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Voyage à Aix-Savoie, Turin, Milan, retour par la Suisse, en 1859/15

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CHAPITRE XV.


Retour à Rapperschwyl. — Zurich. — Bâle.

Rentré à l’hôtel, je me couche très-satisfait de ma journée.

À mon réveil, à six heures, mon premier soin est de m’informer quels sont les moyens de départ : un vapeur allant à Zurich doit toucher au port à sept heures et demie. On me présente ma carte ; elle ne s’élève qu’à trois francs. Ceci m’étonne : j’ai déjeûné la veille, et je me suis assis au dîner. Je n’ai pas mangé, il est vrai,

Mais la règle invariable
Est qu’on doit payer l’écot
Dès qu’on a touché la table
Et flairé l’odeur du rôt.
Tel est l’arrêt mémorable
Du code sacré du pot,
Qu’en l’âge d’or du fricot
Signa de sa main royale,
L’an mil, en sa capitale,

Le défunt roi d’Yvetot,
Ce Salomon du grelot,
Dont la sagesse profonde
À chacun donna son lot.
Haut justicier sans billot
Qui, pour le malheur du monde,
Est mort huit cents ans trop tôt.

J’insiste donc, par conscience d’abord, puis par le respect spécial que je porte à ce bon petit roi dont j’ai toujours respecté les ordonnances à l’égal des lois de Solon ; mais j’eus beau dire, je ne pus convaincre mon hôte, et il ne voulut recevoir que le montant de la carte.

Je retrouve à bord MM. Mercier de la Combe, jeunes gens instruits et d’excellentes manières. Ils me parlent de leur voyage, notamment d’Interlacken, situé entre le lac de Thun et celui de Bienne que je me disposais à visiter. L’impératrice-mère de Russie y avait passé trois semaines, logée à l’hôtel du Belvédère, sous le nom de comtesse Romanoff. Parmi les officiers qui l’accompagnaient, étaient les princes Orloff et Gargarin. La duchesse de Parme est allée la voir, me dit l’un de MM. de la Combe ; on en vint à causer de ses États confisqués, puis de Plaisance et de ses fortifications : « Si jamais j’y retourne, disait la duchesse, je ferai démolir les fortifications. — Vous ferez bien, dit la grande-duchesse Olga, les forteresses sont toujours contraires à la liberté des peuples. »

J’apprends aussi par MM. Mercier ce qu’était la landwer suisse : c’est une garde nationale qu’on peut mobiliser au besoin. C’était dans cette troupe que l’Empereur avait servi avec le maître de l’hôtel du Lac. Ceux qui en font partie sont tenus à faire, chaque année, quinze jours de camp. Les nombreux détachements que nous avions rencontrés s’y rendaient. Les bateaux à vapeur et les wagons des chemins de fer en étaient remplis. Partout, en ce pays, on nous cite des circonstances de l’enfance de Napoléon III : c’est à Notre-Dame-des-Ermites, à quatre lieues de Rapperschwyl, qu’il a fait sa première communion.

À dix heures, nous sommes à Zurich que je revois pour la quatrième fois. Je manque d’un quart-d’heure le train pour Bâle ; le suivant ne part qu’à une heure, c’est donc trois heures à attendre.

Pour les employer, je vais revoir la ville. Je suis le quai où est une boucherie propre, saine et bien construite. Non loin de là, je me trouve sur un pont en bois, large de quarante pas, sur lequel est établi un marché aux fruits. J’y achète des poires que je mange séance tenante en admirant le point de vue et étant moi-même admiré ou plutôt envié par une demi-douzaine de gamins qui s’étaient arrêtés pour me voir manger. Je les invite au festin et partage avec eux ; mais ils avaient véritablement des gosiers suisses : quoique les poires fussent d’une bonne dimension, elles y passaient comme des pilules. Ce fut à moi de les admirer à mon tour : je n’avais jamais vu d’escamoteurs si lestes à faire disparaître la muscade. C’eût été dommage d’interrompre un si bel exercice. J’achète une seconde provision qui disparaît comme la première, puis une troisième qui a bientôt pris le chemin des deux autres. Il était temps d’arrêter : le ventre de mes nouveaux amis ressemblait au tonneau des Danaïdes. Je m’éloignai donc pénétré d’admiration. Je connaissais le proverbe : Boire comme un Suisse, mais je ne savais pas que leurs jeunes héritiers avalaient les poires comme des grains de raisin, et je me demandais si ce n’était pas un procédé national qui leur était prescrit pour s’élargir le gosier.

Quoi qu’il en soit, ce régime ne paraît pas leur être préjudiciable : tous les enfants sont ici bien constitués, propres, bien vêtus, et ne sont ni insolents ni destructeurs comme dans beaucoup de pays, notamment le nôtre, où ils semblent tenir un peu des Huns et des Vandales. Quant à être gourmands, ils m’en ont bien l’air, mais quel est l’enfant qui ne l’est pas ? Le bon Dieu l’a créé tel, et il a eu raison : que serait-il devenu, le malheureux, s’il ne naissait pas vorace ? Le premier acte du nourrisson est de chercher le sein de sa mère ; quand il l’a trouvé, de s’en emparer, et de donner un coup de griffe à celui qui le lui dispute.

Lorsque je fus quitte de mon cortége dévorant, ce qui arriva tout naturellement dès qu’ils n’aperçurent plus rien ni dans mes mains ni dans mes poches, je repris mon examen de la perspective : des montagnes formaient le fond du tableau, puis se déployait la nappe argentée du lac. Devant moi coulait la Limmat qui en sortait pour passer sous un premier pont. Deux clochers à droite. De trois côtés, des maisons. À gauche, un grand palais où est la bibliothèque communale. En me retournant, un autre pont, un quai, un édifice à colonnes.

J’en étais là de mon examen, quand quelqu’un vint à moi : c’était M. Ferdinand Keller, l’aimable et savant président de la Société des Antiquaires de Zurich, qui me proposa une promenade, puis une nouvelle visite au musée et à la bibliothèque. C’est ainsi que, croyant mal passer mon temps, la rencontre de M. Keller me le fait paraître trop court. Nous voici donc cheminant. Il me montre d’abord une pierre découverte dans le pays et portant une inscription annonçant que Rapperschwyl faisait la frontière des Gaules vers la Retia, payant deux et demi pour cent pour droit d’entrée. Nous parcourons ensuite plusieurs quartiers de la ville que je n’avais pas vus et qui sont précisément les plus beaux.

Nous passons devant l’orphelinat, hospice où l’on met tous les enfants mâles abandonnés. Ils sont soldats de droit. Je les vois sortir en bonne tenue, tambours en tête.

Je revois le musée qui est, ainsi que je l’ai dit, fort riche et parfaitement classé.

À la bibliothèque, je suis gracieusement accueilli par le conservateur. J’y retrouve le plan en relief de toute la Suisse, travail remarquable dont l’exécution a demandé beaucoup de temps et d’études. Cette bibliothèque possède quatre-vingt-cinq mille volumes ; elle a ses revenus et n’appartient pas au gouvernement. La collection Simnaler, de plusieurs centaines de volumes in-folio, y est fort consultée des savants. Au nombre des curiosités, on y voit le sceau d’or de Charles-le-Téméraire, une Bible imprimée à Zurich en 1465, des manuscrits des VIIe et VIIIe siècles, une suite de portraits des bourgmestres, un beau choix d’armes anciennes, ainsi que des autographes, parmi lesquels en est un de notre Henri IV, etc. Zurich est en outre renommé pour les savants qu’il a produits et qui l’ont fait l’Athènes de la Suisse.

J’avais, en si bonne compagnie, tout ce qu’il me fallait pour employer le reste de la journée et bien d’autres, mais les trois heures allaient finir, et le moment du départ approchait. Je prends congé de ces messieurs, et une voiture me conduit à la gare. Le bureau n’était pas ouvert ; on m’avait trompé sur l’heure du départ.

Je m’assieds au bord d’un courant d’eau qui arrosait le jardin. Deux petits poissons s’y disputaient un fétu de paille. Qu’en voulaient-ils faire ? Je ne le devinais pas, mais ils le savaient bien, eux, car ils y mettaient un acharnement incroyable : c’était Achille et Hector se disputant le corps de Patrocle. Une perche, qui survint, avala à la fois les combattants et le sujet du combat.

J’entrai dans le salon d’attente. Deux Allemands, parlant français ou croyant le parler, s’y égayaient par des plaisanteries tudesques qu’ils arrosaient de bière.

À une heure et demie, nous partons pour Bâle. Un jeune homme est en face de moi ; à en juger par ses traits, il est fumeur et buveur. Tout ce qui m’entoure dans le wagon a l’air plus que bourgeois. Une seule femme assez laide, assise en face de moi, fait contraste ; elle a dans sa laideur quelque chose de fin et de sympathique.

Nous voici à une station dont je ne puis lire le nom. À droite, coule la Limmat. À côté de moi vient se placer une femme qui aurait bien figuré dans les compositions de Holben. Son profil est absolument une tête de mort. Elle nous quitte bientôt. Mes autres compagnons n’avaient fait qu’une station.

Il est deux heures et demie. Campagne pittoresque. À droite de la rivière, des collines ; très-joli paysage. Les voyageurs abondent, mais non aux premières où il m’arrive souvent d’être seul. On y va peu en Suisse ; on préfère les secondes qui coûtent moins et, quant au confortable, diffèrent peu des premières.

Station de Schinznach ; belle campagne à droite. Deux autres stations dont j’ai oublié les noms.

À trois heures, j’entends nommer Rapperschwyl. Est-ce celui d’où je viens ? Probablement, car on n’en connaît pas deux. Ce n’était pas la peine d’en partir. Voilà ce qui arrive quand on ne sait pas son chemin et qu’on ne consulte ni cartes ni gens. Au surplus, je me console de cette perte de temps : je connaissais le lac et ses bords, je n’étais pas fâché d’avoir vu l’intérieur des terres.

Nous avons, à gauche, des collines boisées. Arrivent dans mon wagon deux nouveaux voyageurs : un homme de soixante ans, à figure moutonne, belle, mais sotte, et une femme très-parée, si préoccupée de sa toilette qu’elle ne s’aperçoit pas même que nous sommes là. Elle s’étale et se drape absolument comme si elle eût été devant son miroir dans son cabinet de toilette. Elle va sans doute à la noce.

Le soleil est brûlant ; je n’ai pas eu plus chaud à Naples.

À trois heures et demie, nous sommes à Aarau, ville de cinq mille âmes, capitale du canton d’Argovie, et sur la rive droite de l’Aare. Sa bibliothèque, dit-on, est riche de quatorze cent cinquante volumes manuscrits in-folio sur l’histoire de la Suisse, et qui ne sont que la continuation de la même histoire. Si la chose est vraie, peu d’empires peuvent se vanter d’en avoir autant. Peut-être aussi ces volumes ne sont-ils que des cahiers.

Nous traversons un long tunnel qui nous mène à un autre plus étendu encore, car on lui donne deux mille quatre cent quatre-vingt-seize mètres de longueur : c’est beaucoup. Le fait est qu’il m’a paru être le plus long de ceux que j’ai traversés. Il nous conduit à Lœufelfingen. Dans l’intervalle de ces tunnels, on jouit de très-belles vues.

Les environs d’Aarau sont charmants. Ceux des stations qui suivent ne le sont pas moins, mais je n’ose citer les noms, de peur de les estropier. C’est qu’en vérité ils sont inintelligibles pour nos oreilles gauloises, et pas du tout aisés à copier. Aussi les cartes, les guides, les livres de postes et les passants à qui on les demande, les écorchent-ils à qui mieux mieux. Schœneuwerd, entr’autres, est écrit de cinq à six manières. — Si je ne me trompe, c’est après Aarau, à Olten, que l’on change de train.

Nous passons très-vite les stations de Sommereau et de Lausen, ainsi que celle de Liestal, chef-lieu de district, et qui a trois mille habitants.

Partout le pays est bien accidenté ; de hautes collines boisées offrent, sur leur pente, des vignes et des arbres fruitiers. Les stations se succèdent de cinq minutes en cinq minutes.

J’ai maintenant pour voisine une très-jolie blonde ; mais le soleil est chaud, et elle craint pour son teint. Entre moi et ces belles campagnes que j’aime tant à admirer, car elles annoncent l’industrie, le bien-être et la liberté, elle a mis les stores, puis les rideaux, et comme ce soleil indiscret pénétrait par les plis, elle y a ajouté son ombrelle : bref, nous sommes au secret. Heureusement pour ma curiosité que nous n’avons pas rencontré plus tôt cette beauté amie des ténèbres que je maudis de tout mon cœur.

Après une ou deux stations, nous sommes à Bâle.

Je descends à l’hôtel de la Tête d’Or. Ma belle voisine blonde, la dame à l’ombrelle, y vient aussi. On la prend pour ma femme, et l’on veut absolument que nous logions dans la même chambre où il n’y a qu’un lit : il est vrai qu’il est grand. Elle en rit comme une folle, et demande une autre chambre. Quant à moi, je ne veux pas du grand lit. Alors on me conduit, toujours avec la dame, dans une chambre où il y a deux lits. Elle rit plus fort. Le garçon ne rit pas ; il prétend qu’il n’y en a plus d’autre, et qu’il faut nous contenter de l’une ou de l’autre. Je propose à la dame de nous accommoder de toutes les deux, et je la prie de choisir. Elle prend celle au grand lit, et me laisse celle où sont les deux.

Je m’y établis donc, et je demande mon bagage. Je ne reconnais pas celui qu’on m’apporte. Le garçon prétend que c’est le mien ; d’ailleurs, qu’il ne reste que celui-là, ce qui vaut mieux que rien. Il ajoute que c’était probablement celui d’un voyageur qui venait de partir et qui s’était trompé. — La consolation était minime. Où rattraper ce voyageur ? J’étais dans cette perplexité, lorsqu’une voiture se fit entendre : on venait de s’apercevoir de l’erreur, et son auteur involontaire, tout aussi inquiet que moi, venait la réparer.

Je l’engage à monter chez moi pour reconnaître son bien, ce qu’il fait. Ma voisine, attirée par le bruit, était accourue, et quand elle vit que le réclamant qui m’avait laissé ses habits atteignait à peine à mon épaule, ses rires recommencèrent de plus belle. En effet, l’échange était tout à mon préjudice : il eût pu faire raccourcir mes habits, mais il m’eût été difficile de faire allonger les siens.

Bien des années s’étant écoulées depuis mon dernier voyage à Bâle, j’étais curieux de revoir les lieux témoins des impressions de ma jeunesse. La ville avait encore cette même propreté qui m’avait frappé quarante-cinq ans avant, mais elle ne me parut pas plus animée : même tristesse, même solitude. Ce n’est pas que la ville soit déserte, on y compte vingt-huit mille habitants, mais ces habitants aiment à rester chez eux ; il semble qu’ils craignent de salir leurs rues en s’y promenant, et pour y prendre l’air, il faut absolument que quelques affaires les y contraignent. Les femmes surtout sont les plus casanières du monde, et celles des harems sont des coureuses à côté.

Installé dans ma chambre, je demande quelle est l’heure de la table d’hôte. On me répond qu’il n’y en a pas. Mauvais signe : j’étais certain d’être mal et chèrement, car tel est en général le régime des grands hôtels sans tarif ou sans carte indiquant les prix. Un hôtel sans carte est un État sans charte, dont l’hôtelier est il re netto. Souverain despotique, son hôte est à sa discrétion dès qu’il a passé le seuil et goûté le pain et le sel, et il y est prisonnier jusqu’à ce qu’il ait payé une rançon du chiffre de laquelle le maître du lieu est l’arbitre souverain et sans appel.

En attendant qu’on me servît, j’allai revoir le pont du Rhin. C’était la sortie des ateliers ; l’animation qui y régnait faisait contraste avec la solitude des autres quartiers. Le Rhin, en cet endroit, est vaste et beau. La vue est grandiose, et un coucher du soleil splendide l’embellit encore.

Tandis que je considérais ce grand spectacle, j’en servais moi-même à une petite fille de six à sept ans, qui, plantée devant ma personne, ne me quittait pas des yeux. Ce n’était pas une mendiante : elle était bien mise et ne disait mot. Ce n’était pas non plus une idiote : elle avait une mine aussi éveillée qu’intelligente. Que voyait-elle d’étrange dans ma figure ou mon costume ? Je ne saurais le dire, mais ses regards ne me quittaient pas d’un instant, et quand je m’éloignai, ils me suivirent encore tant qu’elle put m’apercevoir. Dans les très-jeunes enfants, on en rencontre souvent qui sont pris tout d’un coup de cette curiosité bizarre qui tient de la fascination. Ils ne vous ont jamais vu, et il semble qu’ils cherchent à vous reconnaître. Leurs yeux, tout ouverts et immobiles, attachés sur vous, ne peuvent plus s’en séparer. On n’aperçoit dans leurs traits rien qui annonce la peur, c’est plutôt le sentiment contraire, une sorte d’attraction, mais qui ne leur donne pas non plus l’épanouissement du plaisir : c’est un air méditatif que votre vue leur inspire. Ils n’essaient ni de vous caresser ni de vous frapper ; ils vous considèrent en gardant une immobilité et un mutisme complets. Ceci se voit surtout chez les enfants encore à la mamelle ou de deux à trois ans, moins souvent dans les plus âgés, et rarement lorsqu’ils ont l’âge de raison : aussi cela m’étonna dans une fillette aussi grandelette.

Les animaux sont également sujets à ces accès. J’ai vu des chiens me regarder aussi fixement, immobiles et comme fascinés, pendant un temps très-long. Dans les pays où les chevaux, demi-sauvages, vivent en liberté par troupeaux, on en verra souvent s’en détacher pour venir examiner un passant. Quelquefois le troupeau entier suivra. Dans nos pâtures, vous avez pu remarquer cette curiosité des poulains. J’ai cité ailleurs une jeune fouine qui, pendant plusieurs semaines, se montra dans un interstice des bois rangés en pile qui se trouvaient près d’un banc sur lequel je m’asseyais chaque matin en me déshabillant pour me baigner. L’animal ne se trompait pas d’heure, et je n’étais pas plutôt assis que je le voyais arriver. Il passait sa tête entre deux bûches à deux ou trois pas de moi, et là, comme pétrifié, ses regards ne me quittaient plus. Qu’est-ce qui l’attirait ? Je n’en sais rien. Me prenait-il pour une proie ? Ce n’est pas probable : ses yeux paraissaient plutôt caressants que menaçants ; ils avaient ce même air étonné et songeur que j’avais observé chez les enfants.

Une autre fois, étant assis au bas de la rive de la Somme, je trouvai un jeune rat d’eau dans cette sorte d’extase. Les yeux attachés sur les miens, il n’était pas à deux pieds de moi. Les mouvements même que je faisais ne l’effrayaient pas, et j’aurais pu le saisir à la main. Je me levai doucement, il me regarda faire, et ne rentra dans son trou que lorsqu’il ne vit plus mon visage.

Je suis tenté de croire que c’est l’éclat des yeux qui les attirait, comme le miroir fait venir les alouettes, car lorsque je les regardais fixement, ils semblaient redoubler d’attention et éprouver une sorte de satisfaction, de même que l’enfant à qui on fait voir une allumette enflammée.

J’ai cru remarquer, dans les cirques équestres et chez les dompteurs d’animaux, que leurs regards avaient une grande influence sur leurs élèves, et que c’était par l’action de leurs yeux qu’ils en devenaient maîtres. Il est certain que quand les parents savent s’en servir comme avertissement ou menace, ils agissent beaucoup sur les enfants qui, à certain clignement de l’œil, commencent à crier, bien que personne ne les touche.

On dîne sans doute de bonne heure à Bâle, car mon dîner, lorsque je le demandai, prit le titre de souper. Le salon, mi-café, mi-restaurant, où l’on me servit, était fort beau. Les domestiques, en habit noir et cravate blanche, avaient une mise irréprochable. Il en était autrement du menu : la misère des mets contrastait tristement avec le luxe du salon. Ce menu consistait en une sorte de boudin, un civet de quelque bête incomprise et certainement féroce si j’en juge à sa dureté, et le reste à l’avenant.

Le salon était d’ailleurs dans tout son éclat ; les convives y étaient en toilette. Des Anglaises y formaient la majorité. Un petit groupe était assis près d’une fenêtre donnant sur le Rhin et devant une table couverte de potiquets, accompagnement ordinaire du thé, et sans lesquels les Anglaises ne pourraient ni le faire ni le boire. À une table voisine est un homme à lunettes, très-laid ; ses traits communs et même grossiers contrastent fort avec sa mise soignée et la beauté d’une femme qui semble être la sienne, et d’une jeune fille ressemblant à sa mère.

Dans ce moment, une entrée presque théâtrale attire tous les regards : ce sont deux jeunes femmes à crinoline monstre, recouverte d’une robe de soie gris-perle, ornée de manches les plus longues et les plus larges que j’aie jamais vues. Ces beautés phénoménales auraient fait fureur à Paris. Ce ne pouvait être ni des Suisses ni des Allemandes, et à peine eurent-elles fait deux pas, qu’à leur marche je reconnus des Anglaises, ce que confirma l’arrivée de leur mère qui les suivait en se balançant comme un navire sur la houle.

Le salon se remplit peu à peu, presqu’entièrement de dames : un homme pour quatre, terme moyen. Seul je n’y prenais pas de thé pour lequel j’ai toujours conservé une espèce de rancune. Dans mon enfance, on n’en usait guère en France que comme remède et par ordonnance du médecin. À la suite d’une indisposition, on m’en présentait des tasses que ma bonne nommait tisane. Est-ce à cause du nom que je refusais d’y goûter, ou si j’y goûtais, qu’à la première gorgée je repoussais le vase qu’on me forçait de reprendre ? Je ne sais ; mais j’en voulais beaucoup à la bonne qui m’entonnait le breuvage et me faisait gronder quand je ne l’avalais pas. Depuis, ma mauvaise humeur contre le thé ne s’est pas dissipée. Est-ce à raison, est-ce à tort ? — Le thé a-t-il été un bien ou un mal pour l’humanité ? Contribue-t-il à la richesse de l’Europe, ou est-il un impôt de quelques centaines de millions qu’elle paie sans profit aux Chinois ? — C’est aux économistes à en décider.

Quand j’en eus assez des belles dames et du bruit des cuillères dans les tasses, je fus, à la lumière des étoiles et des réverbères, revoir la promenade du pont dont la position m’attirait. Même dans cette demi-obscurité, la vue y était belle. Le temps, calme et doux, y avait attiré d’autres promeneurs et pas mal de promeneuses, mais l’obscurité croissante ne me permit pas de juger du plus ou moins d’éclat de ces papillons de nuit.