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Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre II/Ch. IV

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CHAPITRE IV


Ce qui nous arriva à l’Ile de Juan Fernandez, depuis l’ arrivée de la Pinque Anne, jusqu’à notre départ de cette Ile.


Huit jours après l’arrivée de la Pinque, le Tryal-Sloop, qui avoit été envoyé à la découverte de l’Ile de Masa-Fuéro, revint nous joindre, après avoir fait le tour de cette Ile, sans y voir aucun des Vaisseaux de notre Escadre. Comme cette Ile fut mieux reconnue à cette occasion, qu’elle ne l’a jamais été, et ne le sera peut-être à l’avenir, je vais rapporter ce que les Officiers du Tryal-Sloop, nous en dirent. Il n’est pas impossible, que cela n’ait son utilité dans la suite.

Les Auteurs Espagnols parlent de deux Iles de Juan Fernandez, la grande et la petite. La première est celle où nous étions ancrés, et la petite celle que nous allons décrire, et à laquelle ces Auteurs donnent le nom de Masa-Fuéro, parce qu’elle est plus éloignée du continent. Le Tryal-Sloop trouva qu’elle étoit à vingt-deux lieues de Juan Fernandez, et à l’Ouest vers le Sud. Elle est plus grande, qu’on ne la fait d’ordinaire : on la dépeint comme un Rocher stérile, sans bois, sans eau, et absolument inaccessible. Nos gens trouvèrent pourtant qu’elle est couverte d’arbres, et qu’elle a plusieurs beaux Ruisseaux qui tombent dans la Mer ; ils virent aussi un endroit au Nord de l’Ile, où un Vaisseau peut ancrer, quoique l’ancrage n’y soit pas trop bon ; car le rivage a fort peu d’étendue, et est escarpé : d’ailleurs l’eau y a trop de profondeur, desorte qu’il faut mouiller fort près de terre, où l’on est exposé à tous les Vents hormis celui de Sud. Outre ces inconvéniens, il y a une bande de roches qui s’avance de la pointe Orientale de l’Ile, à deux milles au large ; à la vérité la Mer qui y brise continuellement les fait aisément reconnoitre ce qui les rend peu dangereuses. Cette Ile a l’avantage, par dessus celle de Juan Fernandez, d’être bien peuplée de Chèvres ; et ces Animaux, n’ayant jamais été inquiétés, n’étoient nullement difficiles à approcher, jusqu’à ce que les coups de fusil les eurent effarouchées : car les Espagnols dans l’idée que cette Ile ne pouvoit pas être de grande importance pour leurs Ennemis, n’ont point daigné y faire de dégât, et ne l’ont point peuplée de Chiens comme celle de Juan Fernandez. Nos gens y trouvèrent aussi grand nombre de Veaux marins et de Lions marins ; en un mot ils jugèrent, que quoiqu’il y eût des inconvéniens à choisir cette Ile pour un lieu de relâche, elle pouvoit pourtant en servir en cas de nécessité, sur-tout pour un Vaisseau seul, qui auroit quelque raison de craindre de rencontrer à Juan Fernandez un Ennemi supérieur. Les deux Planches ci-jointes donnent deux vues de cette Ile, l’une du N. E. et l’autre du Sud. Voila tout ce que j’avois à en dire.

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Nous employâmes la fin du mois d’Aout à décharger les provisions de la Pinque ; et nous eumes le chagrin de nous apercevoir qu’une grande partie de notre biscuit, ris, gruau, etc. étoit gâtée. Ce malheur venoit de ce que ce Bâtiment, ayant beaucoup travaillé, dans de rudes Tempêtes, avoit fait eau, ce qui avoit été cause que plusieurs des barriques, dont il étoit chargé, s’étoient pourries, & que les sacs avoient été mouillés. La Pinque, après que nous l’eûmes déchargée, nous étant inutile, le Commandeur, suivant les ordres qu’il avoit de l’Amirauté, fit savoir à Mr. Gerard, Maitre de ce Vaisseau, qu’il lui donnoit son congé, et lui remit un certificat du tems qu’il avoit servi. Avec cet Acte, Mr. Gerard étoit en liberté de ramener son Bâtiment en Angleterre, ou de gagner tel Port, où il eût cru pouvoir trouver à charger, au plus grand profit de ses Propriétaires ; mais il savoit trop bien que son Bâtiment n’étoit pas en état d’entreprendre un tel voyage. Il écrivit donc le lendemain, en réponse à Mr. Anson, que la grande quantité d’eau que faisoit la Pinque, durant le passage autour du Cap Horn, et dans les Tempêtes qu’ils avoient eues sur les Côtes du Chili, lui faisoit craindre que le fond de cale n’en fût en mauvais état : que les Oeuvres mortes vers la Poupe étoient pourries ; que le Bau de Lof étoit rompu, et qu’enfin, il ne croyoit pas possible que ce Vaisseau pût tenir la Mer sans être entièrement radoubé. La conclusion étoit une prière au Commandeur, qu’il lui plût d’ordonner aux Charpentiers de l’Escadre, de visiter ce Bâtiment et d’en faire leur rapport. C’est ce que Mr. Anson accorda, et les Charpentiers eurent ordre de faire cette visite avec tout le soin possible, d’en faire leur rapport par écrit et signé d’eux tous ; et d’y apporter d’autant plus d’attention, qu’ils devoient être prêts à confirmer ce rapport en tems et lieu, par serment. Conformément à ces ordres, les Charpentiers se mirent d’abord à visiter la Pinque, et firent le lendemain le rapport suivant : Que l’Anne n’avoit pas moins de douze Courbes et de quatorze Baux rompus ou fort endommagés ; qu’un des Courbatons de Beaupré étoit rompu, et un autre pourri ; que les Serre-goutières étoient ouvertes et gâtées ; que plusieurs Taquets étoient rompus, et d’autres pourris ; que toute la ferrure étoit presque usée ; que les Lisses et les Ceintes étoient pourries, et qu’ayant ôté une partie du doublage, ils avoient trouvé le Franc-bord en très mauvais état ; et enfin, que la Proue et les Ponts faisoient eau. Qu’ainsi ils certifioient, que la Pinque ne pouvoit sans courir risque de périr, remettre en Mer, à moins que d’avoir prémierement bien été réparée.

Le radoub de la Pinque, tel que les Charpentiers le proposoient, étoit une chose absolument impossible, dans la situation où nous étions, tout le bois et le fer que nous aurions pu trouver sur l’Escadre n’y auroit pas suffi. Ainsi le Maitre se voyant confirmé dans son opinion, par le jugement des Charpentiers, prit le parti de présenter une requête à Mr. Anson, pour le prier au nom de ses Propriétaires, de vouloir acheter le Corps et les Agrés de la Pinque, pour l’usage de l’Escadre, vu que ce Bâtiment n’étoit pas en état de tenir la Mer. Mr. Anson là-dessus fit faire un Inventaire exact, et une estimation de tout ce qui appartenoit à l’Anne, et comme il s’y trouva bien des choses qui pouvoient encore servir, et qui nous venoient bien à point, il conclut avec Mr. Gerard, le marché du tout, pour la somme de 300 liv. sterlings. La Pinque fut donc dégradée, et Mr. Gerard avec le reste de son Equipage, passa à bord du Gloucester, qui étoit le Vaisseau qui avoit le plus besoin de monde. Dans la suite un ou deux de ses gens passèrent à bord du Centurion à leur requête : ils avoient de la répugnance à servir à même bord, avec leur ancien Maitre, dont ils croyoient avoir sujet de se plaindre.

Tout cela nous mena jusqu’au commencement de Septembre, Vers ce tems-là nos gens se trouvèrent assez bien rétablis du Scorbut, pour qu’on ne craignît plus d’en voir mourir de cette maladie. C’est ce qui m’a déterminé à choisirr ce période pour y placer le compte de ceux que nous perdimes : compte, qui servira à donner l’idée des maux que nous avions soufferts et des forces qui nous restoient. Il nous étoit mort à bord du Centurion, depuis notre départ de Ste. Helène, deux cens quatre-vingts et douze hommes, et il nous en restoit deux cens et quatorze. Voila sans doute une terrible mortalité ; mais l’Equipage du Gloucester souffrit bien davantage ; car quoique moins fort que le nôtre, il perdit le même nombre d’hommes, et n’en eut de reste que quatre-vingts et deux. La mortalité auroit naturellement dû être encore plus grande sur le Tryal-Sloop dont l’Equipage avoit presque toujours été jusqu’aux genoux dans l’еаu sur le Tillac ; ce fut pourtant tout le contraire ; il n’y mourut que quarante-deux hommes et il en réchappa trente-neuf. Les Soldats de la Marine et les Invalides furent plus maltraités par les maladies, que les Matelots ; il y avoit eu à bord du Centurion, cinquante Invalides et soixante et dix-neuf Soldats de la Marine ; des premiers, il en réchappa quatre, y compris les Officiers, et des seconds, onze. A bord du Gloucester, tous les Invalides périrent, et de quarante-huit Soldats de la Marine, il n’en resta que deux. En un mot, nos trois Vaisseaux, à leur départ d’Angleterre, étoient montés de neuf cens soixante et un hommes ; et au tems dont je parle, il nous en étoit mort six cens vingt-six ; il nous en restoit donc trois cens et trente-cinq, les Mousses compris. Ce nombre ne suffisoit pas, à beaucoup près, pour former un Equipage pour le Centurion, et étoit à peine capable de fournir à la maneuvre nécessaire, sur nos trois Vaisseaux, en y employant toutes leurs forces. L’idée de l’extrême foiblesse où nous nous trouvions réduits, étoit d’autant plus triste, que nous ne savions pas alors, ce qu’étoit devenue l’Escadre de Pizarro, et que nous devions supposer qu’une partie au moins de cette Escadre auroit gagné la Mer du Sud. A la vérité, nous savions par notre propre expérience, qu’ils ne pouvoient faire ce passage, sans souffrir beaucoup ; mais d’un autre côté, tous les Ports de ces Mers leur étoient ouverts, et toute la puissance du Pérou et du Chili, prête à les secourir de ce dont ils pourraient avoir besoin et à les recruter suffisamment. Nous avions eu de plus quelque connoissance, qu’on équipoit une Escadre à Callao ; et quelque méprisables que soient les Vaisseaux et les Marins de ces Quartiers, rien de ce qui pouvoit porter le nom de Vaisseau de guerre ne pouvoit être plus foible que nous. Quand même nous n’aurions rien eu à craindre des forces Navales des Espagnols, notre foiblesse seule nous mettoit dans la situation la plus désagréable, nous ne pouvions attaquer une seule Place, un peu considérable ; car en risquant de perdre seulement vingt hommes, nous risquions le tout : ainsi, nous nous voyions dans la nécessité de nous contenter de quelques chétives prises, que nous pourrions faire en Mer, avant que d’être découverts : après quoi il ne nous restoit d’autre parti à prendre que de nous en retourner au plus vite, trop contens de regagner notre Patrie. Je laisse à imaginer les triomphes que l’ostentation des Espagnols eût pu faire du peu de succès d’une entreprise, qui leur avoit causé les plus vives appréhensions, et qui n’auroit échoué pourtant ni par leur valeur ni par notre faute. Telle étoit notre situation ; et quoique l’évènement nous ait été beaucoup plus avantageux que nous n’avions lieu de l’attendre, les maux que nous éprouvames avant que de le voir arriver furent tels que, si on nous les avoit prédits dans ce tems-là, nous les aurions surement cru insurmontables. Mais revenons à notre histoire.

Vers le commencement de Septembre, nos gens étant assez bien remis, et la saison propre à naviguer dans ces Mers approchant, nous nous évertuames et travaillames à force à mettre nos Vaisseaux en état de partir. Du Mât de Misaine de la Pinque, nous fimes un grand Mât pour le Tryal-Sloop ; et comme nous nous flattions encore de voir arriver les autres Vaisseaux de l’Escadre, nous destinames le grand Mât de la Pinque à servir de Mât de Misaine pour le Wager, Tandis que nous étions ainsi occupés, nous découvrimes au N. E., le 8 à onze heures du matin, un Bâtiment, qui s’approcha jusqu’à ce que ses basses voiles parurent sur l’horizon. Nous ne doutions pas que ce ne fût un Vaisseau de notre Escadre, lorsque nous remarquames qu’au lieu de continuer à porter sur l’Ile, le Vaisseau changeoit de cours, et s’éloignoit en tirant vers l’Est ; ce qui nous fit croire que ce pourroit être un Navire Espagnol. Dans cette incertitude, il fut conclu de lui donner la chasse, et comme le Centurion étoit plus à portée que les autres, tout notre Equipage s’y transроrtа, et travailla avec beaucoup d’ardeur à mettre à la voile, ce que nous fimes vers les cinq heures du soir. Cependant le Vent étoit si foible, que nous fumes obligés d’employer toutes nos Chaloupes à nous remorquer hors de la Baye ; encore dura-t-il si peu, qu’après nous avoir poussés à deux ou trois lieues en Mer, il dégénéra en calme tout plat. La nuit survenant alors nous perdimes de vue le Vaisseau que nous poursuivions, et nous attendimes le jour avec impatience, espérant qu’il serait retenu par le calme, aussi bien que nous. II est vrai que le contraire pouvoit facilement arriver, parce qu’il étoit plus avant en Mer que nous ; aussi, quand le jour revint, il avoit si bien pris le large, qu’on ne pouvoit plus le découvrir du haut de notre grand Mât. Comme nous ne pouvions plus douter que ce ne fût un Navire ennemi, et que c’étoit le premier que поus eussions vu dans ces Mers, nous résolumes de n’en pas abandonner légèrement la chasse. Dans ce même tems, une petite brize s’étant élevée de l’O. N. О. nous hissames nos Mâts et Vergues de Perroquets, tendimes toutes nos voiles, et portames au S. E., dans l’espérance de joindre ce Vaisseau, que nous supposions destiné pour Valparaiso. Nous continuames ce cours, tout ce jour et le lendemain, sans rien découvrir ; ce qui nous fit résoudre à abandonner la poursuite du Navire, qui devoit, selon toutes les apparences, avoir déja gagné le lieu de sa destination. Nous nous disposames donc à retourner à Juan Fernandez, et pour cet effet nous tirames vers le S. O. Nous eumes très peu de vent, jusqu’au 12 à trois heures du matin, qu’il s’éleva un vent frais de l’O. S. O. Nous virames de bord, et portames au N. O. et à la pointe du jour, nous fumes agréablement surpris de découvrir par proue, un Vaisseau à quatre ou cinq lieues de nous. Nous fimes force de voiles, pour lui donner chasse, et reconnumes bientôt que ce n’étoit pas le même Navire que nous avions poursuivi auparavant. Il porta d’abord sur nous, sous Pavillon Espagnol et nous fit un signal de reconnoissance ; mais voyant que nous n’y répondions pas ; il serra le vent et courut au Sud. Nos gens s’animèrent à cette vue, et travaillèrent avec toute l’ardeur imaginable, aux maneuvres propres à accélérer notre cours. Le Navire que nous poursuivions, paroissoit fort grand ; et comme il nous avoit pris pour un Vaisseau qui avoit vogué de compagnie avec lui, nous en conclumes que c’étoit un Vaisseau de guerre apparemment de l’Escadre de Pizarro. Dans cette supposition, le Commandeur donna ordre de rompre toutes les Cabanes des Officiers, et de les jetter à la Mer, aussi bien que les Futailles d’eau et de provisions qui pouvoient empêcher le service du Canon, desorte que notre Vaisseau fut bientôt débarassé et préparé pour le combat. Vers les neuf heures le tems s’embruma et nous eumes une ondée de pluie, qui nous fit perdre de vue le Vaisseau que nous chassions. Nous craignimes, si ce tems continuoit, que l’Ennemi ne nous échappât, soit en changeant de bordée, soit par quelque autre artifice ; mais l’air s’éclaircit en moins d’une heure ; et nous trouvames que nous avions beaucoup gagné et que nous avions même presque atteint ce Vaisseau. Nous vimes alors que c’étoit un Vaisseau marchand qui n’avoit pas seulement une rangée de Canons. A midi et demi, nous fumes à portée de lui tirer quatre coups de Canon dans ses maneuvres, surquoi il amena ses huniers, et porta sur nous ; mais en grande confusion : car toutes ses voiles de Perroquet, et celles d’étai, flottoient au vent. Ce désordre venoit de ce qu’ils avoient lâché leurs écoutes et leurs couets, justement dans le tems qu’ils reçurent nos quatre coups de Саnon ; après quoi pas un d’eux n’eut la hardiesse de monter dans les cordages, où les coups venoient de donner, pour amener les voiles. Aussitôt que nous fumes à portée de la voix, le Commandeur ordonna à l’Equipage de ce Vaisseau de mettre en panne sous le vent, fit mettre la Chaloupe en Mer, et envoya Mr. Saumarez, son premier Lieutenant, pour prendre possession de la prise, et en faire passer d’abord les Officiers et les Passagers, et ensuite tous les autres Prisonniers à bord du Centurion. Tous ces gens reçurent Mr. Saumarez, avec des témoignages de la plus rampante soumission ; car ils craignoient, et sur-tout les Passagers qui étoient au nombre de vingt-cinq, toutes sortes de mauvais traitemens. Mais le Lieutenant tâcha de les rassurer par des manières polies, et les assura que leurs craintes étoient mal fondées, et qu’ils trouveroient que le Commandeur étoit aussi distingué par son humanité que par sa valeur. Les Prisonniers transportés à notre Bord nous apprirent que la prise se nommoit Nuestra Senora del Monte Carmelo, et étoit commandée par Don Manuel Zamorra. Sa charge consistoit principalement en Sucre, et en grande quantité d’Etoffes de laine, bleues, qui se fabriquent dans la Province de Quito, et qui ressemblent à nos Draps grossiers, quoique fort inférieures en qualité. Il y avoit encore plusieurs balles d’autres Etoffes grossières de différentes couleurs, assez semblables à la Bayette de Colchester, et qu’ils appellent dans ces Quartiers, Pannia da Tierra ; sans compter quelques balles de Coton et de Tabac, assez Ьоп quoiqu’extrêmement fort. Outre cette cargaison, nous y trouvames ce que nous cherchions avec beaucoup plus d’empressement, je veux dire plusieurs Coffres remplis d’Argent travaillé, et vingt-trois Serons de Piastres, pesant 200 livres aver du pois, chacun. Ce Vaisseau étoit du port de quatre cens cinquante tonneaux, et l’Equipage en montoit à cinquante-trois hommes, tant Blancs que Noirs. Il étoit parti de Callao, vingt-sept jours avant qu’il tombât entre nos mains et étoit destiné pour Valparaifo, dans le Chili, où il devoit se charger pour le retour, de Blé, de Vin de Chili, de quelque Or, de Bœuf séché, et de menu Cordage, dont on fait du gros Cordage à Callao. Ce Bâtiment étoit vieux de plus de trente ans ; mais comme on ne navigue dans ces Mers, que pendant la belle saison, et que le Climat y est très doux, il passoit encore pour un bon Vaisseau. Le Fumin n’en étoit que médiocre, aussi bien que les voiles, qui étoient de toile de Coton. Il n’y avoit que trois pièces de Canon, de 4 ?? , hors d’état de servir, leurs Affuts étant à peine assez forts pour les porter : et pour toutes petites Armes, il y avoit quelques Pistolets, appartenant aux Passagers. Les Prisonniers nous apprirent encore qu’ils étoient partis de Callao, en compagnie de deux autres Vaisseaux, dont ils avoient été séparés peu de jours auparavant ; et que d’abord ils nous avoient pris pour un de ces deux Vaisseaux : sur la description que nous leur fimes du Navire, auquel nous avions donne la chasse, ils nous assurèrent que с’étoit un des deux qui avoient navigué de conserve avec eux ; mais que ce Vaisseau, en s’approchant assez près de l’Ile de Juan Fernandez, pour pouvoir en être vu, avoit péché contre les instrucions des intéressés qui avoient défendu la chose expressément, dans l’idée que si quelque Escadre de Vaisseaux Anglois se trouvoit dans ces Mers, cette Ile seroit probablement leur lieu de rendez-vous.

La prise du Vaisseau de Callao nous procura aussi d’importantes lumières, tant par les conversations que nous eumes avec nos Prisonniers, que par les Lettres et autres papiers que nous trouvames à bord. Jusqu’alors nous n’avions pas su au juste la force et la destination de l’Escadre, qui croisoit à la hauteur de Madère, lorsque nous touchames à cette Ile et qui chassa après cela sur la Perle dans notre trajet de Ste. Catherine au Port de St. Julien. Nous sumes donc, que c’étoit une Escadre composée de cinq grands Vaisseaux Espagnols, commandée par l’Amiral Pizarro, et proprement destinée à traverser nos desseins, comme nous l’avons rapporté plus au long dans le troisième Chapitre du I. Livre. Ce ne fut pas une médiocre satisfaction pour nous d’apprendre en même tems, que Pizarro, malgré tous ses efforts pour doubler le Cap Horn, avoit été obligé de regagner la rivière de la Plata, avec perte de deux de ses plus gros Vaisseaux. C’étoit là une grande nouvelle dans l’état de foiblesse où nous nous trouvions. Nous apprimes de plus, que le Viceroi du Pérou, dans la supposition que nous devions arriver sur la Côte vers le mois de Mai précédent, avoit mis un embargo sur tous les Vaisseaux dans les Mers du Sud. Mais sur les nouvelles qu’on eut par terre de tous les maux que Pizarro avoit soufferts, et dont nous devions aussi avoir nécessairement essuyé une partie, puisque nous avions été en Mer pendant le même tems, on crut d’autant plus fortement, que nous avions fait naufrage, ou péri en Mer, ou du moins été obligés de nous en retourner, qu’on avoit point entendu parler de nous dans l’espace de huit mois après qu’on eut su que nous étions partis de Ste. Catherine ; car on regardoit comme une chose impossible que des Vaisseaux pussent tenir la Mer pendant un si long intervalle. Ainsi, à la réquisition des Marchands, et dans la ferme persuasion que notre entreprise étoit manquée, l’embargo avoit été levé.

Ce dernier article nous donna lieu d’espérer, que comme l’Ennemi ignoroit encore que nous eussions doublé le Cap Horn, nous pourrions faire sur les Espagnols quelques captures considérables, qui nous dédommageroient de l’impuissance où nous étions d’attaquer quelques-unes de leurs principales Places. Ce que nous pouvions conclurre de certain du rapport de nos Prisonniers, étoit, que soit que nous fissions des prises plus ou moins considérables, du moins, foibles comme nous étions, nous n’avions rien à craindre de toutes les Forces de l’Espagne dans cette partie du Monde. Nous ne laissions pas d’avoir été à cet égard dans un très grand danger, dans le tems que nous l’appréhendions le moins, et que nos autres maux étaient parvenus à leur comble ; car nous apprimes par des Lettres trouvées à bord de cette prise, que Pizarro, après avoir regagné la rivière de la Plata, avoit averti le Viceroi du Pérou par l’Exprès qu’il lui avoit dépêché, qu’il se pourroit bien que quelques Vaisseaux de l’Escadre Angloise réussiroient à doubler le Cap Horn, mais que, sachant раr sa propre expérience, qu’ils ne pourroient arriver dans ces Mers qu’en fort triste état, et foibles de monde, il conseilloit au Viceroi, pour plus grande sureté, d’armer en guerre les Vaisseaux qui se trouveroient à la main, et de les envoyer vers le Sud, où, probablement, ils pourroient intercepter nos Vaisseaux l’un après l’autre, et avant que nous eussions eu l’occasion de toucher à quelque endroit pour y avoir des rafraichissemens. Le Viceroi goûta cet avis, qui étoit très bon, et fit d’abord équiper et partir quatre Vaisseaux de Callao ; un de cinquante pièces de Canon, deux de quarante, et un de vingt-quatre. Trois de ces Vaisseaux eurent ordre d’aller croiser à la hauteur du Port de la Conception, et l’autre à celle de l’Ile de Juan Fernandez. Ils restèrent jusqu’au 6 de Juin aux endroits, qui leur avoient été assignés, et ne reprirent qu’alors le chemin de Callao, entièrement persuadés que puisque nous ne paroissions pas, et que, suivant eux c’étoit une chose impossible de tenir si longtems la Mer, nous devions être péris, ou du moins avoir été obligés à nous en retourner. Comme ils ne quittèrent leur croisière que peu de jours avant notre arrivée à Juan Fernandez, il est manifeste, que si nous avions touché à cette Ile le 28 de Mai, dans le tems que nous la cherchions la première fois, et que nous n’eussions pas dirigé notre cours vers le Continent, pour assurer notre point de partance, nous aurions surement rencontré quelque partie de l’Escadre Espagnole. Or comme dans l’état où nous étions, il ne nous étoit pas possible de résister à un Ennemi pourvu de tout, cette rencontre auroit apparemment été fatale, поn seulement à nous, mais aussi au Tryal, au Gloucester, et à la Pinque Anne, qui nous joignirent séparément, et qui, chacun, en particulier, étoient moins capables encore que nous de faire quelque résistance considérable. J’ajouterai simplement, que ces Vaisseaux Espagnols envoyés pour nous intercepter avoient été dispersés par une tempête, durant le tems qu’ils étoient en croisière, et qu’après leur arrivée à Callao, ils avoient été désarmés. Nos Prisonniers nous apprirent de plus, qu’en quelque tems qu’on reçût à Lima la nouvelle que nous étions dans ces Mers, il se passeroit au moins deux mois avant qu’on pût remettre une Escadre en mer.

Ce détail nous étoit à tous égards aussi favorable que nous le pouvions souhaiter, dans les fâcheuses circonstances où nous nous trouvions ; et il ne nous restoit plus aucun lieu de douter, que les jаггеs, fraîchement brisées, quelques monceaux de cendres, et les restes de Poisson, que nous avions trouvés en débarquant la première fois à l’Ile de Juan Fernandez, n’y eussent été laissés par les Espagnols, qui avoient croisé à la hauteur de ce Port. Notre curiosité sur les articles les plus importans étant ainsi satisfaite, nous fimes passer à bord du Centurion la plupart de nos Prisonniers, et tout l’argent, et fimes, vers les huit heures du soir, cours au Nord, en compagnie de notre prise. Le lendemain matin, à six heures nous découvrimes l’Ile de Juan Fernandez, où nous ancrames ensemble le jour suivant.

Les Espagnols du Carmelo, qui savoient tout ce que nous avions souffert, étoient très étonnés que nous eussions pu résister à tant de maux ; mais quand ils virent le Tryal-Sloop à l’ancre, leur étonnement redoubla, et ils eurent toutes les peines du monde à croire, qu’outre le travail que nous avions employé à réparer nos autres Vaisseaux, nous avions pu achever en si peu de tems un pareil Вâtiment, qu’ils s’imaginoient avoir été construit sur les lieux. Ils soutenoient au соmmencement, qu’il étoit pas possible, qu’un aussi misérable petit Navire fût venu d’Angleterre avec le reste de l’Escadre, et eût fait le tour du Cap Horn, dans le tems que les meilleurs Vaisseaux d’Espagne n’avoient point pu en venir à bout.

Etant arrivés à l’Ile de Juan Fernandez, nous examinames avec plus de soin les Lettres trouvées à bord de notre prise : et comme il parut par ces Lettres, aussi bien que par le rapport de nos Prisonniers que plusieurs autres Vaisseaux marchands devoient partir de Callao pour Valparaiso, Mr. Anson dépêcha le lendemain le Tryal-Sloop, avec ordre d’aller croiser à la hauteur du dernier de ces Ports, après en avoir renforcé l’Equipage de dix hommes tirés de son propre Vaisseau. Mr. Anson résolut aussi, en conséquence de ce que nous avions appris, de séparer les Vaisseaux, qui étoient sous son Commandement, et de les employer en différentes croisières, afin d’augmenter la probabilité de faire des prises, et de diminuer celle d’être découverts de la Côte.

La prise, que nous venions de faire, avoit ranimé les espérances de nos Equipages. Ils oublièrent leurs maux passés, et travaillèrent avec ardeur à transporter de l’eau à bord, et à tout préparer pour le départ. Mais comme, malgré leur empressement, ces occupations nous emportèrent quatre ou cinq jours, le Commandeur fit, durant cet intervalle, passer l’Artillerie appartenant à la Pinque Anne, et qui consistoit en quatre pièces de six livres de balle, et quatre autres de quatre livres, et en deux Pierriers, à bord du Carmelo. Il envoya aussi à bord du Gloucester six Passagers, et vingt-trois Matelots pour la maneuvre du Vaisseau, et donna ordre au Capitaine Mitchel de quitter l’Ile le plutôt possible, le succès de sa course dépendant de la diligence qu’il feroit. Cet Officier devoit avancer jusqu’à cinq degrés de Latitude Méridionale, et croiser en cet endroit à la hauteur des Côtes les plus élevées de Paita, à une assez grande distance de ces Côtes pour que le Vaisseau ne fût pas découvert. Il lui étoit enjoint de ne point quitter cette croisière avant l’arrivée du Commandeur, qui viendroit le joindre dès qu’il sauroit que le Viceroi auroit équipé en guerre les Vaisseaux de Callao, ou dès que quelque autre avis rendroit leur jonction nécessaire. Ces ordres ayant été remis au Capitaine du Gloucester, et tout étant prêt pour le départ, nous levames l’ancre, le Samedi suivant, 19 de Septembre, en compagnie de notre prise, et sortimes de la Baye, en disant un dernier adieu à l’Ile de Juan Fernandez. Nous portames à l’Est, dans l’intention de joindre le Tryal-Sloop, qui croisoit à la hauteur de Valparaiso.