Voyage au Japon (Bellessort)/01

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Voyage au Japon (Bellessort)
Revue des Deux Mondes4e période, tome 156 (p. 762-797).
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Voyage au Japon


I. PREMIÈRES IMPRESSIONS


Que savais-je du Japon ? Peu de chose ; mais le bruit qui s’est fait autour de ce nom, l’écho des voyageurs, l’éclat d’un bouleversement prodigieux, les rumeurs d’une guerre récente, les étalages de nos bazars ont accrédité chez nous l’image d’un peuple à la fois extravagant et géométrique, révolutionnaire et discipliné, délicieusement fantaisiste et assez soucieux de ses intérêts pour inquiéter parfois les nations européennes. Ce n’est pas le moindre miracle de notre siècle que cet enfant mystérieux et si longtemps farouche, héritier d’une antique politesse, ait déchiré son manteau de nuages et jeté un défi superbe aux théories des races dont nous cuirassons scientifiquement notre vanité. Il a réalisé une aventure extraordinaire dans la chronique du genre humain. Et pour nous, Occidentaux, qui subissons le prestige de l’éloignement, cette merveille s’est accomplie sur un théâtre plus merveilleux encore et sous une lumière de rêve. De petits êtres vêtus d’une soie bruissante et colorée, amoureux des bibelots et des grands sabres, courtois et sanguinaires, jalousement épris des collines en fleurs où leur nation sourit à ses dieux fantastiques, ont adopté nos canons, nos chemins de fer, nos télégraphes, nos codes, nos institutions parlementaires. Ils s’évertuent à nous prouver que la supériorité dont nous nous flattons n’est point inhérente à notre nature. Ils ne tentent rien moins que de réconcilier en leur personne l’Europe et l’Asie, et l’on prétend même que, si parfois leurs réformateurs et leurs politiciens y éprouvent quelque peine, l’aménité de leurs jeunes filles y réussit toujours. « Vous partez pour le Japon ? me disait-on sur le quai de Marseille. Heureux voyageur, c’est le pays des Japonaises ! »

Quelques jours plus tard, je liai conversation avec un sénateur japonais que nous avions l’honneur de compter parmi nos compagnons de route. C’était un petit homme, aux petits yeux clignotans, à la petite moustache hérissée, au front sourcilleux. Quand il souriait, la peau tendue de son visage se craquelait en tourbillons d’accens circonflexes, et, quand il parlait, les paupières mi-closes, il avait une façon de relever la lèvre inférieure qui marquait toute l’importance de son personnage. De temps en temps, il plantait l’index entre ses deux sourcils, pour réveiller dans son cerveau fatigué la mémoire du terme français qui lui échappait, et il pressait l’invisible bouton de cette sonnette électrique jusqu’à ce que le mot demandé tintât au fond de ses souvenirs. J’appris qu’il avait connu Gambetta, et que son ami Gambetta lui avait prodigué les plus chauds encouragemens ; que, depuis quinze ans, il s’acharnait au triomphe du Progrès ; qu’il y avait perdu sa fortune et sa tranquillité ; qu’il avait fait voter l’année dernière cinq lois au Sénat, « oui, cinq, autant que de doigts à la main ; » qu’il avait fondé douze sociétés politiques ; que, de tous les livres écrits sur le Japon, le seul Guide Murray ne lui semblait pas absolument déraisonnable. Et il conclut :

— Je suis pauvre aujourd’hui, mais que m’importe, si l’Europe et les Etats-Unis ne peuvent plus nous confondre avec les Chinois et les Indiens ?

Son regard alla chercher, au milieu des passagers, la silhouette d’un grand Hindou qui nous tournait le dos. Il l’explora, la mesura complaisamment des pieds à la nuque, et reprit :

— Nous ne sommes pas des Indiens, nous !

Ce sénateur avait d’exquises manières, et, ni plus ni moins qu’un hidalgo, il mit à ma disposition sa maison, ses amis, ses douze sociétés. Mais son orgueil me paraissait si démesuré, que je ne pouvais jouir paisiblement de sa compagnie. Il me produisait l’effet d’un petit homme embarrassé d’une immense colichemarde, et je craignais, à chaque pas, qu’il ne chût par terre.

Un soir, je demandai à notre Hindou ce qu’il pensait des Japonais. Il sourit en philosophe qui ne dédaigne point d’abaisser parfois son esprit jusqu’aux accidens du monde éphémère et me répondit :

— Les Japonais ? Peuh ! Ils s’agitent.

J’en sais à qui leur agitation donne mal aux nerfs. Ce sont les Anglais de Hongkong, et en général tous les Européens de l’Extrême-Orient. A mesure que j’approchais du terme de mon voyage, je n’étais pas médiocrement étonné de la furieuse antipathie que le nom seul des Japonais éveillait autour de moi. L’Anglo-Saxon manifestait à leur égard un peu plus de mépris qu’il n’a coutume d’en accorder au reste du monde. Le Russe hâtait de ses vœux l’heure bénie où l’ours moscovite se jetterait sur cette proie brillante et saugrenue. Les Espagnols des Philippines les reléguaient au dernier rang des nations civilisées. Et le Japon m’apparut à travers leurs discours comme une terre charmante, mais peuplée de singes malfaisans.

Et l’on me disait : « Prenez garde : défiez-vous des gentillesses de ces barbares. Ils sont passés maîtres dans l’art de piper leurs hôtes. Ils les amusent, les caressent, les cajolent, et les bernent. Vous ne trouverez en eux que beaucoup de babil et beaucoup de vanité. Ils s’imaginent que de se coiffer comme nous les élève à notre niveau ; ces Lilliputiens sont admirables ! Ils nous copient, et nous détestent ; et toute leur fourberie ne parvient pas encore à masquer toute leur haine. »

Malheureusement, mes interlocuteurs ajoutaient : « Regardez les Chinois : voilà d’honnêtes gens. Il y a plus de sérieux et de véritable intelligence dans un canton de la Chine que dans tout l’empire du Mikado. Leur orgueil est excessif, mais logique. Ils ne nous empruntent pas nos défroques pour s’égaler à nous ; ils ne pillent pas nos manuels de philosophie pour nous en jargonner des phrases mal comprises. Ils restent Chinois et font d’excellens domestiques, des cuisiniers et des boys incomparables. C’est un bien grand malheur qu’ils endurent les scandales et la routine de leurs mandarins corrompus. »

Et je pensais en moi-même : « Heureuse routine et plus heureuse corruption ! S’ils étaient moins à plaindre, ils seraient plus à craindre. Sans énergie civique, sans patriotisme, sans armée, comment ne nous inspireraient-ils pas une vive tendresse ? Oh ! le brave peuple qui nous laisse empiéter sur son territoire et nous abandonne les concessions de chemins de fer ! Donnons-nous le facile plaisir de railler la scolastique de ses lettrés et le tir à l’arc de ses militaires, et ne lui ménageons pas l’opium. Mais les Japonais, qui ne s’empoisonnent pas, qui manient les plus belles armes à feu de la civilisation, qui lisent nos livres et nos journaux, fortifient leurs rivages et tracent tout seuls leurs voies ferrées, ne sont et ne peuvent être que des singes. »

Un Espagnol m’affirma que, durant la guerre de Chine, ils avaient à plusieurs reprises plagié impudemment la hidalguia castillane ; et je sus, d’autre part, que, pendant la dernière peste de Hongkong, des médecins japonais étaient venus soigner les pestiférés et avaient poussé l’impertinence jusqu’à en mourir, non moins héroïquement que s’ils fussent nés en Europe, de race blanche et de parens chrétiens.

Au contraire, les métis des Philippines, les Tagals, les Malais, tous les Asiatiques épars sous la domination européenne, considéraient les Japonais du même œil que les cadets obscurs font d’un frère lointain, dont la gloire rejaillit sur eux. Volets et portes clos, ils épluchent son mérite et discutent sa valeur ; mais, dès qu’ils se mêlent aux étrangers, ils se réclament de leur parentage et attribuent à la qualité d’un sang commun la fortune exceptionnelle de leur aîné. L’entrée du Japon dans la politique internationale, ses progrès, l’affirmation de son indépendance ont été, pour ceux d’entre ces peuples qui savent réfléchir, une sorte de triomphe moral et d’intime réconfort. Cet exemple les a relevés à leurs propres yeux. Du jour où ils ont vu des gens comme eux, sortis de la même souche, et que l’infaillible Occident jugeait frappés des mêmes tares, s’emparer et se parer des avantages et des privilèges qui semblaient jusqu’ici réservés à leurs vainqueurs, ils ont ressenti à peu près ce qu’eussent éprouvé les soldats homériques, si leurs compagnons avaient tout à coup et sans effort coiffé le casque et revêtu l’armure de ces vastes dieux dont le poids faisait gémir l’essieu des chars. Ce spectacle les eût désabusés sur la vertu des armes divines ou rassurés sur la puissance de leurs bras. J’ai cru distinguer ces deux impressions mêlées et confondues dans l’âme des insurgés philippins qui me parlaient du Japon avec une espèce de fierté belliqueuse. L’appareil de notre civilisation les impressionne moins, depuis que les Japonais s’en décorent. Loin de nous féliciter de cette conquête pacifique, ils en tireraient plutôt des argumens contre nous et, pour eux-mêmes, un sujet de confiance et d’orgueil. Volontiers ils rêveraient d’un panasiatisme, où l’Extrême-Orient confédéré s’opposerait aux exigences de l’Europe. Rêve incertain, presque irréalisable, qui s’ébaucha pour la première fois dans une tête de Japonais enivré, mais qui, depuis, a flotté sur les mers.

— Ah ! me disait un Tagal, si la Chine savait et si le Japon pouvait ! Nous n’aurions plus à supporter votre insolence, et la terre où nous avons grandi nous appartiendrait. Car enfin, tout conquérans que vous soyez, vous ne cherchez point la bataille, et votre intérêt commercial s’accommode aisément des défaites de votre amour-propre. Il a suffi que le Japon vous commandât des navires et vous achetât des canons pour que votre humeur devînt plus souple et votre politique moins altière. Demain, chrétiens, vous accepterez que vos nationaux soient jugés par ses magistrats bouddhistes. Les Japonais ont plus fait, en vingt ans, pour notre race que tous les philosophes qui prêchèrent l’égalité des hommes. Vous les persiflez, mais vous avez peur d’eux. On dit même que certains d’entre vous mettraient un assez haut prix à leur alliance. Ne vous étonnez pas que nous admirions ce peuple actif, industrieux, patriote et guerrier, qui vous oblige aux formes extérieures du respect et qui, le seul de l’Orient, nous venge enfin de nos longues humiliations et de vos injures séculaires.

Et le Japon m’apparut alors comme un séjour où s’élaboraient les grandes revanches de l’Asie.

Quant aux Chinois, bien qu’il se soit formé chez eux un parti adolescent de réformateurs, je ne pense pas que leur énorme masse s’émeuve encore. Les Japonais ont bourdonné à leurs oreilles et piqué leurs flancs. Piqûres et bourdonnemens leur furent peu sensibles. Mais, si les nouvelles modes qu’affichent leurs voisins leur semblent un travestissement indigne des Asiatiques, il se pourrait que les derniers succès de la diplomatie japonaise, dans la révision des traités, les fissent nous mépriser davantage. Comment ne s’estimeraient-ils pas très supérieurs aux gens d’Europe, quand ceux qui furent leurs disciples, et dont ils se croient toujours les maîtres, se piquent d’en savoir aussi long que nous et de nous battre avec nos propres armes ? Les quelques honorables Célestes que j’interrogeai sur le Japon me répondirent à la façon de ces oncles ignares, très suffisans et très riches, qui ne comprennent pas que leurs neveux se farcissent la tête de grec et de latin pour donner du plaisir à leur vieux bonhomme de précepteur. Les neveux, ici, s’affublent de nos jaquettes et de nos pantalons ; ils étudient dans nos livres. Ce sont divertissemens d’écoliers en maraude. La Chine se gausse du sérieux que nous apportons aux jeux de ces turlupins et des bons points que nous leur décernons. Quand on leur parle des Japonais, les faces chinoises s’allongent en moue dédaigneuse, puis s’épanouissent en un large sourire. Toutefois, des commerçans de Hongkong m’affirmèrent très gravement que leurs vainqueurs d’hier étaient pour la plupart des gueux et des fripons.


I

Je venais d’arriver à Tokyo, après avoir touché Kobé et Yokohama. Nous entrions dans la seconde quinzaine de décembre. Les collines étaient frileuses, car les érables avaient dépouillé leur rouge feuillage ; mais les camélias allaient bientôt fleurir. Les champs d’orge et de colza verdoyaient, et dans les campagnes, où les bottes de paille sèche, dressées comme de petites meules et suspendues aux arbres comme de grosses cloches, semaient des taches d’or pâte parmi les cônes des pins et les rameaux des cyprès, les broussailles de bambous jaunies et cendrées éparpillaient au vent leur fumée légère, teintée d’aurore. L’air était froid ; le ciel, d’une limpidité bleue, avait des matins glacés de rose.

Je savais déjà que les djinrikishas japonaises se nomment communément des kurumas [1] et leurs traîneurs des kurumayas, que les longues robes aux manches tombantes s’appellent des kimonos, les larges ceintures des obis, les pantalons flottans des hakamas, les casaques de soie des haoris et les patins de bois des getas. Je n’ignorais plus que le terme de chaya désignait les auberges et les maisons de thé, et celui de tatami les nattes dont les planchers sont tapissés. Quand on parlait devant moi de hibachi, j’entendais parfaitement qu’on signifiait le brasero de bois ou de cuivre autour duquel les Japonais s’agenouillent et se dégourdissent les mains. Le mot de geisha me représentait une petite dame peinte et fardée, assez richement attifée, et qu’un traîneur de cabriolet emporte à perdre haleine vers un hôtel de rendez-vous ; et l’on m’avait dit que ces petites dames, entre tant d’autres arts où elles sont fort expertes, chantent et s’accompagnent sur le shamisen, lequel, importé de Manille à la fin du XVIIe siècle, n’est qu’une variété de notre vieux rebec. Et je n’avais pas été sans m’apercevoir que les getas, ces socques où, en guise d’empeigne, de gros cordons, séparant l’orteil des autres doigts, retiennent des deux côtés les pieds emprisonnés dans des chaussettes fourchues, ont tantôt la forme de semelles mal dégrossies et tantôt celle de petits bancs. Les kimonos m’avaient frappé par leur ressemblance avec nos robes de chambre ; les hakamas me produisaient l’effet de jupes fendues ; et la coupe des haoris, vus de dos, me rappelait les sacs noirs dont jadis le tailleur du lycée nous affublait sous le nom de caban.

Et je savais encore bien des choses. Les Japonais disposent leurs livres à l’inverse des nôtres, et les lisent de droite à gauche en commençant par notre dernière page jusqu’au mot Fin, qui est imprimé sur la première. — Au sortir du bain, ils s’essuient avec une serviette mouillée. — Ils vous annoncent la mort de leurs parens ou de leurs enfans, le rire aux lèvres. — J’avais vu leurs charpentiers raboter, le rabot tourné vers eux ; et j’étais instruit de ce que leurs couturières, au lieu de faire courir l’aiguille dans l’étoffe, font courir l’étoffe sur l’aiguille immobile, alors que cette aiguille, décidément paradoxale, va chercher elle-même le fil, au rebours des nôtres qui se laissent enfiler. — La politesse, chez eux, consiste non à se découvrir, mais à se déchausser. — Ils s’appellent du même geste dont nous nous congédions. Que voilà un peuple extraordinaire ! Et quelle riche matière à mettre en petits jeux de société ! « Si vous étiez Japonais, comment ouvririez-vous un livre ? » — « Comme ces critiques qui n’en lisent que la table des matières. » — « Comment enfileriez-vous une aiguille ? » — « Je la promènerais tant et tant qu’elle ne pourrait manquer de rencontrer le fil. » — « Quelle marque de déférence donneriez-vous à votre hôte en pénétrant dans son logis ? » — « J’enlèverais mon chapeau… » — « Vous avez perdu. Un gage ! »

Ce gai savoir ne me contentait point. J’enviais les voyageurs que leurs premiers pas au Japon jetèrent dans une douce ivresse. L’un d’eux, au débarqué, remercia les divinités antiques de lui avoir rendu l’Hellade. Il vit de pauvres kurumayas au long buste, aux jambes grêles, courir sur le rivage, et se crut à Olympie. D’autres, moins férus d’illustres souvenirs, ne laissèrent point d’éprouver des sensations étranges. Ils se réveillaient aux antipodes des mondes connus et s’égaraient dans un petit univers de drôleries mirifiques et de fantaisies musquées. D’autres, enfin, avaient à peine foulé ce sol prestigieux que le charme qui s’en évapore s’était insinué dans leur âme et les enveloppait d’un brouillard enchanté. Pour moi, qui avais peut-être trop escompté ma surprise et mes ravissemens, j’ai encore la mémoire toute fraîche que rien, hormis la nature, ne m’y parut s’élever au-dessus du médiocre. Et je tâtonnais, je cherchais à m’orienter hors du cercle des baguenauderies et des amusettes microscopiques, où ce pays enferme volontiers la curiosité du voyageur.

Les premiers Européens que j’y visitai me firent sentir, moins par leurs paroles que par leur silence, les difficultés de ma tâche. Ils étaient secrets des pieds à la tête, et, quand je leur exprimais mon désir de m’initier aux questions japonaises, je lisais dans leurs yeux l’aveu de ma présomption. L’un m’avertissait que, si l’on vient au Japon pour en écrire, quinze jours suffisent à griffonner un mauvais livre qui a des chances de plaire, et quinze ans peut-être à composer un ouvrage documenté, plein d’erreurs savantes, d’ailleurs fort ennuyeux. Je l’assurai que je n’y passerais pas quinze ans et que j’espérais y demeurer plus de quinze jours. L’autre qui, du fond de son cabinet, poussait une étude approfondie sur la société japonaise, me peignit un Japon mystérieux, pavé de chausse-trapes, où l’étranger ne saurait se hasarder sans des précautions infinies et qui lui reste indéchiffrable, à moins qu’il n’ait eu l’art d’en dérober la clé. On me citait, il est vrai, deux ou trois alchimistes écartés, presque inabordables, qui avaient probablement découvert cette pierre philosophale : le fond du caractère japonais ; mais on doutait que, dans le cas où je parviendrais à les joindre, ils consentissent à desceller leurs lèvres. De tous ces entretiens il ressortait que les Japonais sont le peuple le plus déconcertant, le plus bizarre, le plus insaisissable, le plus énigmatique.

— Je vous entends, soupirais-je, mais en quoi ? Est-ce parce qu’ils chaussent des bas fourchus et marchent sur de petits tabourets ? Est-ce parce qu’ils disent bonjour de la main comme nous disons bonsoir ? Est-ce parce qu’ils ne font qu’un saut de la natte où ils ont soupe à la cuve où ils se baignent ? Est-ce parce qu’ils ont une Constitution et renversent leurs ministères ?

— Vous n’y êtes pas. Ils sont inexplicables parce qu’ils ne s’expliquent pas, et que vous perdriez votre peine à vouloir les expliquer. Avez-vous dîné dans un restaurant japonais et mangé du poisson cru ?

— Non.

— Avez-vous vu danser des geishas ?

— Non.

— Suivi l’enterrement d’un prince ?

— J’attends qu’il en meure.

— Marchandé des bibelots ?

— Je n’en ai cure.

— Admiré, au Yoshiwara, l’exposition des honnêtes filles qui se sont vendues pour assurer une heureuse vieillesse à leurs parens ?

— Je préfère assister d’abord aux séances du parlement, visiter des écoles et des casernes, me mêler à la foule et, si je le puis, juger par moi-même du progrès des idées européennes dans l’âme du vieux Japon.

— Ah, monsieur, vous vous privez de grands plaisirs !

Cependant un vieux résident qui m’avait écouté me prit à part.

Il était peu connu, vivait très retiré, lisait beaucoup et se délectait dans les complaisances solitaires de son esprit ironique. Je reconnus plus tard que cette ironie aiguisait son observation sans la fausser, et que les pointes, souvent brillantes, jamais envenimées, en étaient parfois humides d’une goutte de poésie. Il aimait les Japonais et leur faisait payer sa tendresse. Je le suivis donc, et il me dit :

— Je veux vous renseigner en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Mettez-vous à la fenêtre et ouvrez les yeux. Voici précisément le symbole du Japon moderne qui arrive. Il s’avance sans hâte et ne s’occupe ni de vous, ni de moi, ni de quoi que ce soit autour de lui. Mon symbole est encore jeune. Vous lui donneriez vingt-cinq ans, mais les visages japonais nous trompent, et il en a au moins quarante : c’est vous dire qu’il naquit vers le milieu de ce siècle, au moment où le pays entreprenait sa révolution, et qu’il a encore reçu, dans son enfance et sa jeunesse, l’ancienne éducation des Samuraïs. Je vous prie de remarquer son équipement hétérogène. Il porte des souliers dont les élastiques se relâchent et d’où son talon déborde à chaque pas. Ce n’est point un indice de pauvreté ; c’est simplement la marque que ces chaussures européennes, déformées par la nécessité où il se trouve de les ôter cinquante fois du matin au soir, sont devenues à ses pieds des espèces de getas nouvelles, et c’est aussi la preuve que, nos modes adoptées, il continue d’en ignorer l’élégance. De son hakama en soie rayée, dont les jupons de nos femmes seraient jaloux, et de son haori en soie noire, moins long que celui des Japonaises, je ne vous dirai rien, sinon que leur étoffe et leur manière respirent le goût japonais le plus pur, amples, foncés, simples d’une richesse étouffée et qui permet à la médiocrité de rivaliser d’apparence avec elle. D’ailleurs, qu’un souffle de vent retrousse les pans de ce haori, et vous serez souvent surpris d’y apercevoir une doublure éclatante, blanche à ramages d’or, écarlate ou mauve, et d’une soie très chère. Notons, s’il vous plaît, que ses vêtemens sont d’une netteté irréprochable. Avant de passer au chapeau, sur lequel je vous serai obligé de fixer votre attention, regardez sa ceinture. Elle est veuve des deux sabres qui jadis relevaient d’une façon si cavalière ce que cette mise a d’un peu féminin ; mais il y pend toujours l’étui de la pipe et la pochette de tabac. Quant au chapeau de feutre rond, qui vient d’Amérique ou d’Angleterre et semble sortir de la friperie, considérez ses bords crasseux et la poussière dont il est pénétré jusqu’à la corde. On sent que le propriétaire s’en désintéresse et le méprise. Il se croit engagé d’honneur à s’en coiffer : c’est le bonnet phrygien de sa révolution. Mais, comme il la déteste autant qu’il en est fier, ce couvre-chef, exilé sur sa tête, n’obtient de lui ni égards ni coups de brosse, et toute l’invisible saleté du Japon, qui s’était dissimulée durant des siècles, s’y précipite et s’y met en évidence. Vous avez dû constater déjà que, si les rues sont parfois insuffisamment balayées et si le temps ne tarde pas à revêtir les maisons d’une couleur maussade, les ménagères hollandaises n’ont jamais donné plus de lustre à leurs casseroles, ni les marins une propreté plus luisante à leurs cabines, que les Japonais aux objets familiers de leur intérieur. Les nattes, les solives du plafond, les portes à coulisse aux vitres de papier, la bouillotte de bronze et le brasero de cuivre, tout y reflète un ordre admirable et le souci d’un époussetage minutieux. Eh bien ! monsieur, posez sur le miroir de ces tatamis, accrochez à ces poutres brillantes tel ustensile européen, particulièrement un chapeau, et les papillons qui, dans les nuits d’été, noircissent l’abat-jour de la lampe, sont moins nombreux que les taches d’huile, de graisse, de bougie, de cendre et de poussière dont l’infortuné goujat sera déshonoré pour son existence. Et maintenant j’estime que vous êtes éclairé sur nos contemporains, les Japonais. La civilisation qu’ils nous empruntent, ils l’éculent et la maculent. Ils la piétinent et l’arborent. Elle se dégrade à leur tête et retourne sous leurs pieds aux vieilles formes japonaises. Vous écrirez un chapitre : « Des Chapeaux, » et ce sera, si vous le voulez bien, l’étude de leur politique, de leurs ministères, de leurs administrations fagotées à l’européenne. Du tromblon au canotier, en passant par le gibus et le claque, toutes les inventions des chapeliers du XIXe siècle, tout ce qui a encadré et surmonté nos têtes romantiques, bourgeoises, industrielles ou révolutionnaires, toutes les coiffures qui se sont agitées dans l’air pour y saluer le passage des grands mots sonores, vous les retrouverez ici, comme en un vaste congrès, mais dépareillées, affaissées, délustrées, cabossées et poudreuses. Et votre second chapitre sera intitulé : « Des Souliers, » et vous nous y montrerez comment nos idées de liberté et d’individualisme s’avachissent aux pieds de la foule qui commence à les chausser. Ces souliers ne se gêneront point pour escalader les vôtres. Ils s’étendront sous votre nez avec une familiarité tout américaine, et parfois même ils manifesteront comme une démangeaison de vous pousser dehors. Et enfin, monsieur, vous n’oublierez ni le hakama, ni le haori qui sont doux, polis, soyeux, d’une grâce assez enveloppante, et qui gardent encore dans leurs plis je ne sais quel frémissement des sabres disparus. Vous vous souviendrez aussi que l’envers en est plus riche et plus beau que l’endroit ; et, quand vous aurez un peu vécu au Japon, le long et mince étui suspendu à la ceinture par un gros bouton d’ivoire, où l’artiste cisela l’inextinguible rire d’un petit dieu hydrocéphale, évoquera pour vous le souvenir des jolis bibelots dont ces hommes égayèrent la simplicité de leur vie.

Son symbole s’était éloigné et depuis longtemps effacé à l’horizon. Je lui dis :

— Si je vous comprends bien, tout ce que nous pouvons connaître des Japonais se réduit au geste et au costume. Assurément ces souliers et ces chapeaux s’animent de votre humour, et vous leur communiquez une éloquence imprévue. Mais où vont les pieds qui les dirigent, et que se passe-t-il dans les têtes qu’ils recouvrent ?

— Vous ne le saurez pas, me répondit-il. Je hante les Japonais depuis plus de seize ans, et je l’ignore. Tantôt on vous dira qu’ils courent à l’anarchie, tantôt qu’ils s’acheminent vers la république, tantôt qu’ils reculent devant l’invasion européenne, pour ressaisir leur solitude d’autrefois.

— Ne lit-on jamais dans leur pensée ?

— Rarement.

— Mais encore ?

— Ce sont des cerveaux fertiles en chinoiseries, capricieux, illogiques ou d’une logique qui nous échappe, déliés, retors, puérils, curieux, complexes, simplices…

— De grâce, concluez !

— Ne vous a-t-on pas prévenu qu’ils étaient inexplicables ?

Comme je rentrais à mon hôtel, on m’annonça qu’un journaliste m’y attendait. Un adolescent, — de vingt-cinq à trente ans ! — aux pommettes roses et aux dents saillantes, s’avança vers moi, se cassa en deux, puis me tendit la main et serra la mienne en coup de sonnette. Il joignait ainsi à un vieux reste de politesse japonaise la brusquerie sympathique du Yankee. Derrière ses lunettes, on distinguait à peine, sous ses paupières bouffies, deux lignes obliques et sombres, ses yeux. Je le vis poser son chapeau sur le parquet, tirer de sa poche un calepin et un crayon, et, après m’avoir demandé la permission de m’interviewer, il m’énuméra les points où son journal serait heureux que je voulusse bien répondre. « Que pensez-vous de la nature du Japon ? Des villes japonaises ? Des Japonais ? De leur politique ? » Je le remerciai de l’honneur qu’il me faisait, et lui promis que, s’il revenait dans cinq ou six mois, je lui donnerais mon opinion, mais qu’aujourd’hui je n’en avais point, sinon que la nature était délicieuse, les villes pittoresques, et le peuple charmant. Il s’empressa de coucher par écrit ces paroles essentielles.

— Et la politique ? me demanda-t-il. Trouvez-vous que nous soyons bien européanisés ?

Je regardai la redingote noire qui étriquait sa mince poitrine.

— Certainement, lui répondis-je. Et vous ?

Il aspira entre ses dents une longue bouffée d’air sifflante.

— Je crois, dit-il, que nous avons encore beaucoup à faire.

Et comme, à mon tour, je le pressais de questions, il réfléchit, se mit à rire, et reprit, en ponctuant de ce sifflement étrange chacune de ses phrases :

— Notre peuple est arriéré, un peu bête, et ne s’intéresse pas assez aux choses du gouvernement. Nous avons bien un parlement comme vous, mais on se plaint que nos hommes politiques aient désappris la moralité. Nos écoles ressemblent aux vôtres ; mais nos professeurs manquent un peu d’instruction. Vous êtes des savans, vous, et les Japonais ont grand besoin de votre indulgence. Nous nous occupons aussi de réformer notre bouddhisme, dont les prêtres trop souvent grossiers ou licencieux n’ont point de « respectabilité. » Et pour nos marchands, défiez-vous d’eux ; ils ne font pas encore usage de la probité commerciale.

— Heureusement, lui dis-je, il vous reste votre Empereur, dont l’inaltérable sainteté remonte à l’origine de l’univers.

— Il est vrai, fit-il, mais nous sommes tout de même inférieurs aux Européens.

— Eh ! pourquoi vous embarrasser de cette question d’infériorité ou de supériorité ? Vous êtes autres que nous. Vous occupez les plus belles îles du monde ; vous bâtissez des villes qui étonnent le voyageur, et vos usages l’émerveillent. Les Chinois ont éprouvé l’excellence de vos nouveaux armemens. Que vous êtes difficiles à satisfaire !

Il inscrivit soigneusement cette pensée.

— Surtout, lui dis-je, ne me prêtez pas votre sentiment sur vos politiciens, vos professeurs, vos commerçans et vos bonzes.

— N’ayez crainte : j’attendrai quelques mois.

— Etes-vous donc su r que je me montrerai aussi sévère que vous ?

— Je n’ose espérer que votre extrême bienveillance ne le sera pas encore davantage.

— J’ai reçu, disais-je le soir même à mon vieux résident, la visite d’un reporter japonais qui me paraît juger ses compatriotes avec une impartialité presque indiscrète.

Et je lui contai notre entretien.

— Pure bienséance ! s’écria-t-il. Ignorez-vous comment se font les présentations au Japon ? On y présente sa femme comme « son imbécile de femme » et son fils comme « son porc de fils. » Votre gazetier vous a simplement présenté son pays. Pour une fois, cette politesse jaune peut s’appeler une honnêteté.

Les interviews ont parfois du bon ; et je tâchai de me préciser à moi-même ce que j’aurais répondu à mon journaliste japonais, s’il n’eût été ni Japonais, ni journaliste. Que pensais-je de la nature ? C’était le 12 décembre au matin que, les yeux et les oreilles encore frappés des tavernes rutilantes et stridentes de Shanghaï, nous avions passé le détroit de Shimonosaki. Le paquebot entrait dans la mer intérieure du Japon, cette mer si vantée, ce lac marin dont la légende nous dit que les îles, enfantées par les dieux, grandirent peu à peu comme des jeunes filles et des fleurs. La bise soufflait sous un soleil pâle et sur les ondes glauques. De grands oiseaux tournoyans jetaient des cris plaintifs. Les montagnes élégantes, dont les moutonnemens et les brisures venaient expirer dans les flots, les îlots qui s’évasaient vers le ciel en bouquets sombres, les presqu’îles mamelonnées aux toisons rousses, les arbres qui jaillissaient de la mer ou se cramponnaient aux flancs des rocs, les grèves qui, dans cette lumière hivernale, luisaient entre les bois de pins et les eaux vertes comme des faucilles à demi rouillées, cet horizon circulaire de côtes et d’archipels me reportaient aux jours déjà lointains où je longeais l’Amérique du Sud et traversais les canaux de Schmidt. C’était bien la même navigation sans fin dans un cirque verdoyant et fermé. Mais, ici, point de neige à la crête des monts, ni de glaciers dont la nappe immobile se déverse sur la houle ténébreuse des forêts vierges ; et l’on ne voyait pas d’énormes glaçons rouler parmi les vagues leur troupeau de monstres irisés. Tout était charmant. Les montagnes avaient adouci leurs arêtes, elles escarpemens atténué leurs saillies. Les vallons, qui n’offraient plus l’aspect d’une végétation torrentielle, semblaient façonnés au sommeil des peuplades errantes. La nature, ayant vainement essayé d’être sauvage, se reposait dans une grâce mélancolique.

Et la douceur humaine avait mis partout son sourire. Les rizières et les champs s’étagent aux pentes des collines et les découpent en un damier vert dont je ne sais quel caprice a banni la ligne droite. Des phares blancs étincellent sur les promontoires, et des chapelles de bois retroussent les angles de leur toiture à la pointe des presqu’îles. Au fond des criques, devant des plages silencieuses, séparés du monde par les falaises hérissées de pins, mais reliés les uns aux autres par la même ceinture ondoyante, des villages, sous leurs tuiles sombres ou leurs chaumes épais, pressent leurs murs gris ocellés de trous noirs. Leurs flottilles en bois brut et les barques échouées sur le sable ont la gaîté neuve des planches écorcées et ajustées d’hier, encore humides de leur forêt natale ; et les voiles rectangulaires, qui de loin se gonflent et s’inclinent en vols d’oiseaux, donnent à tous ces havres perdus un air de colombiers lacustres.

Peu s’en faut qu’à la longue l’ensemble harmonieux du paysage n’ait à souffrir de l’exquise singularité du détail. C’est une succession ininterrompue de petits tableaux dont chacun se suffit à lui-même. On en vient à regretter que la nature ait eu trop d’esprit ou que sa puissante imagination se soit si patiemment pliée aux menues fantaisies de notre art. Quels dieux invoquer dans cet archipel qu’on dirait pétri, modelé, paré de la main des hommes ? Car je ne doute point que les pêcheurs aient eux-mêmes creusé leurs ports, et les jardiniers dessiné le plan de leurs îles. Personne ne me fera croire qu’on ne ratisse pas tous les matins les sentiers que j’aperçois le long du rivage, ni que ces rochers ne soient des rocailles, ni que les arbres qui tordent leurs rameaux fantasques et détachent sur le ciel la bizarrerie de leur silhouette ne jouent un rôle fixé par les décorateurs. Ce pays gardait, même sous les vents froids et les feuilles mortes, sa correction irrégulière et plaisante. Et cependant, bien que tout y sentît un peu trop l’artifice, il ne s’en dégageait point une impression de petitesse ou de mignardise. Il y fallait admirer la persistance du labeur humain. Ce n’est pas un peuple méprisable, celui qui utilise ainsi, pour l’entretien de sa vie et la joie de son âme, les montagnes, les rivages, les vallées et les îles.

La journée touchait au soir, et nous découvrions toujours les mêmes anses, les mêmes bois, les mêmes collines arrondies ou dentelées, des îlots, d’humbles villages, des flots mouchetés de voiles. Le crépuscule tamisait une cendre légère sur cet horizon vaguement élargi, et, la lune n’étant point de veille aux cieux, l’ombre nous déroba bientôt les formes délicates de cette terre si étrangement volcanique, qui émerge des plus profonds abîmes et paraît consacrée, de temps immémorial, aux dieux de la pêche et des jardins.

Le lendemain, nous étions à Kobé, et nos traîneurs nous conduisirent aux Cascades, une des promenades les plus goûtées de la ville. Ils nous déposèrent devant une maison de thé, où deux Japonaises, assez accortes et dont les façons dégagées témoignaient qu’elles avaient l’usage des Européens, s’empressèrent vers nous, le sourire aux lèvres, nous saluèrent d’un good morning, nous invitèrent à nous rafraîchir et ne montrèrent point de dépit que nous n’en fissions rien. Le ciel s’était rembruni ; nous suivions les lacets d’un sentier grimpant sous les érables roux et les pins sombres. A mesure que nous montions, je prêtais l’oreille pour surprendre le jaillissement de l’eau vive. On était bien empêché de l’entendre, n’y ayant d’autres cascades qu’un ruisseau qui ruisselait sur des rochers en pente. Mais nos plus habiles entrepreneurs de sites pittoresques n’auraient pas su tirer un meilleur parti de cette petite gorge silencieuse. Tout y était combiné de manière à séduire le promeneur et à distraire ses pas. Deux restaurans de bois s’ouvraient en galerie devant la cascatelle et l’on n’arrivait au second qu’après avoir traversé le premier. Les tables basses, tendues de nattes et de couvertures rouges, servaient à volonté de sièges et d’estrades. Des niches grillées, où les dieux gonflaient leurs joues comme des enfançons gorgés de lait, sanctifiaient le paysage. Leurs banderoles blanches flottaient dans la verdure, et leur pénombre s’étoilait de pâles lumignons. Le sentier ne courait point en aveugle. Ses sinuosités, dont chacune avait sa raison d’être, mettaient tour à tour en scène un vieux tronc tortu, des racines extravagantes, un coin de ciel encadré de vertes ramures, la fuite du ravin entre deux bouquets d’arbres. Aux endroits les plus flatteurs, des boutiques de curiosités et de souvenirs disposaient leur assortiment de cannes, porte-plumes, gobelets, presse-papiers et photographies. Je retrouvais à cinq mille lieues de l’Europe les petits marchands de Chamounix et leur camelote de boîtes en coquillages. Les Japonais seraient-ils donc les Suisses de l’Extrême-Orient ? Et, parmi tant d’officiers et d’ingénieurs envoyés à nos écoles, n’auraient-ils point dépêché des colporteurs et des aubergistes dans nos villes d’eaux et nos stations thermales, afin d’y apprendre comment on peut, du même coup, exploiter le touriste et machiner la nature ?

Nous ne rencontrâmes, sur ce chemin désert, en cette saison morte, qu’une famille japonaise, composée de deux vieilles gens et d’une jeune femme dont l’enfant essayait ses premiers pas. La grand’mère, les sourcils rasés et les dents noircies, et le grand-père, à qui sa maigreur, sa figure anguleuse et recroquevillée, sa gorge affligée d’un goitre naissant, donnaient une vague ressemblance avec l’oiseau marabout, s’étaient accroupis au milieu de la route et ouvraient les bras au marmot bariolé qui titubait vers eux et que protégeaient, comme deux grandes ailes tombantes, les manches étendues de sa mère. La jeune femme, rose et joufflue, jetait aux échos de la colline abandonnée par l’hiver ce rire de joie triomphante que les échos des cinq parties du monde recueillent aux lèvres maternelles.

Pas plus que ce tableau dont le léger exotisme relevait d’une pointe de nouveauté son antique légende humaine, la nature japonaise ne me parut une œuvre inédite du Créateur. Elle est jolie, hospitalière, heureusement montagneuse, baignée d’une lumière subtile qui en fait valoir les lointains. Elle sait, quand il faut, rehausser sa coquetterie d’une négligence savoyarde. Ses cheveux lui tombent parfois sur les yeux, mais elle rit au travers. Peut-être lui reprocherais-je quelque monotonie dans ses imprévus, quelque apprêt dans ses surprises. On lui a trop répété qu’elle était adorable ; on l’a trop fêtée ; on lui a trop enseigné la valeur des petites fantaisies biscornues qui sortent de ses mains et dont elle ne se montre pas, d’ordinaire, si soigneuse. Et c’est la rançon de tant de grâce que, sitôt qu’on la veut célébrer, on oublie sa douceur de mère pour ne plus retenir que ses virtuosités d’artiste.

Que pensais-je des villes japonaises et de leurs habitans ? Interviewer invisible, entends-moi : les villes sont affreuses, et leurs habitans se moquent de notre esthétique. La beauté lumineuse des rades, leur amphithéâtre de collines où se dispersent les chalets et les temples, la pyramide tronquée du mont Fuji, qui déroule dans l’air limpide sa neige lointaine et sacrée, ces perspectives que l’hiver décolore à peine et ne flétrit pas, rendent plus pénibles les fouillis de baraques charbonnées dont les cités japonaises nous présentent le spectacle.

Il me souviendra longtemps de mon entrée à Kobé. Les rues de la concession européenne, désertes et toutes rosées d’une froide aurore, avaient la physionomie tranquille des rues de province. Les pavillons des consulats flottaient sur cette sous-préfecture occidentale. Peu à peu, de la ville indigène, un bruit nous arrivait et grandissait, un bruit de sabots martelant la terre durcie. Cette ville, où nous commencions de nous égarer et qui s’étend à perte de vue, nous fit l’effet d’une agglomération de villages assez misérables devant des routes inégales et défoncées. Les maisons très basses, généralement grillagées et posées sur le sol, ressemblent moins à des habitations humaines qu’à des basses-cours et des cages de lapins. Leurs toits de planches ou de tuiles se superposent en saillie, et chacune d’elles est entourée ou prolongée de dépendances minuscules tirant de plus en plus au poulailler, si bien que, pour se figurer une rue japonaise, une rue montante, vue d’en haut ou d’en bas, il suffirait presque d’imaginer une mauvaise route aux deux bords de laquelle on eût laissé dégringoler des caisses de toute grandeur. La plupart des boutiques sont tenues par des femmes. Mais le soin de l’étalage ne répond guère à l’importance de la marchandise. La plus vulgaire pacotille s’y présente avec agrément : les pièces d’art et les riches étoffes se dissimulent et fuient la lumière.

Autour de nous, des kurumayas, vêtus d’un caleçon bleu et d’une blouse ouverte, où de gros dessins blancs tracent comme des figures géométriques, coiffés les uns d’une casquette russe, les autres de chapeaux annamites, assis entre les brancards de leur voiture, s’enveloppaient frileusement de la couverture rouge dont ils emmaillotent les pieds du voyageur. Je les eusse pris pour des moujiks, hors qu’ils étaient chaussés de sandales en paille et que le bouclier de leur tête rappelait le soleil tropical. Des hommes passaient, perchés sur leurs getas, presque tous en kimono. Ils avaient le teint jaunâtre et des faces simiesques. Leurs dents à demi déchaussées et plantées de travers leur meublaient des bouches compliquées et menaçantes. Les mâchoires cynghalaises, pour proéminentes qu’elles soient, n’atteignent pas encore à ce terrible relief. Le type de ces hommes ne différait pas sensiblement de celui des Tagals et des Annamites. Mais, les yeux déjà faits à la conformation délicate de la race malaise, je ne fus point frappé de leur petitesse.

Les femmes, très nombreuses, déconcertèrent au premier abord les idées que j’en avais conçues. Leur costume se rapprochait de celui des hommes. Elles marchaient d’une allure trotte-menu et sautillante, le corps penché, le cou allongé, les jambes en dedans, et les reins voûtés par une sorte de coussin où se noue leur ceinture. Recouvertes du haori, on dirait qu’elles voyagent avec leur literie sur le dos. Un peu bossues, un peu cagneuses, ces jeunes fées carabosses supportent des pièces montées de cheveux enduits d’un vernis brillant, traversés ou hérissés d’épingles d’écaillé et qui leur font des coques et des casques de laque noire. Leurs yeux, opprimés par la boursouflure des paupières, s’échappent vers les tempes. Leur nez et leur bouche sont souvent resserrés entre leurs joues rebondies et incarnates. Leurs poupons empaquetés à leur des regardent par-dessus leur épaule ou renversent au ciel leurs petites têtes ballottantes. Quant aux enfans habillés d’étoffes à ramages, je les connaissais pour les avoir marchandés aux rayons de nos bazars, et j’avais dès longtemps admiré leurs tonsures et leur crâne chauve, au sommet duquel une houppe de cheveux produit l’effet d’un peu de mousse marine sur un gros galet rond. Mais je ne me doutais pas que, dans un pays si propre, ils fussent si morveux, et les croûtes de leurs visages me gâtèrent cette gentille mi-carême de bébés. Tous, hommes et femmes, saisis par la fraîcheur de la matinée, remontaient leurs épaules et recoquillaient leurs bras dans l’ampleur des larges manches, qui pendaient démesurément à vide. C’était une ville habitée d’un peuple de manchots.

L’après-midi, nos guides nous menèrent voir un temple shintoïste. On y arrive sous des allées de portiques ou de barres fixes, dont la solive transversale se recourbe légèrement comme une quille de navire, et parmi des rangées de lanternes en bois, en pierre ou en bronze, dressées sur de hauts socles. La demeure des dieux japonais, d’une arcadienne simplicité, consiste en deux pavillons presque carrés, élevés l’un derrière l’autre et reliés par une passerelle. Leur toit, fait de lattes minces qui, fortement pressées, imitent le chaume, pèse d’un poids énorme sur leurs colonnes polies. L’autel, sans peinture ni dorure, n’expose aux yeux des fidèles d’autres emblèmes de la divinité qu’un miroir trouble et des fuseaux de bambou d’où retombent symétriquement des zigzags de dentelles en papier. Devant l’autel, une cloche suspendue au rebord du toit et dont la corde flotte, avertit le dieu qu’on le demande sur la terre. Des femmes viennent, sonnent, inclinent la tête, claquent des mains, marmottent une courte prière, et s’en vont. Le grand air et les oiseaux pénètrent de toutes parts sous ces kiosques sacrés, et les jardins d’alentour sont peuplés de lanternes et de grossiers tabernacles. Plusieurs obus posés sur des colonnes de granit et quatre canons, braqués aux quatre coins du premier pavillon, trophées de la dernière guerre, prenaient un aspect de vieilleries inoffensives, dans ce décor rustique. Et, sous un petit auvent de bois, parmi les lanternes, une vache de bronze couchée, la longe pendante, malgré sa parenté avec les divinités égyptiennes, n’avait rien d’imposant ni de hiératique, et ressemblait à une bonne vache paisible qui ne serait point un symbole.

Portiques, lanternes, pavillons, sanctuaires, tout nous présentait l’image d’une religion sans mystères et sans effroi, ni passionnée ni voluptueuse, mais rudimentaire, agreste, imprégnée d’un naturalisme ingénu, susceptible de contenter les guerriers de l’ancien temps, des laboureurs et des amoureux en goguette. J’y soupçonnais bien, sous la naïveté du culte extérieur, quelques secrets ésotériques ; tant y a que ces bâtons ornés de bandelettes et ce miroir ne piquaient pas plus ma curiosité que des attributs de somnambule.

La foule se répandait autour du temple et y trouvait ses divertissemens coutumiers. Des saltimbanques tambourinaient devant une baraque faite de piquets fichés en terre, de serpillière et de paillassons. Les boutiques de gâteaux et de sucreries et les petits bazars « à prix fixe » étourdissaient les chalands d’un bruit de sonnailles et de cliquettes ; et les inventions modernes, la Science même, y recrutaient des cercles de badauds gravement ébahis. J’en vis qui collaient à leurs oreilles des cornets de phonographe, mais leur visage restait aussi imperturbable et leurs yeux aussi mornes que s’ils n’y eussent rien entendu. Un charlatan avait exhibé sur sa table une tête de mort, deux squelettes, des poupées anatomiques, dont les intestins nous découvraient des tumeurs peintes en vert, trois bocaux où s’enroulaient des ténias, et, au milieu de cet horrifique étalage, une liasse de brochures et une pyramide de petites boîtes à pilules. Il parlait avec une volubilité vertigineuse, et tour à tour, de sa baguette, frappait un bocal ou une poupée et désignait la poitrine d’un de ses nombreux auditeurs. Et, malgré mon ignorance de sa langue, je comprenais fort bien son langage. Il disait : « Vous, monsieur, je lis sur votre figure que vous nourrissez un reptile dans vos honorées entrailles ; et vous, madame, croyez-moi, il n’est que temps d’agir, si vous voulez éviter pour votre noble sein une affection comparable à celle dont vous pouvez constater ici toute la gravité. » Les bonnes gens hochaient la tête, mais il me parut qu’ils étaient plus touchés de la faconde du drogueur que convaincus des avantages de la drogue. A quelques pas de là, des bateleurs, robes et manches retroussées, jonglaient avec des sabres, les beaux sabres qui furent l’honneur et la précieuse férocité du Japon, et que ces marauds avaient apprivoisés au point d’interrompre leurs jongleries pour les avaler le plus proprement du monde.

Et je me disais : « Est-ce donc là ce pays excentrique qui a tant réjoui les amateurs d’étrangeté, et dont la porcelaine nous a conté de si fabuleuses histoires ? On m’avait rebattu les oreilles que rien ne s’y passait comme ailleurs, et tout ce que j’y rencontre m’avertit de mon illusion. Les hommes sont laids, les femmes ridiculement accoutrées, mais leur façon de s’amuser ne sort point de notre manière. Et même leur laideur et leur accoutrement ne réservent qu’une faible surprise à quiconque courut un peu le monde et visita les ports d’Extrême-Orient. Leurs socques de bois, je les entendis sonner naguère aux pieds des femmes incas. Les bâtonnets, dont ils se servent pour manger, j’en suivis les gourmands entrechats dans les mains chinoises. Et l’extérieur de leurs maisons porte à croire qu’ils ont peu raffiné sur la conception primitive des castors. »

Ainsi, plus naïf peut-être dans mon désenchantement que d’autres en leur aimable délire, je commettais à l’endroit du Japon d’innocens sacrilèges !

Ce fut bien pis, quand je débarquai à Yokohama. Les rues de la concession, parallèles au rivage, aboutissent à une rivière canalisée, puis escaladent une colline provençale au leurs villas se débandent et se blottissent sous des jardins touffus. Sauf des boys japonais et quelques Allemands au seuil de leurs magasins, je n’y croisai tout d’abord que des Chinois. Je ne sais si l’air du Japon les embellit ou si, près d’eux, les Japonais se tournent en repoussoirs. Jamais ils ne m’étaient apparus dans une telle faveur. Mes yeux se reposaient avec complaisance sur leur taille avantageuse, leurs robes d’azur, leur tresse ondoyante et la sereine plénitude de leur visage. Mais, derrière la concession, leur quartier aux maisons barbouillées de rouge ou d’indigo, plein d’ordures et de puanteurs, s’étend comme un ghetto fétide.

A droite et au loin, la ville japonaise : je n’y vis qu’une forêt de toits et de mâts et d’échafaudages, des cabanes délabrées, des étendages de haillons ; de vastes routes pierreuses où zigzague une piste étroite et sillonnée de la mince ornière des kurumas ; des boutiques encadrées d’étoffe noire sur laquelle gesticulent, comme à la craie, de gros caractères chinois et qui me rappelait les tentures de nos Pompes Funèbres ; et une gare sale, déjà décrépite, ouverte à tous les vents, remplie d’une multitude sabotante et taciturne. Les employés, en tenue européenne, avaient un air miséreux et dépenaillé ; mais ces représentais de la civilisation exerçaient sur le public une autorité militaire. La foule exhalait un vague parfum d’eau de toilette et une légère odeur de poisson. Les grandes coques de cheveux et les hauts chignons déployaient leur élégance empesée ; quelques têtes de femmes étaient voilées à l’orientale d’un morceau d’étoffe bleu pâle ; et plus d’un homme, sous son kimono entre-bâillé, montrait ses maigres jambes sans poil mordues par la bise. Sitôt que les barrages furent ouverts, il se produisit une bousculade silencieuse. Les coudes se démenaient comme à l’insu de leurs propriétaires, qui regardaient droit devant eux avec une morne impassibilité. Et, sous la course des getas, les dalles du quai retentirent un instant d’un fracas de battage au fléau. Et l’entrée à Tokyo, quelle enfilade de hameaux piteux ! Quelle Chine éteinte !

La gare de Shimbashi était aussi sale que celle de Yokohama. Sur la place, en face de nous, au milieu d’un pâté de maisons, une bicoque surmontée d’une espèce d’atelier de photographe arborait le titre français de Restaurant. Un petit tramway sans impériale, rouillé, déteint, sordide, attelé de deux haridelles, avait déraillé devant sa porte. A droite, un canal, des ponts, des baraques hybrides, mi-japonaises, mi-européennes, des rues pierreuses. Nous jetâmes à nos traîneurs le nom du Métropole-Hotel ; ils nous répondirent par un  ! quasi teutonique et prirent leur course. Ils traversèrent des ponts recourbés, des chantiers de démolitions, des carrefours où parfois, d’un assemblage de cabanes, s’élevait un édifice de briques, qui semblait gêné de sa croissance rapide, comme un grand nigaud d’adolescent au milieu de vieillards ratatinés ; et nous parvînmes enfin, à l’embouchure d’un fleuve, dans un quartier entouré de canaux, dont les maisons peintes, les jardins et les vérandas témoignaient assez qu’il était réservé aux « diables venus de la mer. » Cependant, j’y aperçus de loin un horrible toit de pagode, si grossièrement taillé que, malgré mes déceptions, je m’étonnais encore que les Japonais eussent pu donner une telle disgrâce à leur architecture. Mais j’appris bientôt que des pasteurs protestans, anglais ou américains, en étaient seuls responsables et que ce chapeau de Gargantua chinois abritait une secte réformée. Nous entrâmes à l’hôtel ; le gérant affairé, suant et soufflant, distribuait force bourrades à sa valetaille fourchue qui, derrière lui, clignait des yeux et tirait la langue, tandis que des bicyclistes anglais, servis à part dans un salon voisin, y faisaient un vacarme d’enfer.

Si mes premières promenades à Tokyo ne m’ont pas encore réconcilié avec le Japon, du moins la ville m’a révélé une immensité que je ne soupçonnais pas, et cette espèce de grandeur qui s’attache aux campemens humains, quand leur étendue passe l’imagination. Cette plaine, ces vallons, coteaux et collines que recouvrent d’innombrables villages soudés les uns aux autres par des ponts de bois ou de fer ; ces ravins où dévalent les chaumines et les chalets ; ces terrains vagues et les populeux faubourgs qui grouillent sur leur lisière ; ces canaux dont les multiples bras enserrent un pêle-mêle confus de boutiques, de bicoques treillissées, de masures, et dont l’eau sombre disparaît sous la charge des radeaux et des chalands, pour reparaître plus loin marécageuse entre de hauts remblais verdoyans et déserts ; ces tricots de ruelles pressées, et les larges avenues poussiéreuses dont les maisons trop basses rentrent sous terre, et les longues rues bordées d’auvens et de falots rouilles ; ce boulevard d’un européanisme hybride et ses murs de torchis noirs où s’ouvrent des fenêtres pareilles à des portes de coffre-fort ; ces gibets à plusieurs branches et ces croix de Lorraine qui sont des poteaux télégraphiques ; les parcs, les futaies, les rizières enclavées dans des bourgs ; les enclos où les princes se sont fait des palais secrets et de vastes solitudes, et dont les murs en descentes et en montées embrassent plus de terrain qu’il n’en faudrait pour bâtir une ville ; ces quartiers de constructions européennes qui détonnent doublement par leur contraste avec l’habitation japonaise et la discordance de leurs architectures ; ce fleuve peuplé de barques et au-delà duquel s’épaissit un nouvel entassement de baraquemens informes et de tuyaux d’usines, tous ces tableaux disparates, sans vive couleur et d’un dessin vilainement brouillé, s’ils répugnent au premier abord et nous oppressent de leur variété monotone, finissent par surexciter en nous une curiosité qui n’a pas franchi la moitié de l’univers pour abdiquer devant la plus invraisemblable foire de bric-à-brac que les hommes aient rassemblée sous les cieux.

Cette foire a, je ne dis pas un centre, mais une âme : le palais de l’Empereur et les ruines féodales qui l’entourent. Partez de la mer, à l’embouchure du Sumida-Gawa, longez des palissades désertes, traversez des ponts en forme d’arc, des îlots de maisons, des rues plus rocailleuses que le lit d’un torrent desséché, et des ponts encore ; franchissez le boulevard Ginza, le plus beau de la ville, le seul qui possède un trottoir de briques, et vous arriverez à une enceinte de murailles faites d’énormes blocs non cimentés et inclinés en talus. Elle n’est pas haute, cette muraille, mais elle est épaisse, plantée d’arbres, et sa masse thébaine se mire dans l’eau morte d’un canal. Passez le pont ; la muraille est ouverte. Une plaine, où surgissent, isolés l’un de l’autre, de grands édifices en briques rouges, et où, çà et là, noircissent des pâtés de vieux baraquemens, une immense plaine inculte se déroule sous vos yeux. Vous y verrez peut-être des exercices de cavaliers : les housards japonais, courts sur jambes, sanglés dans leur uniforme, éprouvent quelque peine à enfourcher leurs chevaux. Ils tombent, se relèvent, se rehissent en selle, avec un air de gros poupons farouches, devant un cercle de badauds qui les regardent et ne rient point de leurs culbutes. Continuez votre chemin ; au bout de la plaine, nouveau canal, nouvelle enceinte. La foule y circule encore ; et vous y trouverez d’autres remparts, d’autres canaux, d’autres espaces, une campagne toujours verte, une solitude prodigieuse, d’où émerge, dans une île escarpée, mystérieuse et touffue, l’invisible palais impérial. On vous montrera le ministère de l’Empereur. Cette préfecture européenne se dresse au pied des avenues tournantes qui mènent à la cour. Vous distinguerez, et même de loin, à l’angle d’une muraille, une tour blanche carrée et coiffée en pagode, qui luit doucement à travers le feuillage. Mais l’ombre et le silence des halliers gardent le secret impénétrable de la résidence divine. C’est en vain que, pendant presque deux lieues, vous suivrez les plis et les replis des profonds et larges fossés qui défendent les approches de la Sublime Porte ; c’est en vain que, les ponts vous y invitant, vous croirez parfois y atteindre : le Dieu Constitutionnel vit au milieu de son peuple, dans un étonnant dédale de vieux murs et de remparts démantelés, de vertes tranchées et d’eaux dormantes où s’ébattent les canards sauvages, plus retiré, plus inaccessible aux profanes que la Déesse dont il descend dans son temple inviolable des grandes forêts d’Isé.

Ce palais du mystère et du sommeil, où peut-être le passé songe, fait pour moi la beauté de Tokyo. Le reste n’est que chaos. Tout m’y choque ; tout y blesse l’image que nous nous formons de la vie confortable et harmonieuse. Ce peuple familial n’a point d’intimité : le passant plonge à son aise dans les intérieurs ; les trois quarts des gens se lèvent, se peignent, s’habillent, se lavent, se visitent, accomplissent tous les rites de l’existence sous les regards du flâneur. Ce peuple dont on nous a tant de fois dépeint la sérénité enfantine et dit que le sourire ne quittait pas ses lèvres, d’où vient donc que la vue de sa capitale me remplit l’âme de tristesse ? Les choses et les êtres y subissent une manière d’écrasement douloureux. Les frêles maisons étouffent et ploient sous leur carapace de tuiles. Leur étage est parfois si bas qu’entre l’auvent et la saillie de la toiture il ne saurait y avoir de place que pour des corps couchés. Les arbres trapus, en sentinelle sur les talus et les vieux remparts, ne seraient ni plus tors ni leurs branches plus crispées, battus d’un éternel orage. Les uns font explosion au ras du sol et ruent dans tous les sens leurs contorsions reptiliennes. Les autres se recourbent et rampent âprement vers la terre, comme s’ils voulaient s’y replonger ou en implorer une sève moins pauvre. D’autres, retenus par leurs racines, se projettent du haut des berges et précipitent leur tête échevelée. Leur effet est d’un pittoresque poignant. Et je regardais passer entre leurs ombres difformes les femmes au des cintré ; sous ces toits excessifs, j’entrevoyais une population qui vit, mange, cause, se traîne à genoux et, même debout, garde l’empreinte de cette posture suppliante, — gens duplicata ; — je notais que les visages, dès qu’ils ont lâché le masque souriant de la politesse, retombent souvent à l’état des faces dont les muscles n’ont jamais souri, et qu’il ne sort de leurs yeux ni lumière ni étincelle ; et je me demandais par moment si nous n’étions pas entrés dans un monde misérable, héréditairement courbé sous on ne sait quelle effrayante menace.

Mais, à peine formulée, cette impression se dissipait devant un site charmant, une allée d’arbres fièrement lancée à la conquête d’un petit temple ; une église bouddhiste au portique chinois, entouré d’une armée de lanternes dont les rangs s’espacent sous la paix ensoleillée des cryptomérias ; un jardin, dont l’ordonnateur avait reproduit en raccourci les beautés coutumières de la nature japonaise. Je distinguais un ermitage dans les genévriers et les gardénias : ses vitres de papier, autour de son étroit balcon, avaient la douceur légèrement grenue des carreaux couverts de givre. Le poli de son bois résineux, la délicatesse de sa charpente me disaient : « Ici, passant, on se contente de peu, mais ce peu, on l’achève. » Ou encore j’étais distrait par une de ces antithèses qui fourmillent à Tokyo et dressent au milieu d’une civilisation exotique et vieillie des pans d’européanisme rapidement bâclés. Toute une aile de la ville est accablée par un monument comme nos décorateurs se plaisent à en brosser sur leurs toiles de fond : dôme massif et mince beffroi. Il s’élève au-dessus d’un amas et d’une cascade de baraquemens noirâtres et détache dans l’air bleu du matin sa figure de javelot planté près d’un bouclier pâle où frappe le soleil. C’est l’église russe. Je ne suis pas encore revenu de la stupéfaction qu’elle me causa. Qui donc reprochait aux Japonais leur esprit de défiance et leur haine de l’étranger ? La religion de leur plus redoutable voisin s’est assise avec emphase au cœur de leur capitale. Son édifice prend un caractère durable, dans ce fouillis de planches et de bâtisses provisoires. L’Empereur du Japon, quand il suit à cheval les allées de son parc, peut contempler l’Église dont le Tsar est le souverain pontife. Elle domine ses ministères, ses écoles, ses temples, ses quartiers marchands ; elle le domine lui-même.

Toutes ces impressions de bizarreries, peut-être plus apparentes que réelles, donneraient-elles raison à ceux qui exaltent l’excentricité déconcertante des Japonais ? Les unes s’expliquent par la nature du pays, les autres par l’imitation dont ils nous honorent. Ainsi, la fréquence des tremblemens de terre les oblige à faire des maisons basses et des toits lourds. Point de semaine où le sol ne s’émeuve sous nos pas et où nos cloisons, bercées du roulis souterrain, ne rendent des craquemens sinistres, à preuve que, l’autre jour, un Anglais, fraîchement débarqué, surpris au sortir de sa baignoire par ce tintamarre volcanique, indécis entre le désir de se sauver et la crainte d’offusquer nos yeux, criait à tue-tête : « Nasty place ! Nasty place ! (Sale pays ! ) » Et je crois que si le japonisme triomphait en Europe et, d’une mode passagère et restreinte, devenait une institution, nous ne serions pas moins gauches à nous modeler sur les Japonais qu’ils ne paraissent l’être à copier nos usages et nos styles. Rien n’empêcherait alors leurs touristes d’écrire des chapitres sur les kimonos fripés et les getas déformées de ces rustres d’Occidentaux.


II

Tous les soirs, mon interprète me traduit le journal. Nous achetons le Nichi-Nichi, que le marquis Ito passe pour inspirer, ou le Jiji Shimpo, organe indépendant et assez ministériel. Mais le Yorozu, qui s’imprime sur papier rose et que je vois partout, aux mains des marchands, des sacristains d’églises bouddhistes, des prêtres du Shinto, des geishas, des patrons d’auberge, et qui me semble à la fois aussi populaire que le Petit Journal et presque aussi combatif qu’une espèce de Lanterne, m’est d’un abord plus facile et m’introduit plus prestement dans le milieu grouillant de la foule japonaise. Les longs articles des feuilles sérieuses me paraissent souvent des rééditions affaiblies et comme une version incolore de certains journaux européens. J’en comprendrai mieux la portée quand j’aurai poussé plus avant dans la connaissance des questions politiques. Le Yorozu, lui, s’en va court vêtu ; il est vif, indiscret, tapageur ; il mène sa fronde ; il glisse des sous-entendus menaçans ; il déniche les scandales, les couve, les engraisse, et les lâche quand l’heure est venue. C’est un journal très civilisé, et dont l’abonnement coûte environ dix sous par mois.

Nous lisons d’abord les faits divers, et je constate que la vie de nos frères jaunes soulève chaque jour la même poussière de tristesse, d’ignorance et de vilenie que celle de mes frères blancs. Suicides d’amour, adultères, jalousies au couteau, folie meurtrière, beaucoup de vols, moins de crimes, et les éternelles histoires du jeune homme qui force la caisse paternelle pour entretenir sa maîtresse ; du faux noble qui dupe les boutiquiers ; du provincial crédule qui confie sa bourse au filou complaisant, et du détective qui, ayant induit des empreintes de pas laissées par le voleur qu’une de ses getas était ébréchée, surprend son homme à l’instant qu’il faisait raccommoder sa chaussure.

Les exploits des lutteurs, aussi célèbres que ceux des chevaux de course, ne nous retiennent pas encore, mais, avant de courir au feuilleton illustré, dont l’auteur nous ménage avec art les péripéties et l’intérêt croissant, nous jetons les yeux sur les entrefilets politiques. J’y apprends que le ministère viole la Constitution, et n’en suis point surpris. Si j’en juge à la mélancolie hargneuse du journaliste, partagée d’ailleurs par beaucoup de ses confrères, cette Constitution n’est pour les Japonais qu’une source intarissable de désenchantemens. Ecoutez plutôt : « Tout le monde s’est réjoui quand on l’a proclamée. On pavoisait et l’on dansait. Le peuple croyait entrer dans le Paradis bouddhiste. Dix ans à peine se sont passés et l’on s’aperçoit que rien n’a changé. Nous vivons toujours sous l’arbitraire et le despotisme. Le Parlement foulé aux pieds par les clans et les coteries, les Partis sont tombés en pleine corruption ou gisent engourdis de puissans narcotiques. » Le despotisme dont il s’agit ici n’a rien d’impérial. La Majesté de l’Empereur plane au-dessus des polémiques et le Yorozu lui-même n’oserait l’effleurer. Mais la bonne foi du petit-fils de la Déesse Soleil peut se laisser surprendre. Il n’est point d’omniscience, même divine, que de perfides conseillers ne se mettent en état de circonvenir. Le Souverain n’est jamais attaqué, sinon dans la personne de ceux qui s’intitulent ses organes. « Le Cabinet qui nous gouverne est une sorte de Cabinet fantôme. Il existe et n’existe pas. Quel est son vrai caractère, quel est son but ? On l’ignore. » Faut-il préciser ? Le Yorozu démasque : « Le ministre de l’Agriculture vient enfin de se révéler : il a commis une sottise. » — « Vous croyez le Président du Conseil occupé des soins du gouvernement ? Rassurez-vous ; il se porte bien, boit du saké et se divertit dans la société des geishas. » — « Nous avons trois ministres excellens : l’un aime les danseuses, l’autre les actions, le troisième les pots-de-vin. » On raconte en termes émus que l’un d’eux abandonna une enfant dont il était le père authentique et que cette fillette, élevée par sa mère, une geisha, s’est parée de son nom et va jouer du shamisen dans les restaurans. A quand la souscription pour cette innocente victime de la pleutrerie ministérielle ?… Le peuple japonais est vraiment un peuple extraordinaire…

Le 24 décembre, l’Empereur ouvrit la Diète. Je ne sais encore aujourd’hui si le ministère Matsukata s’était rendu coupable envers la Constitution des attentats qu’un certain nombre de journalistes, profitant de la liberté nouvelle qu’il avait octroyée à la presse, lui jetaient quotidiennement à la tête. Les uns affirmaient qu’il avait outrepassé ses droits, les autres qu’il avait le droit de les outrepasser ; d’autres, qu’il était resté dans les limites de ses attributions : habilement, disaient ceux-ci ; maladroitement, répliquaient ceux-là. Mais tous se montraient assez d’accord pour le renverser. La bataille devait s’engager sur les nouveaux impôts dont il menaçait la pauvreté japonaise. D’ailleurs, ce que l’on visait, à travers cette question de finances, c’était son crime d’avoir duré. Il avait contre lui les fonctionnaires destitués, les préfets disgraciés, l’ambition des anciens ministres dont les dents avaient repoussé, et l’indifférence de ses amis repus.

La Diète s’élève non loin du Palais, dans ce quartier européen des légations et des ministères, dont les constructions récentes et les grands espaces vides ressemblent presque au berceau d’une ville américaine. J’y accompagnai les membres de notre légation. Nous traversâmes l’immense plaine et le labyrinthe ouvert des vieux remparts. Le soleil du matin scintillait sur l’eau glacée des douves. La blanche tourelle du parc impérial se teintait de la nuance que prennent aux gelées d’avril les fleurs du pêcher. Ces vastes étendues, où la végétation éclaircie par l’hiver nous découvrait de froides clartés marécageuses, me donnaient l’impression d’un paysage de chasse aux canards. Le long de la route, que l’Empereur allait bientôt parcourir, une foule silencieuse, maintenue par des sergens de ville, se massait sur quatre ou cinq rangs de profondeur. Des centaines de kurumas s’alignaient déjà devant l’édifice occidental où se débattent les destinées japonaises. Les laquais galonnés se précipitèrent à la portière de notre landau, et un maître des cérémonies, chamarré de la tête aux pieds, nous conduisit aux tribunes.

On m’ouvrit celle des journalistes, tous habillés à l’européenne, les mains sur les genoux, immobiles, muets, contraints, comme de jeunes paysans endimanchés dont les gestes ne se dégauchiraient que dans la liberté de la blouse. Le petit amphithéâtre parlementaire resplendissait de l’éclat du neuf ; mais on avait retiré tous les sièges de l’hémicycle en gradins, et du haut en bas un mince cordon rouge le coupait en deux parties, l’une réservée aux Pairs, l’autre aux Députés. Derrière l’estrade, où d’ordinaire s’élèvent les tribunes oratoire et présidentielle, sous un dais somptueux, dont les rideaux de pourpre épanouissaient leurs chrysanthèmes d’or, près d’un riche guéridon, j’aperçus le trône. Les loges, sauf celle du milieu qui restait déserte et pompeuse, étaient occupées par des officiers et de hauts fonctionnaires, quelques-uns devisant à mi-voix. Le corps diplomatique s’installa dans la sienne ; les légats coréens, drapés d’étoffes sombres, coiffés de chapeaux en pointe, le teint basané, en tapissaient le fond ; mais, au premier rang, près de la figure sympathique et fine du baron d’Anethan, un diplomate chinois, dont la robe était magnifique, avait posé sur le rebord de la loge ses doigts longs et maigres, et penchait un visage émacié dont les lèvres esquissaient comme le sourire du Voltaire de Houdon.

Rapidement l’hémicycle se remplit : d’un côté, les Pairs ou Sénateurs, en uniformes militaires ou en vêtemens de cérémonie passementés d’or, dans tout l’apparat d’une cour allemande ; de l’autre, les représentans du peuple en habits noirs. Les chapeaux et la garde des épées étaient voilés de crêpe, car l’Empire japonais gardait encore le deuil de la vieille Impératrice douairière qui, depuis onze mois, avait été se plaindre aux dieux des souillures dont les envahisseurs d’Europe infectaient son pays. J’examinai les attitudes et les visages. Il ne me parut point que les dignitaires japonais fussent ridicules sous leurs costumes brodés et leur tenue d’état-major. Peut-être la richesse des chamarrures couvrait-elle suffisamment leur gaucherie. Mais les habits à queue engonçaient les épaules ; leurs revers et leurs pans godaient et ballottaient sur des poitrines rétrécies et des bustes trop longs ; et les bras en pendaient raides, gênés de l’étroitesse des manches comme d’une nudité. Les figures n’avaient plus cette laideur tour à tour aplatie et saillante et presque siamoise que je rencontrais au hasard des rues ; et leur variété m’offrait des exemplaires moins rudes du type japonais. A côté de têtes déprimées, où la protubérance des pommettes semble trahir l’effort du crâne dans sa fuite en arrière, au milieu de faces tirées, crevassées, accidentées et moroses, de fins visages ambrés allongeaient leur ovale au nez aquilin, aux yeux délicatement bridés, au sourire de femme. Beaucoup se rapprochaient des nôtres, à telles enseignes que leur physionomie me remémorait des gens et des caractères connus. Ces masques japonais portaient, eux aussi, le cachet ou les stigmates des qualités et des défauts, des vertus et des vices que nous sommes accoutumés de déchiffrer sur la face aryenne.

L’Empereur parut. Il entra par une porte latérale, suivi des chambellans, des princes et des ministres. Aussitôt, Sénateurs et Députés, tous, du même mouvement unanime, harmonieux et lent que les hauts épis sous la brise, s’inclinèrent et se courbèrent devant cet homme dont l’humanité, en quelque sorte supérieure, incarnait la Patrie. Il ne me vint plus à l’esprit de critiquer la coupe de leur habillement, ni d’observer si leurs tailleurs en avaient ingénieusement adapté la mode étrangère à leurs formes indigènes. Je trouvai qu’à ce moment-là leurs habits se cambraient aux hanches et tombaient avec grâce, et que, dans une assemblée politique, le respect est encore un grand maître d’élégance.

D’une stature plus haute que les officiers de son escorte, les cheveux abondans et partagés à la naissance du front, les sourcils retroussés et les yeux légèrement obliques, la mâchoire inférieure proéminente et barbue, et la dure moue des lèvres ressortant sous l’âpre moustache noire, les traits moins empreints d’intelligence que de brutale ténacité, le Souverain, en uniforme de général, s’avança d’un pas assez rapide, mais avec l’allure un peu torse des cavaliers. Le comte Matsukata s’approcha de lui et, après trois révérences espacées, lui remit humblement le rouleau où la proclamation impériale était écrite. L’Empereur se découvrit, posa sur le guéridon son képi à la blanche aigrette, déroula le manuscrit et on commença la lecture. Dans le mouvement qu’il fit, un pli de la tenture me le déroba ; je ne perçus plus que sa voix, son étrange voix gutturale et cassée de vieux prêtre psalmodiant des litanies barbares. Quand ce fut fini, il rendit au comte le papier sacro-saint et se retira silencieusement, avec sa suite, comme il était entré.

Députés et Sénateurs se dispersèrent pour se réunir bientôt et rédiger une adresse au Trône. J’allai rejoindre les diplomates, qui, au milieu d’une grande salle nue, remettaient leur pardessus et fumaient une cigarette. On s’entretenait des paroles de l’Empereur, moins banales, disait-on, que les années précédentes. On signalait le passage de son discours où, sortant de son habituelle neutralité, il avait déclaré qu’on introduisant de nouveaux impôts ses ministres n’avaient fait qu’obéir à son initiative. Il couvrait ainsi leur impopularité de sa pourpre irrésistible. Cependant les journaux annoncèrent que, dès le lendemain, le ministère recevrait l’assaut, et de toutes parts des conciliabules de politiciens se préparèrent au combat.

Le matin, je pénétrai un instant à la Chambre des Pairs. C’était le séjour du bon ton, des manières douces et courtoises, des fines allusions saluées d’un sourire, des approbations discrètes : un salon et une académie. L’orateur parlait sans geste et sans éclat ; il causait, et de temps en temps les têtes, dont quelques-unes commençaient à se dégarnir, opinaient aux délicatesses de son langage. Les tribunes étaient désertes.

Mais, dès midi, la foule munie de cartes assiégeait les abords de la Diète et s’échelonnait aux escaliers de bois qui, sur un des côtés du monument, donnent accès à la Chambre. Les fonctionnaires auxquels je m’adressai pour entrer y mirent une complaisance dont je fus d’autant plus touché qu’ils ne me connaissaient pas ; et, sitôt qu’on m’eut ouvert la porte d’une loge, les privilégiés qui la remplissaient déjà se tassèrent et m’indiquèrent une place au premier rang. Cette politesse me consola des insultes que les gamins, encouragés par leurs parens, me criaient à travers les rues, quand je n’y passais point en voiture.

Le long des couloirs, j’avais entrevu, dans leurs bureaux, des groupes de députés japonais, assis sur les tables et allumant leurs cigarettes aux charbons ardens des petits braseros. Plus d’apparat, plus d’habit noir ; mais le costume japonais, où rien ne gêne aux entournures. Ils discutaient et propageaient autour d’eux une rumeur d’orage.

A une heure précise, la séance s’ouvrit par une courte allocution du président, qui rendit compte de sa visite à l’Empereur : il lui avait présenté l’adresse de ses collègues, et Sa Majesté avait daigné lui répondre : « Nous approuvons les sentimens que nous expriment les membres de la Chambre des Députés. » La salle bondée, où les vêtemens européens se noyaient dans le flot des haoris, redoubla de silence et d’attention, quand, au moment de procéder à l’ordre du jour, un député se leva et demanda à déposer une motion urgente. Des cris variés se croisèrent dans l’hémicycle, et l’on entendit à peine les paroles du président :

— Quelle est la nature de cette motion ?

— Je propose, répliqua le député, que la Chambre refuse sa confiance au présent ministère.

Les visages, sous leur vernis d’impassibilité, se tendirent. Parmi ces têtes de Sanchos cabossées et de Don Quichotte tartares aux barbiches de bouc, où donc avais-je contemplé cette figure de bonze, vieille Providence de mélodrame, et ses yeux caves, et sa bouche funèbre, dont la voix creuse l’est peut-être encore moins que son discours ? N’avais-je point déjà rencontré cet homme aux joues tombantes et carrées, dont le mordant rictus devance son regard, qui ne se soulève qu’avec peine sous de lourdes paupières ? Et cet autre, satisfait de soi-même, jeune ténor de l’opérette politique, où m’était-il apparu ? Au cours de quelle pérégrination ? Dans quel pays ?

Le premier coup de canon était tiré ; les partis allaient sonner la charge, lorsque le président, qui venait de recevoir un pli cacheté, l’éleva au-dessus de sa tête. Tous les députés surgirent dans le fracas sec de leurs sièges qui derrière eux claquaient sur les dossiers, et, debout, ils écoutèrent la lecture d’un décret de dissolution. Le rire s’empara des tribunes. Je n’avais pas encore vu les Japonais si gais, si heureux de vivre. Leurs représentans l’étaient moins. Us s’écoulèrent en un clin d’œil, sans murmure, sauf deux ou trois qui lancèrent des apostrophes à la galerie et à l’Histoire. L’un d’eux même escalada son fauteuil et leva les bras au plafond. Il était petit ; ses cheveux bouffaient sur sa grosse tête à la fois gouailleuse et furibonde. Il eût parlé peut-être, s’il ne se fût aperçu que la salle était déjà vide.

Dans la cour de la Diète, les députés se précipitaient vers leurs kurumas, et, trotte trotte, à travers les larges avenues et la plaine déserte, comme une armée de rats surpris par l’inondation, ils gagnaient en toute hâte, à quelques centaines de mètres plus loin, afin de s’y concerter ou d’y faire leurs paquets, le grand Imperial-Hôtel, que le gouvernement édifia autant pour eux que pour les voyageurs étrangers, et qu’un de ces jours les tremblemens de terre jetteront à bas.

Le lendemain, le Cabinet, vainqueur des résistances du Parlement, démissionnait.

— Eh bien ! me disait mon vieux résident, n’êtes-vous pas servi à souhait ? Peste ! en moins de quarante-huit heures et dès votre arrivée, ouverture de la Diète, dissolution du Parlement, démission du ministère ; vous ne vous plaindrez pas que les Japonais rechignent à la besogne ! Résumons la situation : les députés font campagne contre les impôts ; l’Empereur soutient ses ministres irresponsables, qui en déposent le projet ; les députés protestent de leur dévouement à la Majesté Impériale, source de toute grandeur et de toute vérité, mais ils continuent à battre en brèche le Cabinet ; l’Empereur se félicite des sentimens que les députés lui témoignent, et les casse aux gages. Ils s’en vont, et le ministère les suit dans leur chute. Cela est admirable, et vous voilà, je suppose, investi de lumières suffisantes sur l’incohérence de la politique japonaise. Qu’en pensez-vous ?

— Je pense : sont-ils drôles, ces Japonais, de ne pas être plus drôles que nous !

— Vous vous trompez, me dit-il, nous sommes moins drôles… Mais quittez là les parlementaires et leur marmite renversée, et promenez-vous par la ville. Le trente-et-un décembre approche, et, depuis que la lune chinoise ne gouverne plus nos hôtes, ils s’accordent avec nous pour fêter le nouvel an. Vous rencontrerez à chaque pas des porteurs de cadeaux et des messagers de bons augures. On fait, en ces jours-ci, un solennel échange de saumons salés, de canards sauvages, de poissons, de légumes, d’oranges et d’œufs. Et les pauvres gens s’offrent du sucre, des livres de sucre. Ceux qui ne branlent pas encore la tête aux vieilles superstitions prennent garde de ne point observer, dans le nombre des présens qu’ils envoient, les chiffres fatidiques et favorables : trois, cinq, sept.

— Il est merveilleux, lui dis-je, que les nombres impairs soient en si grande vénération chez tous les hommes. Mais, depuis avant-hier, je remarque qu’on a planté devant les maisons des sapins verts ou des bambous coupés, et je vois, tendue au-dessus des portes, une corde aux franges de paille, parsemée de chiffons en papier blanc et dont le milieu est orné de fougère, d’herbe marine, d’oranges et d’écrevisses. Que signifie cette décoration ?

— Ah ! me répondit mon interlocuteur, vous êtes dans le pays de l’Oracle des Songes et du Langage des Fleurs. Ces deux sapins au seuil de chaque demeure, l’un plus gracieux, à droite, l’autre, à gauche, plus robuste, représentent la constance de la femme et celle du mari et leur sont à tous deux des présages de longévité. Le tortis de paille, d’essence shintoïste, et que vous retrouverez au fronton des temples, a rendu un bien grand service à l’humanité : sans lui, on peut dire qu’il ne ferait pas encore jour dans les Etats du Soleil, et vous ne les auriez jamais visités qu’au télescope de votre Cyrano, dont l’agence Reuter nous télégraphie aujourd’hui même l’étourdissante résurrection. Sachez donc que la Déesse du Soleil, aussi capricieuse que la lune, s’était enfermée sous une grotte. Les dieux, fort empêtrés de leurs ténèbres, ne purent l’en tirer qu’en mettant dans leur jeu sa curiosité féminine. Ils imaginèrent une symphonie burlesque, où les coqs faisaient leur partie, et cent autres inventions, dont la plus heureuse fut de lui vanter sa beauté et de lui présenter un miroir. La Déesse sortit de sa caverne, mais elle y fût rentrée, si cette corde en paille de riz ne lui eût barré la retraite. Les morceaux de papier, que vous appelez irrespectueusement des chiffons, ne sont rien moins que le symbole de la divinité. Quant aux feuilles vertes, fougère ou daphné, aux oranges et aux plantes marines, je pense qu’elles annoncent la prospérité. L’écrevisse vous souhaite de parvenir à un âge où votre taille se courbe comme son des et où votre barbe s’allonge comme la sienne. Mais nous n’en finirions pas s’il fallait vous expliquer tous ces menus emblèmes où l’âme japonaise cueille, depuis deux mille ans, son même butin d’innocens plaisirs. Les feuilles des arbres lui font des signes particuliers, les anémones lui murmurent des choses exquises, ses rêves de bonheur voyagent sur l’écaillé des tortues, et les poissons lui tiennent de longs discours. Elle se meut, toujours facile à contenter, dans le monde diaphane des apologues. Elle y habite un petit palais d’allégories, dont chaque fenêtre est une métaphore.

— Parbleu, fis-je, on devient précieux, à fréquenter chez les Japonais ! Que ne me dites-vous tout simplement qu’ils en sont encore au gui l’an neuf ? Braves gens ! Mais, pour des songeurs qui se mirent dans une goutte d’eau, ils me paraissent très sérieusement affairés. Ce ne sont, dans toutes les échoppes et les magasins, que comptables agenouillés devant leurs livres. On entend partout le bruit cliquetant des boules de l’abaque. Et hier, comme je passais devant une banque, les guichets en étaient assaillis par des hommes armés de gros portefeuilles.

— Eh ! répondit mon vieux résident, ne voulez-vous pas que les Japonais se croient, au moins une fois l’an, obligés de payer leurs dettes ? Ils ont eu trois cent soixante jours pour emprunter, et Dieu sait s’ils s’en privèrent ! Ils en ont cinq pour aviser aux moyens de contracter un nouvel emprunt qui leur permette de rembourser les autres. Mais soyez assuré que le spectre de l’échéance ne les empêchera ni de manger leur macaroni de la fin du mois, ni de savourer le mochi traditionnel, ce gâteau de riz auquel les pâtissiers donnent la forme du miroir sacré, ni de répandre des haricots à travers leur maison, car ces farineux ont ici la propriété de chasser le diable.

Je suivis le conseil de mon ami : je flânai. Les arbres de Noël, dont l’Europe avait émerveillé tant de petites têtes blondes, avaient traversé les mers et s’étaient multipliés pour égayer le seuil des maisons japonaises. J’en vis de toutes les tailles, et même qui n’étaient pas plus hauts que des rameaux de buis bénit. Us faisaient un peu de verdure et d’espérance à la porte des pauvres cabanes. Les enfans, sous leur calotte de cheveux et dans leur robe bariolée dont les manches leur tombaient jusqu’aux pieds, avaient grand soin qu’ils ne fussent emportés par le vent, et s’interrompaient à chaque instant de leurs jeux pour venir surveiller ces chétives boutures de bénédiction. A Ginza, les boutiques volantes s’étaient installées le long des trottoirs, chargées d’ustensiles de ménage, de jouets, d’ornemens religieux, d’arbres minuscules qui poussent dans des pots et reproduisent si merveilleusement les caprices des grands arbres, qu’il suffit d’en poser un sur ses tatamis pour se croire dans une forêt. On vendait aussi, parmi les bibelots favorables, des chats en porcelaine ou en carton blanc, dont la patte relevée voulait agripper au passage l’insaisissable bonheur. Partout des fillettes en ramages et des jeunes filles aux ceintures multicolores jouaient avec des raquettes, de belles raquettes dont l’envers représentait les acteurs fameux du Japon. N’allez pas vous figurer des images grossièrement peintes sur des planchettes de bois. Une main délicate les a composées avec des morceaux de crêpe éclatant, si bien qu’elles s’animent, parlent, vivent, ressuscitent les héros morts et les enchantemens du passé.

Ce symbolisme ingénu, ces plantes heureuses qui ont une âme et qui, plus tard, entreront au paradis bouddhiste avec les âmes qu’elles entretiennent de vertes illusions, ces emblèmes divins, dont les fortes têtes de l’incrédulité n’ont pas encore pris ombrage, cette réjouissance où le vieux Japon convie les bêtes et les arbres et respire en un monde de génies bienfaisans, tout me ramenait à la patrie lointaine, lointaine dans l’espace et lointaine dans le temps. Nous aussi nous avons connu ces fêtes, et plus intimes peut-être, plus profondes ! Du trente-et-un décembre au premier janvier, les boutiques ne fermèrent pas. Vers minuit, les gongs des églises bouddhistes, qui de tous les côtés de la ville se répondaient, commencèrent d’égrener leurs coups graves et sonores, tandis que le peuple réveillonnait doucement, et, devant les « tables de délices » où les femmes avaient servi des crustacés, des poissons, des oranges et des herbes marines, souriait à ses patrons célestes et à ses fantaisies légendaires.

Pour des gens qui se civilisent, Japonais, vous êtes étranges !


ANDRE BELLESSORT.

  1. J’ai adopté pour tous les mots japonais l’orthographe fixée au Japon même par les Européens et suivie par les Japonais dans les livres qu’ils publient en langue étrangère. L’u se prononce ou ; le g, gue ; le j, dji ; le ch, tch. C’est la seule orthographe légitime, la seule qui serre d’assez près la prononciation indigène. Ceux qui veulent s’en affranchir tombent dans la bizarrerie. C’est ainsi que le terme de Shogun est devenu quelquefois Shiaugoun. etc., etc.