Voyage aux Indes orientales et à la Chine/Livre IV/05

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Sonnerat - Voyages aux Indes II Détail 1 page 80.jpg


CHAPITRE V.
Du Cap de Bonne-Espérance.
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C'EST en 1652 que les Hollandais commencèrent à s'établir sur ce promontoire; mais craignant que leurs travaux ne fussent infructueux, ils ne cherchèrent à s'y naturaliser qu'en 1760 & 1761, époque à laquelle l'escadre de M. d'Aché y laissa de grandes richesses. Dès-lors ils donnèrent plus de soin à leurs habitations; leurs établissemens firent des progrès, & c'est aujourd'hui la meilleure relâche pour les vaisseaux qui voyagent dans l'Inde.

Les environs de la ville qui n'offroient autrefois que des roches arides, se sont transformés en jardins agréables par les terres qu'on y a transportées ; on y cultive avec succès les fruits & les légumes de l'Europe, & l'intérieur du pays couvert d'un sable brûlant, comme toute l'Afrique, est devenu propre à la végétation sous les mains-européennes. Les habitations des Hollandais détendent jusquà deux cents lieues dans les terres 5 ils cultivent le blé ôc les grains convenables au sol. La récolte en est assez abondante pour fournir non-seulement à leur nourriture & au ravitaillement des vaisseaux qui viennent y relâcher, mais encore pour faire des envois en Europe. C'est la compagnie qui s’en charge quoiqu’à son désavantage, afin que les habitans n’abandonnent pas cette culture : ils élèvent aussi des troupeaux considérables de bœufs & de moutons, & sont une prodigieuse quantité de beurre que toutes les années ils rapportent à la ville sur des charrettes ; les coteaux d'alentour sont pour la plupart plantés de vignes, dont les plans ont été tirés de Madère : elles donnent un vin blanc liquoreux assez mauvais. Les Français viennent en chercher pour le porter à l'île de France, celui qu'on leur porte d'Europe ne suffisant pas à la consommation de cette petite île.

Le côteau de Confiance qu'on trouve à deux lieues de la ville y produit un vin muscat recherché de toutes les Nations, mais moins salutaire qu'agréable au goût : il pèse un dégré de plus-que l'eau de la mer qu'on avoit regardé jusqu'à ce jour comme la liqueur la plus pesante.

La montagne de la Perle, qui est à quelques lieues dans les terres, mérite d'être observée; c'est une des plus hautes des environs du Cap ; elle n'est compofée que d'un seul bloc de granit crevassé dans plusieurs endroits : la Nature a pratiqué près du sommet différentes grottes & bassins où l'on trouve du crystal de roche blanc & jaune.

Ce pays offre encore des eaux minérales chaudes : on eiî trouve deux ruineaux auxquels on attribue deux propriétés merveilleuses ; l'un coule à trente lieues de la ville, & l'autre à foixante ; le premier tache le linge d'une manière indélébile, mais aussi redonne-t-il la première fraîcheur aux herbes déjà flétries, quand on les en retire, on croiroit qu'elles viennent d'être arrachées de leur tige. Les eaux du fécond joignent à la même propriété celle de blanchir fupérieurement le linge, & cela fans qu'il toit nécenaire de le savonner.

La campagne abonde'en bruyères, en liliacées & en orchis. Le plus beau que j'ai trouvé dans ce genre est le diffa uni flora de Bergius ; mais la gravure qui le représente dans son ouvrage est si defectueuse, qu’il est presque impossible de le reconnoîtroit.

Le Protea argentea ou arbre d’argent est le seul arbre naturel du pays, & le seul que la nature ait placé jusqu’à cent lieues dans les terres : toutes ces allées de chênes, de peupliers, de maronniers, & de noyers que nous admirons, sont venus des climats européens, & y ont dégénéré.

Cette contrée produit les animaux les plus rares : on y trouve des caméléopards ou girafes, des boucs sauteurs, des zèbres, des rhinocéros à deux cornes, des bufles de la plus grande espèce, dont la base des cornes est d’un poids énorme, des lions, des tigres, des éléphans, des élans, des coudouks, des loups, des chats sauvages, des petits boucs, dont les cornes sont faites en vis de pressoir, des cerfs, des gazelles, des hipopotames, des phoques connus vulgairement sous le nom de loups marins, & différentes espéces d’oiseaux de la plus grande beauté, dont la plupart n’ont été décrits par aucun voyageur.

La côte est fort poissonneuse & abondante en coquillages, de même qu’en plantes marines.

Les Hottentots, voisins du cap, se sont familiarisés avec les Hollandais ; ils élèvent des troupeaux qui sont presque toute leur richesse, & leur en vendent une partie. Leur principale nourriture consiste en mouton boucanné ; ils le mangent en guise de pain avec d’autres viandes fraîches, & quelquefois ils lui substituent un petit oignon farineux, qui, lorsqu’il est cuit sur la braise, a le goût de la châtaigne, ce qui lui a fait donner le nom de pain des Hottentots.

Ces peuples sont encore très-peu connus ; ils n’ont ni prêtres, ni temples, ni Dieux, ni savans. On sait seulement qu’ils


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s'assemblent dans les nouvelles Lunes, pour danser toute la nut; mais il n'est pas décidé que ce soit par esprit de religion ; cependant ils ont un mauvais génie qu'ils reconnoissent des ce petit insecte que nous appelons Mante ; quelques-uns se coupent superstitieusement la jointure des doigts dans leur enfance, s'imaginant qu'après cette opération, le mauvais génie ne peut plus rien sur eux.

Ils ont des mœurs très-douces ; accoutumés à l'indépendance, la servitude les fatigues, & leur devient insupportable. Si quelqu'un d'entre eux va servir chez les Hollandais en qualité de domestique, dès qu'il a gagné quelque chose, il quitte son habit & retourne au sein de sa famille. Le tablier fabuleux qu'on prête à leur femmes, & qu'on dit leur avoir été donné par la nature, n'a point de réalité ; il est vrai qu'on apperçoit dans certaines une excroissance des nimphes qui quelquefois pend de six pouces, mais c'est un phénomène particulier dont on ne peut pas faire une règle générale.

C'est un des peuple les plus intéressans à connoître. M. Gordon, Commandant des troupes au Cap, vient de faire successivement trois voyages dans les terres ; on lui devra non seulement la connoissance du pays & du peuple qui l'habite, mais encore celle de quantité de plantes, & de plusieurs animaux inconnus qu'il a étudiés & décrits en bon observateur. Au delà des Hottentots, il a découvert un peuple nouveau, qui tient beaucoup du Caffre, & qui vit en petites bourgades ; en atten dant que ses journaux nous en donnent des détails circonstanciés, nous joignons ici la figure de cette espéce d'hommes.

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