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Voyage au pays de la quatrième dimension/L’âme inconnue

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Bibliothèque-Charpentier (p. 96-102).

XVI

L’ÂME INCONNUE

Le côté le plus curieux de l’extraordinaire développement du Léviathan, au début du vingtième siècle, ce fut, je l’ai dit, le consentement universel et inconscient des hommes qui servirent de pâture à ce monstre colossal.

Depuis plusieurs années déjà, la science avait suffisamment dégagé la théorie matérialiste pour que personne au monde ne put croire désormais à la nécessité d’une âme dirigeant le corps humain, ou d’un roi dirigeant le corps social. On croyait que la vie de l’ensemble n’était composée que de la vie des cellules, et qu’aucun point central matériel ne pouvait exister réellement dans cet ensemble. On avait renoncé à l’ancienne idée d’une construction mécanique groupée autour d’un centre réel, bien que cette théorie eût été fort en faveur dans toutes les civilisations primitives.

On avait décidé que le tout n’était qu’un composé des parties, et cela rassurait sur les intentions du Léviathan tous ceux : qui pensaient que cet être supérieur n’existait qu’en fonction de ses cellules constitutives, c’est-à-dire des hommes.

Au surplus, l’idée de cet être supérieur n’était point neuve.

Thomas Hobbes fut un homme admirable en ce sens que, le premier de tous, il osa écrire, en 1654, en tête de son introduction au Léviathan, que si la nature est ce monde que Dieu construit et gouverne par son art divin, l’homme, de son côté, par industrie, produit en imitation un animal artificiel, et cet animal formidable, ce Léviathan, c’est la société, c’est l’État.

Hobbes a poussé sur ce point l’assimilation fort loin ; mais dominé comme il l’était par cette idée que le corps humain est dirigé par un pouvoir central très réel que l’on appelle l’âme, il a tout naturellement construit sa thèse en faveur du pouvoir absolu et de l’indiscutable autorité d’un monarque ne prenant conseil que de lui-même.

D’après lui, un roi qui serait soumis aux pauvres, aux débiles ou aux malhonnêtes gens ne serait ni divin, ni grand, ni en sécurité. Toute propriété émane du souverain. Le pouvoir ne peut être divisé sans dissolution. Toutes les maladies habituelles aux hommes se retrouvent dans l’État : un homme qui a lu, par exemple, des livres libertaires en faveur du tyrannicide, est atteint d’hydrophobie ; il désire perpétuellement boire de l’eau pure, mais elle lui fait horreur. Athènes et Cartilage sont mortes de boulimie. L’agitation du petit peuple est analogue à celle des ascarides. Le loisir et le luxe engendrent la léthargie…

Ce fut certainement ce que l’on conçut de plus fort, de plus précis en la matière, et tout ce que l’on écrivit ensuite sur la nécessité d’un contrat social ou en faveur de l’absolutisme, peut paraître insignifiant en comparaison de cette doctrine scientifique qui s’accorda d’une façon si précise, trois siècles après, avec les découvertes de la science.

Malheureusement, Hobbes, de même que ses successeurs qui écrivirent sur l’organisme d’État, ne vit jamais dans cette image autre chose qu’une comparaison facile et frappante, une analogie littéraire utile pour la construction rationnelle d’une théorie politique.

Or depuis l’an deux mille, l’on sait combien ces tâtonnements politiques n’étaient que de vaines aspirations instinctives, que de vagues suggestions symboliques destinées à masquer la transformation bien réelle qui s’opérait dans le monde économique.

Rien n’était plus réel, moins artificiel, que la naissance du Léviathan qui, petit à petit, amalgamait dans son corps matériel tous les individus de bonne volonté à la façon dont le corps humain emprisonne, discipline, sacrifie les cellules organiques qui lui sont soumises. Sans doute ces cellules n’ont-elles point conscience de leur état de dépendance, chacune d’elles travaille suivant ce qu’elle croit être sa propre inspiration. Des batailles ont même lieu entre certaines cellules du corps humain et des cellules ennemies qui les attaquent, chacune d’elles se figure agir pour son propre compte alors qu’elle ne fait partie, en somme, que d’un ensemble qu’elle ne comprend pas. Cet ensemble, l’homme seul qui en bénéficie, peut en avoir conscience, lui seul profite de l’activité bénévole des cellules, lui seul les domine suivant sa volonté, les tue ou les fait vivre, abrège indirectement leur existence par ses excès, la prolonge par sa tempérance ou par sa science ; et cependant chaque cellule peut nier l’existence d’une conscience supérieure qu’elle rend possible, mais qu’elle ne soupçonne pas.

Ce fut exactement dans les mêmes conditions que vécurent les hommes dès le début du vingtième siècle, persuadés de leur entière indépendance mais chaque jour cependant plus étroitement unis les uns aux autres et perdant leur personnalité au profit d’une personnalité supérieure qui les dominait tous.

Au surplus, les philosophes eux-mêmes avaient pris soin de rassurer l’humanité sur les conséquences d’un développement de l’organisme social. Spencer avait fait entendre que dans un pareil organisme, le tout vivait pour les parties, et non point, comme dans le corps humain, les parties pour le tout. Claude Bernard avait, sur ce point, apporté des précisions scientifiques rassurantes : « Les propriétés vitales, avait-il dit, ne sont en réalité que dans les cellules vivantes ; tout le reste est arrangement et mécanique ».

C’était la vieille théorie mécanique de Descartes et de Hobbes, mais dégagée de tout dogme chrétien, toute substance étant corporelle et les phénomènes se réduisant à des mouvements.

Seulement, il faut bien le reconnaître, ces théories anciennes supposaient l’existence d’un point central, de l’âme ou d’un souverain absolu, et par là même, elles se rapprochaient davantage de la réalité que lès théories matérialistes du vingtième siècle.

Ces théories spiritualistes, ainsi que je l’ai dit plus haut, furent répudiées par l’esprit scientifique du vingtième siècle qui considéra que les notions d’âme ou de souverain n’étaient, à bien prendre, que des superstitions d’un autre âge. Et personne, à ce moment là, ne comprit que ces idées naïves, mais communes à toute l’humanité primitive, devaient cependant cacher, sous un symbolisme grossier, une réalité beaucoup plus prenante, plus agissante qu’on ne pensait.

Évidemment, l’âme ou le roi, ce n’est là que du fétichisme primitif ; mais lorsque l’on se place au point de vue de la quatrième dimension, lorsque l’on sait ce que cachent les phénomènes, lorsqu’ils nous apparaissent dégagés de l’espace et du temps, ces idées deviennent non seulement réelles, mais constituent la seule réalité.

Dès le vingtième siècle, il eût été cependant facile de s’en convaincre avec un peu de réflexion.

Oui, sans doute, dans le corps humain, la vie est tout entière dans chaque cellule, mais cependant nous savons qu’en supprimant l’un ou l’autre de ces cellules, on n’arrive jamais à supprimer celle qui devrait représenter, dans la théorie matérialiste, le noyau central qui assure l’unité de l’individu.

Dans le cerveau lui-même, telle ou telle partie peut être supprimée par une intervention chirurgicale, sans que cependant l’unité de l’individu s’en trouve jamais atteinte, et rien ne permet de localiser cette unité dans telle ou telle cellule spécialement différenciée.

De même, dans la société, ce n’est point en supprimant tel ou tel rouage que l’on arrive à détruire l’idée sociale. La personnalité matérialiste du Léviathan était sur ce point tout aussi indiscutable que celle de l’homme. C’est qu’entre la théorie matérialiste grossière et la théorie idéaliste naïve, il existe autre chose, une réalité des idées, la seule réalité au monde mais qui ne relève que du point de vue de la quatrième dimension.