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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre I/Ch. IX

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CHAPITRE IX


Avis aux Navigateurs qui voudront doubler le Cap Horn.


Tous les malheurs, que nous avons éprouvés dans le cours de notre voyage, doivent être imputés aux retardemens qu’on nous fit essuyer avant notre départ d’Angleterre, ces retardemens ayant été cause que nous arrivames dans les Mers du Sud, pendant la plus mauvaise saison de l’année. Delà la dispersion de nos Vaisseaux, le dépérissement de nos Equipages, et la réduction de notre Escadre de l’état propre à tenter quelque entreprise considérable où nous étions lorsque nous passames le Détroit de le Maire, à deux Vaisseaux et un petit Bâtiment délabrés au point de ne pouvoir qu’à peine tenir la mer. Pour mettre autant qu’il est possible ceux qui entreprendront à l’avenir le voyage de la Mer du Sud, à couvert de pareilles infortunes, j’ai cru devoir rapporter ici les réflexions que m’ont fourni ma propre expérience et la conversation de nos plus habiles Navigateurs, touchant la manière la plus convenable de doubler le Cap Horn, par rapport à la saison où il faut tenter ce passage, au cours qu’il faut suivre, et aux lieux de rafraichissement à l’Est et à l’Ouest de l’Amérique Méridionale.

A l’égard d’un lieu de rafraichissement à l’Est de l’Amérique, l’Ile de Ste. Catherine, a jusqu’à présent été recommandée par plusieurs Auteurs ; et c’est sur leur parole que nous y relâchames. Mais la manière dont nous y fumes reçus et le peu de rafraichissemens que nous y trouvames, suffisent pour détourner ceux qui nous suivront, de l’idée de relâcher dans le Gouvernement de Don Jose Sylva de Paz ; à moins qu’ils ne veuillent bien que les Espagnols soient informés de leur forces et de leurs desseins, pour autant que le Gouverneur en aura connoissance. Or comme cette espèce de trahison a sa cause dans le commerce clandestin des Portugais avec les Etablissemens Espagnols vers l’embouchure de la Plata, la même cause agira probablement sur tous les Gouverneurs des Côtes du Brézil, où cette Contrebande a également lieu. Quand même les Gouverneurs seroient trop honnêtes gens pour commettre une pareille infidélité, le commerce est trop fréquent entre les ports du Brézil et de la rivière de la Plata, et trop de Bâtimens passent continuellement de l’un de ces endroits à l’autre, pour que les Espagnols puissent manquer de recevoir avis de l’arrivée et de l’état de nos Vaisseaux ; Et quelque imparfais que fussent ces avis, c’en seroit toujours trop pour l’intérêt de nos Navigateurs. Tout le commerce des Espagnols dans la Mer du Sud, se fait constamment dans une même route du Nord au Sud, sans jamais s’en écarter ni vers l’Est ni vers l’Ouest, et deux ou trois Vaisseaux Croisiers bien postés, suffisent pour intercepter tous leurs Vaisseaux : mais cela n’a lieu qu’autant que ces Vaisseaux Croisiers peuvent rester ignorés ; car dès qu’il paroit un Ennemi dans ces Mers, les Espagnols envoient des Couriers le long de la Côte, et mette un Embargo sur tout leur commerce. Ils savent fort bien que cette précaution non seulement empêchera leurs Bâtimens d’être pris, mais ne peut manquer de réduire bientôt l’Ennemi à la nécessité de vuider ces Mers, à moins qu’i ne fût assez fort pour en attaquer les Places. On voit par-là de quelle importance est le secret dans de pareilles expéditions, et par conséquent que les Vaisseaux qui y sont destinés, doivent éviter soigneusement les Côtes du Brézil.

Il seroit cependant possible que des Vaisseaux destinés à ce voyage fussent absolument obligés de toucher au Brézil, pour y faire du bois, de l’eau et se pourvoir d’autres rafraichissemens ; dans ce cas même Ste. Catherine est la dernière place que je voudrois leur recommander. Premièrement les Animaux qu’on prend en vie dans les Vaisseaux, pour y avoir un peu de viande fraiche, tels que Cochons, Moutons et Volailles, ne s’y trouvent pas ; nos Equipages s’en apperçurent, et souffrirent beaucoup pour avoir été réduits à la seule viande salée. En second lieu, cette relâche est trop voisine de la rivière de la Plata, et les Espagnols ont trop d’occasion d’être informés de tout ce qui y arrive. Il vaudroit mieux aller à Rio Janeiro, où deux Vaisseaux de notre Escadre relâchèrent après notre séparation au passage du Cap Horn. Je sai des Officiers de ces deux Vaisseaux, qu’on peut trouver dans ce port quelques Cochons et quelques volailles : et comme il est assez éloigné de la rivière de la Plata ; le commerce entre ces deux endroits n’est pas fréquent, et on seroit moins en danger d’être découvert aux Espagnols. Il y auroit d’autres mesures à prendre moins sujettes aux inconvéniens, et nous en parlerons dans la suite.

A l’égard de la route qu’il faut tenir pour doubler le Cap Horn, je crois être suffisamment fondé, tant sur notre propre expérience, que sur la comparaison des Journaux d’autres Navigateurs, à donner un avis qui me paroit de la dernière nécessité : c’est de conseiller à quiconque voudra aller dans la Mer du Sud, au lieu de passer par le Détroit de le Maire, de gagner l’Est de la terre des États, de courir alors au Sud, jusqu’à la hauteur de 61 à 62 degrés, de mettre ensuite le Cap à l’Ouest, en restant à cette latitude, jusqu’à ce qu’on se soit bien assuré d’être suffisamment avancé à l’Ouest ; après quoi il faut porter au Nord.

Comme ces directions sont diamétralement opposées à celles qu’on a jusqu’à présent données pour cette Navigation, je me trouve obligé d’appuier de quelques raisons, chacun de ces articles particuliers de l’avis que je viens d’indiquer. Premièrement à l’égard du passage à l’Est de la terre des États, si l’on fait attention aux risques que nous courumes en passant le Détroit de le Maire, au danger où nous fumes d’être jettés par les Courants sur la Terre des États, et à ce qu’après avoir heureusement évité ce danger, nous fumes cependant portés à l’Est de cette Terre, par ces Courans ; Si l’on fait, dis-je, attention à ces risques et à d’autres qu’on a couru dans ce même passage, on trouvera qu’il n’est pas prudent de s’exposer dans ce Détroit aux périls de faire naufrage, pour se trouver aussi peu avancé du côté de l’Ouest, qu’on l’auroit été par une Navigation beaucoup plus sûre dans une Mer ouverte.

En second lieu, j’ai conseillé de gagner la Latitude de 61° à 62° Sud, avant de courir à l’Ouest. Je me fonde pour cet article, sur ce que, suivant toutes les apparences, les courants seront moins violents à cette hauteur, et le tems moins orageux et moins inconstant. Nous l’avons expérimenté nous mêmes ; car après qu’à notre grande surprise, nous eumes trouvé terre auprès du Cap Noir, comme je l’ai dit dans le chapitre précédent ; et que portant au Sud pour nous dégager des Terres, nous fumes à 60° et au-delà, nous eumes des vents moins tempétueux et une mer moins mâle que dans tout le reste du passage. L’air, à la vérité, y étoit vif et froid, et les vents assez forts, mais constants et uniformes, avec un beau Ciel et un temps clair ; au lieu que dans les Latitudes moins hautes, les vents ne diminuoient que pour revenir avec une violence, à nous faire craindre à tous coups, la perte de nos Mâts, qui auroit entrainé celle de nos Vaisseaux Les Courans y sont aussi moins forts que le long des Côtes, et diminuent à mesure qu’on s’éloigne de terre, jusqu’à venir presqu’à rien quand on est à une grande distance. En voici la raison si je ne me trompe. Les courants constans sont vraissemblablement causés par des vents constans, qui poussent toujours devant eux une grande quantité d’eaux, quoique d’un mouvement imperceptible ; ces eaux accumulées sur quelque Côte qu’elles rencontrent en leur chemin, s’échappent le long du rivage, leur superficie tendant toujours à se mettre de niveau avec le reste de l’Océan. il est de même fort probable que ces vents que nous trouvames bien plus violens vers les Côtes, que ceux qui soufflent à la latitude de 60° ont aussi une cause pareille ; car le vent d’Ouest règne ordinairement dans la partie Méridionale de la Mer Pacifique, et ce Courant d’air est arrêté par la hauteur prodigieuse des Andes, et des Montagnes de la Terre de Feu qui traversent tout ce Païs, jusqu’au Cap Horn. Il n’y a qu’une très petite portion de ce Courant d’air qui puissent s’échapper par dessus le sommet de cette chaîne de Montagnes ; le reste doit nécessairement glisser le long de la Côte, vers le Sud, jusqu’à ce qu’il gagne le Cap Horn, et forme, en doublant cette pointe, ces fameux coups de vent qu’on y essuye. Quoiqu’il en soit, et sans trop insister sur ces spéculations, c’est une chose de fait que les Courans et les tempêtes ont beaucoup moins de force à la hauteur de 61° à 62° que vers la Côte de la Terre de Feu.

Je suis donc très persuadé, tant par notre expérience que par les relations des autres Navigateurs, que l’avis que je donne, de gagner la Latitude de 61° à 62° avant de mettre le Cap à l’Ouest, est aussi important qu’utile. Un autre avis, non moins nécessaire, est qu’il ne faut entreprendre ce passage que dans le milieu de l’été, c’est à dire, pendant les mois de Décembre et Janvier. Plus on s’éloignera de cette saison, plus on trouvera d’incommodités et de périls. A la vérité, si on ne fait attention qu’à la violence des vents d’Ouest, le tems où nous fimes notre passage, qui étoit vers l’Equinoxe, paroitra le moins favorable ; mais d’un autre côté, dans le milieu de l’hiver on seroit exposé à d’autres inconvéniens encore plus grands encore. Le froid excessif et les jours courts ne permettroient pas de faire route au Sud, aussi avant que je viens de prouver qu’il est nécessaire : ces mêmes raisons rendroient plus terrible encore un voyage fait le long de bords inconnus, dangereux et affreux même au cœur de l’été. Enfin je conseillerois toujours à tous Navigateurs de tenter ce passage dans les mois de Décembre et de Janvier, autant qu’il sera possible, et sur-tout de ne pas s’exposer aux mers, situées au Sud du Cap Horn, après le mois Mars.

Reste à parler d’un endroit de rafraichissement pour des Vaisseaux de Course à leur arrivée dans la Mer du Sud. A cet égard il n’y a presque pas de choix, et il n’y a que l’Ile de Juan Fernandez qu’on puisse recommander pour cet effet, avec quelque espèce de prudence. Il est vrai que la Côte Occidentale des Patagons entre le Détroit de Magellan et les établissemens des Espagnols, ne manque pas de Ports, où des Vaisseaux seroient en sureté et trouveroient de l’eau, du bois, et quelques autres rafraichissemens : je donnerai même dans la suite le Plan d’un de ces Ports. Mais la Côte des Patagons est si terrible, par les Rochers et les écueils dont elle est pleine, aussi bien que par la violence des vents d’Ouest qui donnent toujours sur cette Côte, qu’il n’est nullement à conseiller de s’en approcher, au moins avant que les Rades, Canaux, et lieux d’Ancrage en ayent été reconnus, et qu’on ne soit plus au fait et des dangers qu’on y court et des lieux d’abri qu’elle offre.

Ce sont là les meilleures directions que je puisse fournir à ceux de nos Navigateurs qui seront à l’avenir destinés pour la Mer du Sud ; et je n’aurois plus qu’à reprendre le fil de ma narration, si je n’avois dessein dans tous le cours de cet Ouvrage, de contribuer à l’instruction de nos gens de Mer, et d’inculquer tout ce qui peut servir à l’utilité publique. Je ne puis donc quitter cet article sans supplier instamment ceux à qui la conduite de nos affaires navales est confiée, d’appliquer leur soins à lever les difficultés auxquelles la Navigation de ces Mers est sujette. Rien ne sauroit être plus honorable, ni plus avantageux à leur Patrie. Car il est évident que tous les progrès que l’art de la Navigation fait, ou par l’invention de méthodes qui en rendent la pratique moins hazardeuse, ou par une description plus exacte des Côtes, des Rades et des Ports connus, ou par la découverte de Nations inconnues et de nouvelles espèces de Commerce ; il est dis-je évident, que tous les progrès de la Navigation ne peuvent que tourner à l’avantage de la Grande Bretagne. Depuis que notre Marine a acquis une supériorité décidée sur toutes celles de l’Univers ensemble, nous ne pourrions sans une négligence, et dans une lâcheté extrême, nous laisser enlever les avantages que les nouvelles découvertes et la plus grande perfection de l’Art de naviguer peuvent procurer au Genre-humain.

J’ai prouvé ci-dessus que toutes nos entreprises dans la Mer du Sud courent grand risque d’échouer, tant qu’on sera obligé de relâcher au Brézil ; ainsi tout expédient qui pourroit nous affranchir de cette nécessité est surement digne de l’attention du Public. Le meilleur expédient à proposer seroit sans doute de trouver quelque autre endroit plus au Sud, où nos Vaisseaux pussent relâcher et se pourvoir des choses nécessaires pour leur voyage autour du Cap Horn. Nous avons déjà quelque connoissance imparfaite de deux endroits, qu’on trouveroit peut-être en les faisant reconnoitre, fort propres à cet effet. L’un est l’Ile de Pepys, à 47° de Latitude Sud, et suivant le Dr. Halley, à quatre vingts lieues du Cap Blanc, sur la Côte des Patagons ; le second seroit aux Iles de Falkland, à la Latitude de 51° et à peu près au Sud de l’Ile de Pepys. Cette dernière a été découverte par le Capitaine Cowley dans son voyage autour du monde en 1686 : Il nous a représenté cette Ile comme un lieu très commode, pour y faire de l’eau et du bois, et où il y a un très bon Port, capable de contenir plus de mille Vaisseaux en toute sureté ; il dit de plus qu’elle abonde en Oiseaux, et comme les Côtes en sont de roc et de sable, il s’y trouve sans doute grande quantité de poissons. A l’égard des Iles de Falkland, elles ont été vues de plusieurs Navigateurs François et Anglois. Frézier les a mises dans sa carte de l’extrémité de l’Amérique Méridionale, sous le nom de nouvelles Iles. Wood’s Rogers, qui courut la Côte N. E. de ces Iles en 1708, dit qu’elles s’étendent environ la longueur de deux degrés, qu’elles sont composées de hauteurs qui descendent en pente douces les unes devant les autres ; que le terrain en paroit bon, et couvert de bois ; et que suivant les apparences il n’y manque pas de bons Ports. L’un et l’autre de ces endroits est à une distance convenable du Continent, et à en juger par leur Latitude le climat y doit être tempéré. Il est vrai qu’on ne les connoit pas assez bien pour pouvoir les recommander, comme lieux de rafraichissement propres à les Vaisseaux destinés pour la Mer du Sud, mais l’Amirauté pourroit les faire reconnoître à peu de frais ; il n’en couteroit qu’un voyage d’un seul Vaisseau : et si un de ces endroits se trouvoit après cet examen, propre à ce que je propose, il n’est pas concevable de quelle utilité pourroit être un lieu de rafraichissement aussi avancé vers le Sud, et aussi près du Cap Horn. Le Duc et la Duchesse de Bristol ne mirent que trente-cinq jours, depuis qu’ils perdirent la vue des Iles de Falkland, jusqu’à leur arrivée à l’Ile de Juan Fernandez, dans la Mer du Sud, et comme le retour est encore plus facile, à cause de vents d’Ouest qui règnent dans ces Parages, je ne doute pas qu’on puisse faire ce voyage, des Iles de Falkland à celle de Juan Fernandez, aller et revenir, en un peu plus de deux mois. Cette découverte pourroit être de grand avantage à notre Nation, même en tems de paix, et en tems de guerre, nous rendre maître de ces mers.

Ces entreprises, quelque honorables qu’elles soient à ceux qui les font ou qui les favorisent, n’exigent cependant pas de grandes dépenses, car de petits Vaisseaux y sont plus propres que d’autres. Il seroit donc fort à souhaiter qu’on fît reconnoître la Côte des Patagons, la Terre de Feu et celle des États, et qu’on examinât avec soin les nombreux Canaux, les Ports et les Rades qui s’y trouvent. Par-là l’entrée dans la Mer Pacifique nous deviendroit facile, et toute cette Navigation Méridionale plus sûre qu’elle ne l’a été jusqu’à présent. En particulier une description exacte de la Côte Occidentale des Patagons, depuis le Détroit de Magellan, jusqu’aux établissements des Espagnols, nous fourniroit peut-être de meilleurs Ports plus propres pour le rafraichissement de nos Vaisseaux, mieux situés pour des vues de guerre ou de paix, et à quinze journées de Navigation plus près des Iles de Falkland, que ne l’est l’Ile de Juan Fernandez. Ce n’est pas d’aujourdhui que cette Côte a paru digne d’attention, par le voisinage des Araucos et autres Peuples du Chili, qui sont toujours en guerre ou en assez mauvaise intelligence avec les Espagnols. Le Chevalier Jean Narborough fut envoyé exprès par le Roi Charles II pour reconnoître les Détroits de Magellan, la Côte des Patagons vers ces Détroits, et les Ports des Espagnols sur cette frontière ; avec ordre d’ouvrir, s’il étoit possible, quelque correspondance avec les Indiens du Chili, et d’établir avес eux quelque espèce de Commerce. Les vues de Sa Majesté en faisant faire ce voyage, n’étoient pas seulement de faire alliance avec ces Peuples sauvages, pour intimider les Espagnols et pour les геssеггег de ce côté-là ; il y envisageoit bien d’autres avantages, indépendans de ces motifs politiques ; il considéroit que le Commerce immédiat avec ces Indiens, pourroit être extrêmement avantageux à la Nation Angloise. On sait que le Chili, lorsque les Espagnols le découvrirent, produisoit de l’or, bien au-delà de ce qu’il en a rendu dans quelque période que ce soit, depuis qu’ils en sont en possession ; cela fait croire, que les Mines les plus riches ont été prudemment celées par les Indiens, qui craignoient de perdre leur liberté et d’exciter l’avarice et la cruauté des Espagnols. Mais dans le Commerce que ces Indiens pourroient faire avec les Anglois, ces raisons n’auroient pas lieu ; puisque nous pourrions leur fournir, non seulement des armes et des munitions de guerre, mais aussi des commodités dont ils ont appris l’usage depuis qu’ils connoissent les Espagnols. Sans doute, qu’alors ils ouvriroient volontiers leurs Mines, et se prêteroient avec empressement à un Commerce utile des deux côtés ; leur or, loin de leur attirer l’esclavage commе autrefois, leur procureroit des armes pour la défence de leur liberté et de leur indépendance, et pour se venger de leurs Ennemis, et de leurs Tyrans. Tandis que par notre assistance et sous notre protection, ils deviendroient un Peuple considérable, nous attirerions chez nous des trésors, que la Maison d’Autriche et depuis celle de Воurbon ont prodigués dans la poursuite de leurs injustes et pernicieux desseins.

Il est vrai que le Chevalier Narborough ne réussit pas à ouvrir un Commerce qui devoit être si utile à l’Angleterre. Tout le succès qu’il eut se borne à quelques découvertes rélatives à la Géographie et à la Navigation ; au reste, il eut du malheur, mais un malheur tel qu’il doit plutôt servir d’encouragement pour de nouvelles tentatives, que d’objections contre elles. Il fut séparé d’un petit Bâtiment qui l’accompagnoit, et une partie de ses Gens se laissa prendre à Baldivia. Ces deux accidens le firent échouer dans son entreprise ; mais il paroit bien par les craintes et par les précautions des Espagnols qu’ils étoient pleinement convaincus que cette entreprise étoit très praticable, et qu’ils la regardoient comme une affaire de conséquence.

On raconte que Charles II avoit fondé de si grandes espérances sur cette expédition, et désiroit si fort d’en savoir le succès, qu’ayant appris que Narborough avoit passé aux Dunes à son retour, il n’eut pas la patience d’attendre que ce Chevalier arrivât à la Cour et alla au devant de lui dans sa Berge, jusqu’à Gravesend.

Pour faciliter les tentatives qu’on pourroit faire dans la suite sur ce sujet, je donne ici une Carte de cette partie du Monde, pour autant qu’elle nous est connue. Je me flatte qu’on trouvera cette Carte plus exacte qu’aucune de celles-qui ont paru jusqu’à présent, et pour en convaincre le Lecteur, je crois qu’il est nécessaire de lui dire sur quoi je me suis fondé pour y faire les changemens qui la rendront différente des autres, et de lui indiquer les Auteurs dont j’ai adopté les remarques.

Les deux Cartes les plus estimées pour l’extrémité du Sud de l’Amèrique Méridionale sont, celle que le Dr. Halley a donnée pour la Variation de l’Aiguille aimantée, et celle que Frézier à mise dans son voyage de la Mer du Sud. Mais il y en a une troisième pour les Détroits de Magellan, et les Côtes voisines, dressée par le Chevalier Narborough, beaucoup plus exacte que celle de Frézier, pour ce qu’elle contient, et à quelques égards supérieure à celle de Наlley, particulièrement dans ce qui regarde la Longitude des différentes parties de ces Détroits. Pour ce qui est de la Côte depuis le Cap Blanc, jusqu’à la Terre de Feu et jusqu’au Détroit de le Maire, je puis faire plusieurs corrections, fondé sur nos propres observations, puisque nous avons rangé cette Côte, presque toujours à la vue des Terres. Je ne doute pas que la position de la Côte Occidentale au Nord des Détroits de Magellan, ne soit assez incertaine ; je la crois cependant plus approchante de la vérité que dans aucune autre Carte, puisque je l’ai placée sur le rapport de quelques gens de l’Equipage du Wager, qui firent naufrage sur cette Côte, et qui la rangèrent ensuite, jusqu’aux établissements Espagnols, d’ailleurs leur rapport s’accorde assez bien avec ce qu’en disent quelques Manuscrits Espagnols que j’ai eu en main.

Le Canal qui coupe en deux la Terre de Feu est tiré de Frézier ; mais dans les Manuscrits Espagnols cette Terre est divisée par plusieurs Canaux : et j’ai raison de croire, que cette circonstance est vraye, et que quand on en aura une connoissance plus exacte, il se trouvera que la terre de Feu consiste en plusieurs Iles.

J’ai si souvent cité Frézier, que je crois être obligé d’avertir les navigateurs qu’il ne doivent pas se fier à la Longitude assignée dans sa Carte au Détroit de le Maire et à toute cette Côte ; tout cela est trop à l’Est de 8° à 10° si l’on peut faire fonds sur le concours des autorités de plusieurs Journaux, confirmé en quelques endroits par des observations astronomiques. Par exemple, le Chevalier Narborough place le Cap de la Vierge Marie à 65° 42’, de Longitude Occidentale du Cap Lizard, c’est-à-dire, à 71° 20’, de Londres. Tous les Vaisseaux de notre Escadre, qui avoient pris leur point de départ de l’Ile Ste. Catherine, dont la Longitude a été rectifiée par l’observation d’une éclipse de Lune, trouvèrent par leurs différentes estimes le Cap de la Vierge Marie entre 70° 46’ et 71° 30’, de Londres : et comme il n’y avoit aucune circonstance dans notre cours, qui pût occasioner d’erreur considérable, on ne peut guère placer ce Cap, à moins de 71° de Longitude Ouest, de Londres. Or Frézier le met à moins de 66° de Paris, et par conséquent à moins de 63° de Londres, ce qui est certainement 8 degrès trop peu. De plus, nous n’avons trouvé que 2° 8’ de différence en Longitude entre le Cap de la Vierge Marie, et le Cap St. Barthélémi, à l’Est du Détroit de le Maire : Frézier y met 4 degrès de différence, desorte que non seulement il place le Cap St. Barthélémi, de 10 degrés trop à l’Est, mais il exagère au double la Côte qui git entre le Détroit de Magellan et celui de le Maire.

En voila assez sur le compte de Frézier dont je n’ai relevé les fautes qu’à cause de l’importance de la matière, et nullement par la démangeaison de trouver à redire : quoique la manière dont il traite le Dr. Halley mérite bien qu’on ne lui fasse aucune grace. Il me reste à dire en quoi la Carte que je donne diffère de celle de cet habile Astronome.

On sait qu’il fut envoyé par autorité publique, pour faire des observations Géographiques et Astronomiques, qui pussent perfectionner la Navigation, et en particulier pour déterminer la déclinaison de l’Aiguille aimantée dans tous les endroits où il pourroit toucher, et s’il étoit possible, pour découvrir les Loix de cette déclinaison.

Halley réussit à sa gloire immortelle et à l’honneur de la Nation, particulièrement à l’égard de la déclinaison, article des plus intéressans dans la Navigation. Il corrigea aussi la position de la Côte du Brézil, qui étoit très défectueuse dans toutes les Cartes Marines. Il corrigea même très heureusement la Géographie de plusieurs lieux de notre Globe, où il n’avoit jamais été, mais par une comparaison judicieuse des observations des autres. Enfin la Carte qui fut le résultat de ses travaux, et où la variation de l’Aiguille aimantée est marquée, fut regardée par tout le monde, comme la plus exacte qui eût encore paru, pour ce qui regarde la Géographie, et en même tems d’une perfection étonnante pour la quantité de la variation, assignée à chaque partie du Globe : sujet si difficile et si embarassé, qu’on avoit jusqu’alors cru impossible d’établir à cet égard aucune règle générale.

Cependant il est clair qu’il n’a pu se servir que des observations d’autrui pour corriger la position des Côtes, où il n’avoit pas navigé lui-même ; et lorsque ces observations lui ont manqué, ou se sont trouvées fautives, ce n’est pas à lui qu’il faut imputer les erreurs qui en resultent. C’est là, si je ne me trompe, le cas pour ce qui regardé la partie du Sud de l’Amérique Méridionale. Je crois que la Côte du Brézil et celle du Pérou, qui est à l’opposite sur la Mer du Sud, sont très bien placées, mais depuis la rivière de la Plata à l’Est, et le point qui lui est opposé à l’Ouest, la Côte décline graduellement trop à l’Ouest ; desorte que le Détroit de Magellan, est, à mon avis, éloigné de près de cinquante lieues de sa vraie position : au moins c’est-là le résultat des observations de toute notre Escadre qui s’accordent très bien avec celles du Chevalier Narbоrough. J’ajouterai que le Dr. Halley a donné dans les Transactions Philosophiques, le fondement sur lequel il a bâti pour fixer à 76° 1/2, de Longitude Ouest, le Port St. Julien, que tous les Journaux de notre Escadre s’accordent à placer entre 70° 1/4 et 71° 1/2. Il s’est fondé, dit-il, sur l’observation d’une Eclipse de Lune faite dans ce Port, par Mr. Wood, qui étoit alors Lieutenant du Chevalier Narborough. Cette Eclipse fut vue, à ce qu’il rapporte, le 18 de Septembre 1670. à huit heures du soir. Mais depuis, le Journal que le Capitaine Wood a tenu de tout ce Voyage a été publié, et par cette observation, qui y est rapportée, il fixe la Longitude du Port St. Julien à 73° Ouest de Londres, et le tems de l’Eclipse, tel qu’il le rapporte, est différent de celui que Halley a donné. Il est vrai que les nombres sont imprimés d’une manière si fautive, qu’on n’en peut rien tirer de précis.

Il ne me reste plus qu’à avertir, touchant la Carte que je donne ici, que pour la rendre plus intéressante, j’y ai marqué la route de notre Escadre. J’ai même représenté, dans notre passage autour du Cap Horn, non seulement le véritable cours que nous avons suivi, mais aussi le cours imaginaire que nous avons cru suivre par notre estime. On verra par-là d’un coup d’œil quelle est là violence des Courans dans cette partie du Monde, et la prodigieuse dérive qu’ils causent. Pour ne rien omettre d’essentiel, dans une matière aussi importante, j’ai mis aussi dans cette Carte, les sondes le long de la Côte des Patagons, et la Variation de l’Aiguille aimantée telle que nous l’avons trouvée dans plusieurs endroits de ces Parages.
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