Voyage dans le pays des Beni-Mezab

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M. Henri Duveyrier. - Dessin de A. Feyen d’après une photographie de M. le docteur Puig.


VOYAGE DANS LE PAYS DES BENI-MEZAB,

(ALGÉRIE)
PAR M. HENRI DUVEYRIER.
1859. — CORRESPONDANCE PRIVÉE. — DESSINS INÉDITS[1].




Le public, qui accueille avec tant d’intérêt les nouvelles du voyage d’exploration que M. Henri Duveyrier accomplit en ce moment dans le grand désert, nous saura gré de lui faire faire aujourd’hui plus intime connaissance avec le jeune voyageur.

Nous extrayons d’une correspondance intéressante, adressée par M. Henri Duveyrier à son père, les passages relatifs à son séjour de plusieurs mois chez les Beni-Mezab, l’une des plus importantes tribus de l’Algérie, dont les oasis, groupées à l’extrémité méridionale de nos possessions algériennes, n’avaient pas été encore explorées par les Européens.

C’est à la suite de ce premier voyage, entrepris avec ses modestes ressources, que M. Henri Duveyrier a reçu la mission qu’il remplit actuellement. Elle consiste à préparer, par des négociations avec les Touaregs et les villes de l’intérieur, la réouverture des routes de caravanes, par lesquelles s’opérait autrefois un commerce d’échanges entre l’Algérie et le Soudan. Sans doute, on ne peut pas espérer de voir se modifier du premier coup des répugnances entretenues par un fanatisme aveugle, et compliquées d’intérêts mal compris. Le succès final d’une pareille entreprise exige beaucoup d’énergie, de patience, et ne sera obtenu peut-être qu’après des années d’efforts persévérants. Mais le haut patronage de l’empereur, l’énergique volonté du gouverneur général, le concours des ministres du commerce et des affaires étrangères, témoignent que rien ne sera négligé pour introduire au milieu des populations sahariennes l’influence et le respect du nom français, et y rétablir les habitudes régulières de la vie commerciale, qui sont avant tout pour nos possessions une question de sûreté[2].

Le récit qu’on va lire offre le pittoresque, le mouvement et le charme naturels d’une correspondance familière, et montre en même temps qu’au point de vue du caractère et des qualités indispensables pour une pareille œuvre, M. Henri Duveyrier répond dignement à la confiance et aux vues du gouvernement.




Biskra, 3 juin 1859.

… Nous avons enfin rencontré le Sahara, avec ce qu’il a de plus charmant et de plus désagréable, une oasis et un sirocco brûlant ! Nous avons fait en une journée la route d’El-Kantara à Biskra. C’est bien marcher, surtout pour un aussi mauvais cavalier que ton fils aîné. Nous ne nous sommes arrêtés que quelques instants au caravansérail d’El-Outaya, où nous avons déjeuné. Il y a tout près de là une petite oasis, au milieu de laquelle s’élève un minaret carré, qui fait fort bon effet. C’est une petite ville bien curieuse par sa population, qu’El-Outaya ! Elle se compose d’anciens coupeurs de routes, de brigands et de voleurs, qui ont renoncé à leur ancienne profession et sont venus de tous les coins de l’Algérie s’établir dans cet endroit, pour y mener un genre de vie plus régulier. Rome n’a pas commencé autrement.

En quittant El-Outaya, nous entrâmes dans une immense plaine, au bout de laquelle nous apercevions une petite chaîne de montagnes rocailleuses, qui nous cachait Biskra et ce vaste désert plat et uniforme qui ne finit qu’aux montagnes du pays des Touaregs. Cette plaine est interminable ; nous avions beau presser nos montures, les rochers semblaient reculer à mesure que nous approchions, et mon pauvre bassin osseux souffrait de notre impatience. Alexandre et son ami étaient pourvus de chevaux de belle taille et bien sellés. Je montais une mauvaise petite rosse, qui, pour suivre le pas allongé de ses grands frères, était obligée de prendre un affreux trot saccadé qui me secouait cent fois plus que ces messieurs. Pour comble de malheur, j’étais à califourchon sur un bât, et avec mes burnous, mes conserves vertes, mon fusil et mon révolver, je devais avoir un air étrange et très-peu amusé.

Enfin, après avoir atteint et gravi péniblement une dernière bande de rochers, chauffés par le soleil, nos regards ont pu se reposer sur la longue ligne verte des palmiers de Biskra, encadrée dans le sol jaune et aride du Sahara, et un beau ciel d’azur. En peu de temps, nous atteignîmes le fort Saint-Germain et la petite ville du nouveau Biskra où nous devions résider.

Pour moi, le moment de l’arrivée n’a pas été sans émotions. Ce n’était pas seulement le spectacle d’une belle végétation tropicale qui frappait mon imagination ; mon esprit était préoccupé de la manière dont j’allais être reçu par le commandant supérieur, et je ne pouvais m’empêcher de craindre le pire, c’est-à-dire le cas où, soit par raison politique, soit par défiance de mes forces ou par un faux intérêt pour mon sec individu, on me refuserait la liberté d’aller plus loin. Heureusement, ces craintes étaient mal fondées, et j’ai trouvé dans M. le colonel Séroka un homme bienveillant et éclairé, auquel j’ai eu le bonheur de plaire. Il m’a déclaré tout d’abord que ce que je demandais, c’est-à-dire d’aller à l’Oued-Mezab, était très-facile, et comme il se trouve en ce moment une petite colonne de Mezabites qui retournent dans leur pays et qui vont partir incessamment, il a donné des ordres pour qu’on me procurât les dernières choses qui manquent encore à mon équipement, et m’a mis en relations avec mes futurs compagnons de route. Parmi ces derniers, il y en à deux qui me plaisent beaucoup. Comme tous les Mezabites, ce sont des gens distingués ; l’un d’eux, quoique fort jeune (il doit avoir mon âge, dix-neuf ans), a fait le pèlerinage de la Mecque et a visité le Caire. Je l’ai gagné bien vite, en lui montrant un livre arabe et en en lisant quelques lignes avec lui. L’autre est un commerçant aisé et un excellent homme Je viens de causer avec notre « khébir » ou guide, et j’ai bien vu que je lui faisais plaisir en lui nommant tous les endroits, à droite et à gauche de la route que nous allions prendre, pour savoir si nous les toucherons. Tu vois que comme mon prédécesseur et maître dans l’art, Victor Jacquemont Bahadour, j’ai autant de succès auprès des Européens qu’auprès des indigènes.

M. Séroka sait que le Touat est le but de mon expédition ; un soir, il me dit : « Vous auriez quelque chose de bien beau à faire, ce serait d’aller au Touat. » Ainsi provoqué, je n’ai pas eu de peine à lui avouer que c’était précisément l’objet que j’avais en vue, et que je n’attendais qu’une occasion pour m’y rendre.

Une des choses qui m’ont le plus occupé pour mon départ dans le désert, a été le choix d’une monture. Il m’a semblé que pour un voyageur qui veut faire un levé du pays, tout en marchant, le chameau était un animal incommode, et je me suis décidé à acheter un grand âne de Tunis qui m’a coûté un peu cher (70 fr.), mais qui joint à l’avantage de boire fort peu celui d’être une monture très-digne d’un savant et d’un futur académicien. Je crois que notre petite caravane, qui montera à au moins douze hommes, partira samedi. Voyageant à petites étapes, nous mettrons de huit à dix jours pour arriver à Ghardaya, où je vais résider tout l’été. Maintenant, un mot sur Biskra.

Biskra est en été un des pays les plus chauds du globe. La température ne s’abaisse que médiocrement pendant la nuit. Il faisait aujourd’hui 28°.8 à cinq heures du matin ; à deux heures et demie, le thermomètre marquait à l’ombre 41°.4. Juge ce que ce sera le mois prochain. Je ne me plaindrais pas de cette température élevée, pas même du sirocco qui l’accompagne, si ce pays n’était pas le domaine des mouches qui, maintenant, arrivées à la limite de leur existence, semblent vouloir tourmenter les humains pour le reste de l’été. Dans quelques jours, l’excès de la chaleur va les tuer.

Quant aux jardins de dattiers, Laghouat est de beaucoup supérieur à Biskra pour le pittoresque. Ici, les jardins sont quelquefois entrecoupés par des champs de céréales, tant il y a de place ; à Laghouat, au contraire, tout est planté d’arbres et l’on ne perd pas un pouce de terre. Ensuite Biskra est trop grand pour que l’on puisse saisir d’un coup d’œil l’ensemble de l’oasis, et enfin la partie de la ville que j’habite est tout à fait séparée des plantations.

Le caractère saillant de Biskra réside plutôt dans sa population, ou pour mieux dire dans une partie de sa population ; et, obéissant à mon devoir, qui est d’observer tout, les scorpions et les cailloux de très-près, les étoiles et les jolies Bédouines d’un peu plus loin, je vais tâcher de t’en donner une idée. Biskra est une ville de bamboches : les flûtes et les timbales n’y ont de repos ni jour ni nuit ; et autant Leipsick possède de restaurants, Londres de cabarets, autant Biskra a de cafés chantants et dansants, naturellement en proportion de son étendue. Il va sans dire que la population dont je parlais tout à l’heure se compose de jeunes personnes un peu légères, du moins pour le moment. Et ceci est un trait de mœurs peut-être unique au monde. Il y a une tribu, la plus considérable de celles qui peuplent l’Algérie, celle des Ouled-Nayl, dont j’estime beaucoup le caractère ouvert quoiqu’un peu brusque et l’hospitalité vraiment patriarcale ; dans cette tribu règnent de singulières idées au sujet de la morale.

Lorsque chez les Ouled-Nayl, un chef de famille, ce que l’on aurait appelé un patriarche au temps d’Abraham, se trouve dans le besoin, il envoie ses filles dans une ville voisine en leur disant, je ne puis savoir en quels termes : « Allez et gagnez le plus de douros que vous pourrez. » Elles savent bien qu’à leur retour, plus elles en auront gagné, plus vite elles trouveront à se marier, non pas à cause de l’argent, qui revient au père, mais à cause du fait par lui-même ; et alors elles sont autant honorées sinon plus que celles de leurs compagnes qui n’ont pas eu le même sort. Je n’ai pas de raison pour douter qu’elles enseignent une morale très-pure à leurs filles. Biskra est le rendez-vous de toutes ces Nayliya.

Le soir même de mon arrivée, j’ai été me promener dans la ville avec M. Dufourg, le plus riche commerçant de la localité auquel j’avais été adressé, et voyant toutes les rues bordées de lanternes, je crus de loin que c’était une illumination. En approchant, je vis que chaque lanterne indiquait que dans la maison habite une Nayliya ; elles sont du reste pour la plupart, assises tranquillement devant leur porte, et font étalage de leurs toilettes qui, à mon avis, sont trop écrasantes.

Biskra, au point de vue des rencontres nocturnes, a donc une certaine analogie avec Londres, la Babylone moderne, comme disait le baron Taylor ; mais il y a cette différence que les Nayliya sont presque réservées, tandis qu’il suffit d’avoir habité Londres pendant quelque temps, pour s’apercevoir que chez les Anglais, c’est a true nuisance.


Ghardaya, 27 juin.

Me voici enfin dans l’Oued-Mezab, installé chez le caïd, dans une petite maison qu’il a fait bâtir dans son jardin. Il est deux heures. La chaleur est étouffante. Tout est fermé. C’est à la lueur d’une bougie que je reprends mon journal de route.

Le 12 de ce mois, dans la soirée, après avoir reçu la visite de l’excellent commandant supérieur de Biskra, M. Séroka, qui était venu me dire adieu, je fis transporter ma petite tente et mon lit de camp dans les plantations de dattiers et j’y passai la nuit, afin de m’habituer un peu, avant mon départ, à cette habitation volante, et voir comment je coucherais dans le désert.

Tout se passa très-bien ; seulement je reconnus bientôt l’inconvénient de mon petit modèle de tente, qui ne pouvait pas fermer, inconvénient dont j’ai malheureusement eu à me plaindre chaque nuit, à cause des vents violents qui règnent presque continuellement sur ces immenses plateaux du Sahara, et qui changent de direction d’un moment à l’autre.

Le lendemain, 13 juin, de grand matin, nous revînmes de Biskra accompagnés de notre futur guide Si Chérif, des chameliers, et de quatre chameaux qui devaient porter mon bagage. On fut assez long à distribuer les charges, encore plus à faire ses adieux et à recevoir les souhaits de ses connaissances pour le succès du voyage. Enfin, après bien de fausses alertes, des ordres et des contre-ordres, notre petite caravane se mit en mouvement, et entra dans les ruelles tortueuses qui sillonnent les vastes plantations de dattiers de Biskra. Dix chameaux pesamment chargés, et dont deux, outre leur charge, portaient encore un voyageur, ouvraient la marche, ensuite venaient ce que j’appellerai les cavaliers, quoique ces messieurs n’eussent pour montures que trois mulets et trois ânes ; le guide, les deux chameliers et deux Mezabites suivaient à pied. Tout cela ne manquait pas de pittoresque. Le guide surtout avec ses vêtements jadis blancs, ses babouches olivâtres, son large chapeau de paille, et son tromblon suspendu derrière le dos, avait quelque chose de vraiment original ; il m’a rappelé un air de Fra Diavolo que j’ai appris à Leipsick, mais dont malheureusement je ne sais les paroles qu’en allemand. Nous étions accompagnés par les notabilités mozabites de Biskra. Les passants s’arrêtaient pour nous souhaiter un bon voyage et restaient longtemps ébahis à la vue de l’étrange apparence de Si Saad-ben-Abd-Allah (c’est le nom arabe que j’ai pris), qui avec ses vêtements arabes, la carabine au dos, le révolver à la ceinture, un grand parapluie blanc à la main, les yeux armés de conserves bleues et monté sur un grand âne noir, leur donnait un champ illimité d’hypothèses et de commentaires.

Nous sortîmes enfin de Biskra et à ce moment les Mezabites qui étaient venus faire la conduite à leurs frères bien heureux, qui retournaient dans leur patrie, nous firent l’honneur de faire parler la poudre au risque de nous désarçonner ; ils arrivaient sur nous en chargeant et faisant feu aux pieds de nos bêtes. On se dit encore une fois adieu et nous entrâmes alors dans le désert, tous pleins de satisfaction et d’entrain, quoique pour des raisons bien différentes.

En quittant Biskra, nous nous avançâmes dans le désert, laissant derrière nous les montagnes rocailleuses que l’on doit considérer comme les limites Défilé d’Elkantara, au nord du Biskra. - Dessin de A. de Bar d’après une photographie deM. do Beaucorμs. septentrionales du Sahara et ayant devant nous, sur la gauche, les oasis de Sidi-Okba et d’Oumach, dont les palmiers se dessinaient comme une ligne verte à l’horizon. Nous arrivâmes vers les deux heures de l’après-midi à un petit ruisseau qui donne l’existence à l’oasis d’Oumach et qui, pour cette raison, porte le nom de Saguiet-Oumach. L’eau en est saline et cependant notre guide ordonna une halte pour que l’on remplît les outres. Nous allions être réduits à boire de cette eau de Sedlitz pendant les jours suivants. Je n’ai jamais pu comprendre pourquoi nous n’avons pas rempli les outres à Biskra où l’eau est moins mauvaise. Je croyais alors, que ce que j’avais de mieux à faire était de m’en rapporter aux indigènes pour ce qui est des choses du voyage, mais je suis bien revenu de cette idée-là et je ne manque pas maintenant de présider à l’emplissage de mon outre, afin d’être bien sûr qu’il n’y entre pas autant de vase que d’eau.

En quittant le Saguiet-Oumach, nous nous dirigeâmes sur Methlily, petite oasis sur les bords de l’Oued-Djedi et quelques instants avant d’arriver à cet oued, nous laissâmes sur notre gauche la dernière ruine romane de ce côté-ci de l’Algérie. Nous allâmes camper à quelque distance de Melily où nous entendions la musique et les cris de joie des femmes, et nous terminâmes ainsi cette journée, la plus courte de toutes et celle que j’ai trouvée la plus fatigante.

Après cinq jours de marche dans un pays accidenté où l’eau ne se trouve qu’à de rares intervalles, nous arrivâmes enfin le 18 juin, à neuf heures du soir, sous les murs de Guerara.

Gomme la lune n’était pas encore levée, il faisait fort obscur et la seule chose que nous pouvions distinguer outre la muraille devant laquelle nous nous étions arrêtés, était une troupe d’hommes vêtus comme le sont les travailleurs dans ce pays, et tous armés, soit d’une longue canardière, soit d’un tromblon massif, ces dernières armes ayant au moins deux siècles d’existence. On nous pria de ne pas faire de fantasia ; car, nous dit-on, le pays n’est pas tranquille et le bruit des coups de fusil pourrait donner l’alarme.

Voici de quoi il s’agissait. À Guérara, comme aussi, du reste, à Ghardaya, il y a deux caïds ; ces deux caïds sont ennemis, au point que quelques jours auparavant leurs partis en étaient venus aux mains, et deux hommes avaient été tués. La ville était en état de siége, comme on dirait en Europe, et le caïd qui me parut le plus puissant, celui qui me donna l’hospitalité, avait fait placer de fortes gardes à toutes les portes de la ville. Ces hommes avaient un air méfiant et sauvage. Il est facile de comprendre que l’arrivée d’un Français au milieu d’eux ne pouvait que leur être très-désagréable dans un moment critique comme celui où ils se trouvaient.

Lorsqu’on eut dressé ma tente, le caïd Yahia vint me rendre une visite, et bientôt après, l’autre caïd, son ennemi, vint aussi, de sorte que je réunis dans ma petite tente les deux ennemis irréconciliables. Il est presque inutile de dire qu’ils se comportèrent absolument comme s’il n’y avait jamais eu que de bons rapports entre eux, et qu’ils furent également aimables pour moi. On nous apporta une diffa de couscous, et pendant que nous prenions le café, après le dîner, je m’amusai à examiner quelques-uns des nombreux fusils qui formaient comme une haie à l’entrée de ma tente. Je fus obligé de mettre mes visiteurs au courant de la politique du jour. On était bien renseigné au ministère, lorsqu’on disait que la guerre d’Italie occupait beaucoup les esprits en Algérie.

Nous résolûmes de passer un jour à Guérara pour nous reposer un peu de nos fatigues, et après avoir visité sommairement la ville, et mesuré la profondeur d’un puits qui se trouve dans l’enceinte des murs (45 mèt.), j’allai m’établir dans une petite habitation d’été que le caïd Yahia a fait bâtir dans son jardin, et j’y passai la journée à fainéantiser et à songer aux lauriers que j’avais conquis : j’étais le premier Européen qui faisait le trajet de Zouréz à Guérara.

La ville est bâtie sur une colline et la couvre tout entière, depuis la base jusqu’au sommet. Son aspect est très-original ; les murailles, avec leurs bastions, créneaux et meurtrières, sont en bon état, et toutes les maisons brillent par un luxe étonnant d’arcades ; il y a même un côté de la grande place que j’ai cru devoir baptiser du nom de rue de Rivoli.

La nuit venue, je résolus de dormir dans le jardin, et je fis apporter ma carabine, que je plaçai à côté de moi sur mon matelas, en disant à ceux qui étaient présents que c’était ma femme. Cette plaisanterie guerrière parut plaire beaucoup à ces messieurs. Quelques instants après, je vis arriver le guide qui voulait me tenir compagnie, et je remarquai que de son propre mouvement, il s’était armé de son long tromblon. La nuit se passa très-bien ; nous n’eûmes d’autres ennemis que des nuées de moustiques.

Le 21 juin, nous quittâmes Guérara. Nous gagnâmes l’Oued-en-Nesa, dont le lit est couvert d’une puissante végétation ; les jujubiers sauvages, souvent accompagnés de térébinthes, y forment des oasis de verdure qui reposent agréablement la vue ; de hauts genêts et des plantes aromatiques ressemblant à l’anis, tapissent le reste du sol.

En sortant de l’oued, nous vîmes un troupeau d’autruches sur une colline dans le lointain ; je leur tirai un coup de carabine, mais je m’étais bien trompé sur la distance qui nous séparait d’elles ; la balle ne les fit pas même bouger. Elles avaient leurs petits.

Le lendemain, en quittant notre gîte, les chameliers tuèrent une vipère cornue, que l’on m’apporta remuant encore, mais tellement abîmée, que je ne pus rien en faire. Nous traversions un pays très-inégal et accidenté, d’une aridité extraordinaire. Enfin, après une descente qui me fit souvenir un peu du fameux chapeau de la vallée de Chamounix, nous entrâmes dans l’Oued-Mezab, et tout à coup nous vîmes, resserrées en quelques lieues carrées (deux ou trois au plus), les cinq villes de Bounoura, El-’Ateuf, Beni-Izguen, Melika et Ghardaya, avec leurs belles plantations de palmiers et leurs jardins…


Ghardaya, 29 juillet.

Je reviens d’une course de Methlily, et trouve en arrivant une lettre du docteur Barth, qui est bien encourageante. Dans la prévision qu’un jour je pourrai m’enfoncer dans le grand désert, il m’adresse une espèce de circulaire où il me présente comme son ami à toutes ses connaissances du centre de l’Afrique, jusqu’à Tombouctou et Agades.

J’étais à Methlily, la ville la plus misérable que j’aie encore vue, l’hôte de Sy-Mohammed-ben-Mouley-Ismaïl, petit-fils du dernier sultan de Ouargla et homme d’un extérieur qui annonce la distinction de son origine.

J’avais déjà fait sa connaissance à Ghardaya. Nous avons causé de Paris, qu’il connaît ; mais, comme tous les autres indigènes, il avait été plus frappé par le jardin des Fleurs et Mabile que par les monuments ou les inventions qui font notre véritable supériorité sur les Sahariens et sur quelques autres nations. Le Muséum cependant l’avait fort impressionné. Nous avons passé en revue quelques-uns des plus gros animaux de la Ménagerie, au grand ébahissement des administrés de Sy-Mohammed qui ne pouvaient pas comprendre que l’on pût garder des serpents aussi terribles, des lions, des tigres, des panthères pour le plaisir de les regarder. Ils étaient d’avis qu’on devait les tuer.

Le but de ma visite à Methlily était d’entrer en rapport avec quelques Touaregs qu’on m’avait dit campés dans l’oued du même nom. J’ai trouvé, en effet, quatre ou cinq tentes d’assez misérable apparence, composées moitié de cuir, moitié de nattes ; mais en revanche, les Touaregs eux-mêmes méritaient toute mon attention, et je ne pus m’empêcher d’admirer leur chef, un vieillard, qui se tenait droit, la tête haute, appuyé d’une main sur sa longue lance de fer et soutenant de l’autre la poignée de sa taboka. Avec sa haute taille, son geste noble et impératif, il avait la plus grande ressemblance avec l’idéal que je me suis fait d’un chevalier du moyen âge.

Ces Touaregs viennent du Djebel-Hoggar. Ils appartiennent à l’une des tribus les plus nobles et les plus franches (sang non mêlé). Ils étaient vêtus de blouses, les unes de cotonnade d’un bleu foncé venant du Soudan, les autres de drap rouge ornées de broderies du plus bel effet. Leurs pantalons, dans le genre de ceux des anciens Gaulois, étaient de la même étoffe que la blouse. Une ceinture de laine tournant autour de la taille et passant par-dessus les épaules et se croisant sur la poitrine, des anneaux de pierre aux deux bras, un poignard tenu par un bracelet au bras gauche, des sandales aux pieds, un immense fez enroulé dans un turban plat, d’étoffe rouge et blanche et dont on n’aperçoit que le gland de soie et le sommet par derrière, un voile blanc ou noir, divisé en deux parties dont l’une descend du front et l’autre monte du bas de la figure, de manière à ne laisser d’ouverture que pour les yeux ; tout cela complète l’habillement de ces hommes extraordinaires ; les jeunes gens portaient de plus un grand anneau à une oreille.

Mes relations avec ces hommes furent faciles. Je leur témoignai, après les compliments d’usage, que mon désir était de visiter leur pays. Ils me dirent que personne n’y trouverait rien à redire, et que si je voulais me confier à eux et leur donner une somme de deux cents douros[3] (1 000 francs), ils s’engageraient à me prendre à Methlily ou à Ouargla, à me mener jusqu’à leurs montagnes, à me les faire visiter en détail, puis à me ramener jusqu’à mon lieu de départ. Ils me promirent de me donner une taboka (long glaive) et un esclave, de se charger de mon entretien et de me laisser maître de rester chez eux aussi longtemps que je voudrais.

Après avoir longtemps causé de leur pays, et quand nous fûmes un peu familiarisés, ces braves Touaregs voulurent me donner une preuve de leur adresse et un échantillon de leur manière de combattre ; deux d’entre eux s’armèrent d’un grand bouclier de peau d’antilope, et avec leurs longs glaives qui ne les quittent jamais, ils commencèrent un simulacre de combat. Ils visent surtout au jarret ou au cou, et, si leurs armes manquent, ils se prennent corps à corps et luttent, chacun cherchant à enfoncer son poignard dans le dos de son adversaire, ou à lui passer le bras autour de la tête et à lui écraser les tempes sur son anneau de pierre. J’oubliais de dire que le combat commence de loin à coups de lance ; ils les jettent comme des javelots. Ces lances sont à crochets comme les harpons, et les Touaregs me disaient tranquillement qu’en retirant leurs lances, ils retiraient tout ce qu’il y a dans le corps.

Nous nous sommes quittés très-bons amis. Ces Touaregs ont dit plus tard à des Chaanba, qui me l’ont répété, que je leur plaisais beaucoup, et qu’ils seraient charmés de me voir explorer leur pays.

Dans la vallée de Methlily, j’ai trouvé une plante tropicale, véritable sœur du palmier, dont la présence ici, cependant, ne s’explique pas. M. Barth sera bien étonné d’apprendre que l’asclepias gigantea[4], qui donne le caractère à la végétation des environs de Kouka et du lac Tschad, croît en grand nombre à Methlily. Cette plante, dont la tige atteint ordinairement six à sept pieds, ressemble un peu à un chou qui aurait monté. Sa forme, sa couleur même ont beaucoup de rapport avec ce légume populaire, qui, s’il avait été connu des juifs, aurait peut-être réhabilité parmi eux la race porcine. La fleur de l’asclepias est blanche à la base et violette au sommet. C’est une plante laiteuse.


Ghardaya, 8 août.4

J’ai promis à M. Petermann et à la Société de géographie de leur envoyer des mémoires sur le pays des Beni-Mezab avant de quitter ces parages, mais je t’ai promis aussi, à toi, chose semblable. À tout seigneur, tout honneur : je te servirai avant messieurs les savants. Mais j’ai bien peu de temps et jeune puis pas penser à faire de brouillon ; excuse donc les fautes de l’auteur.

La vallée de l’Oued-Mezab est l’une des nombreuses déchirures d’un vaste plateau de roc vif, qui s’étend depuis environ une journée de marche au nord de Ghardaya jusque bien loin au sud de Methlily. (Ici, les cartes tracées, non sur les lieux mais sur ouï-dire, ne valent plus rien.) Les Arabes ont donné le nom de Chebka ou filet au réseau de vallons et de ravins qui caractérise la partie septentrionale du plateau, celle où sont les villes des Beni-Mezab, à l’exception de Gnérara et de Berrian, qui sont en dehors du Chebka. Toutes ces vallées finissent par se réunir, et vont aboutir dans la régiou de Ouargla ; les unes par le canal de l’Oued-Nesa, les autres par l’Oued-Mezab même. Comme il est facile de le concevoir, le plateau en question est excessivement aride et nu ; quelques graminées et l’artémise de Judée, espèce de thym aromatique, sont les seules plantes qui trouvent encore le moyen de végéter sur ce sol ingrat ; mais ces végétaux eux-mêmes y sont très-clair-semés et rabougris ; c’est à peine si l’œil peut les découvrir à quelques pas et les distinguer sur la surface rougeâtre et uniforme du plateau. Quelque déserts que soient ces rochers, deux créatures vivantes en font cependant leur séjour de prédilection : l’une est le mouflon à manchettes, le même qui vit aussi dans les montagnes de la Sardaigne et de la Corse ; l’autre, une espèce de petit cochon d’Inde que l’on nomme « goundi. » Quant aux vallées, ou plutôt aux ravins, la nature y est un peu plus vivante ; la vue fatiguée par la monotonie du désert trouve à se reposer sur quelques touffes verdoyantes de jujubier sauvage ; de nombreux genêts et de hautes graminées ressemblant à des roseaux (stipa statoides) permettent au chameau de tondre eu passant quelques bouchées de sa nourriture de prédilection. De petits troupeaux de gazelles fréquentent les endroits de ces vallées où le jujubier sauvage abonde, car les feuilles de cet arbuste forment leur nourriture habituelle. Un Chaanbi de Ouargla m’a raconté que les chasseurs choisissaient le moment où les gazelles broutent pour s’approcher d’elles et les tuer. Leur avidité à dépouiller les jujubiers et les mouches, dont les piqûres les obligent à tenir les paupières baissées, font que ces animaux, ordinairement si vigilants, ne s’aperçoivent plus de l’approche de l’ennemi. L’hôte le plus dangereux du désert, le céraste ou vipère cornue, est aussi très-commun dans les ravins ; il se tient de préférence au pied des jujubiers sauvages. En allant à Methlily, un peu avant le lever du soleil, je me baissai devant un de ces arbustes pour tâcher de découvrir une plante parasite assez rare qui s’attache à leurs branches ; je mis la main sur le sable, à deux ou trois centimètres d’un céraste qui, engourdi par la fraîcheur de la nuit, regagna son trou, clopin clopant, sans même m’honorer d’un sifflement. Mon guide, qui aperçut le reptile, récita bien à cette occasion la valeur d’un te Deum en Hamdou Lillah !

Une des choses les plus importantes chez les Beni-Mezab, c’est le régime des eaux[5], si l’on peut se servir de cette expression dans une contrée où cet élément est si rare. Il pleut ici cependant plus souvent qu’on ne serait tenté de l’imaginer. J’ai même vu, pendant mon séjour, une petite pluie d’orage qui dura vingt minutes. C’était à Beni-Izguen. Mais il y a loin des petites pluies qui doivent être ordinaires en hiver, à ces sortes de déluges qui fournissent assez d’eau pour que des torrents se forment au fond des vallées, entraînant tout sur leur passage et engloutissant hommes et chameaux. Je désirerais beaucoup être témoin d’un de ces phénomènes cet hiver ; ce serait un complément intéressant des observations que j’ai eu l’occasion de faire sur le climat de ce pays. Chose singulière et que je cherche en vain à m’expliquer, ce sont les vents de sud-sud-est qui amènent la pluie ; dans les années où le vent du nord prédomine, on est presque sûr que l’eau manquera. La vallée de l’Oued-Mezab reçoit près d’ici deux affluents ; le plus considérable est l’Oued-Netisa, que l’on remonte pendant quelque temps pour aller à Methlily. La ville de Beni-Izguen est bâtie à l’endroit où il se réunit à la vallée principale. L’autre, qui est plutôt un ravin, se nomme Zouil ; la petite ville de Melika est perchée sur le faîte d’un rocher qui se trouve à son embouchure et fait face à Beni-Izguen. Bounoura la Borgne (car tel est le surnom bien justifié de cette ville ruinée) se trouve située plus loin en descendant la vallée, et enfin El’Ateuf, que je n’ai pas encore vue, est encore plus bas. Les plantations de palmiers ont été établies autant que possible à l’origine des vallées. La véritable forêt de dattiers de Ghardaya est loin de la ville, en remontant l’Oued-Mezab ; les plantations des Beni-Izguen sont dans l’oued-Netisa ; et enfin, les palmiers peu nombreux de Melika sont plantés à la naissance du ravin de Zouil. Cet arrangement tient à ce que l’eau est toujours plus abondante (dans les puits) en amont des vallées que plus bas. Pour conserver cet avantage de position, les habitants de Ghardaya ont construit à grand renfort de travail plusieurs systèmes de barrage en maçonnerie, qui retiennent l’eau dans leurs plantations. Mais ces travaux ont été faits au détriment de Melika, où l’eau n’arrive plus que dans les grandes inondations. Aussi les palmiers de Melika sont-ils dans un état peu florissant, et les puits de cette ville sont taris depuis plusieurs années. Il n’y en a qu’un dans l’enceinte de la ville, qui donne une eau salée et amère ; il mesure 50m.5.

Voilà, pour le moment, ce que j’ai à te dire de la géographie de ce pays ; naturellement, je ne suis pas arrivé au fond de mon sac, mais je suppose que des mesures trigonométriques, des observations de météorologie et des températures de puits n’auraient pas beaucoup d’intérêt pour toi, et j’aime mieux passer tout de suite à l’examen de la population.

Les Beni-Mezab, selon toute probabilité, sont venus se réfugier ici, chassés par les persécutions que leur attiraient leurs principes religieux. Ces principes sont plus sévères, et, selon moi, plus orthodoxes que ceux des autres musulmans, qui les accusaient et les accusent encore d’hérésie. Une partie des tribus qui composent la confédération descendit des montagnes de Nefousa, au sud de la régence de Tunis ; d’autres sont originaires des bords de la Mina, près de Tiharet. Quant aux derniers, la tradition rapporte que leur patrie est le Saguiet-el-Hamra, dans l’extrême occident ; mais des documents écrits que j’ai pu recueillir semblent prouver que cette indication repose sur une similitude de noms. Il serait plus sûr de dire qu’ils habitaient une ville nommée El-Hamra, et j’espère savoir plus tard où il faut chercher cette localité.

L’histoire des Beni-Mezab est très-peu connue ; les petites villes de la confédération étaient presque toujours en guerre les unes avec les autres. Cet état de choses a duré jusqu’au jour où les Français ont mis le pied dans la vallée. Un fait cependant s’est conservé dans la mémoire des habitants de Ghardaya, c’est l’invasion d’une armée turque commandée par un bey, qui vint mettre le siége devant un petit ksar qui porte mon nom arabe (Sidi-Saad) et dont les ruines s’aperçoivent encore sur le plateau, au-nord-ouest de Ghardaya. Les Turcs furent écrasés, dit-on, sous les rochers qu’on fit rouler sur eux, et les restes de la colonne furent obligés de se retirer vers le nord. Le bey avait été tué.

Aujourd’hui, les sept villes des Beni-Mezab sont tributaires de la France. Elles envoient, chaque année, un tribut total de 45 000 francs à Laghouat. À part cela, elles se gouvernent comme par le passé. Chaque ville a son assemblée de notables, qui règle les affaires de la communauté ; et les quatre caïds que les Français ont nommés ont plus de mal que les autres notables, et, selon toute apparence, n’ont pas plus d’autorité qu’eux. La soumission des Beni-Mezab s’est faite devant force majeure, et quoi qu’on en dise, les Européens ne sont encore à leurs yeux que des infidèles, des ennemis de Dieu. La politique de ces populations est d’être avec qui que ce soit, plus puissant qu’eux, qui les protégera contre les Arabes. Un ces grands de la ville me disait « Si tous les Français quittaient le pays, et qu’il ne restât qu’une femme à Alger, nous la respecterions et lui apporterions tous les ans notre tribut ; mais si un ennemi venait à s’emparer du pays, ce jour-là, nous serions ses serviteurs dévoués. »

Les Beni-Mezab sont très-fidèles à accomplir les devoirs de leur religion ; ils ont le mensonge en horreur, mais j’ignore s’ils croiraient avoir commis une faute en trompant un infidèle ; je serais presque tenté de le croire. C’est un des points qui prouvent leur supériorité sur les Arabes, qui ne se font aucun scrupule de mentir à chaque instant, et de la manière la plus effrontée. Un autre point de séparation, c’est la propreté vraiment très-passable des rues et des terrasses des maisons dans les villes du Mezab, tandis que chez les Arabes, les unes et les autres servent de lieux d’aisance ! À Ghardaya, il y a de nombreuses latrines publiques. En dernier lieu, je ne sais pas s’il existe au monde de pays où l’on soit plus sévère pour la séquestration des femmes, et les Beni-Mezab se font une gloire de cette sévérité exagérée. Je crois que ces trois faces du caractère de la nation les distinguent bien plus de ses voisins arabes que les quelques petites différences dans la manière de faire la prière et les ablutions, détails dont je ne te parlerai seulement pas, et qui scandalisent, au dernier point, les musulmans soi-disant orthodoxes[6].

Les savants et le clergé forment ici un petit monde à part ; exempts de toute espèce de contribution, ils vivent presque entièrement de la charité publique. De même que le clergé catholique au moyen âge, en Europe, ils possèdent en communauté des biens fonciers. Ces biens sont ici des jardins et même des palmiers isolés dans les plantations des particuliers ; le tout provenant de donations dont l’origine est souvent assez éloignée. Ici, comme chez nous, on croit faire une bonne action en donnant aux gens de religion ; mais chez les Mezabites, comme, du reste, chez tous les musulmans, le clergé forme la partie la plus instruite de la population. Les saint-simoniens ne seraient pas tout à fait satisfaits de cet état de choses ; car si les « Tolbas sont les hommes les plus instruits, ce sont aussi les moins éclairés. » Ils me fuient, car je ne suis à leurs yeux qu’un infidèle, et, qui plus est, un infidèle très-indiscret. Ne vais-je pas jusqu’à leur demander de me montrer les chroniques de leur ville ! Où ai-je appris les convenances ?

Le chef des Tolbas porte le titre de cheik Baba, et j’ai fait plaisir à mes amis en leur racontant qu’il y avait chez nous une secte religieuse, dont le chef prenait aussi le titre de « Baba » ou Père. Aujourd’hui, le cheik Baba, ne voulant pas profaner la sainteté de sa personne, a rompu avec les caïds, et avec l’assemblée dont la politique est d’obéir à l’autorité française. Le cheik Baba s’est donc retiré du monde politique, il a même renoncé à gouverner les Tolbas, du moins en partie, et il ne sort presque pas de son habitation, où il vit comme le dernier des particuliers, travaillant de ses mains à l’entretien de son jardin. Je n’ai naturellement aucune prétention aux politesses d’un homme aussi saint et aussi puissant ; mais on n’a pas manqué de me faire remarquer que le cheik Baba n’était pas venu me rendre visite, et que le motif de cela est qu’il n’aime pas les Roumis. Je tiens absolument à voir Sa Sainteté, et je compte lui arracher un sourire en lui citant la parole bien connue : Si la montagne ne vient pas à toi, vas à la montagne.

Il y a peu de jours, mon domestique était en train de me verser du café, lorsque le muezzin commença son chant du Maghreb. Je fus surpris de le voir se lever en sursaut, et, au même moment, partit de toutes les maisons un concert de cris stridents, par lesquels les femmes des musulmans expriment leur joie. J’appris que la cause de tout ce mouvement était que depuis un mois, par suite d’une dispute entre les Tolbas, la mosquée avait été fermée et le muezzin n’avait pas rempli ses fonctions. Aujourd’hui, son appel annonçait que la réconciliation avait eu lieu entre les Tolbas. Cela ne ressemble-t-il pas à ce qui se passait dans le monde catholique il n’y a pas encore longtemps ?

Venons maintenant à la législation du pays, qui est toute différente de celle en usage dans les villes arabes et berbères de ces contrées. Je n’entreprendrai pas de traiter ce sujet à fond, mais je crois être en mesure de te faire connaître les dispositions principales de la loi. La peine de mort n’existe pas. Celui qui tue un mnsulman, que la victime soit un Beni-Mezab, un mulâtre ou même un esclave libéré, est frappé d’une amende de 2400 francs (1200 réaux) ; cette somme est remise aux parents de la victime, c’est la diya ou le prix du sang. Le meurtrier paye, en sus, 200 francs à la municipalité. Comme la valeur de l’argent n’est pas la même ici que dans le nord de l’Algérie, j’ajouterai que ces deux sommes réunies représentent la valeur d’un troupeau de plus de 340 moutons. Le montant de l’amende diminue dans les cas suivants : Si la personne tuée est une femme musulmane, l’amende est réduite à 1300 francs, dont 100 à la municipalité ; si c’est un juif, la peine est la même que pour la femme musulmane ; si c’est une juive, elle n’est plus que de 800 francs ; enfin, si c’est un musulman qui tue son esclave, il paye 200 francs à la municipalité. L’année dernière, on a eu à infliger deux fois cette dernière peine et une fois la précédente. Le meurtrier d’un musulman et d’une musulmane est, de plus, exilé du pays. Mais, chose curieuse, si deux hommes se battent, que l’un d’eux prenne une pierre et en frappe son adversaire, même jusqu’à ce que mort s’ensuive, sa peine ne consiste qu’en une légère amende de 2 francs ; si, au contraire, il lance la pierre, même sans le blesser, l’amende monte à 10 francs. Comment accorder ces bizarreries ? Sans doute parce que dans le premier cas, on suppose la lutte, et dans le second une violence contre laquelle l’adversaire ne peut se défendre. — Celui qui vole, peu importe la valeur de l’objet soustrait, paye une amende de 50 francs et est exilé pour deux ans. Celui qui se dispute et dit des injures doit payer 10 francs. Si l’insulté est un juif, l’amende est de 1 franc ; si c’est une juive, de 50 centimes. Un empiétement sur le terrain d’un voisin entraîne une amende de 25 francs.

J’arrive à la pénalité qui m’a paru la plus singulière et la plus caractéristique : un homme qui adresse la parole à une femme dans la rue est banni pour jamais du pays et paye avant de partir une amende de 200 francs, mais il faut que la femme soit venue en personne se plaindre. J’ajouterai qu’aux yeux des Beni-Mezab, le dernier outrage fait à une femme est une faute moins grave, puisque dans ce cas ce n’est pas l’exil perpétuel, mais un simple bannissement qui ne dure que quatre ans.

Pour empêcher que le prix des céréales n’augmente trop, il est défendu de vendre à un étranger pour plus d’un douro de grains.

Quant aux peines pour infraction aux préceptes de la religion, elles sont d’une autre nature ; ainsi, celui qui fume n’a pas droit aux aumônes, et lorsqu’il meurt, il n’est pas enseveli par les « Tolbas. » À plus forte raison en est-il de même pour celui qui boit de la « mehiya, » liqueur alcoolique que préparent les juifs. L’usage de cette liqueur est même interdit aux israélites, ce qui ne les empêche pas de s’y adonner en cachette. Je rencontre souvent deux magnifiques porto-noses veinés de rouge cramoisi et de violet, qui témoignent amplement du faible de leurs possesseurs pour l’esprit de dattes.

Tu me demandes quelques détails sur l’économie des ménages chez les Beni-Mezab, sur les profits des professions, sur la manière dont les grandes fortunes du pays ont pu s’accumuler. Je m’étais déjà occupé de ces questions, et voici ce que j’ai recueilli à ce sujet. Les dépenses d’un ménage sont très-limitées ; un Beni-Mezabite de mes amis, qui est dans l’aisance, me disait que dans sa maison, où il avait trois personnes a entretenir, il ne dépensait pas cent francs par mois. Il y a des ménages où les dépenses sont beaucoup atténuées et quelquefois compensées par le travail de la femme. Celle-ci s’occupe à tisser des burnous, et pendant la grande chaleur du jour, au moment ou les hommes font leur sieste, on entend dans presque toutes les maisons le bruit des métiers en mouvement. Je tiens de bonne source qu’une femme intelligente peut tisser en six ou sept jours un burnous qui se vend de quatre à cinq douros ; cependant, d’ordinaire une seule travailleuse met quinze jours à faire ce burnous. Il faut retrancher environ deux douros pour le prix de la laine, ce qui donne un profit de trois douros. Les femmes fabriquent aussi des espèces de chemises grossières de laine, qu’elles savent teindre en longues bandes alternant du rouge au vert, au jaune et au blanc. Elles peuvent en faire quatre par mois, et elles les vendent environ douze douros, c’est-à-dire trois douros chacune. De ces douze douros, il faut retrancher vingt-neuf francs pour la laine et les couleurs, et de cette manière le gain d’une femme par son travail est d’environ trente francs par mois en moyenne.

La dépense d’un homme seul peut être d’un franc par jour.

Le travail de la population masculine a lieu dans les jardins. Les façons données à la terre, les semis, les récoltes des différents fruits et légumes, et surtout l’arrosage des palmiers, des couches de melons, de citrouilles et de toutes les plantes dont l’eau est la condition essentielle de vie, occupent ici plus que partout ailleurs ceux des Beni-Mezab qui ne s’adonnent pas au commerce. C’est la véritable source de ces grandes fortunes dont l’importance, quelque élevée qu’elle soit, serait loin chez nous, cependant, de mériter ce nom. Un homme fait une plantation de palmiers ; lui et ses fils suffisent largement aux soins qu’elle réclame, et s’il a besoin d’aide, il trouve des hommes de peine qu’il paye un franc par jour, plus la nourriture. Peu à peu, le produit de ses récoltes de dattes lui permet de faire les frais d’une nouvelle plantation. L’accroissement du revenu donne lieu progressivement à l’extension du fonds. Au bout de quelques générations, la famille possède une fortune[7].

Le commerce offre aux Beni-Mezabites un moyen de s’enrichir plus rapide. Comme tous les commerçants de ce pays vendent les mêmes marchandises ou à peu prés, un exemple suffit pour en donner l’idée. C’est un de mes amis, un jeune homme qui a une boutique à El-Bokhari (en face de Boughar) et qui, de plus, voyage presque continuellement entre Alger et son pays. Il m’a dit que son gain annuel est toujours au minimum de 60 pour cent net. C’est un beau profit, mais il faut considérer qu’il n’a lieu que sur un capital de dix à douze mille francs. J’ai appris de lui qu’un individu qui engagerait ses fonds dans les spéculations d’un marchand mezabite, sans prendre part au travail, retirerait environ 15 pour cent de son argent.

Il me reste à te parler des mœurs de mes amis les Beni-Mezab. Elles se ressentent malheureusement encore trop de l’ancien état de guerre permanent. En outre, vivant au milieu d’une nature rude, les Mezabites sont restés rudes comme elle. Ce n’est pas leur faire injure que de dire qu’ils auraient de grands progrès à faire pour arriver aux manières civiles et gracieuses des citadins du nord.

Leur vêtement est le même que celui des Arabes, sauf qu’ils mettent rarement le burnous et ne se ceignent jamais la tête de la corde de poil de chameau traditionnelle. Les femmes ont un costume tout différent de celui que portent leurs voisines. Elles ramassent leurs cheveux en trois touffes, l’une placée derrière la tête, les deux autres de chaque côté de la figure, ce qui rappelle un peu les portraits de nos grand’mères, dans leur jeunesse. Leur vêtement de corps consiste, autant que j’ai pu le comprendre, en deux pièces d’étoffes qui se réunissent au moyen d’agrafes sur chaque épaule, et qui sont liées par une ceinture. Le vêtement est décolleté et de plus ouvert de chaque côté, de sorte que pour peu que ces dames fassent un mouvement, elles découvrent leur sein ou leurs jambes jusqu’à la hanche ; mais c’est le moindre de leurs soucis, pourvu qu’elles aient le visage couvert. Outre le henné et le koheul, dont elles se servent comme les Arabes, elles ne se croiraient pas en grande toilette, si elles n’avaient pas préalablement peint une grande tache noire sur le bout de leur nez. Les dames comme il faut ne sortent qu’enveloppées d’une grande pièce d’étoffe blanche ; le premier venu ne peut donc pas être sous l’influence de l’ornement séducteur, mais les petites filles non mariées, et surtout les mulâtresses, sortent sans voile. Toutes s’habillent de même, et le jour de l’Aïd-el-Kebir, c’est vraiment drôle de voir cette multitude de grands et petits nez, ornés d’une grande mouche noire.

Les femmes mezabites, séquestrées comme elles le sont, et privées de toute espèce d’instruction, ne peuvent qu’avoir un moral inférieur. Depuis deux mois que je suis installé ici, j’ai eu plus d’une occasion de l’observer. Jeunes gens et jeunes filles sont mariés de très-bonne heure. J’attribue en partie à cette cause la petite taille surprenante des femmes ; il n’est pas rare qu’elles soient mères à douze ou treize ans. Dans le mariage, il n’y a de dot de part ni d’autre ; le fiancé fait seulement un cadeau de noces à sa future, et selon ses ressources. Il organise une fête plus ou moins somptueuse, avec force couscous et force poudre brûlée. Je suis invité à une noce pour cet hiver ; toute la ville sera traitée.

Autrefois, avant l’arrivée des Français, on avait souvent à déplorer dans le pays des actes de barbarie atroce, à peine croyables. Lorsque deux villes étaient ennemies, tous les bons instincts disparaissaient ; on tuait de part et d’autre hommes, femmes et enfants. Lorsqu’un chef de famille, connu par son courage et son audace, venait à mourir, les ennemis de la ville où il demeurait et ceux qui pouvaient le devenir d’un moment à l’autre, cherchaient à s’emparer de ses enfants pour les égorger. On a vu de ces barbares ouvrir le ventre d’une femme enceinte pour en arracher et anéantir le fruit de ses entrailles. Ces faits paraîtraient exagérés si je n’avais pris la précaution de copier un acte passé devant le djemaa de Berrian à propos d’un crime de cette nature. Des hommes que les surexcitations des guerres civiles rendaient capables hier encore, de pareilles extrémités ne peuvent pas se policer d’un jour à l’autre.

Voilà ce que j’avais à te dire sur le pays où je viens de me naturaliser en quelque sorte, et que je considérerai dans le courant de mon voyage comme le port de ma patrie, car au delà du pays mezab et chaanba, ce n’est plus l’Algérie : c’est le grand désert. Si j’y dois pénétrer un jour par cette route, je laisserai ici un petit nombre d’amis chez lesquels je serai toujours sûr de trouver au retour un bon accueil. N’est-ce pas la meilleure tactique à adopter pour un long voyage d’exploration, que de ne pas faire une étape en avant sans laisser derrière soi quelqu’un qui puisse au besoin protéger votre retraite.


Methlily, 11 août.

Le sort en est jeté, mon départ pour El-Goléa (El-Menia) est fixé au 20 de ce mois. Sidi-Hamza a cru pouvoir m’assurer sa protection jusqu’à cette ville perdue dans les sables, à l’extrémité sud de nos possessions. Je ne me dissimule pas que l’entreprise que je vais tenter est un peu hasardée ; l’issue seule prouvera si j’ai eu raison de m’y engager. Ne sois pas inquiet de moi, les Chaanba de Methlily me donnent deux hommes qui ne partiraient pas si la responsabilité était trop grande. J’emporte peu de bagage et je voyagerai assez rapidement. Je ne crois pas rester plus de seize à dix-huit jours absent, mais je suppose que pendant ce temps je n’aurai pas d’occasion de t’envoyer de mes nouvelles ; ainsi, il ne faudra pas t’étonner d’un silence prolongé et n’en rien augurer de mauvais. Le jour même où je quitterai Methlily, je t’écrirai encore un mot d’adieu. Aujourd’hui, les mouches m’ahurissent tellement, que je ne puis pas mettre deux mots l’un au bout de l’autre. Ces malheureuses mouches, elles sont mortes à l’heure qu’il est à Biskra. La latitude est pourtant plus basse ici, mais le plateau est plus élevé. De là la différence des températures.

Le kaïd Ommar, de Ghardaya, celui qui a mis une de ses maisons à ma disposition, m’a chargé de te présenter ses hommages. Je te dirai aussi que, lorsque je reçus ta dernière lettre, le domestique du gouvernement, Rezsag, qui fait ma cuisine, a absolument voulu baiser ton écriture. Au reste, tous ces braves gens se réjouissent quand je reçois des nouvelles de France. Les Mezabites avec lesquels j’ai été en rapport se sont tous attachés à moi ; il n’est pas jusqu’à mon ex-domestique Sliman, que sa paresse et son insouciance m’ont obligé de congédier, qui me salue cordialement lorsque nous nous rencontrons. Son fils m’a apporté les premières grappes de raisin de son jardin.


Methlily, 28 août.

C’est ici que j’ai dû organiser mes derniers préparatifs et prendre mes guides. Aujourd’hui même je vais me mettre en route. La djemma de Methlily a arrêté ce qui suit : on me donne un chameau et j’en loue un autre (40 fr.) ; deux hommes d’El-Goléa, qui sont ici, m’accompagnent. Ils étaient peu disposés à me servir de guides ; mais après avoir lu la lettre de Sidi-Hamza, une autre lettre adressée à la djemma d’El-Goléa au nom des Chaanba de Methlily, et moyennant un prix convenu entre nous, ils promettent de m’accompagner, de me servir en route, et, si nous ne pouvons entrer dans la ville, de me ramener à Methlily. Dans le cas où les Chaanba-el-Madhi, habitants d’El-Goléa, m’accueilleront au milieu d’eux comme le leur ordonne Sidi-Hamza, je me propose de revenir par Ouargla. On a longtemps cherché à m’effrayer, et l’on était presque parvenu à me faire croire que j’affrontais un risque sérieux ; mais aujourd’hui je suis convaincu du contraire. Le pis aller sera que je sois obligé de me contenter de voir El-Goléa sans y entrer.

Pendant vingt-cinq jours environ à partir d’aujourd’hui, je n’aurai probablement aucune occasion de te donner de mes nouvelles. Ainsi, ne sois pas inquiet d’un long silence de ma part. C’est un prélude à l’irrégularité de notre correspondance l’année prochaine.


Ghardaya, 30 septembre.

Me voici de retour, sain et sauf. Je me hâte de t’en informer, et je commence mon récit en laissant de côté les détails de la route, qui n’est belle ni à l’est, ni à l’ouest, car j’ai voulu effectuer mon retour par une autre voie que celle suivie à mon départ de Methlily, afin d’élargir le relevé du pays. Je dois noter cependant que c’est entre Methlily et El-Goléa que l’on commence à faire connaissance avec le fameux océan de sables mouvants dont on croyait autrefois le grand désert entièrement composé. Aux approches d’El-Goléa, c’est seulement une traversée de quelques journées ; mais alors, quelle lenteur dans la marche, et quelle fatigue !

J’arrive à la réception qui m’a été faite chez les Chaanba-el-Madhi.

J’entrai dans El-Goléa de nuit, le sixième jour après mon départ. Mes guides qui jusque-là avaient été peu communicatifs, mais convenables, furent saisis d’une peur terrible ; ils craignaient de me cacher ou de déguiser ma nationalité, et finirent par m’abandonner seul avec mon petit bagage, à côté de la porte de la ville basse. Un seul homme était venu les questionner, mais il avait flairé le Roumi, et mon bagage étranger était bien fait pour me trahir. J’étais couché sur mon matelas, toutes mes armes étaient sous ma main et je faisais bonne garde. Je restai ainsi quelques instants dans une solitude et un silence complets ; puis je vis arriver, comme un ouragan, un homme armé de sa clef, longue canne garnie de clous à une extrémité. Il me demanda, hors de lui, ce que je venais faire et qui m’avait amené. Je lui répondis, avec un sang-froid apparent et en laissant briller mes armes, que je ne m’expliquerais qu’en présence de la djemaa, à laquelle j’étais adressé par Sidi-Hamza, et quant à mes guides, je lui répondis qu’ils m’avaient abandonné et s’étaient éloignés dans la direction que je lui indiquai. Il me quitta et les rejoignit bientôt ; je les entendis se disputer pendant fort longtemps, et la solution de leur conversation fut qu’on vint me prendre avec plusieurs hommes qui emportèrent mon bagage sur la place de la ville basse. Tout cela se fit sans qu’il s’échangeât une parole entre eux et moi. Beaucoup de Chaanba se rassemblèrent, et celui qui était venu me chercher les haranguait de temps en temps ; il avait la bonne intention de m’annoncer en ces termes aux nouveaux venus : « Regarde un chien de chrétien qui veut la mort ! »

Le lendemain matin, je demandai à parler à la djemaa. On me répondit qu’il n’y en avait pas, et quand j’insistai, on me répondit qu’elle ne voulait pas me recevoir. Un des habitants présents, qui était le chef de la fraction à laquelle appartenaient mes guides, était obligé de me traiter presque bien, par suite de relations de sang avec les gens de Methlily. Il m’apporta un mets composé d’une bouillie d’une graine du désert, broyée avec un peu de paille, sur laquelle s’étalaient trois lézards.

Je mangeai de l’une et des autres ; c’était assez mauvais, mais nécessité oblige : j’étais arrivé à demi mort de faim. La journée se passa à répondre à des questions et à des menaces sans fin que me faisaient mes nombreux visiteurs. On me défendit de sortir de la place, sous quelque prétexte que ce fût. Vers le soir, je fis avec beaucoup de calme mes observations astronomiques au milieu de la place. Heureusement, on me regarda faire sans m’interrompre ; mais lorsque j’étais près de finir, un homme qui paraissait influent se leva et me cria : « Hé ! chrétien, cesse cette besogne inique ou nous t’égorgerons. » La moutarde m’était montée au nez lentement, mais cette menace me mit hors de moi ; je rentrai sous ma tente, et m’étant armé de mon fusil de chasse, je protestai contre cette conduite, si différente de celle que Sidi-Hamza avait ordonnée. Je déclarai que je ne me laisserais pas intimider, et que si l’on m’attaquait, j’étais prêt à me bien défendre. Cet homme n’ayant pas trouvé tout le monde de son avis, s’en alla en grommelant des menaces.

Je passe tout de suite à la nuit. Je reçus l’ordre suivant de la part de la djemaa : « Saad est venu malgré nous ; c’était écrit de Dieu ; nous ne le tuerons pas, mais nous ne voulons pas le recevoir. Nous n’acceptons pas la lettre de Sidi-Hamza, et si Saad est encore ici à la pointe du jour, on l’égorgera, lui et ceux qui l’ont amené. » Je fis répondre à la djemaa qu’elle ne savait pas ce qu’elle faisait, que je protestais contre le traitement qu’elle me faisait subir, et que je ne partais que contraint par la force.

Au milieu de la nuit, on m’annonça que tout était prêt, et je partis presque en cachette. Je fus obligé de laisser ma tente, ma lunette astronomique et mon sabre, qui faisaient partie de la charge d’un chameau. Les guides exigèrent que ces effets restassent à El-Goléa, pour garantir qu’on n’exercerait pas sur eux de représailles à Methlily. On m’a promis de me renvoyer ces objets ; jusqu’à présent, rien n’est venu[8]. Je suis ici, c’est le capital.

… Au premier abord, mon voyage à El-Goléa peut paraître une défaite, puisque j’ai été renvoyé de cette ville avec menaces, obligé de m’en aller dans la nuit, dans des conditions bien mesquines. Cependant, je considère ce voyage comme un succès. En définitive, je suis revenu rapportant un relevé minutieux des deux routes (orientale et occidentale), quelques observations astronomiques et une petite provision de notes sur des sujets variés. C’est déjà quelque chose ; ensuite, je me suis montré aux Chaanba-el-Madhi qui avaient tant juré de m’égorger. Je suis resté deux nuits et un jour dans la ville, prisonnier il est vrai, mais peu gêné par ma position ; ils ont vu qu’ils ne pouvaient m’effrayer et m’ont renvoyé, parce que quelque éloignée qu’elle soit, notre puissance leur inspire une peur énorme. Leur cauchemar est la crainte de voir apparaître un beau jour une colonne française, et ils interprétaient ma venue comme une tentative pour apprécier leur force numérique et la valeur de leurs fortifications. Ils auraient préféré me voir de passage, en route pour le Touat ; et mon impression est que cette route est désormais ouverte, à la condition que l’on ne cherche pas à user de représailles sur les marchands d’El-Goléa, en les obligeant à rembourser la valeur des objets qui m’ont été soustraits. En passant à Methlily, j’ai parlé dans ce sens au caïd, qui me paraissait un peu trop zélé. Je lui écrirai encore une lettre sérieuse et lui dirai d’attendre les ordres de Sidi-Hamza. Dans ce coin reculé, un caïd peut faire bien des petites choses qui ne sont jamais connues.

Je considérerais les privations, les préoccupations et les contrariétés morales que j’ai subies pendant ces quelques jours d’absence comme un tribut bien léger, si, à ce prix, par exemple, le premier Européen qui fera cette route n’avait pour sa part que la moitié des ennuis que j’ai endurés, et s’il devenait d’ici à peu de temps aussi facile de visiter El-Goléa et le Touat que le Mezab et les autres districts du Sahara algérien.

Nous y viendrons, et de proche en proche nous convertirons à notre influence le désert entier, avec de la patience, de la fermeté et surtout avec le sentiment qui anime à un si haut degré le gouvernement français vis-à-vis des races et des croyances soumises à sa domination, le sentiment des devoirs que nous impose le degré supérieur de civilisation que nous avons atteint.

Adieu ; en fermant ma lettre, je veux te donner une nouvelle qui aurait fait venir l’eau à la bouche à feu Brillat-Savarin. J’ai trouvé ici les dattes fraiches en pleine maturité. Les raisins, les pastèques et les melons sont encore de saison, et bientôt les grenades seront mangeables, mais je n’en abuse pas.

Un gros baiser à Marie et à Pierre sur les deux joues, ma main à tous les amis. Si l’un d’eux se plaignait de mon silence prolongé, dis-leur qu’avant peu ils recevront en signe de souvenir un mémoire et une carte.

Henri Duveyrier.




Deux années se sont écoulées depuis cette dernière date du 30 septembre 1859, M. Henri Duveyrier, qui n’a pas quitté la région des oasis, a parcouru toute la partie occidentale du Sahara algérien : Zouargla, Tougourt, Temacin, El-Oued ; il a exploré le Sahara tunisien : Nefta, Tozer, Gabès ; il est revenu à Tougourt, d’où il est parti pour Gadhamès et Rhat, avec une escorte de Touaregs.

« Je ne pouvais, a-t-il écrit, m’empêcher d’admirer ces chevaliers des temps modernes, montés sur leurs dociles et légers dromadaires, marchant silencieux et immobiles sur leurs selles comme des fantômes. J’admirais aussi les qualités de cœur et l’intelligence du cheik Othman, leur chef. Il me racontait les projets de sa vieillesse et me disait : « Si Dieu m’avait donné des enfants, je les aurais élevés et instruits, et j’aurais ainsi laissé un souvenir de moi à la postérité ; mais Dieu ne m’en a pas donné, et je ne veux pas cependant mourir sans avoir fait quelque chose d’utile ; je creuserai des puits dans les déserts les plus difficiles à traverser, et principalement sur la route du pèlerinage. » Le bon cheik verra peut-être un jour que ce qu’il fait aujourd’hui, en servant d’intermédiaire entre les Touaregs et en travaillant à les rapprocher de nous, sert bien plus à la postérité que les quelques puits qu’il projette, et que personne mieux que nous ne saura les creuser. Mais ce trait fera connaître un peu le caractère de l’homme auquel je suis associé. »

Avant de s’enfoncer dans le grand désert, M. Henri Duveyrier avait pu, pendant un court séjour à Tripoli de Barbarie, visiter la chaîne montagneuse de cette grande oasis assise au bord de la mer. Les dernières nouvelles annoncent l’arrivée de M. Henri Duveiyrier à Rhat en compagnie du chef targui Ikhenoukhen. Ils devaient partir ensemble pour Mourzoug, capitale du Fezzan. De Mourzoug, le voyageur compte revenir à Alger, soit par la voie maritime de Tripoli, soit directement par Ouergla, afin de s’équiper pour une exploration lointaine et d’organiser des moyens de correspondance et d’approvisionnement plus réguliers que ceux improvisés depuis un an. Autant nous recevons facilement ses lettres, quoiqu’elles mettent toujours deux mois au moins à nous parvenir, autant les courriers qu’on lui expédie éprouvent de difficultés pour le trouver, attendu sa mobilité continuelle.




« Tuggurt ou Tougourt, dit M. O. Mac Carthy (dans la Géographie physique, économique et politique de l’Algérie), capitale de l’Oued-Rir, est une ville considérable, et d’un grand renom dans le Sahara. Elle est bâtie au milieu d’une plaine légèrement ondulée, et son enceinte de murs a la forme assez singulière d’un cercle, précédé d’un large fossé. Ses habitants, au nombre de trois mille, comme tous les gens du désert, cultivent leurs dattiers et font un commerce actif, tandis que les femmes fabriquent différents tissus de laine et de soie. Tougourt est à deux cent vingt kilomètres au sud de Biskra.

Tougourt, au moment où on l’occupa, le 2 décembre 1854, était gouvernée depuis 1415 par la famille des Ben-Djellab. Le pouvoir indigène s’y débattait alors au milieu de dissensions intestines qui ont nécessité l’intervention de la France, » dont le drapeau flotte depuis lors incontesté sur les murs de Tougourt et dans toutes les localités de l’Oued-Rir. »



  1. Les dessins de cette livraison, à l’exception d’un seul (p. 181), ont été faits d’après des photographies de M. le docteur Puig et sont extraits de son magnifique album inédit, comprenant plusieurs centaines de sujets. Les notes sont de M. le docteur Warnier.
  2. M. Henri Duveyrier est jeune soldat de la classe de 1861, et, depuis plus de deux ans, il explore des solitudes inconnues. Son extrême jeunesse est une des conditions de succès de son entreprise, car en même temps que son âge impose le respect, il lui permet de s’assimiler promptement les divers dialectes des peuplades avec lesquelles il se trouve en rapport. Par son éducation spéciale, par ses connaissances variées, par sa prudence, par son énergie calme et froide M. Henri Duveyrier est incontestablement le voyageur le plus apte à donner aux vieux chefs touaregs une haute idée de la civilisation européenne : aussi on ne sait aujourd’hui ce qu’on doit le plus admirer, ou du dévouement sans bornes que lui témoignent, depuis un an, des hommes comme Si Othman et le cheik Ikhenouken et tous les membres de leurs nombreuses familles. Grâce à Henri Duveyrier, notre influence a fait d’immenses progrès dans le Sud, et bientôt les échanges de marchandises suivront les échanges de bons procédés. (Dr W.)
  3. Quand nous prenons passage à bord d’un navire pour une traversée, nous ne sommes nullement étonnés qu’on nous demande le prix du service rendu ; nous ne devons pas être surpris de voir les Touaregs, ces navigateurs du désert, stipuler le prix du passage à bord de leurs caravanes. C’est aussi normal dans la navigation saharienne que dans la navigation maritime.
  4. Des graines de l’asclepias de Methlily ont été envoyées par M. Henri Duveyrier à M. Hardy, directeur du jardin d’acclimatation d’Alger. Ces graines, malgré les soins qui leur ont été donnés, n’ont pas levé, mais maintenant qu’on sait où s’en procurer, il y a un grand pas de fait.

    M. Hardy estime que cette plante acclimatée sur le littoral algérien rendra les mêmes services que dans l’Inde, d’où l’on en tire plusieurs produits.

    Le jardin d’acclimatation possède des asclepias indiens.

  5. Ce régime des eaux, véritablement remarquable, signalé par M. Henri Duveyrier, vient d’être étudié avec soin par M. Ville, ingénieur en chef des mines, que le gouvernement français a envoyé à cet effet dans le Mezab.
  6. Il y a un quatrième caractère que néglige naturellement le voyageur observant seulement ce qu’il voit sous ses yeux. Ce caractère est l’aptitude des Beni-Mezab ou Mozabites, comme on dit vulgairement, à quitter leur pays pour aller exercer des professions industrielles dans les principales villes du Tell algérien et tunisien, où, constitués en corporations, ils vivent sous la loi d’un amin. À Alger, les Mezabites tiennent les bains maures, sont bouchers, marchands de fruits et d’épices. L’un d’eux, Ali, est un des principaux entrepreneurs de travaux publics de la ville. Il fait tous ses transports de matériaux au moyen de caravanes d’ânes conduits par des Sahariens, et il prétend, avec ses ânes, pouvoir lutter avantageusement contre les locomotives qui transportent le balast sur le chemin de fer.
  7. L’origine la plus commune des fortunes des familles mozabites est dans l’économie des bénéfices réalisés dans les grandes villes du Tell par l’exercice momentané de professions industrielles. Après un séjour de plusieurs années, le Beni-Mezab a un pécule qu’il convertit en marchandises, celles qu’il sait manquer dans son pays, et, en y rentrant, il double ses économies par la vente des produits apportés. Parti pauvre, il est revenu avec un avoir.
  8. Ces objets doivent avoir été rendus par ordre de l’autorité française.

    Au printemps dernier, le khalifa Sidi-Hamza, qui avait recommandé Henri Duveyrier aux habitants d’El-Goléa, est allé avec son goum leur demander compte de leur conduite, et leur a infligé une amende pour violation de l’hospitalité.