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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre I/Ch. II

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CHAPITRE II.


Passage de Sainte Hélène à l’Ile de Madère  ; avec une courte description de cette Ile ; et ce qui nous y arriva.


Le 18 de Septembre 1740, l’Escadre, comme nous l’avons dit dans le Chapitre précédent, partit de Sainte Hélène avec un vent contraire, Mr Anson se proposant de sortir du Canal à la faveur des marées ; car il craignoit moins les incommodités qu’il auroit à essuyer, que le risque de voir manquer l’entreprise, en perdant probablement bien du tems à attendre que le vent devînt favorable. L’Escadre destinée à cette Expédition consistoit en cinq Vaisseaux de guerre, une Chaloupe armée en guerre, et deux Navires d’avitaillement. Les Vaisseaux étoient le Centurion de soixante pièces de canon, et de quatre cens hommes d’équipage, commandé par George Anson, le Gloucester, de cinquante pièces, et de trois cens hommes d’équipage, commandé par Richard Norris ; le Severn, de même force que le Gloucester, avoit pour Commandant Edouard Legg ; La Perle, de quarante pièces, et de deux cens cinquante hommes d’équipage étoit sous les ordres de Matthieu Mitchell ; le Wager de vingt et huit pièces, et monté de cent soixante hommes, avoit pour Commandant Dandy Kidd ; enfin le Tryal, Chaloupe de huit pièces, et de cent hommes, étoit commandé par Jean Murray. Les deux Navires d’avitaillement étoient des Pinques, dont la plus grande pouvoit contenir quatre cens tonneaux et l’autre environ la moitié de cette charge. Ces Bâtimens devoient nous accompagner, jusqu’à ce que les vivres que nous avions à bord, fussent consumés assez pour qu’il y eût place pour les Provisions à bord des deux Pinques, qui devoient alors être déchargées. Outre l’Equipage de ces Navires, il y avoit à bord de l’Escadre quatre cens soixante dix Invalides et Soldats de Marine, portant le nom de Force de terre, et commandés par le Lieutenant-Colonel Cracherode. Ce fût avec cette Escadre, conjointement avec le St. Albans et l’Alouette, et les Vaisseaux marchands sous leur Convoi, que Mr. Anson partit de Sainte Hélène, et sortit du Canal à la faveur des marées en quarante-huit heures. Le matin du 20 nous découvrimes, à la hauteur du Ram-Head, le Dragon, le Winchester, le South-Sea-Castle, et le Rye avec plusieurs Bâtimens marchands sous leur Convoi. Nous les joignimes vers midi du même jour, notre Chef d’Escadre ayant ordre (aussi bien que le St. Albans et l’Alouette) de veiller à leur sureté, aussi longtems que leur route et la nôtre seroient la même. Quand nous ne fumes plus qu’à une médiocre distance de cette dernière Flotte, Mr. Anson fit arborer son pavillon, et fut salué par tous les Vaisseaux de guerre à la fois.

Après cette jonction, nous formions une Flotte d’onze Vaisseaux de guerre et d’environ cent cinquante Navires marchands, destinés pour les Echelles du Levant, pour le Détroit de Gibraltar, et pour nos Colonies d’Amérique. Le même jour, Mr. Anson ordonna par un signal à tous les Capitaines des Vaisseaux de guerre, qu’ils eussent à se rendre à son bord, où il leur donna leurs instructions, tant par rapport à leur route qu’à l’égard de ce qu’ils auroient à observer en cas d’Action. Nous courumes ensuite tous au Sud-Ouest ; et le lendemain à midi qui étoit le 21 nous nous trouvames à quarante lieues du Ram-Head. Nous trouvant alors en pleine Mer, le Chef d’Escadre ordonna au Capitaine Mitchel Commandant de la Perle, de devancer la Flotte chaque matin d’environ deux lieues, et de revenir tous les soir à son poste. Nous poursuivimes ainsi notre route jusqu’au 25, que le Winchester, qui escortoit le Convoi destiné pour l’Amérique, fit le signal concerté pour demander la permission de se séparer de l’Escadre, et nous quitta après que Mr. Anson eut répondu par un autre signal. Le St. Albans et le Dragon, avec le Convoi destiné pour la Turquie et le Détroit, en firent de même le 29. Après cette séparation, il ne resta plus que notre Escadre, et nos deux Vaisseaux d’avitaillement avec lesquels nous primes la route de l’Ile de Madère. Mais les vents nous furent si contraires, que nous eumes la mortification de mettre quarante jour à notre trajet depuis Sainte Hélène, quoiqu’il ne faille souvent pour cela que dix à douze jours. Une perte de tems considérable, jointe au désagrément du gros tems et des vents contraires, produisit un découragement d’autant plus grand, que nous nous étions flattés de regagner sur mer, au moins en partie, le tems, que qu’on nous avoit si malheureusement fait perdre à Spithead et à Sainte Hélène. A la fin, cependant, le Lundi, 25 d’Octobre, à cinq heures du matin, nous vimes terre, et jettames l’ancre à la rade de Madère, sur quarante brasses de profondeur : Le Brazenhead nous restant à l’E. vers le S., le Loo au N.N.O., et la grande Église au N.N.E. A peine eumes-nous mouillé, qu’un Corsaire Anglois passa derrière notre poupe, et salua notre Commandant de neuf coups de canon, qui lui répondit de cinq. Le lendemain le Consul de l’Ile étant venu visiter Mr. Anson, nous le saluames de neuf coups quand il vint à bord.

L’Ile de Madère, que nous avions eu enfin le bonheur de gagner, est fameuse dans toutes nos Colonies d’Amérique par ses excellents vins, que la providence semble avoir destinés au soulagement des habitans de la Zone Torride. Elle est située dans un beau climat à 32° 27’ de Latitude Septentrionale ; sa Longitude Occidentale, à compter de Londres, est, à ce que nous avons trouvé, entre 18° 30’, et 19° 30’, quoique les Cartes la placent dans le 17 degré. Elle a une suite de montagnes, qui courent Est-Ouest ; la côte qui regarde le midi est soigneusement cultivée, et abonde en vignobles ; et c’est de ce même côté que les Marchands ont leur maisons de campagne, qui aident à former un coup d’œil tout-à-fait agréable. Il n’y a dans toute l’Ile qu’une seule Ville considérable, nommée Fonzal, située dans la partie méridionale de l’Ile, au fond d’une large Baye : c’est le seul endroit de commerce, et le seul où une Chaloupe puisse aborder. Fonzal, du côté de la mer, est défendue par un rempart élevé, garni de canons, sans compter une Forteresse sur le Loo, qui est un Rocher situé dans l’eau à une petite distance du rivage. La côte est couverte de grandes pierres, et la mer vient s’y briser avec impétuosité ; de sorte que notre Commandant, ne voulant pas hazarder les Chaloupes de ses Vaisseaux, ordonna aux Capitaines de l’Escadre d’employer des Chaloupes Portugaises pour faire de l’eau.

Nous restames environ une semaine dans cette Ile, pour nous pourvoir de vin, d’eau, et d’autres rafraichissemens. Le 3 de Novembre, le Capitaine Richard Norris ayant marqué par une Lettre à Mr. Anson qu’il souhaitoit de s’en retourner en Angleterre, pour le rétablissement de sa santé, ce Chef d’Escadre lui accorda sa demande et le remplaça en donnant le commandement du Gloucester au Capitaine Matthieu Mitchel ; le Capitaine Kidd passa du Wager sur la Perle, et le Capitaine Murray du Tryal sur le Wager. Le Tryal fut donné au Lieutenant Cheap. Ces arrangemens ainsi faits, avec quelques autres changemens relatifs aux places de Lieutenant, Mr. Anson donna, dès le lendemain, leurs ordres aux Capitaines, marquant St. Jago, une des Iles du Cap Verd, pour le premier rendez-vous en cas de séparation. En cas qu’ils n’y trouvassent point le Centurion ils devoient se rendre directement à l’Ile Sainte Catherine, sur la côte du Brézil. Notre Escadre ayant achevé ce jour-là de prendre à bord tous ses rafraichissemens, nous levames l’Ancre l’après-midi, et perdimes bientot de vue l’Ile de Madère. Mais avant de poursuivre le récit de ce qui nous arriva, nous croyons devoir rapporter en peu de mots quelles mesures l’Ennemi avoit prises pour déconcerter tous nos desseins.

Quand Mr Anson rendit visite au Gouverneur de Madère, il apprit de lui que pendant trois ou quatre jours, vers la fin d’Octobre, on avoit vu, à l’Occident de l’Ile, sept ou huit Vaisseaux de ligne, et une Patache, et que cette dernière étoit venue chaque jour pour découvrir la côte. Le Gouverneur protesta sur son honneur, qu’âme qui vive dans l’Ile n’avoit eu la moindre communication avec quelqu’un de ces Vaisseaux, qu’il croyoit François ou Espagnols ; quoique, suivant lui, il y eût plus d’apparence qu’ils étoient Espagnols. Sur cette information, notre commandant détacha une Chaloupe, qui alloit très bien à la voile, pour reconnoître l’Escadre ennemie. L’Officier fit huit lieues vers l’Ouest, et revint sans avoir rien vu, si bien que nous restames dans la même incertitude où nous avions été avant son départ. Cependant nous ne pouvions guère douter, que cette Flotte n’eût été envoyée pour traverser notre Expédition. Rien au monde ne leur auroit été plus facile, si au-lieu de se tenir à l’Ouest de l’Ile, ils avoient croisé à l’Est. Car en ce cas, ils nous auroient nécessairement rencontrés, et nous auroient obligés à jetter en mer une grande quantité de provisions, qui ne pouvoient que nous embarasser s’il avoit fallu soutenir un combat ; et cet article seul, indépendamment de l’Action et de ses suites, suffisoit pour nous contraindre à retourner sur nos pas. La chose étoit si simple et si naturelle, que nous cherchames les raisons, qui avoient empêché qu’elle n’eût lieu. Celles qui nous parurent les plus vraissemblables, étoient, que cette Escadre, Francoise ou Espagnole, avoit été envoyée, sur l’avis de notre départ avec l’Amiral Balchen, et la Flotte destinée à l’Expédition du Lord Cathcart. Dans l’idée de ne pouvoir tenir contre des forces aussi supérieures, que les nôtres l’étoient dans cette supposition, les Ennemis pouvoient n’avoir pas juger à propos d’en venir à un engagement avec nous, qu’après notre séparation, qui ne devoit apparemment pas se faire avant notre arrivée à Madère. Telles furent alors nos conjectures, qui ne nous permettoient point de douter, que nous les rencontrerions sur notre route vers les Iles du Cap Verd. Dans la suite de notre Expédition plusieurs d’entre nous eurent sujet d’être convaincus, que cette Escadre étoit commandée par Don Joseph Pizarro, et avoit été destinée à traverser les entreprises de notre Escadre, à laquelle elle étoit considérablement supérieure en force. Comme cet armement des Espagnols a eu par sa destination un rapport si particulier avec notre Expédition, et que la catastrophe qu’elle subît, quoique nullement due à notre habileté, ni à notre valeur, ne laissa pas d’être très avantageuse à l’Angleterre, je donnerai dans le Chapitre suivant un détail abrégé de ce que les Vaisseaux de cette Escadre eurent à souffrir depuis leur départ d’Espagne en 1740, jusqu’à ce que l’Asie, le seul Vaisseau de l’Escadre qui revint en Europe, arriva à la Corogne, au commencement de 1746.