Voyage dans la Russie asiatique et aux frontières de la Chine

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Voyage dans la Russie asiatique et aux frontières de la Chine, par M. Erman [1]




M. Erman, de Berlin, fils du célèbre physicien de cette ville, et naturaliste lui-même, vient de parcourir l’Asie septentrionale. Ne pouvant faire connaître encore les résultats scientifiques de ce grand voyage, nous nous contenterons de citer plusieurs fragmens extraits de sa correspondance avec son père. Ils sont remplis de notions nouvelles sur la Sibérie et sur la frontière chinoise.

« Quand on revient de Berezov à Tobolsk, capitale occidentale de la Sibérie, on trouve les derniers Ostiaks sous le 60° degré de latitude. Il paraît qu’ils n’osent ou ne veulent pas s’approcher davantage de cette ville. Là où les Ostiaks finissent commence l’agriculture ; quelques-uns même des Ostiaks les plus méridionaux se sont mis à cultiver les champs ; mais, en général, la pêche reste leur occupation principale. Au sud des derniers villages ostiaks on rencontre ceux des Russes. On est étonné de retrouver tout près de Tobolsk des yourtes, ou luttes ostiakes très-pauvres et enfumées. Elles ressemblent beaucoup à celles des Ostiaks eux-mêmes ; mais la cheminée, construite en terre glaise battue, renferme toujours un chaudron. Si l’on y entre le matin, on voit tous les habitans assis à la turque autour de la cheminée et de la théière en briques, dans laquelle bout le thé. Ce thé est un des principaux articles du commerce que les Russes font à Kiakhta avec les Chinois ; il forme en partie la nourriture des paysans russes de la Sibérie, des Tartares, des Bouriates et des Toungouses. C’est un mélange de feuilles de plusieurs arbustes et plantes, dans lequel la feuille du thé véritable n’entre pour rien.

« Après avoir échaudé ces feuilles, on les humecte avec le serum du sang des moutons, et on en forme de grandes tablettes, presque aussi dures et aussi compactes que des briques. On fait cuire ce thé avec du lait, du beurre ou de la graisse de mouton, et, en y ajoutant un peu de sel, on en tire une boisson salutaire, restaurante et même assez substantielle pour servir, pendant une journée entière, de seule nourriture. Dans le chaudron scellé au milieu du mur de la cheminée fume un ragoût appétissant de viande de cheval ; les habitans de ces yourtes sont des Tartares et fond grand cas de ce mets.

« Quand on compare les yourtes des plus pauvres Tartares avec ceux des plus riches Ostiaks, on remarque que les premiers se distinguent toujours par une grande propreté. Les Ostiaks dorment sur des peaux de rennes ; les Tartares, sur des tapis et autres tissus assez élégans. On retrouve les mêmes Tartares à l’est de Tobolsk, sur le chemin de Tara où ils habitent, plusieurs hameaux dispersés entre les grands villages russes.

« Tobolsk est situé sur la droite de l’Irtych, et se divise en ville haute et ville basse. Sur le terrain qui est entre ce rivage et le fleuve. Les deux villes, prises ensemble, ont une grande étendue, mais la plupart des maisons sont en bois. Dans la ville haute, ou la ville proprement dite, se trouve la forteresse ou Kreml que le gouverneur, prince Gagarin, fit bâtir en pierre et flanquer de tours ; elle est presque entièrement ruinée. La ville haute a cet avantage qu’elle n’est jamais exposée aux inondations ; mais on est obligé d’aller chercher l’eau au bas de la montagne. Les deux villes renferment dix-huit églises et environ dixhuit mille ames. Les établissemens les plus remarquables qu’on y trouve sont un séminaire, une école centrale, une maison pour les enfans trouvés, des maisons de charité, un théâtre et une imprimerie. Les rues sont pour la plupart larges et bien alignées ; elles ne sont pas pavées, mais couvertes d’un plancher élevé et très-solide, semblable à ceux de plusieurs villes de la Sibérie. Les Tartares forment un cinquième de la population ; ils sont mahométans, ainsi que les Boukhars et les descendans des Boukars, qui habitent à Tobolsk et dans le voisinage. Ils sont en général fort paisibles, vivent du commerce, n’exercent aucun métier, et regardent comme une infamie l’ivrognerie, vice dominant des habitans russses.

« Le commerce de Tobolsk est fort important et étendu. Le trafic des marchandises russes et autres venant de l’Europe se fait presque toujours au printemps, lorsque les fleuves libres de glaces laissent aux négocians russes la facilité de s’avancer jusqu’aux autres villes de la Sibérie. En revanche, il revient de ces villes à Tobolsk ; et principalement d’Irkoutsk et des frontières de la Chine, vers la fin de l’état, des bateaux chargés de poisson et de diverses marchandises de Sibérie et de la Chine, dont la plus grande partie est transportée par le taînage, l’hiver, en Russie. Il arrive aussi en cette ville, au commencement de l’hiver, des caravanes de Kalmulks et de Boukhars, que leur commerce y retient pendant toute cette saison.

« Tobolsk est la capitale d’un vaste gouvernement auquel il donne son nom, et qui s’étend au nord jusqu’aux bords de l’Océan glacial. Toute le partie septentrionale de ce gouvernement consiste en plaines très-étendues et marécageuses, qu’on ne peut traverser qu’en hiver quand elles sont gelées. Les Russes donnent à ces plaines le nom de Toundra, et les Ostiaks d’Obdorsk les appellent Niorum. Il ne faut pas les confondre avec les véritables marais, nommés par les Ostiaks Semi, et Boloti par les Russes.

« Entre Tobolsk et Tara, la contrée est coupée par un grand nombre de ruisseaux plus ou moins considérables. Elle était originairement couverte de forêts épaisses de pins, de sapins, de bouleaux et de peupliers, et encore aujourd’hui la grande route passe par quelques-une de ces forêts. La chasse du petit-gris et de l’hermine y est encore lucrative ; elle l’a été autrefois beaucoup plus ; mais son rapport a considérablement diminué depuis qu’on a détruit et éclairci les forêts. Les villages sont entourés de champs très-étendues, et l’agriculture y est très-florissante, malgré la rigueur du climat. Aussi les paysans sont-ils riches et les villages très-peuplés. Le roulage fait encore une part très-grande de leurs profits. Dans chaque maison de paysans on trouve une théière élégante ; ces habitations se distinguent par une grande propreté ; il y règne même une espèce de luxe ; car plusieurs chambres sont tendues de papiers peints qu’on fabrique à Omsk. Chaque maison de paysan en Sibérie se divise en deux habitations séparées : l’une est la chambre du maître, et l’autre l’ibiza, ou celle des domestiques. La dernière a une espèce de plancher suspendu qui sert de chambre à coucher. Dans l’ibiza est placé le grand four dans lequel se fait toute la cuisine et se cuit le pain.

« Tara est une ville commerçante et riche. Elle est en partie sur une montagne, et en partie dans la plaine qui s’étend jusqu’au bord de l’Irtych. La ville basse est habitée par des Tartares et des Boukhars. La principale industrie de Tara est la fabrication des maroquins et des peaux en général. Elle contient environ trois mille ames. Quelques négocians sont fort riches, et habitent de belles maisons en pierre.

« A peine a-t-on quitté Tara que l’aspect de la contrée change, et présente une vaste plaine remplie de marécages, qui, pour la plupart, sont des restes d’anciens lacs desséchés, et n’offrent en été que de maigres pâturages. Dans cette saison, des nuées immenses de moucherons tourmentent les bestiaux et les hommes ; on est obligé de couvrir les animaux de goudron, et les hommes ne peuvent sortir de leurs habitations que la tête couverte d’un mosquitaire très-serré. Cette plaine est ce qu’on appelle la step de Baraba ; elle a reçu ce nom d’une tribu de Tartares qui y vivait autrefois de la chasse, mais qui s’est à présent retirée plus au nord. Quelques-uns des descendans de ces Tartares sont restés aux environs, mais on ne les distingue plus des Russes.

« Les paysans de la Baraba se servent pour la chasse d’une race de chiens, qui ressemble parfaitement à celle que les Ostiaks emploient pour l’attelage, et qu’on trouve presque partout dans la Sibérie méridionale. On ne saurait douter que les Russes ne les aient reçus des Ostiaks, chez lesquels ils vont chercher une quantité considérable de pelleteries.

« Les villages de la Baraba sont tous neufs, et on voit, par l’agriculture des champs qui les avoisinent, qu’ils appartiennent à des colons nouvellement arrivés. Ils ne se composent que d’une rue toute droite. Les habitans sont des exilés, et on peut être sûr que chaque maison renferme au moins un voleur. Cependant les excès y sont très-rares, et on n’a aucun exemple de vols à main armée sur la grande route. On explique ce phénomène, qui a lieu pour toute la Sibérie, par l’impossibilité dans laquelle le criminel se trouve de cacher son crime. Dans tous les villages de quelque étendue est stationné un détachement de troupes, destinées à convoyer les transports de malfaiteurs exilés. On voit également dans chaque village un ostrog, ou prison, dans lequel ces malheureux sont enfermés pendant la nuit. Il ne reste ici à l’exilé qui voudrait s’enfuir qu’à s’enfoncer dans les déserts marécageux qui bordent la route à droite et à gauche, mais il y périrait bientôt de faim et de misère. Plusieurs d’entre eux se réunissent pour se sauver, mais cela ne leur réussit presque jamais ; les paysans du voisinage craignent ces fuyards désespérés, et les tuent là où ils les rencontrent. Les exilés sont donc forcés d’être vertueux, et ce moyen réussit parfaitement [2].

« Le sol commence à s’améliorer dans le voisinage du bourg de Tchaourk, à présent Kolyvan. On y traverse le fleuve Obi, un des plus considérables de toute l’Asie. On aperçoit à l’horizon méridional les montagnes d’Altaï, dont les traces se retrouvent dans la chaîne de collines boisées qui forme ici la vallée du fleuve : Le granit s’y montre déjà. Avant d’arriver à Tomsk, on rencontre dans ce pays sauvage et couvert de forêts un bon nombre d’habitans tartares, qui se composent de yourtes en tout semblables à celles de Tobolsk.

« Tomsk est la capitale du gouvernement de son nom. Cette belle ville est bâtie sur la rive droite du Tom, sur un terrain très inégal et coupé par des éminences et des fonds. La population peut être de sept mille ames. Une grande partie de la ville est composée de Tartares mahométans : Le commerce de Tomsk est, très-considérable. On y trouve beaucoup de tanneries de cuirs de Russie et des imprimeries sur étoffes. Cette ville est très-avantageusement située pour le commerce ; la grande route qui conduit à la frontière chinoise la traverse, aussi fait-elle à elle seule une grande partie du trafic de la Sibérie. Le pain et la viande y sont à très-bon marché. Le Tom et l’Obi fournissent une si grande quantité de poisson, qu’on peut en approvisionner plusieurs autres places pendant l’hiver.

« La route qui conduit de Tomsk à Krasnoiarsk passe par un beau pays bien boisé et arrosé ; la forêt s’y compose principalement de mélèzes, de sapins, et de cèdres de Sibérie. Ces derniers sont les arbres les plus beaux et les plus majestueux qu’on puisse voir. Leurs noix, de la grosseur d’une petite fève, font un grand article de commerce, et ne manquent à aucun dessert véritablement russe. C’est une friandise que le bas peuple recherche avec avidité, et à laquelle on donne ordinairement le nom de noisettes des femmes galantes, parce que l’occupation favorite des désœuvrés est en effet de croquer ces noisettes. On sait que beaucoup de grands seigneurs russes apprennent plutôt à fond le français que leur langue maternelle, dont souvent ils ignorent les finesses. Un des premiers dignitaires de la cour de Saint-Pétersbourg fut envoyé, il y a quelque temps, chargé d’une mission importante pour la Sibérie. En passant par Tomsk, il y trouva les noisettes de cèdre d’un goût si exquis qu’il n’eut rien de plus pressé que d’en expédier une grande boite à son épouse ; elles arrivèrent en effet à bonne adresse, au grand mécontentement de la dame, qui, dans son empressement de connaître le contenu de la boite, l’ouvrit en présence d’une société nombreuse, que l’à-propos du cadeau fit rire aux éclats.

« Les alentours de Krasnoiarsk sont de toute beauté ; la vallée dans laquelle coule le majestueux Ieniseï est entourée de montagnes assez élevée, et qui offrent des sites pittoresques. Leur versant est couvert de bouleaux et de peupliers. La ville est à présent la capitale du gouvernement de Ieniseïsk, et pour la Sibérie un centre de lumières, où le gouverneur, M. Stephanov, a commencé à faire fleurir la littérature, qui avant lui était chose inconnue dans la partie orientale de la Sibérie. Il y publie tous les ans un almanach littéraire. Les morceaux poétiques sont pour la plupart des descriptions pittoresques des beautés naturelles du pays.

« Les villages situés sur la grande route qui conduit à Irkoutsk sont passablement grands, et si rapprochés qu’on en rencontre souvent deux ou trois dans l’intervalle de deux relais. On y trouve de nombreux troupeaux de chevaux et de gros bétail qu’on laisse pâturer l’été comme l’hiver. L’intérieur des maisons est propre ; la belle chambre même en est élégante pour un paysan russe. Les vivres se trouvent partout en abondance, et pourtant ce pays nous paraît un désert : car, en effet, il n’y a que la grande route qui soit habitée, et on n’y voit presque jamais un chemin de traverse qui conduise à droite ou à gauche.

« Nous rencontrâmes souvent des troupes d’exilés : plusieurs de ces malheureux étaient enchaînés. Ils travaillent dans les forges et les fabriques de ce pays. A une distance de treize à quatorze lieues d’Irkoutsk se montre tout à coup, sur la lisière de la forêt et sur les bords du Telma, un grand et beau village avec une église et plusieurs édifices très-étendues et construits en pierre. Ce sont les manufactures de Telminsk, dans lesquelles on fabrique principalement du drap, du verre et du papier. Elles appartenaient autrefois à des particuliers ; à présent elles sont au compte du gouvernement. On s’y sert de machines anglaises à filer. Une de ces machines a été achetée comme modèle en Angleterre ; toutes les autres ont été établies dans l’endroit même, et ne coûtent qu’un cinquième du prix qu’on avait payé pour le modèle ; cependant le drap qu’on y fabrique n’est pas très-recherché. Le verre est beau, et on y fait du cristal qu’on taille et polit avec goût.

« La ville d’Irkoutzk est spacieuse et bâtie sur un fond de grès de couleur foncée, couvert en plusieurs endroits de cailloux roulés. Elle est située sur la droite de l’Angara, qui, en ce lieu, est extrêmement large et rapide. La plupart des maisons sont en bois ; cependant on y voit aussi plusieurs édifices en pierre, et un vaste bazar construit de la même manière. Irkoutsk est la véritable capitale de la Sibérie orientale ; on y compte plus de vingt mille habitans. Les rues sont larges et droites. Le bazar est le rendez-vous des Bouriates qui font le commerce de peaux de martres, de zibelines, de loutres et d’autres fourrures. Les marchands d’Irkoutsk sont en général très-riches, ce qu’ils doivent à leur commerce avec les Chinois. C’est ici que se font les assortimens de pelleteries qu’on tire de la côte nord-ouest de l’Amérique et des provinces septentrionales de la Sibérie. Les zibelines inférieures et d’une mauvaise couleur, les peaux de renards des îles Aléoutes, la seconde qualité de loutres de rivière, et quelques autres fourrures, sont expédiées en Chine. Celles dont le poil est gâté ou trop rare, et les qualités inférieures, s’envoient à la foire d’Irbit[3] : les plus belles sont réservées pour celle de Makariev, où les marchands grecs et arméniens s’empressent de les acheter pour Constantinople. La raison qui porte les Chinois à n’acheter ordinairement que les fourrures de seconde qualité, c’est qu’ils savent si bien teindre les zibelines et autres pelleteries, qu’il est impossible de les distinguer de celles qui ne sont pas teintes ; c’est pourquoi ils ne mettent jamais qu’un prix médiocre aux fourrures qu’ils achètent.

« Le compagnie russe de l’Amérique a un comptoir considérable à Irkoutsk et de vastes magasins. On y voit plusieurs fabriques de grand rapport. On évalue le commerce qui se fait annuellement dans cette ville à 4 millions de roubles (à 1 fr. 8 c. le rouble) ; les douanes y rapportent plus de 700,000 roubles, ce qui est beaucoup pour la Sibérie. Les vivres sont à si bon compte, qu’on peut bien entretenir un ménage de cinq à six personnes pour environ 3 francs par jour, y compris le combustible.

« Comme le principal commerce avec les Chinois se fait à Kiachta, au mois de février, je quittai Irkoutsk le 12 de ce mois, par un ciel pur et un soleil éclatant. Cet état de l’atmosphère est permanent pendant l’hiver ; à l’exception du moment où l’Angara se couvre de glace, le ciel est toujours serein, et on n’aperçoit aucun nuage. Notre chemin remontait la rivière gelée, dont les rives de grès forment souvent des hauteurs arrondies. Le second relais d’Irkoutsk est situé dans une forêt de mélèzes qui lui donne son nom. L’Angara y sort avec fracas du lac Baikal, par un froid de 25° de Réaumur. A cet endroit elle est toujours libre des glaces qui la couvrent plus bas et qui s’étendent sur toute la superficie du lac. Un brouillard assez épais s’élève de la rivière. Une station plus loin, nous passâmes le lac sur la glace unie comme un miroir. Comme les chevaux sont très-vigoureux, et que les frottemens sont presque nuls sous le traîneau, on traverse la glace avec une vitesse vraiment inouïe. De Kadilnaia on quitte le bord occidental du lac, et se dirigeant droit à l’est, on franchit en deux heures au plus toute sa largeur, qui est ici de onze lieues et demi. Les transports de thé, que nous avions rencontrés souvent, augmentent encore au-delà du Baikal et à mesure qu’on s’approche de la frontière chinoise. Ordinairement ces convois se composent d’une file de 50 à 100 traîneaux attelés d’un cheval, et dont chacun est chargé d’une seule caisse de thé, cousue dans des peaux de chèvres, et entourée d’un filet de cordes qui la fixe sur le traîneau. Ces transports sont rarement accompagnés de plus de deux ou trois inspecteurs. On place sur chaque traîneau un peu de foin pour animer les chevaux qui se suivent ainsi au grand trot. Ce sont ordinairement des chevaux de louage qu’on trouve chez tous les paysans de la grande route ; souvent aussi les inspecteurs, pour hâter la marche du convoi, louent ceux de la poste. Des milliers de livres de thé sont expédiés de cette manière à Moscou.

« A Verkhne-Oudinsk la neige nous quitta, et nous fûmes obligés de poursuivre notre route en charrette. Quoique le froid atteigne une intensité extrême au sud du Baikal, la neige y est toujours très-rare. Nous suivîmes la vallée de la Selenga en la remontant ; elle est entourée de rochers granitiques fort escarpés ; leurs formes sont si bizarres que je les prenais pour des montagnes volcaniques ; mais le granit me désabusa. Nous passâmes le 15 février à Selenghinsk sans nous y arrêter, afin d’atteindre la Chine avant le dix-huitième jour, avec lequel commence la lune blanche, ou la nouvelle année des Chinois et des Mongols ; c’est la plus grande fête à laquelle on puisse assister dans la ville chinoise de Maimatchin, située au-delà de la frontière, et à quelques pas du Kiakhta russe.

« A peu de distance de Selenghinsk je vis le premier camp de la tribu mongole des Bouriates, ou Bratski ; il se composait de quelques tentes rondes en feutre. Elles sont de la même construction que celles des Samoïèdes, mais moins pointues ; le feutre qui les couvre est double ; le foyer se trouve au milieu de la tente dans un trou. Les Bouriates ont la même face que les Kalmuks, les pommettes saillantes et les yeux inclinés vers le nez ; ils ont les cheveux noirs comme du jais et de très-belles dents.

« Les femmes portent une espèce de diadème orné de boules de malachiste, de corail et de nacre ; les filles enlacent leurs cheveux avec des rubans et des broderies en corail et en nacre ; les hommes se rasent la tête comme les Chinois, et ne laissent croître que les cheveux du sommet, qu’ils tressent en une longue queue : les prêtres seuls ont la tête entièrement rasée.

« En face de l’entrée de la tente est placée une espèce d’autel en bois, d’un travail élégant, comme tous les ustensiles des Bouriates, et principalement leurs bijoux en acier incrusté d’argent et en argent orné de corail rouge. L’autel est en même temps la boîte dans laquelle ils placent les images de leurs saints, quand ils transportent leurs tentes en un autre lieu. A l’endroit le plus élevé de l’autel on voit l’image du Bourkhan, l’une des principales divinités. Dans la tente où je me trouvais était celle du Bouddha Chakia mouni. Six petits plats de bronze remplis d’eau bénite, et quelques miroirs ronds de même métal, indispensables dans la cérémonie de la consécration de l’eau, se trouvaient placés devant l’image du dieu. Le lama ou prêtre tient ces miroirs devant les images divines, puis fait tomber l’eau sur le miroir, d’où elle coule dans le plat ; ils croient que par là l’eau s’imprègne de l’image du dieu. On trouve beaucoup de miroirs semblables dans les kourgans ou tombeaux des anciens habitans de la Sibérie.

« Nous quittâmes les Bouriates pour nous acheminer au galop vers Troitsko-Savsk, ou forteresse de Kiakhta, qui n’est éloignée que d’une lieue de la frontière chinoise. »


ERMAN.


  1. Désirant toujours tenir nos lecteurs au courant de ce qui peut les intéresser, nous avons cru devoir ne pas hésiter d’emprunter à une autre publication les détails si curieux du voyage que nous mettons en ce moment sous leurs yeux.
  2. Le jugement de M. Erman nous parait bien sévère. N’a-t-il pas confondu avec des voleurs un grand nombre de déportés pour délits politiques.
  3. Voyez plus bas aux Nouvelles.