mauvaise mine et paraissait très-désireux de partir. Malgré les coups de coude de la dame qui redoublaient, je ne voulus pas le repousser, et je lui dis de s’arranger avec le cocher. Ils échangèrent quelques mots et, bientôt d’accord, il put se placer sur le siége.

La crinoline était sauve, mais ma compagne n’en était pas plus rassurée : elle secouait la tête pour me faire comprendre que je commettais une imprudence. Son envie de dormir était passée, et à chaque mouvement du survenant qu’elle prenait évidemment pour un voleur, elle se serrait contre moi.

Sa peur n’était pas plus fondée que mon premier soupçon, car à huit heures et demie, étant arrivés à Bellinzona, cet homme vint me remercier, et, en me serrant chaleureusement la main, il me dit en fort bon français, bien qu’avec un accent étranger, que je lui avais rendu un service qu’il n’oublierait jamais, et, sans se montrer dans l’hôtel, il disparut dans la montagne. J’ai pensé que c’était quelque réfugié politique. Je demandai au cocher s’il le connaissait ; il me dit non.

En tout pays, le premier soin d’un voyageur qui n’a pas dîné est de songer à souper : telle était donc aussi ma préoccupation, car j’avais faim et soif. Ce qui me frappa d’abord furent ces mots écrits en français : vin de Bellinzona exquis. Je m’empresse de demander, avec le souper, un flacon de ce nectar, qu’on me débouche en grande cérémonie et comme s’il se fût agi du joannisberg ou du vin de Constance. Je croyais y voir quelque teinte dorée, mais rien moins : une couleur rouge de sang ne me prévint pas en sa faveur, et dès la première gorgée, il me parut médiocre. Je pensais qu’en mangeant il me semblerait meilleur, et j’attaquai un plat de petites truites qui sont ici la providence des aubergistes, mais non toujours des voyageurs, car on finit par se dégoûter de tout, même des truites, et celles-ci n’étaient pas fraîches. Le reste était à l’avenant. Quant au vin exquis, au deuxième verre je le trouvai détestable, et je ne pus le boire qu’à force d’eau.

L’hôte me dit que le bateau le Saint-Gothard, par lequel je suis venu, est de la force de trois cent quatre chevaux et peut porter jusqu’à cinq cents tonneaux. Il me dit aussi que Bellinzona est le pays des vents, néanmoins que la chaleur y était montée cette année à trente-cinq degrés Réaumur.

Bellinzona, que traverse le Tessin, fait partie de la Suisse. Trois forts en défendent l’entrée, mais deux sont en ruine. On vante sa cathédrale que je n’ai pu voir. Sa population est de deux mille habitants.

Après souper, je veux prendre quelque chose dans mon sac de nuit, mais on me présente des bagages qui ne sont pas les miens. On cherche ; on n’en trouve pas d’autres. Enfin, on me dit qu’ils peuvent être à la poste. J’y cours, et après bien des recherches, je les découvre à onze heures et demie du soir. J’ai bien souvent envié le sort de ceux qui voyagent leur sac sur le dos. Quoique j’aie réduit mes bagages au strict nécessaire, c’est-à-dire à une valise et un sac de nuit, le tout ne pesant ensemble que trente kilogrammes, le transport de ce mince équipage m’a parfois donné plus d’embarras que celui de ma personne, et pas beaucoup moins qu’un domestique auquel j’ai fini par renoncer, certain d’en trouver partout. Quant au linge et aux habits, c’est différent ; c’est choses indispensables. Heureux les animaux, eux seuls connaissent la véritable indépendance !

Il s’agit maintenant de traverser le Saint-Gothard. À minuit, je prends place dans le coupé d’une diligence où je suis fort bien pour voir le pays quand il fera clair, mais la nuit est très-belle, et je compte encore sur la lune. J’ai pour compagnons deux Alsaciens qui ont souvent parcouru cette route et qui me font les honneurs du pays en m’indiquant les points les plus remarquables.

Ce passage est trop connu pour que j’entre dans des détails qui ne pourraient être que des redites. Je comprends d’ailleurs l’affection qu’ont les touristes pour ces voyages de montagnes. J’avais plusieurs fois visité l’Italie, je connaissais bien l’Apennin, j’avais franchi les Pyrénées, mais étant toujours arrivé par mer dans la péninsule, je n’avais vu les Alpes que de loin avant d’avoir traversé le Mont-Cenis. Je l’avais fort admiré, mais j’admirai plus encore le Saint-Gothard. La nuit, quand elle est claire, embellit les monuments et les montagnes : elle semble en doubler le grandiose.

Peu après Bellinzona, on commence à monter ; on a passé la Moesa sur un pont de pierre. Ici la montagne est fertile. Les villages qu’on traverse ou qu’on côtoie sont : Claro, Cresciano, et Biasca, bourg connu par ses crétins. On rencontre alternativement des vallées et des monts. Poleggio est au centre de quatre vallées. C’est à Bodio qu’est la poste.

Les noms nous annoncent qu’on n’est pas sorti de la Suisse italienne. Voici Giornico dont on cite les antiquités ; les cascades de la Barolgia et de Cramosina en sont peu éloignées.

Avant Lavorgo, on trouve un pays très-tourmenté par suite, dit-on, des ravages d’une inondation et de la chûte d’une montagne. Les montagnes aussi vieillissent, et les mondes, les soleils même, auront leurs jours de décrépitude.

Non loin de là est un autre village avec son couvent de capucins ; j’y vois aussi de beaux châtaigniers et une cascade. Le Tessin présente encore plusieurs chûtes ; des rochers à pic, à travers lesquels il s’est fait un lit et se précipite, sont d’un effet magnifique dont on peut jouir du point où nous sommes. Cette route est soutenue par des arcades et par plusieurs ponts sur lesquels on traverse cette même rivière qui n’est là qu’une suite de sauts dont les cascatelles de Tivoli sont les miniatures. C’est par-là que se déversa l’eau qui amena la terrible inondation de 1834.

Un de nos Alsaciens, qui paraît être grand ami des poissons, s’inquiète beaucoup de ce qu’ils deviennent en roulant avec ces eaux tombant à pic de rocher en rocher. En effet, je ne m’explique pas comment ils n’y sont pas tués cent fois, et pourtant il n’en est pas ainsi, puisqu’il est certain que les truites arrivent en très-bonne santé dans le lac Majeur et qu’on n’en rencontre pas d’invalides.

Il est une providence,
Nous disent les bonnes gens,
Pour l’ivrogne et les enfants :
Où le bon sens fait vacance ;
Le sort fait tourner la chance
Au profit des imprudents.
Mais l’animal plus m’étonne,
Domestique ou bocager,
Lorsqu’au nez de qui raisonne,
Sans aide que sa personne,
Il se tire du danger.
Aussi point de cul-de-jatte
Chez nos chiens ni chez nos chats.
À l’appât, au piége, au lacs
Où l’homme laisse sa patte,
La bête ne se prend pas.
Enfin sur toute la terre
Je regarde et je ne vois
Ni poisson aux yeux de verre
Ni d’âne aux jambes de bois.

Le val de Levantina, que nous traversons, se compose de plusieurs vallées, notamment celles de Bedretto et du Tessin. Nous apercevons plusieurs bourgs ou villages qui doivent être ceux de Quinto, Rodio, Ambrisopra, Piota, et la cascade de Calcaccia. L’un des Alsaciens me montre un défilé où les Français se sont battus, en 1799, contre les soldats de Souwarow.

Nous entrons à Airolo où est la poste ; c’est un bourg de seize cents âmes, placé sur le revers méridional du Saint-Gothard, à douze cents mètres de hauteur. Là encore, nous sommes au bord du Tessin que nous n’avons presque pas quitté depuis le lac Majeur.

Après Airolo, nous passons plusieurs ponts sur le Tessin. Ici encore, il y a eu une rencontre entre les Français et les Russes. On prétend que Souwarow, voyant ses soldats reculer, fit creuser une fosse et s’y étendit en disant qu’il voulait mourir là. Les Russes alors s’arrêtèrent, et les Français furent repoussés.

La route nouvelle, faite en zigzag et par une suite de terrasses, est bonne et sûre. Il n’en était pas ainsi de l’ancienne ; elle avait une célébrité redoutable acquise par des accidents nombreux et terribles. Cette gorge se nomme val Tremola. Le Tessin s’y précipite en une belle chûte, mais il ne faut pas s’y arrêter trop, car les avalanches n’y sont pas rares, et durant l’hiver la circulation y est souvent interrompue.

Maintenant nous nous dirigeons vers l’hospice. Un peu avant d’y arriver, la roue de notre voiture monte sur une pierre, verse à moitié, et nous manquons de rouler dans l’abîme.

L’hospice reçoit environ quatre mille voyageurs par an. À peu de distance est une auberge nouvellement bâtie, et à côté un lac. La neige couvre les environs. Nous sommes à une hauteur de deux mille deux cent trente-deux mètres ; des cimes plus élevées nous entourent.

J’ai, dans la montée, quitté plusieurs fois la voiture pour mieux voir. Je suis très-fatigué, il me semble qu’un bain me reposerait, et la fantaisie me prend, tandis qu’on faisait souffler les chevaux, de me baigner dans ce lac. À peine résolu, aussitôt exécuté. L’eau n’était pas chaude tant s’en faut, mais n’étant pas gelée, elle était certainement au-dessus de zéro. À peine y étais-je, qu’aperçu par un domestique de l’hôtel, il accourut pour me dire que cette eau allait me rendre perclus. Je n’en croyais rien, car j’avais affronté de l’eau plus froide et mêlée de glaçons sans en éprouver le moindre inconvénient. Mais le bruit du fouet du postillon annonçant que la voiture allait partir était un avis plus inquiétant, et je me hâtai de me rhabiller, non complètement reposé, mais, comme je m’y attendais, réveillé et me sentant de grand appétit : aussi j’apprends avec peine que ce n’est qu’à Andermatt que nous devons dîner. Au surplus, je ne suis pas le premier qui me sois baigné dans ce lac ; le postillon me dit que l’année précédente un monsieur qu’on disait docteur y avait fait la même chose, qu’il y était même venu exprès.

Qui sait si ce n’était pas dans l’intention d’y fonder un établissement hydrothérapeutique. L’idée n’était pas mauvaise, et si l’on y eût donné suite, les bains du Saint-Gothard remplaceraient probablement aujourd’hui ceux d’Aix ; et le rhumatisme et la goutte, qui ont résisté à la vapeur et aux douches brûlantes, disparaîtraient peut-être dans la neige fondue.

J’indiquerai même un perfectionnement qui pourra séduire nos femmes à la mode : ce serait de tailler des baignoires en pleine glace. Alors elles pourraient reposer, nager même dans une piscine ayant l’éclat du diamant ou du cristal de roche, et sans y grelotter. Quiconque a parcouru les glaciers par un soleil d’été, sait que la température y est fort douce, parfois même un peu trop : j’y ai, pour mon compte, reçu autrefois un coup de soleil qui m’a, pendant quinze jours, rendu rouge comme une écrevisse.

Nous commençons à descendre en zigzag par une gorge d’aspect sinistre, et nous gagnons Hospital, nommé ainsi, soit par le voisinage d’un ancien hospice qui n’existe plus, soit par celui d’une famille du nom d’Hospenthale qui vivait aux environs.

Quoique la distance ne soit pas grande, l’attente du déjeûner me fit paraître la route longue. Quand la faim vient, la curiosité s’en va : on n’a d’yeux que pour ce qui se mange. Au total, je n’avais gagné à mon bain alpin que la fringale et d’avoir fait croire à mes Alsaciens que j’étais fou, idée qui ne les a plus quittés le reste de la route.

Nous voici enfin à Andermatt, position dominée partout par les montagnes, et des plus pittoresques. On n’y compte que six cents habitants, mais quelques jolies maisons lui donnent l’aspect d’une petite ville. On nous y sert un fort bon dîner auquel je fais honneur, et ma fatigue se dissipe. J’avais véritablement souffert de la faim.

La conversation roula sur ce que nous venions de voir. Ce passage du Saint-Gothard est vraiment des plus curieux ; ces cascades, ces pics, cette neige tranchant sur une verdure qu’elle fait paraître noire, des rocs percés ou superposés à travers lesquels ont voit le jour, de petits lacs trop froids, dit-on, pour que le poisson y vive, ce dont je doute, forment un ensemble à la fois étrange et grandiose : c’est un chaos élégant, un chaos de luxe et tel qu’on a dû en voir dans quelque partie du paradis terrestre qui n’avait pas, que je sache, la régularité des jardins de Lenôtre, mais dont pourtant je ne conteste pas le mérite. Enfin, dans ce parcours des Alpes, on se croirait dans un autre monde, et parfois dans ce qui n’est pas encore le monde. Mais à tout instant la situation change, et lorsqu’on est presqu’effrayé et qu’on se croit aux portes de l’enfer, tout d’un coup on se trouve dans une vallée charmante qui, au printemps, doit être un Éden, un paradis de fleurs.

Ces jolis vallons deviennent aussi des points dangereux pour les touristes qui s’écartent des voies tracées, et que le mauvais temps y surprend. De trop nombreuses croix y annoncent des accidents ; néanmoins ils sont, comme je l’ai dit, beaucoup plus rares pour les voitures qu’ils ne l’étaient autrefois. L’amélioration de la route, ainsi que les soins de l’administration pourvue de bons chevaux et de postillons adroits et point ivrognes, ont amené ces heureux résultats.

L’heure du départ est arrivée. Nous voici de nouveau en voiture, admirant un spectacle étrange que j’aurais pris pour un mirage, mais qui était produit par un nuage coupant horizontalement une montagne dont on découvrait le sommet couvert d’arbres, tandis que sa base avait disparu, ce qui nous montrait un jardin posé sur la nue.

Nous continuons à descendre par une route soutenue par des terrasses et en zigzag, qui nous conduit à Teufelsbruck (pont du diable), position célèbre et qu’on admire encore pour sa hardiesse, mais qui pourtant a perdu beaucoup de sa célébrité depuis l’exécution de la nouvelle route, et surtout de nos chemins de fer qui présentent des travaux bien autrement étonnants. Si le Teufelsbruck est l’ouvrage du diable, ceux-ci le sont de Dieu qui a dirigé la main de nos ingénieurs.

Plus loin, on rencontre un autre pont, et une belle chûte formée par la Reuss.

Le démon paraît d’ailleurs avoir joué un grand rôle dans ce pays et en avoir été le marquis de Carabas, car le pont seul ne porte pas son nom : il y a aussi le Teufelsberg (montagne du diable) ; et plus loin, avant d’entrer dans la vallée de Gœschenen, le Teufelstein (rocher du diable).

C’est en traversant ou côtoyant toutes ces diableries que nous arrivons à Wasen, bourg de treize cents habitants, près duquel est le plus dangereux de ces traquenards de l’esprit du mal, le mont Diedenberg, très-sujet aux avalanches.

Nous passons encore un pont. Le diable n’est pour rien dans celui-ci. Il est construit dans toutes les règles de l’art humain, et il n’en est pas plus mal : décidément le démon baisse.

Le chemin nous conduit à Psaffensprung (saut du moine), lieu qu’on nomme ainsi parce qu’un moine qui se sauvait en enlevant une jeune fille le sauta avec sa proie. Il fallait que la demoiselle fût bien légère ou que le moine eût de bons jarrets, car la Reuss, à cette place, a une certaine largeur. Pour que les bons frères ne s’exposassent plus ainsi à se noyer, on a, depuis, construit un beau pont. La légende ne dit pas si ce fut encore le diable, ce premier-né des ingénieurs suisses, qui en fit les frais. S’il y a mis la main, n’y passez pas trop souvent.

Pour faire œuvre utile au salut
Ne comptez pas sur Belzébut :
Il a plus d’un air à sa flûte.
Rossignol, fauvette ou pinson,
C’est toujours pipant qu’il débute.
Puis de la flûte au violon,
De mal en pis, de chûte en chûte,
Après le fossé la culbute.

Partout entourés de montagnes, nous voyons encore, en passant, des couvents, des cascades et des ponts sur la Reuss, ainsi que des zigzags et des terrasses. On ne peut faire vingt pas sans que le spectacle, bien qu’avec des sujets analogues, ne change et ne se complique de mille manières : c’est une sorte de kaléidoscope qui, à chaque mouvement, se renouvelle.

Nous traversons Amstœg, village de trois cents habitants, ayant son hôtellerie comme tous ceux de cette route : c’est qu’en ce pays des bourrasques, neiges, inondations, avalanches, on n’est jamais certain de ne pas se trouver en face d’un obstacle, trop heureux de ne pas être dessous et de trouver un asile pour se remettre de sa peur et attendre que le passage soit libre. Ce sont ces accidents qui font vivre les aubergistes de la montagne, qui, par le beau temps, ne voient guère s’arrêter chez eux que ces touristes allemands ou français, au long bâton, aux souliers à crochets, échappés des universités, et qui dépensent en chemin plus de paroles que d’écus, leur suite ne consistant d’ordinaire qu’en ce bâton ferré et un petit sac qu’ils ont sur le dos.

Vient ensuite Dœrfli, où sont les ruines d’une forteresse construite, dit-on, par Gessler, ce loup-garou de la Suisse.

Silenen, bourg de quinze cent cinquante habitants, nous montre aussi ses ruines. Il est assez curieux que des châlets, chaumières de terre et de bois, aient survécu à toutes ces demeures féodales faites de bonnes pierres. La raison de ceci, c’est que les chaumières n’ont contre elles que le temps et les éléments, tandis que les châteaux forts, en outre de ces mêmes éléments, ont contre eux les hommes.

Le hameau de Reuss n’est connu que par ses noyers et autres arbres fruitiers.

Avant d’arriver à Bœtzlingen, on passe non loin d’un glacier, celui de Schlossberg. C’est quand on est dans ces voisinages qu’on regrette de n’avoir pas, avec plus de temps, le bâton ferré et les jambes des étudiants : eux seuls voient bien le pays, et peuvent en parler savamment sans avoir recours aux cartes et aux guides pour fixer leurs souvenirs.

Nous voici à Altorf : c’est une ville de quatre mille âmes, chef-lieu du canton d’Uri, remplie encore du souvenir de Guillaume Tell. Mais des évènements plus récents et qui ont laissé des traces moins poétiques que l’on voit encore, sont : le passage, en 1799, des armées françaises, autrichiennes et russes, et les combats dont ce malheureux canton fut si longtemps le théâtre et la victime.

D’Altorf, nous gagnons Flueten, village de cinq à six cents habitants, sur le lac des Quatre Cantons, qu’on nomme aussi lac de Lucerne. Là est le port du canton d’Uri, où l’on trouve les bateaux qui vont à Lucerne. J’en avais assez des précipices et du cahotement des diligences ; aussi ce fut avec un vif plaisir que je mis le pied à bord : là, on peut s’étendre et dormir.

Le temps est calme, tout nous annonce une navigation paisible. Les montagnes qui nous entourent sont couvertes de bois. Un village, dont nous remarquons les maisons proprettes, est entouré de noyers et de châtaigniers. L’ombre de Guillaume Tell erre encore sur les rives de ce lac, car nous sommes sur la terre mythologique de la Suisse : on y montre le rocher sur lequel Tell sauta quand le gouverneur Gessler le tenait prisonnier.

Nous voici à Brunnen, village qui fut le berceau de l’indépendance suisse : c’est une jolie position, dont les environs paraissent fertiles et bien cultivés. La vue du lac, de ses rives et des montagnes au fond, complète ici le tableau.

Gersau, qu’on rencontre ensuite, est un bourg de seize cents âmes, qui fait partie du canton de Schwyz. Il formait autrefois une république indépendante ; il voulut redevenir libre en 1814, mais les grosses puissances ne croyaient pas aux petites légitimités, et Gersau resta et est encore un district du canton de Schwyz.

Du bourg de Wœggis, où aboutit une route venant du Rigi, des rochers appartenant au canton d’Unterwalden et dont l’eau du lac vient baigner le pied font un effet très-pittoresque.

Parmi les monts qui nous entourent, on distingue le Rigi, le Pilate, le Burgenstock, etc. Avant d’arriver à Lucerne, on dépasse un promontoire nommé Maggenhorn. Là, on voit l’entrée des lacs ou plutôt des baies de Kussnach et d’Alpnach. Les ruines d’un château placé sur la cime d’un rocher portent le nom de Habsburg. Ici la vue du Rigi est magnifique ; la partie qui touche le lac est bien cultivée ; au-dessus sont des forêts, et son sommet offre, dit-on, de bons pâturages.

Nous sommes dans le golfe de Lucerne. Des villas, de beaux jardins, des maisons partout, annoncent l’approche d’une ville importante. Nous ne tardons pas à y aborder.