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Voyage aux Indes occidentales

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Traduction par Aug. Laugel.
Le Tour du mondeVolume 2 (p. 49-64).

Vue de l’île Saint-Thomas. — Dessin de M. de Bérard.


VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES.

PAR M. ANTHONY TROLLOPE[1],
1858-1859.
DESSINS INÉDITS PAR M. A. DE BÉRARD.


M. Anthony Trollope est l’auteur de romans très-justement estimés : récemment chargé par le gouvernement anglais d’une mission relative aux communications postales entre la Grande-Bretagne et les Indes occidentales, il a consigné le résultat de ses observations dans un volume, où, à défaut de documents scientifiques ou géologiques nouveaux, on rencontre des appréciations, des descriptions, qui révèlent un esprit brillant et original, et dont le tour piquant prête un grand charme à des sujets d’ailleurs pleins d’intérêt. La situation des colonies anglaises, depuis le grand et généreux acte d’émancipation qui y a modifié la vie sociale et les conditions du travail, le tableau de la colonie espagnole exposée aux convoitises des Américains, celui des provinces de l’Amérique centrale par où s’effectuent les communications entre les États-Unis de l’Atlantique et les riches provinces baignées par l’Océan Pacifique, tous ces thèmes variés se développent dans l’ouvrage de M. Trollope avec élégance et clarté, à travers des anecdotes pleines d’esprit et des dissertations d’économie politique sans lourdeur.


L’île Saint-Thomas. — La Jamaïque : Kingston ; Sphanish-Town ; les réserves ; la végétation.

Parti le 17 novembre 1858 sur l’Atrato, paquebot de la Royal Mail Steam Packet Company, notre voyageur arriva le 2 décembre à l’île Saint-Thomas. Cette petite île, qui appartient au Danemark, est le relais principal de la Compagnie Royale dans les mers des Antilles. — Voulez-vous aller de la Demerara dans la Guyane anglaise, à l’isthme de Panama ? il faut passer par Saint Thomas ; de Panama à la Jamaïque ou à Honduras ? par Saint-Thomas ; de Honduras et la Jamaïque à Cuba ou Mexico ? par Saint-Thomas ; de Cuba aux Bohamas ? toujours par Saint-Thomas. Sans s’y arrêter, M. Trollope partit immédiatement pour Kingston, le port principal de la Jamaïque. Quelques extraits feront connaître cette ville.

« Le port de Kingston est une grande lagune, formée par un long banc de sable qui s’étend dans la mer, commence à trois ou quatre milles au-dessus de Kingston et reste parallèle à la côte jusqu’à cinq ou six milles en dessous de la ville. Ce banc de sable se nomme « les Palissades » et à l’extrémité se trouve Port-Royal. C’est le siége de la suprématie navale de la Grande-Bretagne dans les Indes occidentales. C’est là qu’est le vaisseau-pavillon ; on y trouve un dock, un hôpital, des piles d’ancres invalides et tous les accessoires habituels d’un semblable établissement. »

Kingston est une ville mal bâtie, sans trottoirs, sans éclairage : on ne songe pas à y marcher à pied, tant la chaleur y est accablante, mais cette ville a l’air encore moins morne que Spanish-Town, la capitale officielle de l’île, située à treize milles de Kingston et où l’on se rend par chemin de fer. C’est là que vit le gouverneur ; là vivent aussi les satellites ou lunes qui entourent le luminaire central, c’est-à-dire les secrétaires et les ministres. Le conseil législatif et la chambre y tiennent leurs sessions.

La ville, malgré son lustre officiel, est une ville de morts : dans ses longues rues, on ne voit passer aucun habitant : çà et là, on n’aperçoit qu’une négresse assise à une porte ou un enfant solitaire qui joue dans la poussière.

« À la Jamaïque il vaut mieux, comme dit M. Trollope, être rat des champs que rat des villes. La contrée est admirable, et le voyageur est consolé par la nature de la cherté des voyages, de l’absence d’hôtels et du mauvais état des chemins. Une partie de l’île est consacrée à la culture de la canne à sucre : mais la plus grande portion est encore couverte de forêts vierges et de jungles. Çà et là, en voyageant, on aperçoit les jardins ou réserves des nègres. Ce sont des lots de terrain qu’ils cultivent, pour lesquels ils payent quelquefois un loyer, mais où assez souvent ils s’installent sans rien payer.

« Ces réserves sont très-pittoresques. Elles ne sont point remplies, comme un jardin de paysan en Angleterre ou en Irlande, de pommes de terre ou de choux, mais elles contiennent des cocotiers, des orangers, des mangos, des arbres à pain et une quantité d’autres arbres à la végétation luxuriante, d’une grande taille et d’une remarquable beauté. L’arbre à pain et le mango sont charmants, et je ne connais rien d’aussi beau qu’un verger d’orangers à la Jamaïque. Ils ont en outre le yam, qui est au nègre ce que la pomme de terre est à l’Irlandais. On n’en mange, comme pour la pomme de terre, que les racines, mais la partie supérieure, formée de tiges grimpantes, est soutenue comme nos vignes.

« Je n’oublierai jamais le jour où je vis pour la première fois la végétation tropicale dans toute sa splendeur : peut-être le plus précieux de tous les arbres est le bambou. Il croît ou en bouquets, comme les groupes d’arbres qu’on voit dans les parcs anglais, ou, ce qui est plus commun quand on le trouve à l’état indigène, en longues allées le long des cours d’eau. Le tronc des bambous est un large tube creux, et ils n’ont de feuilles qu’au sommet. Leur grande élévation, la grâce de leur courbe, l’extrême épaisseur de leur feuillage qu’ils marient en se groupant par centaines, produisent un effet que rien ne peut surpasser.

« Le cotonnier est presque aussi beau quand il est isolé. Le tronc de cet arbre s’élève majestueusement et a de magnifiques proportions : il est ordinairement droit et n’étend ses branches qu’à la hauteur où atteindrait la cime de nos arbres ordinaires. La nature, pour supporter une semblable masse, l’a armé de larges racines qui s’élèvent comme des contre-forts jusqu’à vingt pieds au-dessus du sol. J’en ai mesuré plus d’un qui avec ses racines avait plus de trente pieds d’épaisseur. Du sommet, les branches s’étendent avec une luxurieuse profusion et couvrent un espace immense de leur ombre.

« Mais ce qui donne le caractère le plus frappant à ces arbres, ce sont les plantes parasites qui les environnent et qui sont suspendues de leurs branches jusqu’au sol en lianes d’une force étonnante. Ces parasites sont de plusieurs sortes ; le figuier est un de ceux dont les embrassements sont le plus vivaces. Souvent il est si développé que l’arbre lui même disparaît et qu’on ne s’imagine plus qu’il soit au-dessous. Quelquefois les parasites étouffent l’arbre avant qu’il ait pu atteindre toute sa croissance ; mais quand il a pu se développer à temps, ils ne font plus que l’orner. Chaque branche est couverte d’une merveilleuse végétation, de plantes de mille couleurs et de mille espèces. Les unes tombent en longues et gracieuses lianes jusqu’au sol, les autres pendent en boules de feuilles et de fleurs entremêlées. »

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Les planteurs et les nègres. — Plaintes d’une Ariane noire.

Après la contrée, il faut bien parler des habitants. La race blanche et la race noire, désormais affranchie, se trouvent en présence : en lisant les jugements que porte sur elles M. Anthony Trollope, on sent trop qu’il obéit quelquefois, sans le savoir peut-être, à l’influence des planteurs avec lesquels il s’est trouvé naturellement plus en contact ; il se rend l’écho de leurs regrets, de leurs passions ; il oublie trop souvent que le mal ne peut s’effacer en un jour, et que l’esclavage est une très-mauvaise préparation à l’exercice de la liberté : ces restrictions faites, voyons comment M. Trollope apprécie noirs, hommes de couleur et blancs, et quelle idée il se fait de l’avenir de cette population mélangée.

« Aucun Anglais, aucun Anglo-Saxon ne serait ce qu’il est aujourd’hui sans cette portion d’énergie sauvage qui nous vient de nos ancêtres Vandales. N’est-il pas permis de supposer qu’un temps viendra où la race qui habitera ces îles charmantes, formée par la nature pour leur brûlant soleil, aura dans son sang une portion de l’énergie morale du nord, et devra sa force physique à des ancêtres africains ? cette race alors ne sera pas plus honteuse du nom de noire que nous ne le sommes de celui de Saxon.

« Mais que faire, en attendant, de notre ami le noir, à son aise couche sous le cotonnier et refusant de travailler après dix heures du matin ?

« Non, merci, maître, fatigué maintenant, pas besoin d’argent. »

« Telle est la réponse que le planteur suppliant reçoit quand vers dix heures du matin il prie son voisin noir de retourner dans les champs de cannes et de gagner son second schelling, ou quand il le prie de travailler plus de quatre jours par semaine, ou le supplie à Noël de se contenter de dix jours de loisir. Ses cannes sont mûres, il faut les porter au moulin ; mais qu’importe au nègre ?

« Non, moi plus travailler. »

« Et qui peut blâmer le noir ? il est libre de travailler, libre de ne pas le faire. Il peut vivre sans travail, s’étendre au soleil, sucer des oranges, manger des patates : oui, et peut-être monter à cheval, et porter un gilet blanc, et une chemise empesée le dimanche. Pourquoi se soucierait-il du planteur ? je n’irai pas nettoyer des cannes pour une demi-couronne par jour ; pourquoi lui demanderai-je de le faire ? Je puis vivre sans cela : lui aussi. »

Le noir n’est pas voleur ; les domestiques, qui sont tous noirs, ne dérobent jamais rien. M. Trollope assure qu’on peut impunément laisser sous leur main argent, clefs, tout ce qu’ils considèrent comme une véritable propriété. Mais les fruits de la terre n’ont pas ce caractère à leurs yeux : ils se les approprient sans scrupules et vivent volontiers de maraude. Leurs besoins sont aisément satisfaits, et sans grand préjudice pour personne, sur une terre qui sans culture prodigue à ses habitants les fruits les plus variés et les plus savoureux.

Le caractère de la population nègre a des côtés originaux, qui ne pouvaient échapper à un romancier tel que M. Trollope, habitué à rechercher ce qu’il y a de plus spontané dans les manifestations du cœur humain ; le noir a, si l’on me permet le mot, une drôlerie, un sentiment du pittoresque, une naïveté, une vivacité dans la passion qui le rendent souvent fort intéressant : je ne puis résister au plaisir de citer une anecdote que raconte M. Trollope et où se peignent très-bien tous ces traits particuliers de la race.

M. Trollope se trouvait dans une petite auberge de Port-Antonio, assis, après dîner, dans le salon.

« Je vis, dit-il, entrer une jeune demoiselle habillée tout de blanc. Elle était, ma foi, fort bien mise, et ni crinoline, ni rubans ne faisaient défaut. Elle appartenait à la race noire, et ses cheveux d’un noir de jais, cotonneux et pourtant ondés, étaient, suivant la mode, peignés en arrière. D’où elle venait et qui elle était, je l’ignorais et ne l’ai jamais appris. Elle était, je pense, en termes familiers dans la maison ; je le présumai en la voyant remuer les livres et les petits ornements sur la table et arranger des tasses et des coquillages sur un rayon.

« Hélas ! » se mit-elle à dire quand je l’eus observée pendant une minute environ.

« Je savais à peine comment l’accoster : et, pourtant il fallait être poli.

« Ah, oui, hélas ! » répéta-t-elle.

« Il était aisé de voir qu’elle avait un chagrin à raconter.

« Madame, lui dis-je (je ne savais, faute d’introduction, comment commencer mon discours), madame, je crains que vous n’ayez quelque chagrin.

« — Du chagrin ! dit-elle ; je suis dans la plus profonde affliction. Hélas ! enfin ! le monde doit finir un jour. »

« Et tournant son visage droit sur le mien, elle croisa ses mains. J’étais assis sur un sofa ; elle vint s’asseoir près de moi, croisant ses mains sur ses genoux et regardant le mur opposé.

« Oui, tout doit finir un jour pour nous tous, répondis-je. Mais pour vous, tout commence à peine.

« — Ceci est un bien méchant monde, et le plus tôt fini, le meilleur. Être ainsi traitée ! briser ainsi le cœur d’une jeune fille ! il est brisé, complétement brisé, je le sais bien. »

« Et en parlant ainsi, elle avait posé ses mains de façon à me laisser voir qu’elle n’avait pas oublié ses bagues.

« C’est donc l’amour qui vous tourmente ?

« — Non ! dit-elle brusquement, se tournant vers moi et plongeant ses yeux noirs dans les miens. Non, je ne l’aime pas un brin, — ni maintenant, ni jamais. Non, si je le voyais là suppliant… »

« Et elle frappa son petit pied par terre comme s’il y avait un cou imaginaire sous son talon.

« Mais vous l’avez aimé ?

« — Oui. »

« Ici elle se mit à parler très-doucement, en remuant gentiment sa tête.

« Je l’ai aimé, oh ! tant aimé ! Il était si beau, si charmant. Jamais je ne verrai un tel homme : des yeux, une bouche ! et puis un si beau nez ! C’était un juif, vous savez. »

« Je ne l’avais jamais su et je l’appris peut-être avec une légère surprise.

« C’était bien fait, n’est-ce pas ? Moi qui suis baptiste, vous savez. On m’a expulsée de la congrégation, je le sais bien. Mais je ne m’en souciais bien ! »

« Et elle se mit à frapper gentiment une de ses mains avec l’autre en souriant ; c’est une manie des femmes de couleur dans ce pays quand elles sont engagées dans une conversation agréable. À ce moment, je commençai à me sentir assez intime pour lui demander son nom.

« Joséphine est mon nom. Aimez-vous ce nom ?

« — Il est presque aussi joli que celle qui le porte.

« — Jolie ? non, je ne suis pas jolie. Si j’étais jolie il ne m’aurait pas laissée là. Il a promis à une autre de l’épouser ; mais peut-être la trompera-t-il aussi. »

« Il était facile de voir que cette idée ne lui déplaisait pas.

« Alors il vous reviendra ?

« — Oui, oui, et je lui cracherai à la figure. »

« Et dans la furie de son esprit, elle exécuta positivement le simulacre de sa vengeance.

« Je voudrais qu’il revînt, je m’assiérais ainsi et j’écouterais. »

« Et elle croisa ses mains et prit un air de calme dignité qui lui convenait fort.

« J’écouterais chaque mot, comme cela, jusqu’à ce qu’il eût fini, et puis je sourirais. »

« Et elle sourit.

« Et puis il m’otirirait sa main. »

« Et elle étendit la sienne.

« Et puis je lui cracherais à la figure et tournerais le dos. »

« Et se levant majestueusement, elle sortit rapidement de la chambre.

« Comme elle fermait la porte derrière elle, je crus que l’entrevue était terminée, et que je ne reverrais plus ma jeune amie ; mais je me trompais. La porte fut bientôt rouverte, et elle se rassit à côté de moi.

« Votre cœur, lui dis-je, vous permettrait de faire de semblables choses, et à un homme qui a un si beau nez ? »

« — Oui ; je me mépriserais maintenant, si je le reprenais, fût-il encore plus beau. Mais je suis sûre d’une chose, je n’aimerai jamais aucun autre, jamais. Il dansait si bien ! »


La toilette des négresses. — Avenir des mulâtres.

Le goût de la parure est, comme on sait, très-développé dans la race noire. Il n’y a rien de plus étonnant que le costume des femmes : « Il est impossible de leur refuser, dit M. Trollope, beaucoup de goût et une grande faculté d’assimilation. En Angleterre, parmi nos femmes de chambre et même nos filles des champs, la crinoline, les fleurs artificielles, les longues tailles, les manches flottantes, sont devenues communes ; mais elles ne les portent pas comme si elles y étaient habituées. Elles ont généralement dans leurs habits de dimanche quelque chose d’emprunté. Chez les négresses, rien de pareil. D’abord elles ne connaissent pas la honte ; ensuite, elles ont généralement de belles proportions et savent les faire valoir. Leurs costumes, les jours de fête et les dimanches, sont assurément merveilleux. Elles ne se contentent pas de calicots imprimés : il leur faut des mousselines et des soies légères, je ne sais à combien le mètre. Elles portent des robes d’une énorme ampleur. On peut voir, par un dimanche matin, trois dames occuper toute la largeur d’une rue qui, le jour précédent, frottaient de la vaisselle ou portaient des pois sur leur tête dans la ville. Cela ne les empêche pas de se promener dans leur belle toilette comme si elles n’avaient porté rien d’autre depuis l’enfance.

« Un dimanche soir, j’étais très-loin dans la campagne, à cheval, avec un planteur, qui me promenait dans sa propriété ; je vis passer une jeune fille qui s’en revenait à pied de l’église. Elle était, des pieds à la tête, vêtue de blanc. Elle avait des gants et tenait un parasol ouvert. Son chapeau de paille était aussi clair, orné de dentelles blanches. Elle marchait avec une majesté digne d’un tel costume ; par derrière venait sa suivante portant le livre de prières de la jeune personne sur la tête. Une négresse porte tout sur la tête, depuis la cruche remplie d’eau qui pèse cent livres jusqu’à une bouteille de pharmacien.

« Quand nous arrivâmes près d’elle elle se retourna et nous salua. Elle salua, car elle reconnut son maître, mais avec beaucoup de dignité, car elle avait conscience de sa belle toilette. La fille qui suivait derrière avec le livre de prières fit la révérence ordinaire, en se baissant puis se relevant plus vite que la pensée.

« Qui est cette princesse ? dis-je à mon compagnon.

— Vous voyez deux sœurs qui travaillent toutes deux à mon moulin, dit mon ami. Dimanche prochain les rôles vont changer. Polly aura le parasol et le chapeau, et Jenny portera le livre de prières derrière elle sur sa tête. »

La race mêlée est celle qui paraît à M. Trollope destinée à recueillir l’héritage de la prospérité des anciens planteurs. « Le mulûtre, bien qu’il soit sous certains aspects une détérioration du nègre, sous d’autres du blanc, l’emporte aussi sur tous deux sous certains rapports. En règle générale, il ne peut pas travailler comme fait le noir. Il ne pourrait pas rester dans les champs de canne pendant seize heures sur vingt-quatre, comme fait l’esclave de Cuba ; mais il peut travailler sans danger sous un ciel tropical et faire une bonne journée. Il n’est pas sujet à la fièvre jaune comme le blanc, et il est aussi protégé par sa constitution contre les effets de la chaleur que le climat l’exige.

« Il n’y a pas encore eu, que nous sachions, de Galilée, de Shakspeare parmi les mulâtres. Il est possible même qu’il y en ait peu qui puissent se rendre un compte exact du génie de tels hommes. Mais nier que le mulâtre ait une large part de l’intelligence et de l’ambition de ses ancêtres blancs, c’est je crois une sottise et de plus une méchanceté ; parce qu’une telle assertion ne peut naître que d’un injuste désir de leur fermer les portes du progrès. »

Les hommes de couleur se rattachent par toutes les nuances possibles, d’une part au noir, de l’autre au blanc ; les neuf dixièmes ne peuvent pas cacher leur origine, mais il y a une petite fraction qu’un œil exercé seul peut distinguer de la race blanche : malheureusement la jalousie des planteurs et les préjugés maintiennent des barrières qui survivent aux lois qui consacraient jadis l’inégalité des races. L’avenir appartient pourtant aux hommes de couleur ; on en compte plus de soixante-dix mille tandis qu’il n’y a que quinze mille blancs, et si l’émancipation peut attirer encore dans les Indes occidentales des coolies ou des Chinois, elle n’y attire plus d’Européens. L’homme blanc a passe là, il y a laissé sa trace : il a maintenant d’autres provinces à conquérir..

« Heureusement, dit M. Trollope, les hommes de couleur sont capables des travaux les plus élevés comme les plus humbles. Ils y réussissent au grand dépit de la classe qui s’estime supérieure. Ils gagnent de l’argent et savent en jouir. Ils savent être hommes d’État, avocats, médecins. Qu’un étranger se promène dans les boutiques de Kingston, et il verra combien d’entre elles appartiennent à des hommes de couleur ; qu’il aille au parlement, et il verra quel rôle ils jouent dans les débats. »

Pour les blancs la Jamaïque n’est plus ce pays de Cocagne où l’on accumulait jadis, grâce au travail servile, des richesses colossales en peu d’années : ni ducs, ni comtes ne viennent plus gouverner l’île avec grand apparat. Le gouvernement n’en est guère plus recherché que celui de la Nouvelle-Zélande ou de la Colombie anglaise : la main d’œuvre fait défaut aux planteurs ; il y a trop de montagnes, de pays pastoral dans l’île, pour que les trois cent mille noirs qui s’y trouvent aujourd’hui soient forcés de venir demander du travail dans les champs de canne. Disons ensuite que la compétition de Cuba, du Brésil, de Porto-Rico, des États-Unis, ou l’esclavage existe encore et prend chaque jour plus d’extension, est désastreuse pour la Jamaïque. Une récolte abondante à Cuba peut, dans certaines années, abaisser le prix du sucre à un taux ruineux pour le planteur de la colonie anglaise. L’abolition de l’esclavage aux États-Unis suffirait pour rendre aux Indes occidentales leur ancienne splendeur.


Les petites Antilles. — La Martinique. — La Guadeloupe. — Grenada.

Quittons les grandes Antilles sans nous arrêter à Cuba ou nous reviendrons un jour, et entrons dans les petites Antilles dont l’archipel s’étend en ligne recourbée depuis Porto-Rico jusqu’à la Guyane anglaise, à l’embouchure de l’Orénoque. Passons rapidement devant Saint-Thomas, Saint-Christophe, communément nommé Saint-Kitts et Nevis, petites colonies prospères qui exportent chaque année plus de sucre : de Nevis à Antigua on aperçoit l’îlot de Montserrat (voy. t. I, p. 177). Antigua a un excellent port, nommé English Harbour, qui autrefois servait de station navale. De là on arrive à la Guadeloupe, et, après avoir longé la Dominique, à la Martinique, qui est aussi française.

Saint-Pierre, à la Martinique. — Dessin de M. de Bérard.

« Nous retrouvons dans ces îles, dit M. Trollope, les riches et sauvages beautés des admirables îles de la mer des Caraïbes. Les montagnes groupées dans les deux colonies françaises sont très-belles, et les collines sont couvertes jusqu’à leur sommet de la plus admirable végétation. Dans chacune de ces îles on est frappé par la grande supériorité des villes principales sur celles des colonies qui nous appartiennent : celle de la Guadeloupe se nomme Basse-Terre et la capitale de la Martinique est Saint-Pierre. Ces villes offrent un contraste avec Roseau et Port-Castries, les localités les plus importantes des deux îles adjacentes anglaises de la Dominique et de Sainte-Lucie. On débarque dans les ports français sur d’excellentes jetées, par des escaliers commodes. Les quais sont ombragés par des arbres, les rues propres et en bon état : les boutiques montrent que le commerce est prospère. Des conduits amènent de l’eau courante dans la ville. Les colons français, créoles ou Européens, considèrent les Indes occidentales comme leur pays. Ils ne tournent pas sans cesse un œil de regret sur la France. Ils se marient, ils travaillent, ils bâtissent pour la colonie et pour la colonie seulement. Chez nous il en est autrement. On considère nos colonies des Indes comme un logis temporaire qu’il faut déserter dès qu’on a gagné assez d’argent en faisant du sucre et de la mélasse. »

La Pointe-à-Pitre à la Guadeloupe. — Dessin de M. de Bérard.

La Dominique et Sainte-Lucie exportent chacune annuellement six mille tonnes environ de sucre, la Martinique jusqu’à soixante mille.

C’est depuis 1814 que la Martinique et la Guadeloupe, avec l’îlot insignifiant de Marie-Galante, ont été politiquement séparées de la Dominique et de Sainte-Lucie, bien que ces deux îles soient toutes françaises par le langage, les mœurs, la religion et même en partie par les lois.

Une sucrerie de la Guadeloupe, ancien système. — Dessin de M. de Bérard.

Au delà de ce groupe intéressant, nous rencontrons Barbados qui est comme la sentinelle avancée de la chaîne des petites Antilles : Barbados, île tout anglaise, fière de sa richesse ; puis Saint-Vincent qui jadis a, pendant quelque temps, appartenu à la France ; on côtoie ensuite le petit archipel des Grenadines jusqu’à Grenada, le quartier général des fruits de la terre, comme l’appelle M. Trollope, ou l’on mange les meilleurs ananas, oranges et mangos des Antilles. La capitale, Saint-George, est une ville bien bâtie : encore importante, bien que Grenada soit aujourd’hui bien déchue de son ancien rang. Nous arrivons enfin à la Guyane anglaise.


La Guyane anglaise. — Une sucrerie.

Cette colonie est divisée en trois provinces : Berbice, Demerara, Essequibo, qui prennent les noms des trois grandes rivières du pays. George-Town est la capitale de Demerara. La Guyane est une immense plaine de sol alluvial, d’une extrême fertilité : il n’y a d’autre limite à la production du sucre et du café que la quantité de main-d’œuvre disponible. Dès aujourd’hui la Guyane a quelque raison de se glorifier de ses efforts ; elle exporte plus de sucre et de rhum qu’aucune autre colonie des Indes Occidentales, Barbados fournit à l’Europe cinquante mille tonnes de sucre ; Trinidad et la Jamaïque moins de quarante mille ; la Guadeloupe un peu plus de cinquante mille ; la Guyane anglaise soixante-dix mille. Toute la contrée cultivée présente une particularité digne de notice. « Les transports se font par eau, non-seulement des sucreries à la ville, mais des champs aux sucreries et même de champ à champ. Tout le pays est coupé par des drains qui sont nécessaires pour l’écoulement des eaux superficielles ; il n’y a point de pente naturelle, et sans des digues et des coupures, le pays serait submergé pendant la saison des pluies. Parallèlement aux drains circulent les canaux : il y en a ordinairement un entre deux drains. Ces canaux ne séparent pas seulement de vastes champs et ne se trouvent pas à une très-grande distance les uns des autres ; ils traversent chaque parcelle de façon que les cannes, une fois coupées, ne sont jamais transportées qu’à très-petite distance. L’entretien de ces travaux est cher ; mais leur construction a dû exiger un travail immense : c’est l’œuvre des Hollandais. On peut se demander si aucune autre race aurait eu assez de patience pour exécuter un tel travail. »

Cataracte de Weinachts, Guyane anglaise. — Dessin de M. de Bérard.

C’est à la Guyane qu’on applique le plus largement, dans la fabrication du sucre, les méthodes perfectionnées qui permettent aux producteurs coloniaux, depuis l’abolition du travail servile, de retrouver leurs anciens profits. Veut-on avoir une idée des procédés employés dans cette fabrication : voici la description qu’en donne M. Trollope.

« La canne est coupée après quatorze mois environ de croissance. On la porte au moulin où l’on en exprime le jus. La canne ne doit pas rester deux jours coupée avant d’être écrasée. Il faut l’envoyer au moulin le lendemain de la récolte, ou, si l’on peut, quelques heures après. À Demerera les cannes sont toujours transportées au moulin par eau ; à Barbados, dans des charrettes traînées par des mulets ; à la Jamaïque, dans des wagons tirés par des bœufs ; de même à Cuba. Un moulin se compose de trois cylindres laminoirs. Les cannes passent entre deux de ces cylindres, le premier par exemple et celui du milieu ; et le résidu (qu’on appelle trash, à la Jamaïque, magasse à Barbados et Demerara) revient entre le cylindre central et le troisième. Le jus descend dans une citerne. Les cylindres sont très-rapprochés, au point qu’il semblerait impossible d’y faire pénétrer les cannes ; elles passent avec facilité, quand le moulin est fort et en bon état ; avec difficulté dans le cas contraire (comme à Barbados). Les cannes donnent de soixante à soixante dix pour cent de jus ; quelquefois moins de soixante ; rarement au delà de soixante-dix.

« Le jus, qui est alors d’une couleur jaune sale, et qui a apparemment la consistance du lait, est amené du moulin par un tube dans une vaste chaudière où on opère la défécation, opération qui consiste à y ajouter de la chaux pour en détruire l’acidité. Dans cette première chaudière, il est chauffé légèrement ; puis on l’envoie dans d’autres chaudières où il est soumis à l’ébullition. On les nomme taches à Barbados. Auprès de chacune se tient un homme avec une grande écumoire, occupé à ramasser toutes les impuretés qui flottent à la surface. Il y a de trois jusqu’à sept de ces chaudières ; au-dessous d’elles est un dernier bouilleur ; c’est la que le jus devient saccharin. Dans les taches, surtout dans les premières, la liqueur devient vert foncé. À mesure qu’elle se rapproche du bouilleur, elle s’épaissit et prend sa teinte bien connue, analogue à celle du tain.

« Près du dernier bouilleur se tient l’homme qui fait le sucre. C’est à lui de régler convenablement la chaleur. Quand la matière est à l’état convenable, on fait descendre dans la chaudière une autre chaudière qui s’y emboîte presque exactement ; le sucre s’y écoule et la remplit. Ce vase ainsi rempli est relevé ; au fond est une valve qui, une fois ouverte à l’aide d’une ficelle, laisse écouler le liquide chaud. Cette chaudière mobile est manœuvrée par une grue, et on l’amène en position pour faire écouler le sucre dans les grands réservoirs découverts où il se refroidit. À cette phase de l’opération, diverses méthodes sont mises en usage. L’ancienne routine consiste à faire simplement refroidir le sucre dans des réservoirs, puis à le verser dans des seaux à l’état demi-solide, et enfin dans ce que l’on nomme les hogsheads.

« Dans les nouvelles méthodes plus avancées, le sucre, en sortant de la chaudière mobile, coule dans des sacs qui le filtrent ; on l’élève ensuite à l’aide d’une pompe dans un grand réservoir ou l’on opère le vide. Puis on le réchauffe, et on le met dans des boîtes rondes qu’on nomme centrifuges, dont les côtés sont faits en toile métallique. On imprime à ces boîtes un mouvement de rotation d’une vitesse extraordinaire ; les molasses sont exprimées ainsi à travers les parois et laissent le sucre desséché et presque blanc. Il est alors tout prêt à être mis dans les hogsheads et chargé à bord des navires.

« Mais avec le procédé ordinaire, les molasses se séparent du sucre dans le hogshead ; pour faciliter l’écoulement, on y plante des tiges qui communiquent avec des trous placés dans le fond, pour qu’il se forme ainsi des canaux que les molasses puissent suivre. Les hogsheads sont debout sur des poutres placées à un pied les unes des autres ; au-dessous est un noir abîme où les molasses tombent.

« Il y a bien des procédés intermédiaires entre le très-civilisé réservoir à évaporation dans le vide et le simple refroidissement : le sucre se fait très-rapidement quand les appareils sont bons. Un planteur de Demerara m’a assuré qu’il avait coupé ses cannes le matin et que son sucre était arrivé à George-Town dans l’après-midi. »


Barbados. — La Trinidad.

Laissons derrière nous la Guyane anglaise, à laquelle M. Trollope promet un très-brillant avenir, et suivons-le dans ses voyages. Le voici d’abord à Barbados, qui, ainsi que nous l’avons dit, fait partie des petites Antilles :

« Barbados, dit-il, est une très-respectable petite île qui fait une grande quantité de sucre. Elle n’est pas pittoresquement belle, comme presque toutes les autres Antilles, et par conséquent présente peu d’attrait au voyageur. Mais cette absence même de beauté scénique l’a préservée du sort de ses voisines. Un pays qui est coupé en paysages, qui se vante de ses montagnes, de ses bois, de ses cascades, qu’on admire pour ses grâces sauvages, est rarement propice à l’agriculture. Une portion de la surface dans de tels pays défie toujours les efforts du cultivateur. De plus, une telle contrée sous les tropiques offre toutes les séductions possibles au nègre indépendant. À la Jamaïque, à la Dominique, à Sainte-Lucie, à Grenade, le nègre émancipé a pu chercher un établissement et devenir heureux ; à Barbados, il n’y avait pas un pouce pour lui.

« Il a donc été obligé de continuer à travailler et à faire du sucre, à travailler tout autant qu’il faisait étant esclave. Il en est résulté que la main d’œuvre a été abondante dans cette île, et dans cette île seulement ; et que, pendant la crise des Indes occidentales, elle a tenu bon et continue à produire. »

L’île n’a que vingt milles de long sur douze environ de large, et la population par hectare y est plus élevée que dans la Chine elle-même ; l’île compte cent cinquante mille habitants, plus que les immenses plaines de la Guyane. Les nègres de Barbados sont très-intelligents, en partie sans doute parce qu’ils sont constamment appliqués au travail. Les Bimo, c’est le nom que se donnent les habitants blancs, gagnent beaucoup d’argent, bien qu’ils emploient des procédés bien plus grossiers que ceux de Demerara, de Cuba, de la Trinité, et même de la Jamaïque. Ils ne conservent la fertilité de leurs champs qu’à l’aide du guano ; la terre est tellement épuisée que les cannes coupées ne repoussent plus aussi aisément que dans les autres Antilles ; dès la deuxième année, le rendement diminue d’une manière très-sensible. L’habitude de brûler la magasse ou canne écrasée et de ne rien rendre au sol commence, sur ce point, à faire sentir ses effets. « Que dirait-on, en Angleterre, de quelqu’un qui brûlerait sa paille ? À cela on dira que l’agriculteur anglais n’est pas dans la nécessité de brûler sa paille ; il n’a pas besoin de faire cuire son froment, ni ses moutons ou ses bœufs, tandis que le fermier de Barbados est tenu à faire cuire sa récolte ; mais pourquoi le fait-il avec le résidu même de ce que lui fournit sa terre ? Il ne pourrait peut-être pas mettre de charbon directement sous ses chaudières, mais il pourrait les chauffer avec de la vapeur, ce qui reviendrait au même. Tout ceci s’applique non-seulement à Barbados, mais à la Guyane, à la Jamaïque et aux autres îles. Partout on brûle la magasse ; mais nulle part l’engrais n’est aussi nécessaire qu’à Barbados ; on ne peut pas y mettre en culture du sol vierge, quand on en a besoin, comme à la Guyane. »

« Trinidad est la plus méridionale des Antilles, et se trouve en face du delta de l’Orénoque ; elle étend deux pointes semblables à deux cornes vers le continent, de façon à former une sorte de petite mer intérieure comprise entre la terre ferme et l’île, qui se nomme le golfe de Paria. C’est dans cette baie que sont situées les deux villes, Port-d’Espagne et San Fernando. Les détroits par où on arrive de l’Océan dans le golfe sont extrêmement pittoresques, surtout du côté de Port-d’Espagne. Cette ville elle-même est grande, très-bien située, avec des rues à angle droit, comme on le voit dans toutes les villes neuves. Tout a été préparé pour une population beaucoup plus grande que celle qui y réside actuellement, et on y voit à présent beaucoup de vides et de lacunes. Mais le temps viendra, et cela bientôt, où ce sera la meilleure ville des Indes occidentales anglaises. Il y a aujourd’hui à Port-d’Espagne un esprit d”entreprise commercial bien différent de la somnolence de la Jamaïque et de l’apathie des petites villes. »

Le Port d’Espagne, à la Trinidad. — Dessin de M. de Bérard.

L’intérieur même de l’île est très-peu connu, et il n’y a qu’une très-petite partie qui soit cultivée ; tout récemment on a fait une reconnaissance scientifique, et l’on prétend y avoir trouvé beaucoup de charbon, mais les résultats de cette exploration n’ont pas encore été publiés. On sait que cette colonie a, elle aussi, appartenu jadis à la France ; elle en a conservé le langage, les manières et la religion. Il y a un archevêque catholique dans l’île ; le gouvernement anglais lui paye des appointements, mais il ne les réserve pas à son propre usage et les emploie à des œuvres de charité.


La Nouvelle-Grenade. — Sainte-Marthe. — Carthagène. — Le chemin de fer de Panama.

Après avoir touché encore une fois à Saint-Thomas, s’y être promené une fois de plus au milieu des Espagnols, des Danois, des nègres, des Yankees, population mêlée, médiocrement morale et intéressante, que l’amour de l’argent amène dans la station principale de la Compagnie Royale anglaise, M. Trollope partit pour la Nouvelle-Grenade et l’isthme de Panama. Ses observations sur ces régions, les moins connues peut-être du continent américain, méritent d’être rapportées fidèlement.

« La Nouvelle-Grenade est, comme on sait, la plus septentrionale des républiques de l’Amérique du Sud ; c’est la plus rapprochée de l’isthme dont elle comprend une partie considérable, puisque le territoire du golfe de Darien et le district de Panama sont compris dans les limites de la Nouvelle-Grenade.

« Il n’y a pourtant pas longtemps que la Nouvelle-Grenade formait une partie seulement de la république de la Colombie, dont Bolivar fut le héros. Comme les habitants de l’Amérique centrale trouvèrent nécessaire de diviser leurs États en plusieurs républiques, ainsi firent ceux de la Colombie. Les héros et patriotes de Caracas et Quito ne voulurent pas consentir à être gouvernés par Bogota ; et d’un État on en fit trois : la Nouvelle-Grenade, dont la capitale est Bogota ; Venezuela, dont la capitale est Caracas, à l’est de la Nouvelle-Grenade, et la république de l’Équateur, située au sud, avec Guayaquil comme port principal sur le Pacifique, et Quito, comme capitale. Le district de Colombie était un des plus splendides apanages du trône d’Espagne à l’époque où ces apanages étaient dans leur plus grand éclat. La ville et le port de Carthagène, sur l’Atlantique, étaient admirablement fortifiés, comme aussi Panama, sur le Pacifique. Les villes d’ordre inférieur étaient populeuses, florissantes et pour la plupart assez civilisées. »

Voyons pourtant ce qu’elles sont aujourd’hui. Voici la description de Sainte-Marthe, le premier port où descendit M. Trollope :

« Sainte-Marthe est un misérable village, bien qu’on l’appelle une ville, ou nous conservons, par une inconcevable cruauté, un consul anglais et une poste. Il y a une cathédrale du vieux style espagnol, avec l’autel placé, non dans le chœur, mais vers la porte occidentale, et, m’a-t-on dit, un archevêque. Il semble qu’il n’y a aucun commerce dans ce lieu, qui paraît tout à fait mort. Quelques enfants noirs ou presque noirs courent dans les rues à l’état de nudité.

« Tous mes prédécesseurs, ici, sont morts de la fièvre », me dit le consul d’un air de triomphe. Que peut-on dire à un homme sur un sujet si sensiblement mortel ? Et ma femme a été prise de la fièvre treize fois Cieux ! quelle existence ! »

C’est près de Sainte-Marthe que mourut Bolivar. En véritable Anglais, notre voyageur ne manqua pas d’aller visiter la petite et simple villa où le 17 décembre 1830, le célèbre héros de l’indépendance rendit le dernier soupir.

Carthagène, où il alla par mer en quittant Sainte-Marthe, est une plus belle ville, mais elle est aussi en pleine décadence. « Elle n’est ni si désolée ni si morte que Sainte-Marthe. Les boutiques y sont ouvertes sur les rues, comme dans toutes les autres villes ; on voit quelques hommes et femmes à l’occasion sur la place, et il y a quelque commerce de volailles, sinon d’autre chose.

Je rencontrai à Carthagène une famille du pays qui faisait un voyage, de Bogota au Pérou. En regardant une carte, on devrait croire qu’un voyage de Bogota à Buenaventura, sur le Pacifique, est facile et court. La distance à vol d’oiseau (à vol de condor, devrait-on dire plus exactement ici) ne serait que de deux cents milles environ. Et pourtant cette famille, où l’on comptait une vieille femme, était venue à Carthagène, après être restée vingt jours en route ; il lui restait à faire un long voyage de mer jusqu’à l’isthme et la traversée jusqu’à Panama, et à faire encore un voyage de mer sur le Pacifique. Le fait est qu’il n’y a aucun moyen de faire le voyage par terre, sauf par quelques chemins d’une extrême difficulté. Bogota est à trois cent soixante-dix milles de Carthagène, et on peut à peine faire le voyage en moins de quatorze jours. »

De Carthagène, M. Trollope se rendit par mer à l’isthme et débarqua à Aspinwall, d’où part le chemin de fer qui va à Panama. Aspinwal a pris le nom d’un des négociants de New-York qui ont exécuté cette ligne si importante malgré sa petite étendue. C’est une petite ville misérable encore, malsaine, mal située, qui ne doit l’existence qu’au chemin de fer et à l’immense trafic dont elle est devenue le centre en peu d’années.

La Baie de Panama. — Dessin de M. de Bérard.

La construction du chemin de fer de Panama a été, malgré la petite distance de cette ville à Panama, une entreprise des plus ardues : la difficulté principale a été le défaut de main-d’œuvre.

« La ligne a été percée à travers une forêt continue, et sur la plus grande partie du trajet, le long de la rivière Chagres. Rien ne pouvait être plus malsain que de tels travaux, et en conséquence les hommes périssaient rapidement. Le taux élevé des salaires avait attiré ici beaucoup d’Irlandais, mais beaucoup y trouvèrent leur tombeau. On essaye des Chinois, mais ils étaient tout à fait incapables d’un tel travail, et, quand ils se trouvaient trop malheureux, ils avaient la mauvaise habitude de se pendre. Les ouvriers les plus utiles étaient ceux qui venaient de Carthagène, mais on ne les obtenait qu’à très-grand prix.

« La ligne entière traverse des forêts et des taillis où l’on peut admirer l’épaisse végétation des tropiques, et elle présente par là beaucoup d’intérêt. Mais il n’y a rien de remarquable dans les paysages, pour ceux au moins qui ont déjà eu l’occasion de voir des forêts des tropiques. La végétation est si rapide, que les bandes de terrain adjacentes à la ligne, et qui ont environ vingt mètres de largeur de chaque côté, doivent être défrichées tous les six mois ; abandonnées pendant un an, elles se couvriraient d’épais taillis de douze pieds de hauteur. Tous les quatre milles environ, on rencontre de grandes maisons en bois, maisons coquettes, bâties avec beaucoup de goût, où demeure un surveillant avec un certain nombre d’ouvriers. Ces hommes reçoivent leurs provisions et tout ce qui leur est nécessaire de la compagnie ; car il n’y a ici ni villages où des ouvriers pussent vivre, ni boutiques ou ils pussent faire leurs achats, ni main d’œuvre disponible à volonté.

« Panama est sans aucun doute devenue une ville importante pour les Anglais et les Américains, et le nom en est aujourd’hui familier à nos oreilles. C’est pourtant un lieu dont la gloire est déchue. C’était jadis une grande ville espagnole, bien fortifiée, avec trente mille habitants environ. Maintenant les fortifications ont à peu près disparu, les églises tombent en ruines, comme les vieilles maisons, et l’ancienne population espagnole s’est évanouie. Quoi qu’il en soit, c’est encore la première ville d’un État, et le congrès y siége. Il y a un gouverneur et des juges ; mais sans les passagers de l’isthme, il ne resterait bientôt plus rien de Panama. »


Costa Rica : San José ; le Mont-Blanco. — Le Serapiqui. — Greytown.

À Panama, M. Trollope s’embarqua sur le vaisseau de guerre anglais Vixen, qui le conduisit à Punta Arenas, sur la côte de Costa Rica ; de là, il fit un petit voyage par terre jusqu’à San José, la capitale de cet État, avec le capitaine du Vixen.

« Nous partîmes le premier jour sur un chemin de fer, car il y a un tramway qui pénètre jusqu’à douze milles dans la forêt. Nous étions traînés sur ce chemin de fer par une excellente mule. On nous avait recommandé de passer la première nuit à un endroit nommé Esparza, où il y a une décente auberge. Mais avant de quitter Punta Arenas, nous apprîmes que don Juan Raphaël Mora, le président de la république, venait par le même chemin, avec une nombreuse retenue, pour inaugurer les premiers travaux du canal projeté par un Français, M. Belly. Il devait sur sa route rencontrer son confrère, président de la république voisine, le Nicaragua, à San Juan del Sur, et c’est à quelque distance de là que devait commencer ce grand travail. Il se proposait de passer la nuit avec sa troupe à Esparza. Nous nous décidâmes en conséquence à pousser plus loin, et en effet nous y trouvâmes don Juan. — Il y était arrivé quelques heures avant nous, et sa suite remplissait le petit hôtel. »

Les jours suivants, les voyageurs s”élevèrent peu à peu au sommet du plateau élevé ou se trouve la capitale San José. C’est une ville à l’aspect assez ordinaire, avec quelques monuments, une place, des casernes, etc. : elle est située à quatre mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer ; aussi, bien que sous les tropiques, et à dix degrés seulement de la ligne, elle jouit d’un bon climat, et la chaleur n’y est jamais excessive.

« Aucun climat ne peut être plus favorable que celui de Costa Rica. La canne à sucre y vient à maturité beaucoup plus vite qu’à Demerara ou à Cuba. Le sol, sans engrais, y fournit deux récoltes par an. Le café y vient très-bien : le sol est volcanique et d’une indescriptible fertilité ; et on a tous ces biens sans cette intensité de chaleur qui dans toutes ces régions méridionales accompagne généralement la fertilité tropicale, et y rend le travail mortel pour les blancs. Je ne parle, bien entendu, que des parties centrales, qui sont à quelques milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. Le long des côtes de l’Atlantique comme du Pacifique, la chaleur est aussi grande et le climat aussi malsain que dans la Nouvelle-Grenade et les Indes occidentales. Il serait difficile de trouver une ville plus mal partagée sous ce rapport que Punta Arenas. Mais, bien que le plateau de San José et l’intérieur de la contrée en général soient si favorablement situés, je ne puis pas dire que la nation soit prospère. Ceux qui réussissent le mieux ici, comme commerçants et comme agriculteurs, sont les Allemands. Presque tous ceux qui font des affaires sur une échelle un peu grande sont des étrangers, c’est-à-dire ne descendent pas des Espagnols. Il y a ici des Anglais, des Américains, des Français ; mais, je crois que les Allemands sont le mieux mariés au pays. Les meilleures terres à café sont entre les mains des étrangers, ainsi que les plantations de cannes et les scieries pour la préparation des bois : leur tâche est difficile ; la main-d’œuvre est extrêmement rare et chère. Le peuple n’est pas paresseux comme sont les nègres, il aime l’argent et l’épargne, mais les habitants sont peu nombreux, ils possèdent tous de la terre, et sont à l’aise. Aux environs de San-José, une journée d’homme vaut cinq francs, encore ne peut-on toujours l’obtenir à ce prix.

« Les habitants de Costa Rica sont naturellement d’origine espagnole, mais ici, comme dans toutes les contrées voisines, le sang est très-mêlé ; le sang espagnol pur est, je pense, une rare exception. Cela se voit mieux dans la physionomie que dans la couleur, et se remarque surtout dans les cheveux. Il y a un mélange de trois races, de l’Espagnol, de l’Indien aborigène et du nègre ; mais les traces de ce dernier sont relativement plus faibles. Les nègres, hommes ou femmes, tout à fait noirs, d’origine ou de famille purement africaine, sont très-rares.

« Aux environs de San José, il y a une montagne volcanique dont le nom est Irazu. On m’informa qu’elle fumait encore, bien qu’évidemment elle ne donnât point de lave. La contrée entière est remplie de pareilles montagnes. Il y en a une, le Mont-Blanco, dont le sommet n’a jamais été atteint ; telle est du moins la rumeur dans Costa Rica ; très-distante, enveloppée d’autres montagnes, qu’on ne peut atteindre qu’en traversant d’épaisses forêts vierges ; elle lance encore, et cela constamment, de la lave enflammée.

« On a fait différentes excursions pour monter sur ce Mont-Blanco, mais jusqu’ici en vain. Il n’y a pas longtemps, l’ascension fut tentée par un baron français, mais lui et son guide restèrent vingt jours dans les forêts et s’en revinrent, faute de provisions.

« Vous devriez faire l’ascension du Mont-Blanco, me dit sir William Ouseley (sir Wiliam Ouseley était en ce moment à San José, occupé à négocier un traité avec le gouvernement de Costa Rica), vous êtes à l’aise, n’ayant rien à faire. G’est juste ce qui vous convient.

« C’est ainsi que sir William Ouseley faisait la satire de mes occupations habituelles ; je résolus pourtant de me contenter de l’Irazu. »

Nous ne suivrons pas notre voyageur sur le sommet de cette montagne qui s’élève, dit-il, à onze mille cinq cents pieds au-dessus de la mer : nous n’y apprendrions rien autre que le récit de ses tribulations ; les volcans ne sont décidément pas son fait, et sir William Ouseley se trompait.

De San José, M. Trollope se rendit à San Juan, communément appelé aujourd’hui Greytown ; le voyage n’est pas très-facile : il faut franchir le faite de la chaîne qui sépare les eaux du Pacifique de celles de l’Atlantique, passer la nuit dans de misérables ranchos, à sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer ; il y a une route jusqu’à un endroit nommé Desenganos, où les eaux des deux océans se divisent ; mais sur le versant qui descend vers l’Atlantique, les mulets ne descendent plus qu’avec une extrême difficulté, dans des sentiers à peine praticables. Qui croirait que, faute d’une route, tout le café qu’on récolte sur les plateaux élevés de l’intérieur ne peut se rendre dans les ports de l’Atlantique, et va faire le tour du cap Horn, avant d’être dirigé sur l’Europe. En descendant du pays élevé, on arrive à la rivière Sérapiqui que les voyageurs descendent en canot, ainsi que la rivière San Juan ou le Sérapiqui se jette.

« Le Sérapiqui est une belle rivière, très-rapide, mais pas assez pour être dangereuse. Il n’y a pas une maison, pas même une hutte sur ses bords, et la forêt descend jusque dans l’eau. Dans les grands arbres sont suspendus les singes bavards, qui agitent leurs vilaines têtes devant notre bateau ou poussent des cris de colère en voyant leur territoire envahi. Les perroquets volent au-dessus de nos têtes en faisant leur musique particulière. À trois heures, nous arrivions dans le San Juan. C’est la rivière par où le grand lac de Nicaragua se déverse dans la mer, le chemin suivi par toutes les compagnies de transit qui se sont établies d’un océan à l’autre dans le Nicaragua ; les flibustiers ont tant fait que tout transit est banni de ses eaux : c’est aussi la ligne que M. Belly a choisie pour son canal. Elle a vu de terribles scènes de meurtre et de cruauté. Aujourd’hui, la rivière roule paisiblement, dans son lit large et peu profond, entre les ranchos et les dépôts de quelques sauvages colons qui sont venus chercher un asile sur ces bancs tristes, solitaires, et brûlés du soleil. »

« Le lendemain matin, nous atteignîmes Greytown, en suivant la rivière San Juan. Il y a un autre passage qui conduit à la mer par le Colorado, une branche qui, sortie du San Juan, rejoint l’Océan par un plus court chemin. On a songé à choisir cette ligne pour le canal projeté, de préférence au San Juan. Je crois ces deux lignes également impraticables. Le San Juan lui-même est si peu profond que nous touchâmes souvent le fond, même avec notre léger canot.

« Et que dirai-je de Greytown ? nous y avons un consul général, dont le devoir est de tenir sous sa protection spéciale le roi de Mosquitie, comme certaines personnes se plaisent à appeler cette côte, ou de la côte des Mosquitos, comme on la nomme plus généralement. Bluefields, à quelque distance sur la côte, est la résidence préférée de ce tyran nègre ; mais Greytown est la capitale de son territoire.

« De tous les endroits ou j’ai jamais mis le pied, Greytown est, je crois, le plus misérable. C’est une petite ville de deux mille habitants, à peu près, placée à l’embouchure du San Juan, et de toutes parts entourée d’eau et de forêts impraticables. Une promenade d’un mille est impossible dans toute autre direction que la plage de la mer ; mais ceci n’a que peu d’importance, parce que la chaleur continuelle fait qu’on ne songe point à prendre de l’exercice. Quelques Américains vivent ici, adorant le tout-puissant dollar comme font les Américains, et ouvrant des boutiques d’eau-de-vie et des comptoirs ; on y trouve aussi quelques Anglais et quelques Allemands. En fait de femmes, je ne vis que quelques négresses, et une femme blanche, ou plutôt rouge, dans une boutique de rhum. La population indigène se compose d’Indiens-Mosquitos, quoiqu’il paraisse qu’on leur permette à peine de vivre à Greytown. On les voit se promenant dans leurs canots, vendant quelques œufs et des poules, attrapant des tortues, ou assez fréquemment en train de s’enivrer. »

De l’isthme américain, M. Trollope se rendit aux Bermudes, archipel composé de trois cent soixante-cinq îlots, encadrés par un dangereux récif sous-marin dans un espace de vingt milles de longueur et de trois milles de largeur. La gravure que nous donnons à la page suivante représente le principal mouillage de cette possession britannique.

Aug. Laugel.
Vue des Bermudes. — Dessin de M. de Bérard.
  1. The west Indies and the Spanish main. By Anthony Trollope. New édition, in-8. — London, Chapman and Hall’s. 1860.