Voyage dans l’État de Chihuahua/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Seconde livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 145-160).
Seconde livraison
VOYAGE DANS L’ÉTAT DE CHIHUAHUA[1]


(MEXIQUE)


PAR M. RONDÉ.



1849-1852. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




Une troupe d’aventuriers. — Départ de Chihuahua. — Campement à Nombre de Dios. — Un duel équivoque.


Pendant notre absence, une bande d’à peu près vingt-cinq individus était arrivée à Chihuahua. C’étaient de ces hommes pour lesquels la vie ordinaire n’a plus de charme ; il leur faut des émotions comme les déserts du Mexique seuls peuvent en offrir, et, fatigués de poursuivre et de tuer les animaux sauvages, leur plus grand bonheur est de chasser l’homme comme une bête fauve.

C’est de l’Amérique du Nord que viennent ces bandes d’aventuriers qui, aux États-Unis, sont hors la loi.

Les gouvernements des États du nord du Mexique, tels que Durango, Chihuahua et la Sonora, après avoir cherché par toute espèce de moyens à pacifier les Apaches, se sont trouvés dans la nécessité d’user de représailles contre ces Indios barbaros, en mettant leurs chevelures au prix de cent piastres chacune.

L’appât du gain attire ainsi des blancs aussi redoutables que les Indiens eux-mêmes. Ces aventuriers s’attaquent souvent aux Indiens paisibles (Indios manzos), les massacrent, et prennent leurs chevelures qu’ils présentent au gouvernement comme venant des sauvages.

S’ils n’attaquent pas toujours les populations inoffensives, ils les rançonnent tout au moins, sous prétexte qu’ils font la guerre pour le compte du gouvernement.

La bande qui séjournait alors dans la capitale du Chihuahua venait du Paso del Norte ; elle avait attaqué en route, disait-elle, une rancheria apache, tué sept hommes et fait prisonniers quatre enfants : elle venait près du gouvernement toucher le prix de sa chasse.

Je ne divulguerai pas le nom du chef de cette bande. Quoique né aux États-Unis, il était d’origine française, s’en glorifiait lui-même et le nom qu’il portait en faisait foi : ses compagnons étaient presque tous Irlandais.

Le temps était venu de songer à notre départ. Le gouverneur don Angel Trias, aurait voulu nous attacher à son pays. De longs entretiens avec lui nous ont convaincus qu’il serait heureux en effet de donner une impulsion de progrès au Chihuahua, et qu’il ne repousserait pas la pensée d’une immigration européenne pour coloniser ces immenses territoires incultes.

Un capitaine de l’armée américaine, accompagné de plusieurs officiers, était arrivé du Missouri : il voulait se rendre en Californie. Nous nous concertâmes avec lui pour organiser une caravane qui se composa en définitive de cent trente-cinq hommes, de quatre cents chevaux ou mulets et de six wagons tirés chacun par six mulets.

Le 17 juillet 1849, vers quatre heures de l’après-midi, nous prîmes congé de nos amis. Le soir même, nous allâmes camper à trois lieues vers le nord au pueblo de Nombre de Dios, situé sur le bord de la rivière du même nom.

Notre camp avait un aspect pittoresque. Cent trente-cinq hommes reposaient sous des tentes de toutes formes et de toutes couleurs. Les quatre cents chevaux et mulets paissaient alentour sur de gras pâturages : les wagons étaient rangés autour de nos tentes. Sous le ciel, d’une magnificence incomparable, tout était beau et plein d’harmonie dans la nature : en était-il de même parmi nous ?

Un jeune médecin américain, grand et beau, à taille svelte, était assis nonchalamment sur le gazon, lisant un livre qui paraissait absorber toutes ses pensées ; tout à coup il est frappé d’un grand coup de couteau dans le ventre ; ses entrailles sortent. La blessure avait été portée par un de ces grands couteaux qu’en Amérique chaque voyageur porte à sa ceinture ; ce terrible instrument sert de couteau de chasse et au besoin de hache.

Le jeune homme, prompt comme la foudre et conservant toute son énergie, tire son revolver et tue son adversaire de deux coups de balle. Mais derrière l’agresseur mortellement blessé, se tenait debout un jeune homme, avec un rifle braqué sur le médecin ; il lâche le coup, et heureusement ne l’atteint pas.

On s’empressa autour des deux victimes. Le médecin n’était pas mort ; ses blessures réclamaient des soins qu’il était impossible de lui donner dans une marche aussi longue et aussi fatigante que celle où nous étions engagés. Nous improvisâmes un brancard attelé de deux mulets, et nous le fîmes transporter à Chihuahua.

Quant au mort, on s’occupa de l’enterrer. On creusa un trou, mais l’eau montant avec abondance, il fallut abandonner l’idée de l’ensevelir dans ce bas-fond. Nous allâmes plus loin faire un autre trou sur une petite élévation ; nous y déposâmes le cadavre, et recouvrîmes la fosse de pierres afin de le protéger contre les bêtes sauvages.

Restait le troisième acteur, l’homme au rifle ; qu’en faire ? Je m’attendais à assister à la loi du Lynch, si usitée parmi les Américains des déserts ; il n’en fut rien. Les Américains prétendaient que cette affaire n’avait été qu’un duel à trois, que les coupables étaient de parfaits gentlemen, qui se connaissaient depuis longtemps, habitaient l’État du Missouri, et n’avaient fait que vider une ancienne querelle. Le duel étant défendu aux États-Unis du Nord, ils s’étaient proposé de régler leur différend dans un pays où la loi ne pouvait pas les atteindre.

Assurément il fallait beaucoup de bonne volonté pour admettre de semblables explications. Mais on n’était guère en mesure d’observer les strictes règles de la justice. On ne parvint même pas à découvrir la véritable cause de la querelle.


La plaine de Sacramento. — L’hacienda d’Ensinillas. — Carmen. — Culte de Napoléon. — Tour d’observation. — Une chevelure. — Vol.

Le second jour nous allâmes camper dans la plaine de Sacramento, à sept lieues de Chihuahua.

Pendant la guerre des États-Unis contre le Mexique, une bataille s’était livrée dans cette plaine, dont le sol est accidenté. Nous trouvâmes encore, sur le sommet des monticules, les restes des redoutes mexicaines.

Le 19 juillet nous arrivâmes à l’hacienda d’Ensinillas. Cette propriété, l’une des plus importantes de l’État, appartient au général gouverneur don Angel Trias. Elle compte quatre cent trente âmes, et possède une église sans curé. La culture y est insignifiante, mais on y élève près de mille quatre cents chevaux, cent cinquante à cent soixante mulets, deux mille quatre cent soixante-neuf bêtes à cornes (ganado mayor), et cinquante-deux mille six cent vingt-deux moutons (ganado menor). Cette statistique peut donner au lecteur l’idée d’une grande propriété dans le Chihuahua.

Il n’est pas rare de voyager à cheval pendant trois et quatre jours, toujours sur la même propriété, sans y rencontrer la moindre culture.

Ces immenses territoires particuliers seront un obstacle au progrès du pays. L’agriculteur modeste qui voudrait cultiver un petit morceau de terre ne trouve point de place. De son côté, le grand propriétaire ne veut rien entreprendre, et se contente de laisser ses troupeaux errer en liberté.

L’hacienda d’Ensinillas est située au bord d’un lac du même nom. C’est une vraie curiosité de trouver sur ces plateaux élevés de si grandes nappes d’eau.

Après trois jours de marche, nous arrivâmes à Carmen. Ce pueblo, où l’on compte à peu près de quatre à cinq cents habitants, est situé au bord du rio Carmen. La ville possède une église, également sans curé.

À partir de ce point, nous ne rencontrâmes plus nulle part un seul ecclésiastique. Les populations, privées d’enseignement et de culte, ont fini par se créer une religion à eux. Les habitants sont les Indiens paisibles (indios manzos). La poterie est leur principale industrie. Ils fabriquent aussi des imitations d’idoles aztèques et des encensoirs comme on en voit dans les églises catholiques.

En entrant dans la cabane d’un de ces Indiens, je fus témoin d’une scène singulière. Cette cabane avait pour tout mobilier quelques peaux de bœuf servant de lit et de tapis. Des fragments d’ancienne porcelaine du Japon, de petits morceaux de fer-blanc, quelques chandelles en résine étaient disposées avec un certain goût autour de deux gravures dont l’une représentait une tête de vierge et l’autre le portrait de Napoléon  ier. Des fleurs artificielles, adroitement faites et arrangées avec symétrie, encadraient ces différents ornements, qui devaient figurer un autel. Une brave femme indienne était à genoux devant cet autel et priait avec ferveur ; ma présence ne l’intimida pas ; elle me fit un signe amical et continua sa prière ; ensuite elle prit un encensoir en terre cuite et le balança devant la tête de la Vierge et le portrait de Napoléon  ier. Je pensais que c’était la fin de la cérémonie, mais grande fut ma surprise quand je vis la bonne Indienne se tourner vers le côté opposé de la chambre ; ce mur était décoré d’un autre petit autel, consacré, non plus à la Vierge ni à Napoléon, mais à une idole indienne, entourée également de petits fragments de porcelaines et d’ornements bizarres. L’Indienne y fit une courte prière, encensa son idole, et, après cette cérémonie, m’invita à m’asseoir sur ses peaux de bœuf. Elle plaça devant moi une tortilla avec un plat de chile et un verre d’eau pure et limpide comme le cristal. Ce maigre repas m’était offert avec tant de bonté et de générosité que j’en fus vivement touché ; je voulus faire un cadeau à cette excellente femme, mais je ne pus jamais la décider à accepter la moindre chose. C’était elle, au contraire, qui me remerciait d’avoir bien voulu accepter son hospitalité. Elle paraissait joyeuse d’avoir partagé avec un voyageur fatigué sa nourriture quotidienne ; quand je la quittai, elle embrassa mes mains.

Dans cette partie de l’État, toutes les populations ont une tour d’observation. Les veilleurs reconnaissent à l’œil nu et à une distance de six à sept lieues l’approche des Indiens barbares. Dès qu’ils les aperçoivent, ils donnent l’alarme à l’aide d’une cloche ; les habitants rentrent leurs troupeaux et se barricadent dans leurs maisons.

Il fallut quitter Carmen de bon matin : nous avions en perspective une longue marche à faire avant d’atteindre une source.

La nuit suivante, vers onze heures, le chef des chasseurs de chevelures que j’avais vu à Chihuahua arriva au camp. Il venait de faire une expédition avec sa bande contre une faible tribu d’Apaches ; mais les Apaches, plus lestes et plus vigilants que lui et les siens, s’étaient retirés, ne laissant derrière eux qu’une vieille femme qu’ils n’avaient pas eu le temps de cacher. Les terribles bandits, avides de toucher le prix d’une chevelure, n’avaient pas hésité à tuer cette pauvre vieille femme, l’avaient scalpée, et leur chef nous montrait avec impudence ce honteux trophée encore tout sanglant.

Le lendemain nous arrivâmes à Galeana, chef-lieu d’un canton riche en eaux thermales.

Sur ces hauts plateaux des gisements de charbon de terre restent inexploités. On y trouve aussi des métaux précieux. La sierra del Carcay notamment renferme en abondance de l’étain. Dans une circonférence assez considérable, on rencontre des masses dont les spécimens, plus gros qu’une orange, ont la forme d’un caillou roulé par les eaux.

La ville possède une église, toujours sans curé. Ici, comme à Carmen, les habitants ne savent plus faire de distinction entre Jésus-Christ et Izliputzli.

En quittant le plateau de Galeana, nous aperçûmes devant nous une chaîne de montagnes. Nous arrivâmes à la passe connue sous le nom de Puerto del Chocolate, et où l’on trouve en grande abondance le nitrate de potasse mêlé d’une certaine quantité de sel marin. Il nous fallut à peu près trois heures pour traverser le Puerto del Chocolate. Au débouché, une splendide vallée s’ouvrit devant nous.

L’œil ne jouit pas souvent du spectacle de la verdure sur ces hauts plateaux ; la terre y est essentiellement minérale, et la végétation y prend une teinte rougeâtre ; on dirait que l’herbe tire sa sève de l’or ou du cuivre. Aussi un arbre ou arbuste bien vert est presque un guide certain pour le voyageur qui est à la recherche d’eau.

Bientôt nous nous trouvâmes sur les bords d’une rivière splendide, le rio Casas-Grandes.

Le pâturage était excellent ; quelques-uns d’entre nous se baignèrent, tandis que d’autres s’occupèrent à laver leur linge.

Le lendemain, à la pointe du jour, huit mulets manquaient à l’appel ! Ils appartenaient à notre chef de caravane ; c’était une partie de l’attelage de ses wagons. Cette disparition paraissait étrange ; la nuit avait été étoilée ; on avait entretenu autour du camp des feux, et quatre sentinelles avaient constamment veillé ; personne n’avait vu ces animaux s’éloigner. Le capitaine prit ses lunettes d’approche et aperçut dans la montagne des Apaches chassant les huit mulets devant eux.

La rapidité de notre poursuite pouvait seule nous remettre en possession de notre bien. Nos jeunes gens s’élancèrent du côté des voleurs avec une telle fougue que les sauvages, qui étaient en petit nombre, s’enfuirent dans les montagnes en abandonnant leur proie.

Après cet événement, nous allâmes prendre position à Baranco, pueblito situé sur les bords de la rivière de Casas-Grandes.

Baranco possède des usines pour la fonte du minerai d’argent qu’on extrait des mines de San Pedro, à huit lieues au S. E. de ce pueblito ; la population est de trois cents âmes ; elle est entièrement occupée par le propriétaire, qui est un Franco-Américain du nom de Flotte.


Corralitos. — Les Apaches. — Leurs mœurs. — Leurs ruses. — Indiens prisonniers. — Le peonage.

Le 1er août, nous suivîmes le cours du rio Casas-Grandes jusqu’à l’hacienda de Corralitos, située sur le bord de cette rivière que nous traversâmes pour camper de l’autre côté.

Dans la nuit mon compagnon de voyage, M. de Dommartin avait une garde à monter : il veillait tranquillement en fumant sa pipe, lorsque son attention fut attirée par une conversation mystérieuse entre quatre individus nouvellement admis dans la caravane. Il put comprendre qu’il ne s’agissait entre eux de rien moins que de nous voler nos mulets, à lui et à moi, aussitôt que nous aurions atteint les régions où toutes les habitations disparaissent. Ils nous avaient choisis pour victimes parce que nous étions Européens. M. de Dommartin me fit part du complot de ces aventuriers, et nous convînmes de repasser la rivière à la pointe du jour, espérant, en attendant quelque temps à Corralitos, rencontrer une autre caravane avec laquelle nous pourrions poursuivre notre route. Dès notre réveil, nous nous rendîmes auprès du capitaine Watson pour lui faire nos adieux, sans pourtant lui dire le motif de notre retraite. Il fut bien étonné et paraissait contrarié de nous perdre : mais notre résolution fut inébranlable. Nous repassâmes la rivière à gué et nous prîmes résidence à Corralitos.

Le propriétaire de cette hacienda, qui en même temps était le chef politique du canton de Galeana, don José-Maria Zuluaga, nous reçut très-amicalement. Il mit à notre disposition une maison assez vaste et des écuries pour nos bêtes.

Maintenant que nous sommes en pleine Apacherie, je crois utile d’initier le lecteur avec les mœurs des Apaches.

Sous le nom générique d’Apache, on comprend plusieurs tribus dispersées sur une immense étendue de terrain au nord de l’État de Chihuahua, dans la direction de l’ouest, et qui n’est bornée que par le presidio del Altar en Sonora, près de la mer de Cortez et la baie de l’Espiritu Santo.

Tous ces Indiens parlent le même idiome avec peu de différence dans l’accent, sauf quelques mots particuliers. Leurs coutumes varient selon les lieux et le plus ou moins de rapports qu’ils ont avec les blancs. Tous cependant sont amis et ne se livrent entre eux aucune guerre.

Ces Indiens sont hardis, méfiants, inconstants, pleins d’astuce, superbes dans leur allure, fiers de leur liberté et de leur indépendance.

Leur peau est rouge foncé ; ils sont tous bien proportionnés ; leurs yeux sont vifs et étincelants ; souvent ils ne se parlent, dans des circonstances graves, que par le regard ; leur chevelure est abondante, mais roide et sans aucune souplesse ; ils parent rarement leur tête d’ornements ; ils n’ont point de barbe ; quand par hasard quelques poils poussent, ils se servent d’une petite pince suspendue à leur cou pour les arracher.

Ils sont nomades. Ils varient leurs résidences ou rancherias selon les dangers qui les menacent ou selon le plus ou moins de facilité qu’ils trouvent pour se procurer des vivres : ils s’établissent de préférence dans des endroits escarpés et pierreux.

Ils font une espèce de pain avec de la résine ou gomme, mêlée de pépins d’un fruit sauvage. Dans les grandes marches, l’Apache ne se donne pas la peine de chercher d’autre nourriture ; cette gomme lui suffit. Mais quand l’occasion se présente il prend largement sa revanche : un Indien peut alors à lui seul dévorer un quartier de bœuf.

Leurs armes sont le fusil, les flèches et les lances. Ils manient le fusil avec beaucoup d’adresse, mais ils manquent généralement de poudre et de capsules. La flèche est redoutable entre leurs mains ; ils tirent avec cette arme aussi juste qu’avec une carabine.

Ils fabriquent leurs flèches eux-mêmes avec de l’obsidienne qu’ils attachent au bout d’un roseau de la longueur de deux pieds à deux pieds et demi. Ce sont de très-bons lapidaires, de même que leurs ancêtres, les anciens Aztèques. J’ai vu au musée de Mexico des sculptures qui dataient du temps de Montézuma, et entre autres des masques en jaspe d’un travail remarquable.

Ces pointes de flèches sont d’obsidienne blanche, rouge ou noire, suivant la tribu. Dans leurs marches, ils posent de distance en distance, comme au hasard, quelques flèches sur le sol, pour indiquer à ceux qui les suivent la route à prendre. Selon la victoire ou la défaite, ils emploient des flèches de telle ou telle couleur, et les tribus agissent en conséquence.

Une fumée sur une hauteur est le signal de se préparer à l’attaque d’un ennemi qui s’approche et dont ils ont reconnu les traces ; les rancherias qui l’ont observée y répondent. Une fumée à mi-côte indique que le danger est passé et qu’on petit sortir librement. Une suspension d’hostilité et un entretien avec l’ennemi s’annoncent par deux ou trois fumées dans un llano ou cañada, vers certaines directions.

À Corralitos, où sont des fonderies d’argent, la population ne s’élève qu’à quatre cents habitants, tous occupés par le propriétaire don José-Maria Zuluaga. Ce pueblito est situé sur le même plateau que Casas-Grandes ; des montagnes l’entourent, et il est défendu en outre par quatre passes importantes correspondant aux quatre points cardinaux.

En dehors des fonderies, le propriétaire exploite un magasin d’approvisionnements de toute espèce très-précieux pour le voyageur.

Comme toutes les haciendas du nord du Mexique, Corralitos ressemble à une fortification. Il est entouré d’un fossé assez large et assez profond, dans lequel on dirige les eaux du rio Casas-Grandes ; il sert ainsi de barrière contre les invasions des Apaches.

Comme le propriétaire était le chef politique du canton de Galeana, il avait à sa disposition cinq soldats des frontières, commandés par un sergent.

Cinq prisonniers apaches étaient enfermés dans la fonderie. Ils avaient les fers aux pieds. Pendant le jour on leur permettait de prendre l’air dans la cour de l’hacienda. Leur nourriture était la même que celle des peons ou Indiens civilisés, et, de plus, on les récompensait en leur donnant quelques friandises et du tabac quand ils travaillaient à casser le minerai d’argent (voy. p. 152).

Ces Indiens m’intéressaient beaucoup. Le plus âgé était un vieillard presque tombé en enfance. Il s’appelait Perhico ; c’était le seul qui sût quelques mots espagnols. Quand j’entrais dans l’hacienda, ce vieil Apache s’approchait de moi en me demandant : « Signor un puro (cigare). » Ensuite il me montrait le ciel, et avec les doigts il faisait le signe de la croix afin de me faire comprendre qu’il croyait en Dieu, ruse indienne pour m’attendrir. Le plus jeune après lui était un sachem de tribu, dont la physionomie était assez bienveillante. Le troisième était un jeune homme vigoureux, fils d’un capitancillo, du nom de Herbatio. Il était parfaitement proportionné, sauf un peu trop d’embonpoint ; sa voix était douce comme celle d’une jeune fille. Le quatrième prisonnier était un jeune guerrier, à l’allure sévère, d’un type féroce. Jamais il n’avait le sourire sur les lèvres. Il regardait avec un air de bête fauve, et recevait le tabac ou tout autre objet sans témoigner la moindre reconnaissance. Aucun signe ne trahissait son contentement ou son mécontentement ; il se nommait Raton (chat). Le cinquième, du nom de Tonino, était insignifiant.

Ils aimaient à se livrer à un jeu qui avait fait les délices de mon enfance, la marelle. Sur un morceau de peau, ils traçaient leurs carrés, et étendus par terre ils passaient des journées entières à jouer. Quelquefois à la suite de leur jeu ils se prenaient de querelle ; alors M. Zuluaga était obligé d’intervenir, et les enfermait dans un cachot sombre ; c’était pour eux le plus dur des châtiments. Tonino surtout, dont la physionomie était craintive, hurlait plutôt qu’il ne pleurait.

J’avais entendu parler souvent des peons sans me rendre bien compte de la valeur du mot. Le peonage est l’équivalent de l’esclavage qui n’est pas autorisé par les lois.

Sur les sept millions d’habitants du Mexique, ou compte cinq millions d’Indiens et deux millions de blancs. Ceux-ci gouvernent et font les lois. Les Indiens civilisés (Indios manzos) la subissent. Il leur est interdit de s’éloigner du domaine de leur amo, c’est-à-dire du maître pour lequel ils travaillent. Ces maîtres sont de grands propriétaires qui emploient à leur service quelquefois jusqu’à six cents peons. Les uns s’adonnent à la culture, d’autres à l’élève des troupeaux ; d’autres exploitent des mines. Ils établissent des boutiques près de leurs bâtiments d’habitation ou d’exploitation, et ils font vendre aux ouvriers ce qui est nécessaire à leur subsistance, ainsi que des mantas, des sombreros, du tabac, et surtout de la fausse bijouterie dont les niñas (jeunes filles) raffolent.

L’ouvrier achète à crédit et fort cher. Du moment où il est endetté, il appartient à son amo corps et âme ; il ne peut plus le quitter jusqu’à ce qu’il ait acquitté sa dette. Comme ce pauvre peon n’a aucune autre ressource que son travail, il s’ensuit qu’il est toujours endetté, car à peine s’est-il acquitté de sa vieille dette que de nouveaux besoins lui en font contracter de nouvelles.

Ajoutons que le propriétaire d’une hacienda qui compte un certain nombre d’habitants a droit de punition comme juge : il est dans son hacienda, de même qu’un capitaine de navire à son bord, seigneur et maître.

Si un peon s'échappe, son maître peut le faire arrêter dans toute l’étendue du Mexique, et lui infliger telle punition qu’il lui plaît. Si l’amo est humain et juste, les peons n’ont pas le désir de le tromper et de le quitter ; si, au contraire, il est inique et cruel, les peons sont aussi malheureux que les nègres esclaves des États-Unis.

Le salaire d’un peon est en moyenne de deux réaux (1 fr. 25).

M. Zuluaga était aimé de ses ouvriers ; il entretenait à ses frais un maître d’école, et le dimanche il présidait à la prière de l’église ; car ce pueblo, comme tant d’autres, est privé d’ecclésiastique.


Une excursion dans le bassin du rio Gila. — Le presidio de Janos. — Les serros don Diego. — La passe de Boca-Grande. — Le mesquite. — Un camp mexicain. — Prisonniers apaches. — Attaque d’une rancheria. — Le champ de bataille.

Nous avions passé près d’un mois à Corralitos ; le temps s’était écoulé sans ennui pour nous. Mais nous ne pouvions oublier notre but. Cependant aucune caravane n’arrivait. Nous nous entendîmes avec quelques jeunes Américains qui attendaient comme nous une occasion, et nous résolûmes d’aller explorer le rio Gila. M. Zuluaga, notre hôte, voulut nous détourner de donner suite à ce projet dont l’exécution, disait-il, était périlleuse. Mais voyant que notre parti était pris, M. Zuluaga nous pria de retarder du moins notre départ de huit jours. Il nous proposa de nous donner du renfort, à la condition que nous lui rapporterions quelques chargements tirés des mines de cuivre qui se trouvent sur le Gila. À cet effet il nous confia quatre wagons attelés chacun de huit mulets, et des muletiers pour les conduire. Il nous donna aussi des peons armés pour nous servir d’escorte et un vieil Indien mineur, du nom de Tatatché, pour guide ; ce dernier connaissait parfaitement toutes les localités de la route et les mines de cuivre.

Notre caravane se composait de trente-cinq hommes. Nous laissâmes à Corralitos nos malles, n’emportant que le strict nécessaire pour une expédition de deux mois.

Nous arrivâmes le 8 septembre 1859 au presidio de Janos, limite extrême de l’État de Chihuahua[2].

On appelle presidio une place tenant garnison pour protéger les haciendas contre les Indiens.

Le presidio de Janos n’est gardé que par soixante ou soixante-dix hommes.

En arrivant, nous apprîmes que quarante hommes de troupe s’étaient mis en campagne par ordre de M. Zuluaga, chef politique du canton. C’était une surprise que notre hôte de Corralitos nous avait ménagée. Il avait voulu former une avant-garde pour protéger notre marche et avait donné pour guide, au capitaine, le chef indien détenu à Corralitos. Cette troupe s’était mise en marche huit jours avant notre départ de Corralitos.

Les murs formant les fortifications du presidio étaient bâtis en adobes. L’ensemble rappelait les haciendas. Toute l’artillerie de la place se composait, comme à l’hacienda de Corralitos, de deux pièces de canon de douze, liées avec des cordes sur l’essieu d’une voiture ordinaire.

Nous achetâmes à Janos deux bœufs, au prix de quarante piastres chaque.

Le 9 septembre nous entrâmes en plein désert. Notre marche était lente à cause des bœufs que nous chassions devant nous et que nous ne voulions pas échauffer.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous aperçûmes au loin une grande chaîne de montagnes où se trouve une célèbre passe nommée Boca-Grande (grande bouche).

Le 12 septembre, à la pointe du jour, continuant à marcher dans la direction de la Boca-Grande, nous traversâmes d’immenses prairies couvertes de mesquites. Le mesquite (prosopis glandulosa) est très-répandu dans tous les États du Mexique, surtout dans l’État de Chihuahua ; c’est plutôt un arbuste qu’un arbre. Il forme des bois entiers et donne une gousse bonne à manger. Rien n’est plus rafraîchissant, pour le voyageur altéré et qui manque d’eau, que cette gousse avec sa saveur aigre-douce. On dirait que cette plante a été placée par la Providence dans ces arides déserts pour y soulager l’homme qui s’y trouve égaré. Les antilopes et les autres animaux viennent aussi se désaltérer avec cette plante qui donne, en outre, le charbon le plus estimé pour les fonderies d’argent. Aussi est-elle la source d’une grande industrie.

Vers trois heures de l’après-midi, un spectacle inattendu se déroula sous nos yeux. Aux pieds de la Boca-Grande, sur une légère pente campaient les soldats mexicains revenant de leur expédition. Sur les lances piquées en terre flottaient leurs sarapés bariolés de couleurs éclatantes, tentes improvisées, de toute grandeur et de toute forme. Alentour se groupaient les soldats avec leur costume brillants ; leurs chevaux paissaient en liberté. Cette scène animait une nature resplendissante pour la beauté de ses lignes et le luxe éblouissant de la végétation. Autour de nous s’élançaient les grands joncs avec lesquels les Indiens font leurs flèches, le magais, l’agave mexicaine, le cactus organos, le cactus opuntia, le cactus péruvien. À droite, au pied de la montagne, coulait le rio Casas-Grandes bordé d’alamos. Aucun détail ne manquait à l’harmonie du tableau.

À notre arrivée au camp, le capitaine nous reçut avec la grâce et la politesse qui caractérisent les Mexicains. Il suspendit l’ordre du départ qu’il venait de donner.

Au milieu du camp étaient accroupies dix-neuf femmes apaches entourées de plusieurs enfants, et le capitaine nous montra dix-neuf chevelures encore chaudes, que les Mexicains venaient d’enlever aux Apaches, après la destruction d’une rancheria tout entière.

La pitié me fit tourner les yeux sur ces pauvres prisonnières. Quel fut mon étonnement ! elles me regardaient en riant, et sans manifester la moindre douleur à la vue des chevelures de leurs maris qu’on étalait sous leurs yeux. Nous leur offrîmes des aliments qu’elles mangèrent avec avidité. Cette indifférence me répugnait.

Une sorte de chemise en peau d’antilope leur servait de vêtement ; elles portaient pour chaussures des mocassins. Leurs cheveux étaient tressés. Autour de leur cou s’enroulait un collier composé d’obsidienne, de corail, de jaspe et, à l’extrémité, de petites coquilles aux couleurs d’arc-en-ciel ; mais tous ces ornements ne pouvaient dissimuler leur laideur ou cacher une sorte de gale dont elles étaient presque toutes tachées. On ne pouvait trouver de bien, chez ces femmes, que la petitesse et la beauté des pieds et surtout des mains.

Le capitaine nous raconta les circonstances qui avaient amené cette rencontre avec les Apaches.

Le lecteur se rappelle que le chef politique, M. Zuluaga, avait donné au capitaine un des Apaches prisonniers à Corralitos pour lui servir de guide. Cet Apache nourrissait au fond du cœur une haine profonde contre le chef d’une rancheria vers laquelle il conduisit les Mexicains. Après cinq jours de marche le capitaine se trouvait devant la rancheria composée de vingt et un hommes, vingt femmes et plusieurs enfants. Elle occupait le sommet d’un monticule, formant entonnoir. Il était trois heures du matin. La rancheria était plongée dans un profond sommeil. Le capitaine fit cerner le monticule, en recommandant à chaque soldat de viser un ennemi. À son commandement, les Mexicains lâchèrent les détentes, et, sans recharger les fusils, fondirent sur ceux des Apaches qui n’avaient pas été atteints. Un combat à l’arme blanche s’engagea. Le chef n’avait reçu qu’une légère blessure au bras et se défendait courageusement ; le guide, qui avait contre lui une haine particulière, ramassa une lance, fondit sur lui, et le perça de part en part. Quand il le vit mort, il fit entendre, avec une expression de bête féroce, un horrible ricanement.

Sur vingt et un Apaches, dix-neuf furent tués ; deux jeunes gens avaient pu se sauver. Les vingt femmes n’avaient reçu aucune blessure. Une seule résista, c’était la fille du chef. Belle, fière, à peine âgée de dix-huit ans, elle s’empara d’une lance, et se jeta comme une panthère contre les Mexicains, qui ne pouvant la désarmer furent obligés de l’attaquer à coups de pistolet. La noble enfant alla tomber sur le corps de son père ou elle expira.

Plusieurs heures s’étaient écoulée sen conversations, et les Mexicains avaient hâte de retourner au presidio avec leur butin. Le capitaine, avant de s’éloigner, nous recommanda la plus grande surveillance. Les deux Indiens qui avaient pu s’échapper ne manqueraient pas, nous dit-il, de chercher une occasion de vengeance : il nous offrit le renfort de quelques soldats : nous en acceptâmes trois. Après nous avoir serré la main, il leva le camp pour continuer sa route vers Janos.

La journée était avancée ; nous nous arrêtâmes à la Boca-Grande où coule le rio Casas-Grandes. Notre caravane s’engagea ensuite dans un défilé assez long d’où elle sortit par une passe connue sous le nom de Boca-Chica (petite bouche).

Le 13 septembre, nous entrâmes dans une prairie ondulée, d’un aspect lugubre : elle avait été incendiée, peu de jours auparavant par des Indiens : c’est un moyen expéditif qu’ils emploient pour rendre leur chasse plus facile. Notre marche était retardée par l’embarras qu’éprouvaient nos montures à passer à chaque pas sur des tronçons d’arbustes à demi consumés. Cette scène de destruction nous rappelait l’horrible massacre des Apaches qu’on avait fait à peu de distance. Quoique le lieu du combat ne fût pas sur notre chemin, nous avions le désir de le voir, et un des soldats mexicains qui avait pris part à l’affaire nous y conduisit.

Une odeur de sang corrompu et dix-neuf peaux de bœuf couvrant confusément le sol, nous indiquaient la place où gisaient les victimes. Quand les Indiens ont été contraints de fuir sans avoir eu le temps d’enterrer leurs morts, ils reviennent et cherchent à protéger les corps contre la voracité des bêtes fauves : les deux Apaches qui avaient échappé aux Mexicains étaient revenus accomplir ce pieux devoir. Malgré l’horreur de ce spectacle, nous demandâmes à voir les restes de la fille du chef qui avait si vaillamment combattu. On souleva la peau de bœuf, et nous la contemplâmes avec un mélange de respect et d’admiration. M. de Dommartin détacha de ses oreilles des boucles en coquillages qu’il conserva en souvenir de cette pauvre fille du désert.

En examinant le corps du chef, nous vîmes un petit sac en peau suspendu à son cou. Il contenait huit morceaux d’or vierge, arrondis, au moyen de pierres, de manière à pouvoir se charger dans une carabine.


La passe de Guadalupe. — Le Mogoyon. — Mauvaise rencontre. — Le placer d’or de Nacayé. — Le rio Gila.

Le soir nous rencontrâmes un serpent à sonnettes mort, long de six pieds : il était fiché en terre avec une feuille de palmier. C’était probablement un signal des Apaches : nous nous empressâmes de le détruire ; il pouvait être dangereux pour nous.

Le 14 septembre, nous approchâmes du défilé de Carizalio : ici la nature prend un aspect grandiose. À droite s’étendait du nord au midi la sierra Florido ; puis le grand lac de Guzman. À gauche s’élevaient les Cordillères ; une brèche les sépare et ouvre une issue pour pénétrer dans la Sonora. Cet important passage porte le nom de passe de Guadalupe.

Chaque année, le président des États-Unis demande au Sénat et au Corps législatif l’établissement d’un chemin de fer qui, traversant ce défilé, permettrait de communiquer aisément avec les bords de l’océan Pacifique.

Le 15 septembre, nous nous arrêtâmes à Los Charcos ou Agua Rosia.

Le 16, nous rencontrâmes une caravane américaine venant du Nouveau-Mexique et se dirigeant vers la passe de Guadalupe pour se rendre par la Sonora en Californie, en suivant la route nommée par les Yankees « le chemin de la Bourse. » Nous campâmes à la grande source de Las Vacas.

Le 17 septembre, nous fîmes halte à l’Ojo de Patchitihu, source chaude que nos bêtes refusèrent de boire, et dont nous ne pûmes faire usage qu’en y mêlant du café.

Depuis la Boca-Grande jusqu’au désert de Patchitihu, le bois avait manqué ; nous n’avions rencontré que quelques palmiers mexicains, des cactus et du mescal. La scène changea subitement comme une décoration de théâtre. Nous étions arrivés devant la chaîne de montagnes du Mogoyon, riche en métaux et couverte de forêts impénétrables où se trouvent des cèdres, des sapins et des chênes verts de dimension colossale. Cette contrée contrastait agréablement avec la monotonie de tous les grands plateaux que nous avions parcourus. Mais nous apercevions dans toutes les directions des fumées de mauvais augure. Cependant il était impossible de reculer.

Le 18 septembre, à peine étions-nous entrés dans le cañon qui conduit aux montagnes que nous aperçûmes deux Apaches à cheval. Ils s’éloignèrent, à notre approche, en tournant une colline au grand galop, et reparurent une demi-heure après, à une grande distance de nous vers l’entrée d’une petite gorge. Ils paraissaient nous narguer. Plusieurs d’entre nous se mirent à leur poursuite ; les deux Indiens disparurent, comme par enchantement, pour reparaître de nouveau, quelques instants après, et cette fois derrière nous. Ce manége nous fit comprendre combien serait dangereuse une attaque sur un terrain qui nous était si peu connu. Nous fîmes halte et nous envoyâmes vers les Apaches notre vieux guide Tatatché qui parlait très-bien leur langue.

La première proposition de ces sauvages fut de nous vendre des chevaux. C’est la ruse ordinaire des Indiens pour pénétrer dans le camp des caravanes, compter les voyageurs, et calculer la chance de réussite en cas d’attaque. Quoique cette ruse nous fût connue, nous les autorisâmes à nous amener des chevaux.

Après le départ des deux Apaches, nous continuâmes à marcher à travers des montagnes de plus en plus boisées. J’ai vu dans ces forêts des genévriers en fruit dont le tronc égalait en grosseur celui des plus grands pommiers. Le mesquite était beaucoup plus grand que dans les prairies. Nous arrivâmes enfin au placer d’or de Nacayé.

Une belle source jaillissait en petites cascades de rocher en rocher. Pour ne pas être surpris par les Apaches, nous plaçâmes notre camp à quelque distance sur une petite élévation. Les wagons furent disposés en carrés et nous fîmes passer des chaînes de l’un à l’autre afin que nos montures ne pussent sortir de l’enceinte.

La nuit se passa sans incident. Nous nous réveillâmes pleins d’espérance et déterminés à atteindre les mines de cuivre qui n’étaient plus qu’à deux lieues.

Après une marche pénible, nous arrivâmes près d’une trentaine de maisons en ruine. Des poutres placées dans les excavations avaient servi d’échelle pour y descendre. Toute la surface de la colline est couverte de pyrite de fer et d’oxyde de cuivre rouge.

Ces mines sont connues sous le nom de Santa Rita del Cobre. Pendant plusieurs années une quantité considérable de cuivre en a été extraite : l’alliage d’or que contient ce cuivre payait les frais de l’exploitation. Le massacre des mineurs par les Apaches a arrêté l’exploitation.

À deux lieues au delà, vers le nord, coule le rio Gila, au milieu de forêts ou l’on trouve des cèdres, des chênes blancs et la vigne vierge qui s’unit avec le houblon sauvage en lianes splendides.

Le rio Gila forme la ligne frontière jusqu’à sa jonction avec le rio de San Francisco. Cette rivière est encaissée dans des roches couvertes de hiéroglyphes indiens. En plusieurs endroits, on rencontre des sculptures colossales taillées dans le roc. Ce sont généralement des vases. Ces sculptures sont grossières, mais font supposer l’occupation antérieure de ce pays par des peuplades parvenues à un certain degré de civilisation. Comme au rio Passo del Norte, on rencontre le castor au rio Gila. Le poisson y abonde, ainsi que la caille bleue.

En avançant vers l’ouest, le rio Gila est moins encaissé et offre une route praticable même aux wagons.


Nous sommes cernés par les Apaches. — Parlementaires. — On délibère sur notre sort. — Traité de paix.

Le 20 septembre, la nuit était très-sombre. On voyait à peine à trois pas devant soi. C’était mon tour de garde : je prêtais l’oreille au moindre bruit, et je ne tardai pas à entendre l’herbe agitée ; j’armai ma carabine et je me tins prêt à faire feu. Mon immobilité enhardit mon mystérieux ennemi, et je pus enfin m’assurer que c’était un chien ressemblant fort à nos chiens de bergers ; un second ne tarda pas à le rejoindre, et, selon l’habitude de ces animaux rusés, ils parcoururent le camp avec précaution en ramassant quelques os jetés à terre, puis ils se retirèrent. Pour moi, il n’y avait plus de doute, les Indiens n’étaient pas loin. La nuit se passa toutefois sans autre incident. Au réveil de mes camarades, je leur communiquai mes craintes ; il fut décidé qu’un certain nombre de Mexicains iraient chercher du cuivre, selon la promesse que nous avions faite à M. Zuluaga, et qu’aussitôt après nous sortirions de cette gorge de montagnes.

Pendant que les uns se dirigeaient vers les mines de cuivre, d’autres devaient explorer les bords du cours d’eau, afin d’y chercher de l’or ; nous restâmes trois à garder le camp. Je montai au sommet d’une colline, et j’aperçus un Indien, puis un second bientôt suivi d’un troisième ; ils étaient à cheval et se dirigeaient vers nous.

Je donnai aussitôt l’alarme à mes compagnons en sonnant d’un petit cor d’ivoire. Tous ceux qui étaient encore peu éloignés accoururent. Les trois Indiens firent halte et parurent hésiter. En présence de si peu d’ennemis, on me blâma d’avoir donné l’alarme. Mais presqu’au même instant de nombreux Indiens à cheval envahirent la vallée et formèrent une ceinture qui fermait toutes les issues. Ils s’avancèrent avec une tactique militaire remarquable. Notre situation était très-mauvaise ; la défense était presque impossible. Nous étions convaincus que pas un seul de nous n’échapperait, mais nous étions décidés à vendre chèrement nos chevelures.

Pour ralentir la marche des Indiens, nous tirâmes quelques coups de carabine ; la longue portée de nos armes inspira sans doute de la crainte aux Apaches : ils s’arrêtèrent. Nous profitâmes de leur hésitation pour nous barricader et amonceler des pierres, tirant toujours quelques coups auxquels ils ripostèrent. Cependant il fallait ménager notre poudre et ne pas tirer au hasard. Notre domestique nègre tremblait de peur ; notre vieux guide Tatatché se précipitait à genoux priant Dieu en versant des larmes ; d’autres Mexicains métis n’étaient pas moins effrayés et ne reprirent courage qu’avec le secours de l’eau-de-vie mêlée de poudre que nous leur donnâmes à boire à discrétion : nous les employâmes à fondre des balles…

… Les Indiens nous tinrent ainsi en échec pendant trois jours. Nous ne manquions pas de vivres, mais nous n’avions pas d’eau, notre camp étant placé sur un monticule. L’eau-de-vie fut notre seule ressource. Nos bêtes souffrirent cruellement. Quelquefois on se hasardait à aller chercher de l’eau avec des cruches que nous avions emportées du camp où les Apaches avaient été tués ; ce n’était pas sans danger ; ceux qui se dévouaient ainsi étaient le point de mire des Indiens ; personne cependant ne fut atteint.

Tout à coup, les Indiens hissèrent un drapeau parlementaire ; nous répondîmes par un autre drapeau blanc, que nous improvisâmes au moyen d’une chemise attachée à une longue perche. Aussitôt après, deux hommes à cheval s’avancèrent vers nous : l’un d’eux était un Apache d’une vigueur musculaire remarquable, mais dont le visage était d’une laideur et d’une férocité repoussantes ; il paraissait ivre. L’autre était un vieillard à cheveux blancs, dont la physionomie était aussi noble qu’audacieuse ; il était vêtu d’une peau d’antilope ; on reconnaissait en lui un homme habitué à la vie nomade du désert, quoiqu’on pût facilement s’apercevoir qu’il appartenait à la nation espagnole. Souvent de grands mystères éloignent ainsi certains hommes blancs du monde civilisé.

Ce vieillard servait d’interprète aux Indiens. Il nous apprit qu’une caravane avait été reconnue et s’avançait dans la prairie ; assurément un Indien nous eût caché le secours qui nous arrivait et qui avait déterminé nos ennemis à suspendre les hostilités. Cette généreuse confidence nous dicta la conduite que nous avions à tenir.

Nous fîmes comprendre à l’Apache que nous étions des amis, et que notre présence dans ces montagnes n’avait aucun but hostile. Nous demandâmes une entrevue avec le chef. Les deux parlementaires s’éloignèrent, et bientôt après, le grand chef, accompagné de l’interprète et de plusieurs hommes armés de lances, vint vers nous. Cet Indien portait le nom de Mangos Colorados (les bras rouges) ; il était le grand chef de tous les Apaches. Sa physionomie n’inspirait pas la même crainte que son parlementaire. Son costume était simple : il était vêtu d’un grand pantalon blanc à la mexicaine ; le reste de son corps était nu, peint de dessins rouges et jaunes ; sa tête nue laissait flotter ses cheveux gris au vent ; sa peau était rouge. Il portait un carquois en peau de buffle, suspendu à son dos par une courroie en cuir ; sa main droite tenait un arc d’une longueur de six pieds ; il montait un poney blanc de la meilleure race mexicaine. Les Apaches qui l’accompagnaient se tenaient derrière lui, à une distance respectueuse.

Après le salut d’usage, nous répétâmes à Mangos Colorados que nos intentions n’étaient pas hostiles, et que nous attendions une autre caravane. Cette dernière déclaration parut l’impressionner ; il nous assura que lui-même avait les meilleures dispositions à notre égard, que cependant quelques sachems ne partageaient pas sa confiance et qu’il avait de la peine à les convaincre.

Il ajouta qu’il allait les faire venir pour les consulter encore, nous promettant cependant tous ses efforts pour nous laisser sortir sains et saufs.

Alors il ordonna à l’un des Apaches de sa suite d’aller trouver les chefs, qui étaient au nombre de neuf. Arrivés près de notre camp, ils formèrent un grand cercle pour se consulter. Rien de plus étrange que de voir ces sauvages se parlant plutôt de l’œil que des lèvres. Les seuls mots qui sortaient de leur bouche n’étaient exprimés que par quelques efforts gutturaux ; du reste, ils paraissaient souvent prendre conseil du blanc qui leur servait d’interprète, ce qui était pour nous de bon augure.

Chaque chef portait un costume particulier. Celui qui nous fut le plus hostile était presque nu ; il n’avait pour tout vêtement qu’une peau d’antilope autour des reins. Son corps, ses bras et ses jambes étaient chamarrés de dessins représentant des serpents rouges et noirs. Il portait aux pieds des sandales ; à son bras gauche pendait un bouclier en cuir de bœuf, couvert, comme le corps, d’ornements rouges et noirs. Dans sa main droite était une lance ; il avait un grand chapeau de paille à la mexicaine.

Beaucoup de questions nous furent adressées ; on voulait surtout savoir quel but nous avait attirés dans ces montagnes. Notre qualité d’Européens paraissait nous être favorable ; aussi nous firent-ils répéter à plusieurs reprises que notre pays était bien au delà du grand lac salé, et que la curiosité seule nous avait conduits vers ces parages.

À chaque réponse, les chefs se consultaient. Après plusieurs heures qui nous parurent des jours, ils conclurent la paix, à la condition que nous sortirions des montagnes, sans chercher à y pénétrer plus avant. Cette condition expresse nous pouvait indiquer que les montagnes renfermaient beaucoup de métaux précieux, car les sauvages ont soin d’éloigner les blancs de tous les gisements, sachant qu’ils y viennent en grand nombre quand ils les ont découverts.

Pendant les longs pourparlers qui précédèrent le traité de paix, les autres Indiens s’étaient insensiblement approchés, et bientôt nous fûmes entourés de tous côtés. Nous pûmes alors les observer. Les femmes et les jeunes filles étaient à cheval ; elles portaient comme les hommes la lance et le bouclier de cuir.

Nous crûmes prudent de donner quelque forme à notre traité de paix. Nous le rédigeâmes en anglais et en espagnol, et nous le donnâmes à l’interprète, pour qu’il le traduisît aux Indiens en les invitant à le sanctionner par une marque quelconque : un double fut signé par nous et échangé.

La paix définitivement conclue, je devins un sujet particulier de curiosité pour les Apaches. Leurs sentinelles, qui avaient examiné tous nos mouvements pendant notre séjour dans ces montagnes, m’avaient vu dessiner, et il fallut leur montrer mon album. Le papier excitait surtout leur étonnement. Plusieurs chefs l’examinaient, le retournaient et paraissaient le convoiter. La pensée me vint d’en offrir une feuille à chaque chef ; ils l’acceptèrent en manifestant une grande satisfaction, mais aussitôt tous les Apaches, femmes et enfants, m’entourèrent en me demandant aussi du papier : j’en distribuai ainsi cinq cents feuilles, ce qui me démontra que nous étions entourés de cinq cents Apaches.

Nous leur donnâmes de la viande, du sucre et d’autres objets ; les femmes nous offraient, à leur tour, du pain de gomme.

Cependant les Apaches ne s’éloignaient pas. Nous demandâmes au grand chef Mangos Colorados qu’il donnât l’ordre de la retraite : son hésitation nous prouva qu’il fallait nous tenir sur nos gardes.

Une préoccupation paraissait les dominer. Ils jetaient continuellement leurs yeux sur nos wagons couverts de toile ; ils supposaient sans doute que nous tenions prisonnières les femmes tombées au pouvoir des soldats de Janos. Nous crûmes devoir les rassurer en découvrant nos wagons : par malheur ils y aperçurent plusieurs objets ramassés sur le champ de bataille, et la paix qui paraissait si bien établie eût été troublée si nous n’eussions restitué tous ces objets.

Nous fûmes libres enfin de sortir la carabine au poing de ce lieu sauvage qui aurait pu être le théâtre d’un affreux massacre.

Arrivés dans les prairies, nous nous regardions les uns les autres, comme étonnés d’avoir échappé à un si grand péril. Nous découvrîmes à distance la grande caravane qui avait été la cause de notre délivrance, et le soir nous l’atteignîmes vers la source de Las Vacas : nous partageâmes avec elle notre second bœuf.


Nouvelle attaque. — Nous sommes prisonniers. — Massacre. — Pitié d’un chef. — La Escondida. — Les mines de San Pedro. — Rencontre d’émigrants français. — Retour.

Nous arrivâmes à Janos sans accident. La population nous entoura de prévenances, et nous ne la quittâmes pas sans regret.

En quittant Janos, on entre dans une vaste prairie remplie de mesquines. À peine éloignée de trois kilomètres du presidio de Janos, notre caravane se débanda, et nous marchâmes dispersés, étant sans méfiance. Tout à coup, les mêmes Apaches qui nous avaient attaqués aux mines de cuivre, débouchent à l’improviste dans toutes les directions et enveloppent nos différents groupes dans les parties touffues des mesquines. En un instant, nous sommes tous désarmés, dépouillés de tous nos vêtements et garrottés.

Un seul de nos compagnons avait encore ses vêtements et ses armes. Il se nommait Édouard Dawis, de New-York, je crois : excellent chasseur dont l’adresse ne nous laissait jamais manquer de viande fraîche. Un pistolet à chaque main, il parlementait avec un des chefs apaches ; sommé par ce chef de rendre ses armes, il ne répond qu’en dirigeant un pistolet sur lui ; le coup rate ; il tire le second pistolet qui rate également. Le pauvre jeune homme n’avait pas vu derrière lui quatre Apaches à cheval qui le percèrent de quatre coups de lance : ce fut le signal du massacre. Nous n’avions plus d’autre perspective que la mort, ou plutôt les tortures.

Les Indiens n’aiment pas à donner une mort immédiate. Pour eux, la torture complète la joie de la victoire, et, de tous les Indiens du Mexique, les Apaches sont les plus cruels. Pendant le supplice de plusieurs de nos compagnons, percés de couteaux, de lances et de flèches, ils dansaient autour d’eux, au son d’une espèce de tambourin et poussaient des hurlements de bêtes sauvages. Enfin, lorsqu’ils voyaient que la vie allait les abandonner, ils saisissaient leur chevelure par le sommet de la tête qu’ils scalpaient…

… Il était nuit ; le camp n’était plus éclairé que par quelques feux qui jetaient une dernière lueur. Les Indiens, plongés dans une profonde ivresse, à la suite du pillage des wagons où ils avaient trouvé une assez grande quantité d’eau-de-vie, gisaient épars au milieu du sang de leurs victimes. Ceux d’entre nous qui vivaient encore étaient réservés, sans doute, pour les tortures du lendemain.

La Providence nous sauva. Un des chefs, d’une structure remarquable, et d’une physionomie bienveillante, avait eu assez de puissance sur lui-même pour ne point boire d’eau-de-vie. Quand il s’aperçut que tous les Apaches étaient plongés dans l’ivresse, il vint à nous, coupa les liens qui nous tenaient garrottés, et nous distribua les vêtements qu’il put trouver, en nous faisant signe de quitter le camp au plus vite.

Le lecteur doit supposer quel empressement nous mîmes à suivre ce conseil généreux. L’un fuyait n’ayant qu’une chemise sur le dos ; un autre portait un paletot ; d’autres n’avaient pris le temps de saisir aucun vêtement et se sauvaient dans toutes les directions, sans trop savoir où ils allaient. Il était difficile, à cause de l’obscurité de la nuit, de s’orienter au milieu de cette prairie de mesquites qui ralentissaient encore la marche.

Huit hommes, à ma connaissance, sur les trente-trois qui composaient la caravane, furent sauvés.

Nous nous dirigeâmes vers le sud-est, c’est à-dire dans la chaîne de montagnes de la Escondida, où le plomb argentifère abonde. Une seule de ces mines est encore exploitée ; c’est celle de San Pedro. On y compte environ trois cents ouvriers mineurs : Leur existence est assez dure, et leur travail si pénible (voy. p. 156) n’a pu jusqu’à ce jour, recevoir aucune des simplifications introduites par la science dans les pays civilisés, malgré le talent des ingénieurs qui sortent de l’école des mines de Mexico. La crainte paraît avoir retenu jusqu’à ce jour les ingénieurs loin de ces vastes déserts qui offriraient un champ si favorable à leur talent et à leur activité.

Les mines de San Pedro sont situées à l’extrémité sud de la sierra de la Escondida séparée par une passe de la sierra de Capulin.

C’est à travers cette passe qu’il faut marcher pour se rendre à la ville du Passo del Norte, située sur les bords de la rivière du même nom. À l’époque de mon voyage elle comptait quatre mille âmes. Mais depuis, la population a beaucoup augmenté à cause de l’émigration californienne qui doit nécessairement la traverser pour se rendre à sa destination. La culture de la vigne y est florissante.

La rive droite de la ville de Passo est mexicaine, la rive gauche américaine. Le caractère de chacune des deux nations s’y témoigne par un contraste caractéristique. Nonchalance sur la rive droite, aspect d’une fourmilière en travail sur la rive gauche.

Après avoir exploré toutes les ressources du pays, nous résolûmes de le quitter pour retourner dans la capitale. J’abrége le récit de nos étapes.

À peu de distance de Corralitos, nous rencontrâmes cinq émigrants à pied, traînant à bras une petite voiture qui contenait leurs provisions. Cette étrange manière de voyager dans un pays si vaste et si dangereux nous surprit beaucoup. Quels pouvaient être ces malheureux ? Notre étonnement fut plus grand encore quand nous vîmes qu’ils étaient tous Français. Le chef de cette petite caravane était un avocat de Lyon, que les poursuites pour délit politique avait contraint de chercher une nouvelle patrie. Il avait préféré la vie aventureuse du chercheur d’or à la vie paisible de l’agriculteur. Il possédait une ferme dans l’État de l’Ohio. Le second, également de Lyon, était fils d’un marchand de vins. Le troisième avait été militaire. Je ne sais rien des deux autres. Ces cinq hommes, quand ils s’étaient mis en route, avaient un âne pour traîner leur petite voiture ; mais l’animal leur avait été volé pendant la nuit entre Santa Fé, dans le Nouveau-Mexique, et le Passo del Norte. Ils n’en continuaient pas moins leur course en s’attelant tour à tour au petit véhicule. Ils avaient déjà fait ainsi plusieurs centaines de lieues, et devaient en faire encore autant avant d’arriver au but de leurs désirs, la Californie. Nous pouvions à peine nous expliquer leur courage ou leur imprévoyance ; ils marchaient sans aucune arme dans une contrée où il faut à tous moments se tenir en garde contre les animaux, les reptiles et les sauvages.

En nous quittant, ils se dirigèrent vers le nord-ouest ; nous poursuivîmes vers le sud.

Je n’ai qu’un fait à signaler dans cette dernière partie de mon voyage ; il me paraît caractéristique. J’admirais des troupeaux de superbes bêtes à cornes, et souvent je ne pouvais me procurer une tasse de lait et un peu de beurre qu’avec beaucoup de peine, même dans une hacienda comptant des centaines de vaches. Je m’informai de la cause, et je dus conclure d’explications données çà et là avec un peu de honte, qu’il ne fallait attribuer cette privation volontaire de deux aliments si sains et si précieux qu’à la paresse et à l’indifférence des habitants.

Vers la fin de décembre, nous campions à Nombre de Dios, à l’endroit même où, six mois auparavant, nous avions assisté à un double meurtre et où l’agresseur avait été inhumé. Le lendemain nous étions rentrés dans la ville de Chihuahua.

Rondé.



  1. Suite et fin. — Voy. page 129.
  2. Le major Émory, dans son livre intitulé : Narrative of a military tour en 1846, place à tort Janos en Sonora.