75%.png

Voyage autour du monde fait dans les années 1740, 1, 2, 3, 4/Livre III/Ch. II

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE II


Arrivée à Tinian. Description de cette Ile ; et ce que nom y fimes, jusqu’au tems où le Centurion fut jetté en Mer.


Nous perdimes de vue Anatacan le matin da 26 d’Aout 1742. Le matin du jour suivant nous découvrimes à l’Est trois autres Iles, qui étoient éloignées de nous de dix à quatorze lieues. C’étoient, comme nous l’apprimes dans la suite, les Iles de Saypan, de Tinian, et d’Aguigan. Nous dirigeames notre cours vers Tinian, qui est au milieu des deux autres ; mais le vent étoit si foible, que, quoique le courant nous fût favorable, nous en étions encore à cinq lieues le lendemain à la pointe du jour. Vers les dix heures du matin, nous vimes un Pros, sorte de Vaisseau dont on se sert en divers endroits des Indes Orientales, à la voile du côté du Sud, entre Tinian et Aguigan. Inférant delà que ces Iles étoient habitées, et sachant que les Espagnols avoient toujours Garnison à Guam, nous primes les précautions nécessaires pour notre sureté ; et afin d’empêcher l’Ennemi de tirer avantage de notre foiblesse, qu’il pouvoit aisément remarquer par notre manière de maneuvrer, nous plaçames tout ce que nous avions de Gens un peu sains auprès de notre Artillerie, et chargeames à mitraille les Canons du second pont et du demi-pont ; et pour avoir plus vite quelque information au sujet de l’Ile, nous arborames Pavillon Espagnol, et hissames un Pavillon rouge au bout du Perroquet du Mât de Misaine, pour qu’on crût que notre Vaisseau étoit le Galion de Manille, espérant d’attirer par-là à notre bord quelques-uns des Habitans. L’après-midi à trois heures, nous nous trouvames assez près de terre, pour envoyer le Canot chercher un bon Mouillage pour notre Vaisseau. Peu de tems après nous apperçumes un Pros, qui s’avancoit à la rencontre de notre Canot, dans la ferme persuasion, comme nous l’apprimes ensuite, que notre Vaisseau étoit celui de Manille. Quand nous vimes revenir le Canot, avec le Pros à la toue, nous envoyâmes la Pinasse pour prendre le Pros, et amener les Prisonniers à notre bord, afin que le Canot pût s’aquiter de fa commission. La Pinasse revint avec les Prisonniers, qui consistoient en un Espagnol, et quatre Indiens. On interrogea d’abord l’Espagnol sur l’état de l’Ile de Tinian, et ce qu’il nous en dit, surpassa même nos souhaits ; car il nous apprit, qu’elle étoit inhabitée, ce qui, dans notre situation présente étoit un grand bonheur. Il ajouta, qu’on y trouvoit dans la plus grande quantité tous les vivres qu’il y a dans les Païs les mieux cultivés ; que l’eau у étoit excellente & en abondance, et l’île même peuplée de toute sorte de Betail d’un goût exquis ; que les Bois produisoient des Oranges, des Limons, des Citrons, et des Noix de Coco tant qu’on en voulait, sans compter un fruit que Dampier appelle fruit à pain, que les Espagnols profitoient de la fertilité de cette Ile pour nourrir la Garnison de Guam ; que lui-même étoit un Sergent de cette Garnison, qu’on avoit envoyé avec vingt et deux Indiens pour tuer des Bœufs, qu’il devoit charger dans une petite Barque d’environ quinze tonneaux, qui étoit à l’ancre tout près de la Côte.

Ce détail nous causa la plus sensible joie. Comme nous étions alors à une très médiocre distance de terre, nous voyions ça et là paître de nombreux Troupeaux ; ainsi pour cette partie de son narré, nous n’avions qu’à nous en rapporter à nos propres yeux : le reste nous étoit en quelque manière confirmé par la beauté du Païs, qui n’avoit rien de sauvage, et où les arbres paroissoient plantés à dessein sur le penchant des Cotaux. Ce coup d’œil, après ce que nous venions d’entendre, noos donna lieu d’espérer que cette Ile non seulement fourniroit à nos befoins, et rendroit la santé à nos Malades, mais que nous pourrions aussi y goûter la douceur du repos, et quelques agrémens, après tant d’inquiétudes et de travaux. C’est ainsi que par des accidens, que nous avions regardés comme un grand malheur, nous obtinmes, malgré nous, tout ce que nous aurions pu souhaiter de plus favorable : car si les vents contraires et les Соurans ne nous avoient point portés au Nord, et détournés de notre cours, ce qui nous faisoit alors une cruelle peine, nous aurions probablement manqué cette charmante Ile, qui seule pourvut abondamment à tous nos besoins, fit recouvrer la santé à nos Malades, et remit notre Equipage affoibli en état de braver de nouveau les dangers d’une longue navigation, et d’en soutenir les travaux.

Le Sergent Espagnol, qui nous avoit donné ce détail de l’Ile, nous ayant appris, que quelques-uns des Indiens, qui étoient sous ses ordres, étoient occupés à tuer des Bœufs, et qu’il y avoit un Bâtiment prêt pour les embarquer ; cette dernière particularité nous fit sentir de quelle importance il étoit pour nous d’empêcher les Indiens de se sauver, puisqu’en ce cas ils n’auroient pas manqué d’aller informer le Gouverneur de Guam de notre arrivée. Pour prévenir ce malheur, nous envoyames la Pinasse s’assurer de la Barque, qui, au dire du Sergent, étoit le seul Bâtiment qu’il y eût sur les Côtes de l’Ile.

Le soir, environ à huit heures, nous laissames tomber l’ancre sur vingt et deux brasses d’eau ; et quoiqu’il ne fit point du tout de vent, et que notre monde employât de grand cœur tout ce qui lui restoit de forces pour gagner cette espèce de Paradis terrestre, après avoir été plusieurs mois en mer, nous ne laissames pas de mettre cinq heures entières à carguer nos voiles. Notre Equipage, à la vérité, étoit affoibli par le départ de ceux qui avoient été détachés avec le Canot et la Pinasse ; mais il n’en est pas moins vrai pour cela que, même en y comprenant ce Détachement, et quelques Prisonniers, tant Indiens que Nègres, tout ce que nous avions de Gens en état de servir, ne montoit qu’à soixante et onze ; encore y en avoit-il plusieurs parmi hors d’état de maneuvrer : misérable reste des Equipages réunis du Centurion, du Gloucester et du Tryal, qui faisoient ensemble près de mille Hommes, à notre départ d’Angleterre.

Les voiles étant carguées, notre monde eut le reste de la nuit pour se reposer. Le lendemain, Mr. Anson en envoya une bonne partie, bien armée, pour se rendre maître de l’endroit de débarquement, dans la supposition que les Indiens, qui étoient dans l’Ile, pourroient faire quelque résistance. Je fus de cette expédition, où nous ne vimes personne, les Indiens, ayant conclu de la prise de leur Barque, que nous étions Ennemis, et s’étant retirés d’abord dans les Bois de l’Ile. Nous trouvames, à terre plusieurs Cabanes, où ils avoient logés qui nous épargnèrent le tems et la peine de dresser des Tentes. Une de ces Cabanes, qui avoit servi de Magazin aux Indiens, étoit de soixante pieds de long sur quarante-cinq pieds de large. Nous ôtames de ce Magazin quelques tonneaux de Bœuf séché, qui s’y trouvoient, et le convertimes en Infirmerie pour nos Malades. Dès que l’endroit fut un peu approprié, on les transporta à terre au nombre de cent vingt et huit. Plusieurs d’eux étoient si foibles, que nous fumes obligés de les porter sur nos épaules de la Chaloupe à l’infirmerie : acte d’humanité, dont le Commandeur, et tous ses Officiers s’aquittèrent, comme ils l’avoient déja fait dans l’Ile de Juan Fernandez. Nonobstant l’extrême foibleffe de la plupart de nos Malades, ils sentirent presque à l’instant même l’influence de l’air de terre ; car quoique nous eussions enterré ce jour-là et la veille vingt et un hommes, nous n’en perdimes pas plus de dix durant le séjour de deux mois entier que nous y fimes ; et en général, les fruits de l’Ile, particulièrement ceux qui ont le goût aigrelet, firent tant de bien à nos Malades, qu’au bout d’une semaine il y en avoit bien peu qui ne fussent rétablis au point de pouvoir marcher sans aide. Mais avant de continuer le récit de nos avantures, je crois devoir interrompre ici le fil de ma narration pour donner à ceux, qui pourront se trouver à l’avenir dans ces parages, quelque idée de la situation, du terroir, des productions, et des agrémens de l’Ile de Tinian.

Cette Ile gît à 15 degrés, 8 minutes de Latitude Septentrionale, et à la Longitude de 114 degrés, 50 minutes à l’Ouest d’Acapulco. Sa longueur est d’environ douze milles, et sa largeur va à peu près à là moitié. Elle s’étend du S. S. O. au N. N. E. Le terrain est par-tout sec, et tant soit peu sablonneux, ce qui, en diminuant l’extrême fécondité du terroir, est cause que le gazon des Prés et des Bois est plus fin et plus uni, qu’on ne le trouve ordinairement dans des Climats chauds. Le Païs s’élève insensiblement depuis le rivage, où nous allions faire de l’eau, jusqu’au milieu de l’Ile, de telle sorte pourtant qu’avant que d’arriver à la plus grande élévation, on trouve plusieurs Clairières en pente douce, couvertes d’un trèfle très fin, entremêlé de différentes sortes de fleurs et bordées de Bois de beaux et grands arbres, dont plusieurs portent d’excellens fruits. Le terrain des Plaines est uni, et celui des Bois n’a presque point de brossaille. Les Bois sont terminés aussi nettement dans les endroits, où ils touchent aux Plaines, que si la disposition des arbres avoit été l’ouvrage de l’Art. Ce mélange de Bois et de Plaines, joint à la variété des Hauteurs et des Valons, nous fournissoient une grande quantité de vues charmantes. Les heureux Animaux, qui, durant la plus grande partie de l’année, sont les seuls Maîtres de ce beau Païs, contribuoient aussi à y donner un air enchanté. On voit quelquefois des milliers de Bœufs paître ensemble dans une grande Prairie, et ce spectacle est d’autant plus remarquable, que tous ces Animaux sont d’un beau blanc, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement noires. Et quoique l’Ile soit sans Habitans, les cris continuels et la vue de la Volaille qui couroit en grand nombre dans les Bois, excitoient à tout moment en nous des idées de Hameaux et de Villages, et contribuoient beaucoup à embellir ce séjour. Le nombre des Bœufs, dont cette Ile étoit peuplée, nous parut monter au moins à dix mille ; et comme ils n’étoient nullement farouches, nous pouvions aisément en approcher. Nous en tuames d’abord à coups de fusil ; mais à la fin, quand quelques accidens, que nous rapporterons dans la suite, nous obligèrent à épargner notre poudre, nos Gens les prirent facilement à la course. La chair en étoit très bonne, et, à ce que nous trouvames, plus aisé à digérer qu’aucune autre de la même sorte que nous eussions mangée ailleurs. La Volaille étoit excellente, et se prenoit aussi à la course ; car d’un seul vol ces Oiseaux s’éloignoient à peine de cent pas et cela même les fatiguoit tellement qu’ils avoient peine à s’élever une seconde fois en l’air, desorte que nous en attrappions tant que nous voulions, les arbres étant assez séparés les uns des autres, et point entremêlés de brossailles. Outre le Bétail et la Volaille, nous trouvames une grande quantité de Cochons sauvages, qui furent pour nous un mêts exquis, mais comme ils étoient extrêmement féroces, il fallut tirer dessus, ou tâcher de les prendre avec de grands Chiens, qui avoient passé dans l’Ile avec le Détachement Espagnol, envoyé pour fournir des provisions à la Garnison de Guam. Ces Chiens, qui étoient dressés à la chasse de ces Cochons, nous suivirent volontiers ; mais quoique la race en fût vigoureuse et hardie, les Cochons se défendirent si bien qu’ils en déchirèrent plusieurs, desorte que leur nombre, se trouva à la fin diminué de plus de la moitié.

Cet endroit étoit non seulement très agréable pour nous, à cause de l’abondance et de la bonté des Vivres, mais aussi tel que nous le pouvions souhaiter pour nos Malades attaqués du Scorbut, qui avoit déjà fait de si cruels ravages parmi nous. Les Bois étoient pleins de Cocotiers qui nous fournissoient leurs noix et leurs choux : il y avoit aussi des Goyaves, des Limons, des Oranges, tant douces qu’amères, et une sorte de fruit, particulier à ces Iles, que les Indiens nomment Rima mais que nous appellions le fruit à pain, car nous le mangions au lieu de pain, durant le séjour que nous fimes dans l’Ile, et généralement tout notre monde le préféroit même au pain, si-bien que pendant notre séjour en cet endroit, on ne distribua point de pain à l’Equipage. Ce fruit croît sur un grand arbre qui s’élève assez haut, et qui vers la tête se divise en grandes branches qui s’étendent assez loin. Les feuilles de cet arbre sont d’un beau verd foncé, ont les bords dentelés, et peuvent avoir depuis un pied jusqu’à dix-huit pouces de longueur. Le fruit vient indifféremmemt à tous les endroits des branches, et la figure en en plutôt ovale que ronde. Il a une écorce épaisse et forte, et environ sept ou huit pouces de longueur. Chaque fruit croit séparément, et jamais en grape. On ne le mange que quand il a toute sa taille, mais qu’il est verd encore ; en cet état il ne ressemble pas mal à un cul d’Artichaud, tant en goût qu’en substance. Quand il devient tout-à-fait mûr, il est mou et jaune, et aquiert un goût doucereux et une odeur agréable, qui tient un peu de celle d’une Pêche mure ; mais on prétend qu’alors il est mal sain, et qu’il cause la dyssenterie. Dans la vue ci-jointe de l’Aiguade, est représenté en (c) un des arbres qui portent ce fruit. Outre les fruits, dont nous аvons fait mention, nous trouvames dans l’Ile de Tinian plusieurs Végétaux excellens contre le Scorbut, comme des Melons d’eau, de la Dent de Lion, de la Menthe, du Pourpier, du Cochléaria, et de l’Oseille, que nous dévorames avec cette avidité, que la Nature ne manque jamais d’exciter pour ces puissans remèdes en ceux qui sont attaqués du Scorbut. Il paroit par ce qui a été dit, que la vie, que nous menions dans cette Ile, ne pouvoit qu’être très agréable, quoique je n’aye pas encore fait mention de toutes ses productions. Nous jugeames devoir absolument nous abstenir de Poisson, à cause que ceux de nos Gens qui en avoient mangé, immédiatement après notre arrivée, s’en étoient trouvés un peu incommodés ; mais nous étions suffisamment dédommagés de cette espèce d’abstinence par tant de différentes sortes d’Animaux dont j’ai fait l’enumération. Outre la Volaille, nous trouvames au milieu de l’Ile deux grands Lacs d’eau douce, remplis de Canards, de Sarcelles et de Corlieux : sans compter les Pluviers sifflans, qui y étoient en quantité.

Anson-Gosse-1750-28.jpg

On sera apparemment surpris, qu’un séjour, si richement pourvu de tout ce qui peut contribuer à l’entretien de la vie, et d’ailleurs si charmant, fût entièrement inhabité, sur-tout étant peu éloigné de quelques autres Iles, qui doivent en tirer une partie de leur subsistance. La réponse à cette difficulté est, qu’il n’y a pas cinquante ans que cette Ile étoit encore peuplée. Les Indiens, que nous avions pris, nous assurèrent, que les trois Iles, de Tinian, de Rota et de Guam, fourmilloient autrefois d’Habitans et que Tinian seul contenoit trente mille ames : mais une Maladie épidemique ayant emporté bien du monde dans ces Iles, les Espagnols ordonnèrent à tous les Habitans de Tinian de venir s’établir dans Guam, pour y remplacer les morts. Il fallut obéir ; mais la plupart tombèrent dans un état de langueur, et moururent bientôt de chagrin d’avoir été obligés d’abandonner leur patrie et leur ancienne manière de vivre. Et il faut avouer, qu’indépendamment de l’amour que tous les Hommes ont pour leur terre natale, il y a bien peu de Païs au monde, qui méritent autant d’être regrettés que Tinian.

Ces pauvres Indiens auroient pu naturellement se promettre, que placés à une si grande distance des Espagnols, ils n’éprouveroient pas les effets du pouvoir de cette superbe Nation ; mais il semble que leur éloignement n’a pu les garantir de la destruction presque générale du nouveau Monde, tout l’avantage, que leur situation leur a procuré, se réduisant à être exterminés un siècle ou deux plus tard que les autres. On pourroit peut-être révoquer en doute que le nombre des Insulaires, qui ont passé de Tinian à Guam, et qui y sont morts de chagrin, ait été aussi considérable que nous l’avons marqué ci-dessus ; mais pour ne rien dire du témoignage unanime de nos Prisonniers, et de la bonté de l’Ile, nous ajouterons simplement, qu’on trouve en divers endroits de Tinian des ruines, qui prouvent suffisamment, que le Païs doit avoir été fort peuplé ; ces ruines consistent presque toutes en deux rangs de Piliers, de figure piramidale, et ayant pour base un quarré. Ces Piliers sont l’un de l’autre à la distance d’environ six pieds, et le double de cet espace sépare ordinairement les rangs. La base des Piliers a autour de cinq pieds en quarré, et leur hauteur est d’environ treize pieds : sur le sommet de chaque Pilier est placé un demi-Globe, la surface platte en dessus. Les Piliers et les demi-Globes sont de sable et de pierre cimentés ensemble, et recouverts de plâtre. On en concevra plus aisément la figure en jettant les yeux sur la vue de l’Aiguade, où une de ces ruines est désignée par la lettre (a). En supposant la vérité du récit que nos Prisonniers nous firent touchant ces restes de Bâtimens, l’Ile doit avoir été fort peuplée ; car, suivant eux, ces Piliers avoient appartenu à des Monastères d’Indiens ; et la chose nous parut d’autant plus vraisemblable, qu’on trouve parmi les Payens plusieurs institutions de ce genre. Quand même ces ruines seroient des restes des maisons ordinaires des Habitans, il faut que le nombre de ces derniers ait été très grand, toute l’Ile étant presque parsemée de ces Piliers.

La quantité et la bonté des Fruits, et en général, des Vivres qu’on trouve dans cette Ile, la beauté de ses Plaines, la fraîcheur de ses Bois- qui exhalent une odeur admirable, l’inégalité avantageuse de son terrain, et l’agréable diversité de ses vues, font des articles que j’ai déja parcourus. J’ajouterai ici, que tous ces avantages sont encore grandement augmentés par un autre avantage sans prix, qui est, que les vents frais, qui y souflent presque continuellement, et les pluies, qui y tombent de tems en tems, quoique rarement, et pas longtems, sont apparemment cause, que l’air y est admirablement sain. J’en dois porter ce jugement, puisqu’il contribua si puissamment à faire recouvrer la santé à nos Malades, et qu’il nous donna à tous un appétit dévorant. Ce dernier effet fut si visible, que quelques-uns de nos Officiers, qui avoient toujours été petits mangeurs, ne faisant, après un léger déjeuné qu’un seul repas médiocre par jour, devinrent ici des gloutons ; car au-lieu d’un bon repas, il leur en falloit au moins trois, tels qu’un seul auroit suffi autrefois pour leur charger l’estomac : mais si l’appétit étoit grand, la digestion se faisoit aussi à merveille ; car après avoir déjeuné d’un bon morceau de Bœuf, suivant un usage établi par nous-mêmes dans l’Ile, nous attendions bientôt après avec impatience l’heure du diner.

J’aurois pu m’étendre davantage sur les louanges de ce charmant séjour ; mais il est juste aussi de dire un mot des desagrémens qu’on y rencontre.

Premièrement, à l’égard de l’eau, j’avoue, qu’avant que d’avoir été convaincu du contraire par l’expérience je n’aurois jamais cru que le manque d’eau courante puisse être aussi parfaitement réparé qu’il l’est dans cette Ile par des Puits et des Sources, qu’on trouve par-tout assez près de la surface de la terre, et dont l’eau est fort bonne. Au milieu de l’Ile il y a deux ou trois grandes pièces d’excellente eau, dont les bords font aussi réguliers et aussi unis, que si l’on avoit voulu en faire des Bassins pour l’ornement du lieu. Il est sûr néanmoins, que relativement à la beauté des vues, le manque de Ruisseaux et d’eaux courantes en un défaut, dont on n’est que très imparfaitement dédommagé par de grandes pièces d’eau dormante, ou par le voisinage de la Mer, quoique ce dernier article, eu égard à la petitesse de l’Ile, suppose presque par-tout un coup d’œil fort étendu.

La plus grande incommodité qu’on éprouve dans Tinian est causée par une infinité de Cousins et d’autres sortes de Moucherons, comme aussi par des Tiques : car quoique cet insecte s’attache ordinairement au Bétail, nous ne laissames pas d’en être attaqués assez souvent ; et quand cela arrivoit, pour peu qu’on tardât à ôter la Tique, elle cachoit sa tête sous l’épiderme, et causoit une douloureuse inflammation. Nous y trouvames aussi des Mille-pieds et des Scorpions, que nous crumes venimeux ; sans pourtant qu’aucun de nous en ait jamais rien souffert.

Anson-Gosse-1750-29.jpg

Mais un inconvénient bien plus terrible, et dont il nous reste à parler, est que l’ancrage n y est nullement sûr dans certaines Saisons de l’année. Le meilleur Mouillage pour des Vaisseaux соnsidérables est au S. О. de l’Ile, ou (a) représente le Pic de Saypan, vu par dessus la partie Septentrionale de Tinian, et restant au N. N. E. demi-quart à l’E. En (b) est le lieu d’ancrage, à huit milles de distance de l’ Observateur. La vue du même ancrage est outre cela encore représentée de fort près, afin qu’on coure moins risque de s’y tromper à l’avenir. Ce fut en cette endroit que le Centurion mouilla sur vingt et deux brasses d’eau, vis-à-vis d’une Baye sablonneuse, environ à un mille et demi du rivage. Le fond de cette rade est rempli de Rochers de Corail, fort pointus, qui, durant quatre mois de l’année, c’est-à-dire, depuis la Mi-Juin jusqu’à 1а Mi-Octobre, rendent le lieu d’ancrage très peu sûr. Cette Saison est celle de la Mousson de l’Ouest : aussi longtems qu’elle dure, le vent, vers le tems de la pleine et sur-tout de la nouvelle Lune, est ordinairement variable, et fait même quelquefois le tour du compas. Il souffle alors avec tant de violence, qu’on ne sauroit guère se fier aux plus gros cables ; et le danger est encore augmenté par la rapidité du flux, qui va au S. E. entre cette Ile et celle d’Aguigan, petite Ile proche du bout Méridional de Tinian, qui est représentée dans la Carte générale simplement par un point. Ce flux amène une prodigieuse quantité d’eau, et fait que la Mer s’enfle d’une manière terrible ; desorte que nous eumes plus d’une fois sujet de craindre d’être submergés par les vagues, quoique nous fussions dans un Vaisseau de soixante pièces de Canon. Les huit autres mois de l’année, c’est-à-dire, depuis la Mi-Octobre jusqu’à la Mi-Juin, il fait un tems égal et constant, et pourvu que les cables soient bien garnis, il n’y a pas de risque qu’ils soient endommagés : si-bien que durant tout cet intervalle la Rade est aussi sûre qu’on peut la souhaiter. J’ajouterai simplement ici, que le Banc, qui sert de lieu d’ancrage, a beaucoup de pente, et court S.O. sans avoir d’autre bas-fond qu’une suite de Rochers au-dessus de l’eau, éloignée du rivage d’environ un demi-mille, et qui laisse un étroit passage, que les Chaloupes doivent suivre pour se rendre dans une petite Baye sablonneuse, le seul endroit où il leur est possible d’aborder. Après ce détail touchant l’Ile et ses productions, il est tems que je reprenne le fil de notre Histoire.

Notre première occupation, après notre arrivée, fut de porter nos Malades à terre. Pendant que nous nous acquittions de ce devoir, quatre Indiens, qui faisoient partie du Détachement commandé par le Sergent Espagnol, vinrent se remettre entre nos mains ; desorte qu’avec les quatre autres, que nous avions pris dans le Pros, nous en eumes huit en notre pouvoir. Un d’eux s’étant offert, de son propre mouvement, à nous indiquer le meilleur endroit pour tuer du Bétail, deux de nos Gens eurent ordre d’aller avec lui et de l’aider ; mais, un d’eux ayant eu l’imprudence de confier son fusil et son pislolet à l’Indien, celui-ci se sauva, et les emporta avec lui dans les Bois : ses Compatriotes, qui étoient restés avec nous, craignant qu’on ne les rendît responsables de la perfidie de leur Camarade, demandèrent la permission d’envoyer quelqu’un d’eux dans le Païs, avec promesse que cet Emissaire rapporteroit non seulement les armes, mais engageroit aussi tout le reste du Détachement de Guam à se rendre. Le Commandeur leur accorda leur demande ; et un d’eux ayant été dépêché sur le champ, nous le vimes revenir le lendemain avec le fusil et le pistolet ; mais il assura les avoir trouvés dans un sentier du Bois, et protesta avoir pris d’inutiles peines, pour découvrir quelqu’un de ses Compatriotes. Ce rapport avoit un air si peu vraisemblable, que nous soupçonnames qu’il se machinoit quelque trahison, dont il n’y avoit point de meilleur moyen de prévenir les effets, qu’en envoyant à bord tous les Indiens qui étoient entre, nos mains, ce qui fut exécuté sur le champ.

Quand nos Malades furent logés dans l’Ile, nous employames tous ceux, qui n’étoient pas absolument nécessaires pour les servir, à bien garnir plusieurs brasses de nos Cables, en commençant par l’endroit, où ils tiennent à l’ancre, pour les empêcher de s’user contre le fond. Cette précaution prise, nous songeames à boucher notre voye d’eau ; pour la mieux découvrir, nous commençames, le prémier de Septembre à transporter le Canon vers la poupe, afin de relever par-là, le devant du Vaisseau. Les Charpentiers ayant pu alors examiner par dehors l’endroit où étoit la voye d’eau, ôtèrent ce qui restoit encore du vieux doublage, calfatèrent toutes les fentes qu’il y avoit des deux côtés de l’Eperon, et les recouvrirent de plomb ; après quoi ils revêtirent le tout d’un nouveau doublage. Nous crumes alors avoir entièrement remédié à cet article, mais à peine eumes-nous remis une partie des Canons à leur place, que nous vimes rentrer l’eau par l’ancienne ouverture avec autant de violence que jamais. Il fallut recommencer l’ouvrage, et pour mieux réussir cette fois, nous vuidames le Magazin des Canoniers, qui est à l’avant du Vaisseau et fimes transporter cent trente barils de poudre à bord de la petite Barque Espagnole, que nous avions prise en arrivant à Tinian. Par ce moyen notre Vaisseau se releva environ trois pieds hors de l’eau à la proue, et les Charpentiers défirent le vieux doublage plus bas et s’y prirent pour le reste comme ils s’y étoient pris la première fois. Supposant alors la voye d’eau bien bouchée, nous recommençames à remettre nos Canons à leur place ; mais aussitôt que ceux du second pont eurent été remis, l’eau se rouvrit une voye, et rentra à l’ordinaire. Comme nous n’osions pas défaire le doublage en dedans, de peur que le bout de quelque planche ne vînt à s’échapper, ce qui ne pouvoit arriver sans que nous allassions à fond dans l’instant même, il ne nous resta d’autre ressource que de calfater en dedans du Vaisseau ; et par ce moyen la voye d’eau fut bouchée pour quelque tems ; mais quand nos Canons eurent été remis à leur place, et que nous eumes repris nos barils de poudre à bord, l’eau rentra de nouveau par un trou à l’endroit de l’une des chevilles de l’Eperon. Nous jugeames alors, que toutes les peines, que nous nous étions données, étoient inutiles, le défaut étant dans l’Eperon même, et que pour y remédier, il falloit attendre qu’il y eût moyen de mettre notre Vaisseau à la bande.

Vers la Mi-Septembre, plusieurs de nos Malades furent passablement rétablis par le séjour qu’ils avoient fait à terre. Le 12 de ce même mois tous ceux, qui se trouvoient en état de maneuvrer, furent envoyés à bord du Vaisseau : et alors que le Commandeur, qui étoit lui-même attaqué du Scorbut, se fit dresser une tente sur le rivage, où il se rendit dans le dessein d’y passer quelques jours, étant convaincu par l’expérience générale de tout son Monde, qu’on ne pouvoit employer avec succès aucun autre remède contre cette terrible maladie. L’endroit, où sa Tente fut dressée à cette occasion, étoit près du puits, qui nous servoit d’Aiguade, et est un des plus charmants endroits qu’on puisse imaginer. Nous en avons déja donné une vue sous le titre d’Aiguade, où (b) marque la Tente du Commandeur, et (d) le puits où nous faisions de l’eаu.

Comme l’Equipage à bord du Vaisseau venoit d’être renforcé par ceux que leur séjour dans l’Ile avoit rétablis, nous commençames à envoyer nos futailles à terre pour y être remplies, ce qui n’avoient pu se faire jusqu’alors, à cause que les Tonneliers n’avoient pas été en état de travailler. Nous levames аussi nos ancres, pour examiner nos cables, que nous soupçonnions devoir être considérablement endommagés. Et соmme nous n’étions pas loin de la nouvelle Lune, qui étoit le tems où nous avions de violens coups de vent à craindre, le Commandeur, pour plus de sureté, ordonna qu’on garnît le bout des cables à l’endroit où ils tiennent aux ancres, des chaines des Grapins : on les revetit encore outre cela, à trente brasses depuis les ancres, et à sept brasses depuis les Ecubiers, d’une bonne hausière de quatre pouces et demi en circonférence. A toutes ces précautions nous ajoutames celle d’abaisser entièrement la grande vergue et la vergue de Misaine, afin, qu’en cas de gros tems, le vent eût moins de prise sur le Vaisseau.

Après nous être ainsi munis contre tout danger, à ce que nous croyions, nous attendimes le 18 de Septembre, jour de la nouvelle Lune. Ce jour, et les trois suivans s’étant passés sans aucun malheur, quoique le tems fût orageux, tous ceux, qui se trouvoient à bord avec moi, comptoient que, grace à la sagesse de nos mesures, nous n’avions plus rien à craindre ; mais le 22 il fit un vent d’Est si violent, que nous desespérames bientôt de pouvoir le soutenir sans chasser sur nos ancres. C’est ce qur nous fit souhaiter que le Commandeur, et le reste de nos Gens, qui étoient à terre, et qui composoient la plus grande partie de l’Equipage, fussent à bord avec nous, toute espérance de nous sauver paroissant exiger que nous gagnassions au plutôt le large ; mais toute communication avec l’Ile nous étoit absolument coupée, et il n’y avoit pas la moindre possibilité qu’une Chaloupe y abordât. Le soir à cinq heures le cable de notre ancre d’affourche se rompit, et le Vaisseau dériva sur sa seconde ancre. Cependant la nuit vint, et la violence du vent alla en augmentant ; mais quelque furieux qu’il fût, le flux eut plus de force encore ; car ayant au commencement de la tempête couru Nord, il tourna tout-à-coup au Sud, vers six heures du soir, et poussa le Vaisseau en avant, en dépit de la tempête qui battoit sur la Proue. Les vagues fondoient de tous côtés sur nous, et une grosse houle paroissoit à chaque instant vouloir passer par dessus notre ponpe, et engloutir le Vaisseau. La Chaloupe, qui étoit amarrée à l’arrière, fut soudainement élevée à une telle hauteur, qu’elle cassa l’architrave de la Galerie du Commandeur, dont la Cabane étoit sur le demi-pont, et auroit vraisemblablement monté jusqu’au Fronton, si elle n’avoit pas été brisée du coup ; cependant un Matelot, qui étoit dans la Chaloupe, fut, quoique fort meurtri, sauvé par une espèce de miracle. Vers les huit heures, le flux devint moins fort, mais la tempête ne diminua point ; desorte qu’à onze heures, le cable de notre seconde ancre se rompit. On jetta aussitôt la maîtresse ancre, la seule qui nous restât, mais avant qu’elle touchât le fond, nous fumes emportés de vingt et deux brasses de profondeur sur trente et cinq ; et après que nous eumes lâché un cable entier, et les deux tiers d’un autre, nous ne trouvames point de fond avec une ligne de sonde de soixante brasses : c’étoit une marque indubitable, que l’ancre étoit à l’extrémité du banc, et qu’elle ne tiendroit pas longtems, quand même elle auroit pris. Dans un si pressant danger Mr. Saumarez, notre premier Lieutenant, qui commandoit usuellement à bord, eut recours aux signaux de détresse, en faisant tirer des coups de Canon, et mettre des feux, pour avertir le Commandeur du danger qui nous menaçoit. Environ à une heure après minuit, un terrible coup de vent, accompagné de pluie et d’éclairs, nous fit quitter le banc, et nous jetta en Mer. Notre situation étoit effrayante et triste à plus d’un égard. D’un côté, il faisoit une nuit noire, et l’orage sembloit redoubler ; et de l’autre, nous laissions dans l’Ile Mr. Anson avec plusieurs de nos Officiers, et une grande partie de notre Equipage, faisant cent treize personnes en tout. Notre perte leur ôtoit tout moyen de sortir de l’Ile : et pour nous, trop foibles pour lutter contre la fureur de la Mer et des vents, nous regardions chaque moment comme devant être le dernier de notre vie.