Voyage dans les républiques de l’Amérique du sud/03

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VOYAGE


DANS


LES REPUBLIQUES DE L'AMERIQUE DU SUD.




LES ANTIS. - LES RUINES DE CHOQUIQUIRAO. - LE BAS-PEROU. - LIMA. [1]




I – L’HACIENDA DE GUATQUINIA ET LE HAMEAU DE PALOTEQUE.

Entre Cusco et Lima se déroulent des plaines tour à tour humides et fertiles, bien différentes des hauts plateaux qui séparent Aréquipa de Cusco. À peine sorti des groupes de montagnes qui de trois côtés entourent la ville du Soleil, on voit se succéder les riches cultures et les eaux stagnantes, ces deux aspects caractéristiques de la nature dans le Bas-Pérou. On commence par traverser des gorges bien cultivées, puis on arrive dans une plaine où de nombreux conduits, avant la conquête, favorisaient l’écoulement des eaux, et que l’incurie des Espagnols a transformée en un vaste marais. Le hameau de Zurite s’élève à l’extrémité de cette plaine ; au-delà, les terres productives reparaissent jusqu’à Curaguassi, et la rivière Sauceda baigne près de ce village de belles plantations de maïs et de blé.

Il m’en coûtait de dire adieu si vite aux grands paysages des Cordillères ; il m’en coûtait surtout de quitter la haute région du Pérou sans avoir visité une sorte d’Herculanum péruvien sur lequel j’avais recueilli, chemin faisant, les récits les plus étranges : la ville antique de Choquiquirao, à peu près perdue dans les âpres solitudes de la sierra qui porte son nom. Le curé du village de Curaguassi était un antiquaire : il me parla de ces ruines d’un ton mystérieux bien fait pour redoubler ma curiosité. Je n’y tins plus, et, au lieu de me diriger vers Lima, je pris le chemin de la haute Cordillère, d’où je devais gagner les gorges où se cachent, sur les bords de l’Apurimac, les monumens de Choquiquirao. Le curé antiquaire me donna tire lettre pour le maître de poste de Mollepata, village où je devais m’écarter de la grande route de Lima pour gagner les Andes. Une fois en marche verse Choquiquirao, il s’agissait d’abord de franchir les Cordillères, au-delà desquelles l’hacienda de Guatquinia devait terminer ma première étape. C’est dans cette hacienda que je comptais faire les derniers préparatifs d’une excursion qui n’était pas sans périls, et qui exigeait le concours de quinze travailleurs indiens, dirigés par un guide expérimenté. De Guatquinia jusqu’aux ruines de Choquiquirao, nous n’allions plus rencontrer d’autre abri que la voûte des bois, d’autre lieu de repos que le bord des torrens.

À celui qui voudrait, en quelques heures, admirer la nature américaine dans tous ses contrastes et dans toutes ses magnificences, je conseillerais de franchir les Cordillères entre Mollepata et Guatquinia. De Mollepata à Soraï, hutte de bergers indiens, le chemin va en montant jusqu’aux hauts pâturages qui marquent sur ce point les dernières limites de la végétation. Au-delà de ces pâturages, où errent des troupeaux de moutons et de lamas, commencent les glaciers de la grande chaîne des Cordillères. Glaciers n’est peut-être pas le mot propre ; le mot par lequel on désigne ces pics couverts de neige, nevaos, n’a pas d’équivalent en français. Ce sont des réservoirs de neige ; chose singulière, sur ces montagnes plus hautes que les Alpes, il ne se forme pas de véritables glaciers. On bivouaque à Soraï au milieu des poules, des puces et des petits cochons d’Inde, couis, pensionnaires obligés et chéris de toute cabane d’indiens : je laisse à penser avec quelle joie on se remet en route le lendemain dès le point du jour. À l’heure où l’on quitte cette station, le brouillard qui couvre les pics neigeux commence à se dissiper, et l’on peut jouir du grand spectacle que présentent les nevaos. Deux de ces nevaos, le Salcantay et le Soraï, resserrent la route qu’on suit et qui va s’élevant encore jusqu’au versant, d’où l’on doit redescendre vers les plaines de l’est. Au bout d’une heure de marche, on a laissé derrière soi les derniers pâturages ; on est dans la région des pierres, et le sol disparaît presque sous les blocs de granit rose que les éboulemens y ont accumulés. La montée devient de plus en plus rapide, et bientôt de la région des pierres on passe à la région des glaciers. Ici, des tourbillons de vent et de neige forcent les mules à s’arrêter tous les dix pas pour reprendre haleine en secouant les flocons glacés qui les aveuglent. Enfin les crêtes neigeuses sont franchies ; on est sur l’autre versant du col, que l’on descend à travers les entassemens de rochers qui marquent partout la transition des névaos aux pâturages. Les pâturages reparaissent à leur tour ; puis ce sont les bruyères, les forêts à la sombre verdure, plus bas les champs de pommes de terre, plus bas encore les blés et les maïs, les plantes à larges feuilles et les buissons en fleurs ; au dernier degré de cette échelle, dont chaque gradin marque une nouvelle zone végétale, les immenses lianes, les bananiers, les grenadiers, la canne à sucre, les ananas, les cafeïers, transportent sous la zone torride le voyageur qui, quelques heures auparavant, pouvait se croire au milieu des glaces du pôle. La nature animée suit la même progression. Dans la région des nevaos et des pierres, le cuntour (condor) aux longues ailes immobiles plane seul au-dessus des neiges éternelles. Plus bas voltigent des gallinazos et quelques papillons jaunâtres, ensuite apparaissent des oiseaux à chétif plumage ; mais descendez encore, et les beaux papillons bleus, les serpens dorés, les perruches vertes, annonceront à vos yeux ravis la région chaude avec sa splendide population d’oiseaux à la voix rauque et au plumage éclatant.

C’est à l’hacienda de Guatquinia que je goûtai pour la première fois quelques heures de repos complet, après avoir quitté Soraï. Si les paysages entre Soraï et Guatquinia sont d’une beauté et d’une grandeur sans pareilles, la route en revanche est détestable. Soit que l’on monte ou qu’on descende, le chemin est formé de marches inégales taillées dans le roc. Dans plusieurs endroits, cet escalier se déroule entre des parois de rochers taillés à pic et de profonds précipices. Les eaux qui suintent à travers le granit rendent ces marches d’escalier luisantes comme de la glace, et pourtant il faut y passer. Plus d’une fois, malgré l’expérience que j’avais des mauvais chemins du Pérou, je voulus mettre pied à terre ; mais toujours je me vis forcé, faute de pouvoir marcher pour mon compte, de remonter sur ma mule et de me confier à son admirable instinct : deux troupes de mules ne se rencontrent jamais dans ces dangereuses passes sans que plusieurs de ces animaux ne soient précipités dans l’abîme. Aussi les arrieros qui entrent dans ces défilés ont-ils la précaution de pousser de grands cris pour signaler l’approche de leur tropa aux autres caravanes qui pourraient venir en sens contraire. Celle des deux troupes qui est la plus éloignée du passage s’arrête alors et se range au bord du chemin, attendant que l’autre tropa ait passé le défilé. C’est le seul moyen d’éviter les accidens dont cette partie des Cordillères est encore trop souvent le théâtre.

J’avais connu au Cusco le maître de l’hacienda de Guatquinia ; sa propriété comprenait trente lieues de pays, des nevaos de Soraï à la vallée de Santa-Anna. L’hacendero de Guatquinia était peut-être le seul propriétaire du monde entier qui possédât sur sa terre fous les produits des quatre parties du globe. Dans les différentes régions de ses domaines, il avait les laines, les cuirs, le crin, les pommes de terre, le blé, le maïs, le sucre, le café, le chocolat, la coca, sorte de thé, plusieurs mines de plomb argentifère et des lavaderos d’or : le tout rapporte 3 000 piastres par année, c’est-à-dire 15 000 fr. Cette hacienda avait appartenu aux jésuites, et les parens du nouveau propriétaire l’avaient achetée après l’expulsion de la compagnie ; ils ne savaient pas plus ce qu’ils achetaient que le gouvernement ne connaissait l’étendue de terrain qu’il allait aliéner. Deux élémens essentiels de fortune manquent dans cette terre : la population et les débouchés. Toutes les deux ou trois lieues, on rencontre une cabane d’indiens ou une maison de métis au milieu d’un champ de maïs ou de pommes de terre ; les habitans sont des locataires qui paient annuellement 12 ou 15 piastres pour affermer autant de terrain qu’ils en peuvent cultiver, et c’est encore là le revenu le plus net de l’hacienda.

Les jésuites cultivaient à Guatquinia la canne à sucre et l’arbre qui produit la coca. Les propriétaires qui leur ont succédé n’ont rien changé au système de culture ; seulement, au lieu de deux cents Indiens que nécessitait cette double exploitation, c’est à peine si l’hacienda en compte quarante. Le prix de la main-d’œuvre est extrêmement élevé, 4 réaux par jour (52 sous), et les propriétaires ne peuvent s’en tirer qu’en tenant un magasin qu’ils ont soin de fournir de tout ce qui est nécessaire à l’Indien : étoffes, quincaillerie, eau-de-vie, etc. L’indien prend à crédit ses marchandises, dont on prélève la valeur sur ses journées de travail, et dans ce marché le vendeur gagne 100 pour 100. La canne à sucre se cultive comme dans toutes les colonies : elle est récoltée tous les dix-huit mois, portée à un moulin dont les roues cylindriques l’écrasent et en expriment tout le suc ; ce suc est versé dans de larges chaudières, où il cuit un certain nombre d’heures ; puis, quand il est refroidi et à l’état de sirop, on le met dans des moules coniques remplis d’une couche épaisse de terre glaise, à travers laquelle filtre la mélasse. Quand la mélasse est entièrement égouttée, on dégage le sucre, qui se trouve alors en cassonnade ; puis viennent les procédés de clarification pour le sucre consommé dans le pays.

La coca est un arbuste naturel des vallées du Pérou. La feuille en est séchée au soleil et tient lieu aux gens de race indienne de tabac en chique. Ils y ajoutent un petit morceau d’une terre blanchâtre d’un goût acide, qu’ils appellent manubi. On fait par an trois récoltes de coca. L’arbuste atteint la hauteur de quatre à cinq pieds, la fleur est jaunâtre, et la graine enfermée dans une pulpe épaisse comme la graine du thé. Cet arbuste est de la famille du thé, avec lequel il a les plus grands rapports, non-seulement par la forme, mais encore par le goût. Il est difficile de distinguer, quant à la saveur, la coca du thé de Chine. L’arrobe (trente livres) se vend sur place de 5 à 8 piastres. La coca provoque une excitation nerveuse qui soutient l’Indien dans ses travaux, et lui fait oublier les fatigues, la privation ou l’insuffisance de nourriture. Hommes et femmes, tous mâchent la coca, qui, avec le manubi, leur gâte les dents et leur noircit les lèvres, chose dont ils s’inquiètent peu. L’Indien ne va jamais au travail, jamais il n’entreprend un voyage sans avoir suspendu à son col un sac de cuir, avec une poche pour la coca et une autre pour sa provision de maïs grillé ; avec cela, il peut aller loin.

Je dis à mon hôte de Guatquinia le motif de mon excursion et mon espoir de pénétrer à Choquiquirao. Il me représenta que la chose était à peu près impossible, à moins que l’on n’ouvrît un sentier dans les bois qui couvrent la pente des montagnes jusqu’à l’Apurimac, et nous convînmes que quinze travailleurs, dirigés par un Indien qui avait pénétré quatre années auparavant dans Choquiquirao, débarrasseraient la route des obstacles les plus gênans. Le propriétaire de Guatquinia eut la complaisance de se charger pour mon compte des détails de l’opération. Heureux de pouvoir disposer à mon gré des quinze jours nécessaires pour la mener à bien, je résolus de profiter de ce délai pour visiter la vallée de Santa-Anna et une mission qui est la dernière limite de la civilisation de ce côté des Cordillères, celle de Cocabambilla.

De Guatquinia à Santa-Anna, la route ou plutôt le sentier serpente sur les flancs de montagnes couvertes jusqu’à leur sommet de plantes et d’herbes épaisses : il y aurait là de quoi occuper des milliers de bras et nourrir des millions de bêtes à cornes ou à laine. Toutes les trois ou quatre heures, l’on rencontre une cabane faite de boue et de roseaux, avec son petit champ de maïs ; les bords du sentier sont garnis d’ananas exquis, venus là, comme le fruit du buisson qui les abrite, par la grace de Dieu. On longe la rive droite de la Vilcanota, rivière formée par les eaux des torrens qui descendent des nevaos de la Cordillère. Après neuf heures de marche, on aperçoit une vallée plus large que celle que l’on a côtoyée depuis Guatquinia : c’est la vallée de Santa-Anna, la plus riche et la plus peuplée des vallées à l’est des Andes ; les nombreuses haciendas que la vue embrasse à la fois et les cabanes d’Indiens qui s’élèvent du milieu des touffes de bananiers sont d’un joli effet. Le premier hameau que l’on rencontre est Uchumaïo ; plus loin, à une lieue, est la paroisse de Santa-Anna, avec son église et ses habitations rapprochées. La vallée, dans cet endroit, est large d’une demi-lieue ; les montagnes qui l’encadrent sont jusqu’à leur sommet couvertes de verdure, et au sud le Salcantay, avec son pic blanc, termine bien le paysage.

Le lendemain de mon arrivée au hameau de Santa-Anna, des boîtes, des fusées et le son des cloches annonçaient aux habitans de la paroisse et aux rares voyageurs qui passent dans la vallée que l’on célébrait une fête d’église importante. On exécuta en effet une messe à grand orchestre, avec accompagnement de violons ; de guitares et de harpes. Les basses étaient soutenues par une sonnerie de conques qui faisaient un houhou assourdissant. Les Indiens arrivèrent à la messe, portant des croix de bois ; ils les déposèrent près de l’autel, où le curé les bénit. Après la messe, le curé se plaça près de la porte de l’église, dont un seul battant restait ouvert, et les Indiens se mirent en devoir de sortir, chacun sa croix à la main. Quand ils arrivaient au curé « Tatai (père), disait l’Indien de son ton ordinaire de mendiant, tatai, ma croix est bien petite, elle ne vaut pas plus de quatre réaux. — Comment, coquin ! reprenait le curé, quatre réaux une croix comme celle-là ? elle vaut deux piastres. — tatai, pour une piastre ! — Allons, donne et passe à un autre. » La vente des croix bénies achevée, la recette montait à près de trois cents piastres. Le curé s’avança sur le seuil de son église : « Holà, mes ouailles, cria-t-il à la foule assemblée et bénie, souvenez-vous bien que cette croix a pour cette année un grand nombre de vertus, mais qu’elle ne vaudra plus rien l’année prochaine » Les deux jours suivans, ces mêmes croix furent exposées en public, chacune dans une chapelle provisoire faite de toile et de branches d’arbres. Jour et nuit, les Indiens, hommes et femmes, dansèrent et chantèrent tout en buvant de la chicha et du rhum devant ces chapelles en l’honneur des croix. Dans notre Europe, ce genre d’hommage à la divinité serait trouvé impie ; à Santa-Anna, personne n’y prenait garde.

Des nouvelles nous arrivèrent de la mission voisine, portées par un arriero qui conduisait au Cusco dix mules chargés de coca : tout ce qu’il avait pu ramasser, à 5 piastres l’arrobe, dans les vallées de Santa-Anna, d’lcharate et de Cocabambilla. Je le questionnai sur la mission, les missionnaires, les sauvages : il me répondit qu’il n’y avait plus de bonne foi à Icharate et Cocabambilla, que les habilitadores (prêteurs sur le gage de la récolte) étaient indignement trompés au temps du travail de la coca ; que, lorsqu’il fallait des ouvriers pour bêcher le pied des arbres de coca, les arroser, enlever le ver qui les détruit, les planteurs venaient supplier les habilitadores de leur acheter leur future récolte à 2 piastres l’arrobe ; mais une fois le marché conclu, quand les habilitadores venaient chercher la récolte, la coca était déjà vendue à 4 piastres et transportée au Cusco, où l’arrobe atteignait le prix de 14 piastres. Encore si les sauvages mâchaient de la coca comme les chrétiens ; mais non, ces païens préfèrent mâcher le tabac, et cela parce qu’il pousse de lui-même au pays qu’ils habitent ! Il nous montra quelques feuilles de tabac que les sauvages avaient apportées à la mission. « Et depuis quand, lui demandai-je aussitôt, les sauvages sont-ils à la mission ? — Depuis les fêtes de l’invention de la croix. — Et ils s’en retournent ? — Après les fêtes. — Je pars pour Cocabambilla. »

En suivant la rive gauche de la rivière Santa-Anna et arrivé en face de l’hacienda de la Media-Luna, on traverse l’eau sur un radeau formé de troncs d’arbres. Le radeau est emporté par la rapidité du courant et vient, à trois cents pas plus bas, aborder sur l’autre rive. Il va sans dire que l’on quitte ce bac singulier mouillé jusqu’aux os. Sur le midi, laissant les montagnes, je descendis vers la plaine d’Icharate. Le soleil était intolérable ; heureusement qu’à chaque pas l’on rencontre ici des ruisseaux qui descendent des montagnes et dans lesquels on peut se mouiller d’eau bien froide. Le village d’Icharate est un amas de maisons de boue et de roseaux. Les habitans de cette vallée cultivent la coca, le sucre et le cacao. Le cacao est excellent, seulement il se vend 18 piastres l’arrobe, ce qui fait à peu près trois francs la livre. À Icharate, je tenais ma journée pour finie et mon dîner pour dûment gagné, quand j’appris que les sauvages s’apprêtaient à retourner chez eux : je me remis aussitôt à cheval pour Cocabambilla.

Imaginez des hommes presque nus, à la peau jaune et rouge, aux yeux petits, noirs et bridés, aux pommettes saillantes, à la crinière épaisse, ayant pour tout vêtement une longue chemise d’écorce d’arbre tissée. Maintenant couvrez leurs cheveux de poussière, leurs joues de rouge et de noir, leur chemise de taches de graisse et de tabac ; prêtez-leur par intervalle un gros rire enfantin et en général une contenance et une expression de physionomie empreinte de tristesse : vous aurez là devant vos yeux de vrais sauvages, tels que j’eus la bonne fortune d’en rencontrer à quatre mille lieues de Paris, à Cocabambilla. Ces sauvages venaient à la mission échanger des arcs, des flèches, des singes, des perroquets, de la poudre d’or, pour du sel, des haches, des couteaux, des verroteries. Le chef de la troupe, Tadeo, était chrétien, c’est-à-dire qu’on l’avait baptisé. Quant aux dogmes de la religion, on ne s’était pas fatigué à les lui expliquer, vu l’impossibilité de les lui faire comprendre ; la morale chrétienne d’ailleurs était trop contraire à certaines coutumes sauvages enracinées pour qu’on pût espérer de la lui faire goûter. Le seigneur Tadeo avait d’ordinaire quatre ou cinq femmes qu’il cédait en toute propriété à ses amis, ou qu’il troquait contre n’importe quoi, quand il en était fatigué ; ses concitoyens en faisaient tout autant. « A part cet usage de polygamie auquel ils ne veulent pas renoncer, me disait un des pères de la mission, le père Raimond, un bon et respectable prêtre espagnol, ces sauvages sont de bonnes âmes que Dieu prendra en pitié dans l’autre vie. »

Les sauvages que je rencontrai à la mission choisissent, pour y venir, le temps des têtes principales de l’année, qu’on célèbre à Cocabambilla, comme partout ailleurs au Pérou, par des danses autour des chapelles illuminées et par une grande consommation de chicha et d’eau-de-vie. Ils y passent ordinairement vingt-quatre heures, puis retournent à leur hameau, distant de Cocabambilla de trois journées de marche. Tadeo et sa troupe devant partir le lendemain, je résolus de les accompagner et le dis au père Raimond. Il me fit quelques observations, insista sur le peu de sécurité que présente le caractère des sauvages et sur les fatigues du chemin ; mais, comme il vit que c’était chez moi un parti pris, il eut l’extrême complaisance de se charger de la négociation auprès des sauvages. Quand le père Raimond leur expliqua chie je désirais les suivre à leur hameau, ils parurent se soucier fort peu de la proposition. « Les routes sont bien mauvaises, disait Tadeo, qui parle un peu l’espagnol ; le blanc sera forcé de faire une partie de la course à pied, et puis nous n’avons rien de bon à lui offrir. » Ce Tadeo craignait que mon voyage ne fût une exploration des terres de sa tribu, et comme, depuis quelques années, les sauvages commencent à planter des bananes, du maïs et des pommes de terre douces, l’idée que les blancs voulaient profiter de leurs défrichemens ne lui souriait pas du tout. Le père Raimond s’efforça de lui faire comprendra que je ne resterais pas à Cocabambilla et que j’allais partir pour l’Espagne, « pays bien loin, bien loin, où le soleil se couche, » et que j’apportais des haches, des couteaux, des colliers de verre et des piastres pour les récompenser, s’ils me traitaient bien. Ce dernier argument décida victorieusement la question, et, quand j’eus distribué à chaque Indien un réal sorti tout neuf de la monnaie de Cusco, il n’y eut plus qu’un gros rire joyeux et des grimaces de plaisir en mon honneur.

Escorté de mes étranges guides, je quittai Cocabambilla ; les hommes marchaient devant, leur arc et leur paquet de flèches sous le bras, et sur les épaules un sac dont les cordons leur passaient sur le front. Les femmes venaient ensuite, portant sur le dos leurs enfans et les différens objets achetés dans le village de la mission. Nous continuâmes à suivre la rive droite de la rivière Santa-Anna. Les montagnes s’abaissaient sensiblement, les arbres étaient plus hauts, les lianes plus vigoureuses ; de larges fleurs sauvages de toutes couleurs pendaient des buissons : c’était absolument la riche nature du Brésil. Notre première journée de marche fut courte, et nous nous arrêtâmes de bonne heure pour donner aux femmes le temps de nous rejoindre, puis nous couchâmes à la belle étoile. Le lendemain, sur les quatre heures, nous arrivâmes à Chawaris, au confluent de la rivière Santa-Anna et de la rivière Yanatili, qui vient du sud. À soixante lieues de Chawaris se terminent ces gradins de montagnes qui montent, comme un escalier de géans, jusqu’aux nevaos des Andes. Là commence la pampa de Sacramento (la plaine du Saint-Sacrement), qui s’étend jusqu’au grand Para sur une longueur de huit cents lieues. À deux cents lieues de Chawaris, la rivière Santa-Anna, grossie par les nombreux torrens et les larges ruisseaux qui viennent s’y jeter, se réunit à l’Apurimac, et prend le nom de Yucayali. L’Yucayali court au nord-est sur un espace de quatre cents lieues, au milieu de la pampa du Sacramento, et alors se joint au Marañon, qui sort du lac du Serro de Pasco.

Nous trouvâmes à Chawaris une large cabane de roseaux et des champs de maïs et de coca en plein rapport. Don Simon le propriétaire de ce terrain, qui n’appartient plus aux domaines de la république péruvienne, était un métis tenant le milieu entre le sauvage et l’Indien non civilisé. Il ne payait aucun impôt et n’était soumis à aucune autorité. Il avait pris pour compagne une des anciennes femmes de Tadeo. La dame, ainsi que ses enfans, se peignait la figure de rouge et de noir, et portait sur la tête le petit sac des Antis. Le logis de don Simon me parut infiniment plus comfortable que la plus riche des habitations indiennes de la sierra dans lesquelles j’étais entré. Il y avait dans tous les coins des amas d’épis de maïs et de racines de yuca, qui attestaient la richesse du sol et la facile existence du Crusoé péruvien.

Un acte de violence commis par un homme de mon escorte faillit faire échouer mes projets de visite au hameau de Tadeo. Voyant courir des poules, cet homme en avait conclu qu’il devait y avoir des œufs, et il avait offert à un métis de lui en acheter quelques-uns pour mon dîner ; mais le métis jurait par le Christ que ses poules ne pondaient plus depuis quinze jours. Mon homme, en rôdant dans le taillis qui entourait la maison, vit un poulailler abondamment garni d’œufs ; comme la porte en était fermée, il en coupa les attaches et revint au logis, apportant dans son poncho une douzaine d’œufs que je payai à l’instant dix fois leur valeur. Le métis parut mécontent de la liberté grande, et se mit à parler aux sauvages dans leur dialecte antis que pas un de nous n’entendait ; seulement leurs regards et leurs gestes indiquaient clairement que nous faisions le sujet de l’entretien, qui était devenu fort animé. Les avertissemens du père Raimond me revinrent alors à l’esprit ; j’avoue que, la nuit venue, je me couchai avec quelque anxiété ; eus soin de placer mes pistolets sous la selle qui me servait d’oreiller. Précaution inutile, car je dormis d’un long somme jusqu’au lendemain bien avant dans la matinée. Les sauvages avaient disparu. Le métis nous dit que la troupe était partie de grand matin, et que Tadeo l’avait chargé pour nous des paroles suivantes : « Dites aux blancs que, pour arriver jusque chez nous, les chemins sont si mauvais, qu’ils crèveraient de colère, et que nous n’avons pas d’œufs de poules à leur donner. Adieu. » Cet arrêt suprême du capitaine don Tadeo me chagrina mortellement. Arriver à une demi-journée de marche d’une bourgade de sauvages et ne pouvoir y pénétrer, c’était désolant. J’eus alors recours aux grands moyens ; je donnai une piastre au métis, et lui dis solennellement : « Vous êtes un caballero qui avez de l’influence sur le capitaine Tadeo et son aimable troupe ; courez après eux, et portez-leur ces chapelets et ces couteaux, qui ne sont qu’une faible partie des cadeaux qu’ils auraient reçus pour prix de l’hospitalité qu’ils m’avaient promise. » Le métis partit comme une flèche, et deux heures après revint haletant m’informer que Tadeo nous attendait de l’autre côté de la montagne, au bord du fleuve Yanatili. Après une montée rapide, nous atteignîmes la troupe, qui se reposait au bord du Rio-Yanatili. Tadeo m’assura avec aplomb qu’il n’était parti de si bon matin que pour éviter la grande chaleur, et je n’eus garde de le contredire.

Il était midi, on se remit en route. Nous marchions sur la rive gauche du Yanatili, et les montagnes qui l’encaissent des deux côtés nous renvoyaient une réverbération insoutenable. Enfin nous quittâmes les pâturages et entrâmes sous les bois. Les sauvages marchaient en avant, et à coups de haches et de longs couteaux ouvraient un chemin au milieu des broussailles qui formaient un dôme de fleurs, de fruits sauvages, et surtout d’épines. Nous traversâmes, dans une pirogue faite d’un seul tronc d’arbre, le Rio-Yanatili, et, vers quatre heures de l’après-midi, nous arrivâmes à Palotéqui, résidence des sauvages Antis. Deux longues cabanes, dont les côtés et le toit sont en roseaux, forment la demeure d’une trentaine d’individus, hommes, femmes et enfans. Des cloisons, également de roseaux, séparent les chambres des différentes familles, mais toutes font ménage ensemble.

La peuplade des Antis se compose de cinq ou six cents individus, qui occupent les bords du Rio-Yanatili et de la rivière Santa-Anna sur un espace de cent lieues. Comme la chasse est leur principale ressource, ils ont divisé les forêts de leur domaine, et chaque famille de trente à cinquante personnes forme un hameau à part, qui possède en toute propriété six ou sept lieues de forêts le long du fleuve. Tadeo me céda deux chambres de la cabine qu’il habitait, et me laissa pleinement libre de me divertir à ma fantaisie, car, une fois les blancs installés et les mules envoyées au pâturage, il recommença sa vie ordinaire et ne s’occupa plus de nous. Il croyait que nous étions assez grands garçons pour nous servir nous-mêmes, et il ne comprenait pas en quoi il pouvait nous être bon à quelque chose. La tribu reprit à son exemple ses occupations de tous les jours. Les hommes chassaient, pêchaient, se vautraient au soleil, et les femmes prenaient soin du ménage. Je m’associai à toutes leurs parties, je les accompagnai à la pêche, à la chasse, et restai confondu de leur adresse à tirer de l’arc. Ils tuaient des tourterelles et des perruches jusque sur les dernières branches des arbres les plus élevés. Un daim franchissait-il un sentier, ils l’abattaient d’un coup de flèche. Ce qu’il y avait de plus extraordinaire encore, c’était leur façon de pêcher : ils remontaient la rivière, les yeux fixés sur l’eau, leur arc et leurs flèches sous le bras gauche ; en une seconde, le paquet de flèches était à terre, une flèche barbue était mise sur l’arc, qui se détendait, et vous aperceviez aussitôt un poisson qui se laissait aller au courant, une longue flèche au travers du corps. Le sauvage ôtait sa chemise, se jetait à la nage, et rapportait sa flèche avec le poisson. Tout ceci durait le temps qu’il faudrait pour tirer deux coups de fusil. Plusieurs fois je suivis Tadeo pas à pas, mon fusil armé, m’efforçant de ne quitter des yeux ni l’eau ni les mouvemens du sauvage ; je voulais, pour l’honneur des armes à feu, cribler de plomb le premier poisson qui se montrerait à fleur d’eau. Ce fut chose impossible : ce diable d’homme avait décoché sa flèche et rapporté le poisson avant que j’eusse eu le temps de mettre en joue.

Les forêts voisines du hameau des Antis étaient remplies de divers animaux. Pendant les huit jours que je passai à Palotéqui, j’eus occasion de voir morts et vifs des singes, des daims, des sangliers de petite espèce, des ours, des tapirs, que les sauvages chassent au moyen d’une demi-douzaine de chiens maigres de race européenne. Il y avait aussi en grande abondance du gibier et des oiseaux, parmi lesquels je remarquai une espèce de dindon sauvage et un faisan noir d’un goût exquis. Ce que les chasseurs tuaient était apporté au hameau, préparé et ordinairement mangé en commun.

Comme les domaines des Antis bornent les terres des vallées du côté de Cocabambilla et du Yanatili, les propriétaires des haciendas limitrophes, afin de se ménager l’amitié de ces dangereux voisins, leur ont donné des vaches, des cochons, des poules, des canards, ce qui procure à cette peuplade un bien-être matériel que n’ont pas leurs voisins, les Chuntaquiros et autres tribus qui habitent les bords des nombreux affluens du Marañon.

Nous avons tous lu des récits de voyage dans lesquels il est parlé fort au long de l’extrême frugalité des sauvages. Les Antis, qui n’ont pas à lutter avec le froid, et qui ont des vivres en abondance, ne justifient guère cette opinion, assez généralement répandue. À une heure du matin, les femmes se lèvent, et mettent sur le feu des pots de terre remplis de légumes, dont les sauvages ont plusieurs sortes, telles que des camottes (pommes de terre douces), des yuccas, racine de la famille du manioc, qui n’a pas le suc vénéneux de celle qui croît dans nos colonies, des fèves, du maïs, des potirons, etc. Au point du jour, les hommes sont réveillés, et font leur premier repas. Les femmes mangent à part. On prend le bouillon avec des coquilles, les légumes avec les doigts. Les hommes vont ensuite à la chasse ou à la pêche, et les femmes préparent un second déjeuner. Entre neuf et dix heures, les chasseurs reviennent et mangent ; puis ils s’étendent sur le sable, ou, si le soleil est trop brûlant, ils rentrent dans les maisons et se mettent dans leur hamac, ou ils fument et dorment. Les femmes, pendant ce temps-là, vont aux champs déraciner des yucas, que les sauvages mangent grillées, en guise de pain, et ramasser du bois mort ; elles reviennent au logis et préparent un bon repas, que les hommes dévorent à midi. Jusqu’à trois ou quatre heures, moment où le soleil perd de sa force, ils s’occupent de raccommoder leurs arcs, de faire des flèches, et d’autres petits travaux qui ne demandent ni industrie ni efforts. À trois heures, nouveau repas et nouveau départ pour la chasse. Au coucher du soleil, ils rentrent, soupent et vont se coucher. Voilà bien comptés cinq repas, et cinq copieux repas, où figurent, outre les légumes, le gibier tué à la chasse et le poisson péché dans la journée. Un matin, ils rapportèrent un grand singe femelle, avec son petit macaque, qui n’avait pas voulu quitter le corps froid de sa mère. Ils dépecèrent le grand singe, et le mirent bouillir dans une large marmite en terre. L’eau chaude dépouilla bien vite les membres velus du singe, et la peau resta blanche comme celle d’un enfant. Pendant l’ébullition, la tête, les bras et les jambes de l’animal montaient à la surface de l’eau, et me rappelaient tous les contes d’anthropophages. Malgré ma répugnance, je mangeai de bête, dont la chair était noire et le goût absolument semblable à celui du mouton.

Les laides, les misérables femmes que les femmes sauvages ! Mariées dès l’enfance, chargées des soins du ménage et des travaux des champs, elles sont à vingt ans décharnées et flétries. Leurs maris les traitent avec l’indifférence la plus dégradante, et les pauvres créatures acceptent doucement leur sort ; mais on ne les voit jamais rire ou se livrer, ainsi que leurs maîtres et seigneurs, à de joyeux ébats. Leur devoir est d’écouter et de se taire ; elles ont pendue au nez une plaque d’argent, ronde et large comme une piastre, qui leur couvre la bouche. Pour manger, elles sont obligées d’écarter cette plaque avec la main gauche, tandis que la main droite introduit es alimens.

Dans une des cabanes du vidage, au fond d’une chambre, il y avait un amas de branchages qui formait une sorte de hutte, haute de trois à quatre pieds. Curieux de savoir ce que cachent ces branches, je m’en étais approché, quand une femme accourut et me tira par le bras, en cherchant à m’expliquer vivement une chose que je ne pouvais comprendre, vu mon ignorance de la langue antis. Tadeo, que je questionnai à ce sujet, m’apprit que, pendant quelques jours de chaque mois, les femmes étaient séparées de la communauté et regardées comme impures. On les cachait alors sous des feuillages, car leur vue seule pouvait porter malheur au reste de la famille. Ce temps d’épreuve passé, la femme secoue son enveloppe de feuillage, traversa deux fois à la nage le Rio-Yanatili, et recommence à préparer les cinq repas de son époux.

Une pauvre femme sauvage, grosse à pleine ceinture, prenait ses repas toute seule, et paraissait un objet de mépris pour la communauté entière, hommes et femmes. Son mari était une espèce d’idiot, riant à tout propos, et passant sa vie à pincer deux ou trois cordes de laiton tendues sur un morceau de bois en forme de guitare. Il se nommait don Juan. Je fis demander à don Juan pourquoi il maltraitait ainsi sa femme. « C’est une paresseuse, dit-il, qui ne veut pas travailler. » Et il laissa retomber sa tête sur son instrument. « Veux-tu que j’emmène ta femme ? lui dis-je. — Emmène, reprit don Juan. — Et ton enfant ? — L’enfant aussi !… » Si l’enfant avait eu seulement sept ou huit ans, le père n’aurait pas eu le droit d’en disposer ainsi, car les indiens ne comprennent pas qu’un homme ait le droit de dire oui ou non pour un autre avant de l’avoir consulté. Dans la chambre de Tadeo, il y avait un hamac que je désirais acheter. « Je ne puis le vendre, me dit Tadeo ; il est à ma fille. Attendez qu’elle revienne du bois. » La fille revint ; c’était un enfant de dix ans : je lui offris pour son hamac un couteau et deux piastres ; l’enfant ne voulut pas. Le père eut beau lui expliquer que c’était un superbe marché, elle refusa et se mit à pleurer. Tadeo me dit que puisque sa fille ne voulait pas céder le hamac, il ne fallait plus y songer. Alors je pris une poignée de réaux et demi-réaux, un collier en verre rouge, un couteau, et proposai de nouveau l’affaire à la petite sauvage ; cette fois elle ne put résister à tant de belles choses, et me donna le hamac au grand contentement du père. — J’avais acheté toutes les chemises (tchagarinchi) et tous les sacs (chagi) de la tribu qu’il y avait à céder. On me dit qu’il n’y en avait plus à vendre, et pourtant j’en aperçus deux ou trois encore. J’offris de les payer ce que j’avais payé les autres, mais les sauvages ne voulurent pas me les livrer. « Ils ne sont pas à nous, dirent-ils. Les gens à qui ils appartiennent sont absens, et, quoique ce soit un très bon marché qu’ils s’empresseraient de faire s’ils étaient ici, nous n’avons pas le droit d’en disposer sans leur consentement. »

Ces couteaux, ces colliers et autres objets que les Indiens viennent chercher aux missions ne sont pas uniquement pour eux ; ils en font un objet de commerce avec la tribu des Chuntaquiros qui, après eux, occupent deux cents lieues sur les bords du Yanatili. Les Chuntaquiros remontent la rivière chaque année au mois de juin ou de juillet, et, en échange de haches et de couteaux, ils apportent des hamacs tissus d’écorce d’arbre, des sacs de cacao et de la poudre d’or. À la mission, l’on n’aime pas leur visite, et l’on ne permet qu’à des délégués qu’ils choisissent parmi eux de venir jusqu’à Cocabambilla. Encore déposent-ils leurs arcs et leurs flèches avant d’entrer dans le village. Mes amis les Antis étaient mendians et intéressés, mais du reste fort honnêtes, car pendant huit jours mes richesses en couteaux et en verroterie furent jetées sur un banc de jonc, exposées à la vue de chacun, sans que personne y touchât. Tout ce que je pris chez eux fut l’objet d’un marché préalable : œufs, poules, lait, étaient offerts à tel ou tel prix, marchandés, parce qu’ils abusaient du laisser-aller, et enfin livrés à un prix inférieur au prix d’abord demandé.

Ce qui me frappa surtout, c’était la bonne harmonie qui régnait parmi eux et le respect que chacun avait pour son voisin. Tadeo était le chef de la peuplade entière, ce qui lui donnait de l’influence dans le conseil de la tribu et le faisait consulter par les autres, sans lui valoir pour manger la soupe une coquille plus large que la coquille de ses compagnons. Tadeo avait du bon sens ; mais ses idées sur la Divinité étaient très confuses, et, d’après ce qu’il me dit, les autres sauvages de sa tribu ne songeaient guère à un Etre suprême ; ce qui ne les empêchait pas de se laisser baptiser quand ils allaient à la mission chercher du sel et du fer : il est vrai que les missionnaires commençaient presque toujours par griser leurs catéchumènes.

Après être resté huit jours avec ces bonnes gens, je leur dis adieu, et, ne voulant pas revenir à Cocabambilla par le même chemin, je me dirigeai vers la vallée Yanatili en remontant la rive droite du fleuve. Toute la tribu, hommes et femmes, vint m’accompagner jusqu’à la distance d’une lieue, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du monde. Tadeo et son fils me servirent de guides jusqu’au premier hameau chrétien, où nous arrivâmes bien avant dans la nuit. Sans des guides aussi exercés, il nous eût été impossible de nous tirer de ces affreux chemins. Souvent nous quittions les bois trop épais pour nous donner passage, et nous entrions dans le lit de la rivière, que nous remontions à gué. Nous arrivâmes enfin à l’hacienda de Chanco-Mayo, où Tadeo me laissa en me souhaitant tout ce que je pouvais désirer. Ce que je désirais surtout, c’était de ne jamais revenir à Palotéqui.


II. – LES RUINES DE CHOQUIQUIRAO.

Je regagnai l’hacienda de Guatquinia par la vallée Yanatili, plus étroite, plus chaude et plus humide que la vallée Santa-Anna. La coca y vient mieux et se vend plus cher ; on y cultive aussi le tabac, qui est d’une fort bonne qualité. Mon voyage n’offrit de remarquable que les incidens d’une halte de quelques jours dans le grand village de Larès, situé au pied de la sierra des Andes et sous la triste influence de leurs vents glacés. Mes mules, en arrivant à Larès, étaient épuisées de fatigue. Force me fut donc de passer dans ce village plusieurs jours que je mis à profit tantôt pour visiter les ruines des environs, tantôt pour observer les mœurs des habitans.

Pendant mon séjour à Larès, je vis un pauvre Indien venir se plaindre à l’alcade de l’inflexibilité du curé, qui ne voulait pas accepter 14 piastres pour enterrer sa femme morte la veille. L’Indien suppliait l’alcade de vouloir bien intercéder pour lui. L’alcade écrivit au curé, qui vint lui-même apporter sa réponse avec force injures contre le gouvernement et contre l’alcade. L’alcade objecta avec politesse que 30 piastres, c’était trop pour ces pauvres gens. — Pauvres ! reprit le curé ; ils ont deux vaches et cent moutons : je prends les deux vaches pour 20 piastres, et, pour les 10 autres piastres, vingt moutons, à 4 réaux pièce. — Mais la famille mourra de faim ! — Bah ! Ces gueux-là cachent leur argent ; 30 piastres, ou pas de messe de mort ! » La famille et les amis de l’Indien se répandirent alors en gémissemens. « Tatita (petit père), enterrez la défunte pour l’amour du bon Dieu et pour 14 piastres ! — La famille Yapanqui était plus pauvre que vous, et elle a payé un enterrement 30 piastres. » Comme la scène n’en finissait pas, l’alcade impatienté alla prendre dans sa maison une lettre du sous-préfet de Colca, et la montra au curé ; cette lettre portait textuellement « C’est certainement par erreur que le curé de Larès a exigé 30 piastres pour l’enterrement de l’Indienne Yapanqui ; engagez-le fortement de ma part à ne pas obliger les autorités civiles à recourir au directeur ecclésiastique. » Le curé finit par rabaisser ses prétentions à 20 piastres, somme énorme, surtout si l’on considère qu’elle était extorquée à de malheureux Indiens qui ont à payer par an dîme, prémices, et 9 piastres de tribut !… Les Indiens, joyeux du bon marché, allèrent chercher la morte et la portèrent à l’église, couverts eux-mêmes de la yacolla, pièce d’étoffe noire qui, les jours de deuil, remplace le poncho de couleur. Le curé dépêcha sa messe, pendant laquelle, en guise de musique, les Indiens soufflèrent dans leurs bocinas, gros coquillages qui font un bruit assourdissant. Le cadavre descendu dans la fosse, les cris et les gémissemens commencèrent. Parens, amis et conviés, tous se lamentaient à haute voix : « Pourquoi nous abandonnes-tu ? Que t’avons-nous fait pour t’enfuir ainsi ? Ne te verrons-nous plus ? Ne boiras-tu plus la chicha avec ta famille ? » La fosse fermée, les cris cessèrent ; les conviés se réunirent dans la maison du mari, et alors commença le repas des funérailles, où l’on but de la chicha à en mourir, le tout en l’honneur de la défunte.

Je profitai de mon séjour forcé à Larès et de la complaisance extrême de l’alcade, chez qui je demeurai, pour m’informer des rapports des curés avec les Indiens. L’un des impôts volontaires les plus productifs pour les curés, c’est l’alferage des Indiens. L’Indien ne comprend pas clairement l’idée de Dieu ; mais il est facilement frappé par la vue d’un saint peint en rouge et or, et il se met sous sa protection, à laquelle il a recours dans toutes les tribulations qui lui surviennent. Arrive le jour de la fête de ce saint, et, pour la célébrer dignement, le curé crée l’Indien alferez, c’est-à-dire porte-bannière de la fête. À ce titre, l’Indien doit payer grand’messe, sermon, procession, cire, etc., de plus faire des cadeaux au curé et à sa famille, puis traiter les assistans et les griser d’eau-de-vie et de chicha. Un Indien mange dans ce glorieux jour le fruit de ses économies de dix ans. Si un Indien refuse l’honneur de l’alferage, le curé le lui impose, et il faut qu’il accepte.

D’après les règlemens ecclésiastiques du Pérou, les curés sont tenus de faire chaque dimanche le catéchisme aux enfans de leur paroisse. Pour rester fidèle à la lettre de son devoir et se dispenser des ennuis de l’enseignement, le curé dresse quelque vieil indien estropié à chanter sur un ton nasillard le catéchisme, arrangé par demandes et par réponses. Tous les dimanches, l’Indien s’asseoit au milieu de la petite congrégation, et commence ses lamentables interrogations, auxquelles les enfans apprennent à répondre. C’est là toute l’instruction religieuse. En échange, chaque enfant apporte au curé un œuf, une livre de laine, un fagot de broussailles, un paquet d’herbe pour ses mules. La femme du curé, car les prêtres virent publiquement en concubinage et élèvent leurs enfans dans le presbytère, fait travailler à son profit les femmes du village : à l’une, elle donne du coton à filer ; à l’autre, de la toile à tisser ; une troisième est chargée de soigner des poulets, etc.

De Larès, pour éviter de suivre la route ordinaire, qui m’aurait fait passer de nouveau par la vallée d’Urubanba, je traversai deux nevaos, et, pendant plus de six heures, me trouvai au milieu des neiges, qui heureusement étaient assez dures pour que les mules pussent y trouver un point d’appui solde. Après trois jours de marche, j’arrivai à Huayru, hacienda d’un Péruvien élevé à Paris, qui avait quitté la France depuis une année seulement. Mon hôte bénissait et maudissait à la fois la tendresse mal éclairée de ses pareils, qui lui avait fourni l’occasion d’entrevoir la délicieuse civilisation parisienne, pour le rappeler ensuite et le mettre à la tète d’une hacienda de sucre et de coca dans la vallée de Santa-Anna, au fin fond du Pérou. Il me pressa de passer vingt-quatre heures chez lui ; le lendemain était la fête de saint Antoine, patron de l’hacienda, et tous les métis ou indiens des environs devaient s’y réunir. Je n’eus garde de refuser.

Le lendemain matin, nous fûmes éveillés par le branle des cloches et le bruit des boîtes et pétards. Quatre reposoirs étaient élevés dans la cour de l’hacienda. Le curé dit la messe dans la chapelle, et sortit avec la procession, s’arrêtant à chaque reposoir pour le bénir. Cela fait, l’église fut fermée, et alors commencèrent les réjouissances publiques. Chaque reposoir avait son orchestre, invariablement composé d’une harpe, de deux violons et de deux guitares, plus une sorte de timbalier, dont le métier est de frapper des deux mains sur la caisse de la harpe pour accompagner la musique ; partout où parait une harpe paraît aussi ce timbalier. Les Indiens, hommes et femmes, passèrent toute la journée à danser tristement des cachuchas, des yaravis, à boire tristement du rhum et de la chicha, et à se faire tristement la cour. La nuit arrivée, les reposoirs furent illuminés avec des lanternes de papier de couleur, et les danses avec leur accompagnement de buvette continuèrent cent silencieusement, mais sans interruption. Peu à peu les lumères s’éteignirent, ce qui n’arrêta ni le fronfron des violons, ni ses amusemens de la foule. À deux heures du matin, nous quittâmes la fête.

C’est dans ces grands jours que les propriétaires des haciendas paient une partie des travaux de leurs paysans. L’économe de l’habitation tient pendant ce temps boutique ouverte, et le rhum que demandent les Indiens leur est abondamment fourni. Au plus fort des réjouissances, c’est-à-dire au moment où les Indiens étaient ivres à ne plus parler, j’entrai dans ladite pièce, et vins m’asseoir près de la table où siégeait l’économe, un grand registre ouvert devant lui. À sa portée se trouvaient des brocs de rhum en quantité. Je vis arriver à la file tout ce qui était capable de travailler, par conséquent ayant droit de boire à mort, vieillards et jeunes gens, jeunes et vieilles femmes. Ils marchaient, tendant leurs bouteilles d’un air hébété, regardant sans voir leur nom que l’on inscrivait sur le registre, et s’en allaient ensuite en s’appuyant contre les murs. — Que voulez-vous faire à cela ? Me disait le propriétaire de l’hacienda, à qui j’exprimais mon dégoût de cette espèce d’encouragement donné à l’ivrognerie des Indiens. Il faut que ces gens-là se grisent les jours de fête : c’est une habitude que rien ne peut extirper. Le village est rempli de marchands auxquels s’adresseraient les Indiens, si l’hacienda ne leur fournissait pas le rhum, dont ils veulent absolument. Il vaut mieux que ce soit nous qui en profitions, et, quant à eux, ils y gagnent de ne pas être trompés et de ne pas avoir de liqueurs frelatées.

En arrivant à Guatquinia, je trouvai les préparatifs de mon expédition projetée assez peu avancés. Les ouvriers avaient à peine ouvert de deux lieues le chemin de Choquiquirao : en vérité, c’était trop peu pour trois semaines de travail ; à ce train-là, il eût fallu attendre encore deux mois et dépenser un millier de piastres. Je pris donc la résolution de partir sans retard, et je déclarai à mes compagnons de route que nous arriverions comme nous pourrions. On se préoccupait fort d’ailleurs dans le pays d’une entreprise qu’on regardait comme très audacieuse, et un cousin de mon hôte accourut de vingt lieues pour partager les fatigues et les profits du descubrimiento. Mon hôte et son parent espéraient découvrir des trésors enfouis depuis la conquête ; ils me proposèrent de faire trois parts de tout ce que nous devions immanquablement trouver. J’y consentis, certain de rencontrer plus de pierres, de vases brisés et de poterie que de monceaux d’or.

Il fallut quelques jours pour achever nos préparatifs de départ. Un bœuf fut tué, coupé en petits morceaux et salé ; son cuir servit à faire des ojotas, sorte de sandales fort commodes pour les Indiens, qui sont habitués à les porter, mais dures et blessantes pour des pieds européens. Une provision de farine de maïs et d’eau-de-vie, le bœuf salé, des haches, des pioches et des barres de fer, tout cela fut réparti entre les quinze Indiens qui devaient nous accompagner, et le 2 juillet au matin nous partîmes, heureux comme des gens qui vont prendre possession d’une mine en plein rapport.

La première partie de la route fut charmante ; nous gravissions une montagne à pic, mais c’était l’affaire de nos mules, qui suaient et soufflaient de leur mieux ; nous chantions gaiement et admirions l’effet grandiose d’une quantité de pics rangés les uns à côté des autres, comme un immense jeu de quilles. Pour descendre, il fallut dire adieu à nos mules, qui reprirent le chemin de Yanama, et nous marchâmes droit sur l’Apurimac, qui coulait à quelque mille pieds plus bas. L’horrible chose que d’être les premiers à frayer un sentier à travers les bois et les hautes herbes ! Les Indiens marchent en tête, hache et serpe à la main, coupant à droite et à gauche juste ce qu’il faut de place pour le passage d’un ours ou d’un homme plié en deux. De temps à autre, une fissure profonde coupe le chemin, et il faut, pour passer, fabriquer un pont volant. Heureusement que les gros bambous ne manquent pas, non plus que les lianes pour les attacher solidement. L’on a perdu deux ou trois heures, et l’on reprend son fatigant voyage ; mais la provision d’eau est achevée : être obligé de courir sans eau au grand soleil, et cela dix heures de suite, c’est à pleurer de colère.

Le torrent qui sort des nevaos de Yanama passe dans la vallée au bas des montagnes qu’on descend pour gagner l’Apurimac. Du moment où nous l’aperçûmes, nous nous mimes à courir, et, en moins d’une demi-heure, nous avions parcouru les trois ou quatre milles qui nous en séparaient. Nous trouvâmes, dans la vallée qui se nomme Cotacouca, des champs de cannes à sucre qui datent du temps où les jésuites possédaient l’hacienda de Guatquinia. Je ne crois pas qu’il soit possible à un homme d’habiter cet étroit vallon, qui, du reste est très fertile, tant sont nombreux et affamés les moustiques qui en ont pris possession. Impossible de respirer, de boire ou de manger, sans avaler des quantités de ces horribles petites bêtes. Nous avions l’air de gens masqués, à voir nos figures enflées et couvertes de sang. Il fallut pourtant dormir dans cet enfer. Nous avions établi autour de notre campement un large rempart de feux de fagots que les Indiens étaient chargés d’entretenir pendant la nuit, et, grace à la fumée épaisse du bois vert et à une grosse couverture de laine qui nous enveloppait de la tête aux pieds, nous pûmes dormir à peu près tranquilles.

Après trois jours de marche, nous fûmes aux prises avec de nouvelles difficultés. Plus de sentiers ; des deux côtés, les montagnes se rapprochaient et ne laissaient de place que pour le passage des eaux du torrent de Yanama. Pendant toute une journée, nous descendîmes le lit du torrent, sautant de pierre en pierre ; ceux qui glissaient s’évertuaient dans l’eau jusqu’à ce qu’ils s’en fussent tirés ; chacun était pour soi, Dieu pour tous. Sur les bords, à l’endroit où nous nous arrêtâmes pour manger, les Indiens reconnurent la trace d’une once ; sa tanière était là, garnie de feuilles et de paille. Les chats-tigres et les onces sont communs sur les bords de l’Apurimac ; parfois ils remontent jusqu’aux pâturages de la sierra pour dévorer les veaux et les brebis.

À un certain endroit sans nom, nous quittâmes le lit du torrent et nous établîmes notre camp à gauche sur un plateau entouré de broussailles. On envoya une partie des Indiens brûler les hautes herbes et les broussailles de la route que nous devions faire le lendemain : ce fut un immense incendie dont la flamme vint jeter de magnifiques reflets sur le rocher à pic devant nous à la droite du torrent. La pluie, dont nous n’avions aucun moyen de nous défendre, nous interrompit brusquement dans notre admiration de ce grand effet de lumière ; nous jurions tous comme des muletiers.

Le quatrième jour de notre campagne fut marqué par de nouvelles fatigues. Nous gravîmes des montagnes droites comme des murailles, profitant, pour arriver à leurs plateaux juchés en gradins les uns sur les autres, des éboulemens de sable ou de pierres. Un des Indiens roula, avec son havresac sur le dos, du haut d’un éboulement : il n’était pas mort, mais il avait le corps brisé, et ne put continuer sa route. Nous lui envoyâmes deux de ses camarades pour le transporter à Yamana et nous ramener une nouvelle provision de rhum. Nous buvions du rhum le matin et le soir, parce qu’il faisait froid ; à midi, parce qu’il faisait chaud. Nous manquons tout-à-fait d’eau ; mais nous n’en marchions pas moins, résignés à tout souffrir plutôt que de revenir sur nos pas. Notre route traversait des bois à demi consumés, et dont la cendre, dispersée par le vent, nous aveuglait. Nous allions toujours, toussant et maugréant ; il fallut cependant nous arrêter, la nuit venue, au bord d’un précipice. C’était notre dernier jour d’épreuve, et le lendemain nous aperçûmes, à cinquante pas de nous, les premières maisons de la ville déserte de Choquiquirao.

À peine arrivés au milieu des ruines, nous ne perdîmes pas de temps, et nous passâmes quelques heures à les visiter. À chaque pas, nous rencontrions des vestiges de civilisation, des maisons bien construites, des murailles en pierres de taille. En suivant la principale ligne des maisons, qui descend en gradins sur les flancs de la montagne, on se trouve sur une vaste place ayant d’un côté un palais et de l’autre un portique ou plutôt un mur triomphal. Les Indiens abattirent les arbres qui croissaient dans une des salles du palais, ils firent un toit de bambous et de roseaux, et là nous établîmes notre camp pour les huis jours que nous comptions passer à Choquiquirao.

Dans mes projets de fouilles à faire et de plans à lever, je n’avais pas fait entrer une des conséquences forcées de l’abandon du terrain pendant des siècles, la végétation qui envahit tout. Ce ne sont pas seulement les rues, mais les maisons et les murs mêmes des maisons qui sont garnis d’arbres et de plantes grimpantes. Impossible de dessiner l’ensemble de la ville. Le terrain est de toutes parts soutenu par des terrasses qui s’étendent les unes au-dessus des autres et, qui servent de terre-plein pour les maisons. Les rues sont étroites, surtout celles qui traversent la ville dans la direction de la pente de la montagne, qui forme un demi-cintre profond au nord. Derrière la ville s’élèvent à pic des rocs dentelés et couverts de neige ; à l’est et à l’ouest, deux presqu’îles de montagnes s’étendent comme deux bras pour cacher et protéger ces ruines ; au sud, et à une grande profondeur, coule l’Apurimec. Un monticule de forme circulaire se détache de la ville et s’avance comme un promontoire au-dessus de l’Apurimac. Le sommet de ce monticule, plat et arrondi, est soutenu par une muraille en maçonnerie. Nul doute que ce ne fût un de ces lieux destinés aux sacrifices et à la prière que l’on connaît dans le pays sous le nom d’adoratorios del sol. La base de ce monticule termine un des côtés de la grande, place de Choquiquirao. En face est le palais ; à droite et à gauche, un précipice. Le pied du monticule est, dans toute sa largeur (dix-huit mètres trente-deux centimètres), formé par le mur triomphal qui borde la grande place. Ce mur, d’une architecture irrégulière, n’a d’ouverture qu’une seule porte à gauche, devant les degrés qui conduisent à la plate-forme de l’adoratorio. L’ensemble du monument, dont la construction et les détails sont soignés, est d’une ordonnance architecturale des plus bizarres : il appartient cependant à l’époque la plus moderne de la civilisation péruvienne. La porte ouverte dans le mur triomphal est d’un style tout égyptien.

Nous fîmes déblayer la place et les édifices qui y touchent. Les différentes constructions au nord et à l’ouest de la place font partie du même édifice et sont réunies par des portes de communication. On retrouve ici, comme dans toutes les anciennes villes du Pérou, les doubles maisons appuyées sur le même mur de séparation, et ne communiquant entre elles que par des portes extérieures donnant sur le corridor qui règne sur toute la profondeur de l’édifice. Le premier et seul étage qui existât au-dessus de ces maisons est parfaitement marqué ; les poutres formant le plancher du premier étage sont encore engagées dans les murs, et sans les arbres qui ont poussé au beau milieu des appartemens, nul doute que des débris de toiture ne subsistassent encore. Le toit était en appentis rapide, appuyé sur le mur mitoyen qui sépare chaque double maison. Les appartemens sont carrelés avec de larges briques en terre cuite recouverte d’un vernis noir fin et brillant ; dans chaque appartement, il y a plusieurs de ces niches que j’avais remarquées pour la première fois dans les maisons de l’île de Titicaca : on retrouve encore sur les parois de ces niches des trous à distances égales, qui ne pouvaient servir qu’à soutenir divers rayons de planches. Il ne reste aucune trace d’escalier qui permette de supposer que l’on arrivât au premier étage par l’intérieur des appartemens.

Le bâtiment principal, qui fait face au mur triomphal de Choquiquirao, est formé de deux maisons composées chacune de trois longs appartemens, dont l’un, celui du milieu, paraît avoir servi d’antichambre. On y pénètre par deux corridors qui règnent sur toute la profondeur de l’édifice, l’un à droite, l’autre à gauche. À la droite du principal corps de logis, vers le milieu de la grande place, s’élève un bâtiment dont les cloisons intérieures se sont écroulées, et dans lequel on pénètre par trois portes. Un peu plus loin, on rencontre un réservoir et un bain à larges dalles de pierres, parallèles au principal corps de logis ; sur toute la longueur des corridors s’étend une large salle, dont rien n’indique la destination première.

En fait d’habitation particulière, le palais de Choquiquirao est ce que j’ai vu de plus complet parmi les monumens antiques du Pérou. Il nous initie en partie à la vie intérieure des anciens habitans du pays, et, s’il ne nous donne pas l’idée d’un grand comfort dans la vie matérielle, du moins il prouve que leur manière de vivre était en rapport avec leur civilisation, c’est-à-dire qu’ils avaient déjà dépasse l’état de lutte contre les nécessités de la vie, et qu’ils en étaient à la recherche du bien-être. Les pièces carrelées, les antichambres, les bains appartiennent à une civilisation qui peut être encore jeune, mais qui marche visiblement à la virilité.

Pendant que je m’occupais à dessiner les vieilles maisons de Choquiquirao et à mesurer leurs portes et leurs fenêtres, mes co-associés fouillaient la terre partout où ils croyaient reconnaître des traces d’enfouissement ; mais là, il n’y avait pas de ces grandes et belles chulpas comme à Atun-Colla ou à Maïocohamai. Les morts étaient empilés dans des trous creusés sous des rochers, et on n’y enterrait rien avec eux, ni vases, ni topos. Mes compagnons percèrent une des fausses portes de la grande muraille triomphale, qui semblait sonner creux sous les coups de pioche. Derrière était le roc vif. On sonda dans plus de dix endroits, et toujours inutilement. Rien ne reste donc aujourd’hui pour nous dire quels étaient les habitans de cette ville, qui pouvait contenir quinze mille ames ; rien pour nous apprendre leur vie et leur mort ! Pour toute trace de leur existence, des ossemens sans linceuls ni vases funéraires, un nom à peine conservé par la tradition. En vérité, c’est une mélancolique histoire que celle des anciennes populations du Pérou. À peine trois cents ans se sont écoulés depuis la conquête, et les villes les plus magnifiques ont disparu sans laisser d’autres preuves de leur existence que de vastes ruines sans nom.

L’histoire nous dit bien qu’après le siège de Cusco, l’Inca Mancocapac, craignant la colère du marquis François Pizarre, qui accourait de Lima pour venger la mort de son frère, don Jean Pizarre, tué d’un coup de pierre dans la forteresse de Rodadero, se retira dans les montagnes inaccessibles de la rive droite de l’Apurimac. Sa famille, sa cour, les gens compromis et ses plus dévoués serviteurs le suivirent dans son exil. Les sites les plus escarpés leur parurent seuls capables de les dérober à la poursuite des Espagnols. Ils coupèrent les sentiers qui pouvaient conduire à leur retraite, placèrent des corps-de-garde sur toutes les crêtes des rochers, et commencèrent à élever des villes. Les Espagnols essayèrent en vain de les forcer dans ce dernier asile. Vilcabamba, Choquicancha, Choquiquirao, continuèrent ainsi, pendant de longues années encore, à reconnaître l’autorité des descendans des Incas échappés au massacre commandé par l’inca Atahualpa et aux assassinats judiciaires des Espagnols. Enfin le vice-roi don André Hurtado de Mendoza, marquis de Lañete, arriva d’Espagne avec des instructions pour obliger les Indiens, de gré ou de force, à sortir de leurs rochers. Sayritupac, un des descendans de l’inca Huascar, gouvernait tristement son petit royaume de rochers et de précipices. Le marquis envoya une députation à Sayritupac, pour lui proposer, s’il voulait quitter sa retraite et consentir à recevoir le baptême, une pension annuelle de 18 000 castillanos d’or et le marquisat d’Oropesa, dans la vallée d’Ycay. Les envoyés prirent la direction de Santa-Anna, et ne purent continuer leur route, parce qu’ils trouvèrent les chemins coupés. Ils revinrent au Cusco et passèrent l’Apurimac ; ils arrivèrent en face d’une ville où résidait l’inca. L’histoire dit que c’est Vilcabamba ; mais comme, d’après le récit des envoyés, la ville indienne s’élevait sur la rive droite de l’Apurimac, en face de Curaguassi, il est plus probable que cette ville était Choquiquirao. S’avançant jusque sur les bords du côté gauche de l’Apurimac, les députés du vice-roi firent des signaux qui furent aperçus des Indiens ; ces derniers s’approchèrent, et une conférence s’établit. Les envoyés exposèrent le but de leur mission et firent, de la part de la cour d’Espagne, les propositions formulées par le vice-roi. Le conseil de l’inca s’assembla, et il fut déclaré d’une commune voix que remettre ce prince aux mains des Espagnols, c’était le livrer à la mort. Les envoyés revinrent au Cusco, apportant un refus formel de la part de l’inca. Le vice-roi ne se découragea point : il nomma une nouvelle députation, composée en partie de nobles péruviens, partisans ou amis de la famille des Incas. Ceux-ci pénétrèrent jusqu’à Vilcabamba ou Choquiquirao, ils obtinrent de Sayritupac qu’il renoncerait à son exil volontaire et viendrait à la ville sacrée du Soleil. Ce malheureux prince périt plus tard assommé comme un bœuf par un capitaine espagnol qui, jouant avec lui aux quilles, lui lança dans un moment de colère sa boule à la tête.

Il est probable que c’est à l’époque du départ de Sayritupac que furent abandonnées ces villes-forteresses situées dans les montagnes de la rive droite de l’Apurimac. Disant pour jamais adieu à leur triste séjour, les habitans suivirent leur prince, emportant tout ce qu’ils avaient d’objets précieux. Ainsi s’explique l’absence complète d’ornemens et d’ustensiles anciens au milieu des ruines de Choquiquirao. Au bout de quelques jours, nous étions tous désappointés, mes co-associés de ne pas trouver d’or, et moi de n’avoir à rapporter que quelques fragmens de vases et deux ou trois topos de cuivre. De nouvelles fouilles auraient été peut-être plus heureuses ; mais les vivres commençaient à nous manquer, et il fallut songer au départ. Après quelques jours de marche plus pénibles encore que les premiers, nous étions de retour à Yanama. Le lendemain, sans plus tarder, je dis adieu à mes compagnons de découverte, auxquels je souhaitai meilleur succès dans une seconde visite à Choquiquirao, et, reprenant le chemin des nevaos d’Yanama et de la vallée de Guatquinia, je passai de nouveau, et sans accident, la grande Cordillère du Soraï et du Salcantay. Le 22 juillet, je me trouvai avec joie à Mollepata, sur le chemin de Lima.


III. – LE BAS-PEROU.

Les approches d’une grande capitale sont partout curieuses ; mais, au Pérou surtout, il y a un intérêt singulier à observer les changemens qui se produisent dans les mœurs des populations et dans l’aspect du pays à mesure qu’on s’avance mers Lima. Le Bas-Pérou a une physionomie originale, et dont on saisit mieux les traits principaux au sortir des âpres solitudes des Cordillères. Les pluies avaient tout-à-fait cessé quand je repris la route de Lima, et les chemins étaient devenus praticables. C’était un véritable bonheur pour moi, qui, depuis Cusco, n’avais rencontré que montées et descentes ardues. Ces sentiers, bons pour des chèvres, portent, il est vrai, le nom fastueux de camino real, route royale ; mais nous n’en voudrions pas dans nos provinces les plus reculées de France pour routes de traverse.

Après avoir gravi pendant trois heures une montée fort rude, on se trouve à un village qui a nom la Banca, et, en descendant pendant trois autres heures, on arrive aux bords de l’Apurimac, qui roule ici large et profondément encaissé. Dans un endroit où deux énormes rochers forment de chaque côté une muraille perpendiculaire, on a construit un pont suspendu de cordes et de bois, semblable à nos ponts de fil de fer. Deux câbles, tendus d’un bout à l’autre de l’Apurimac, supportent des cordes qui tombent perpendiculaires et soutiennent le plancher du pont, formé de pièces de bois rondes, rattachées entre elles par d’autres cordes. La distance entre les deux rochers étant de quatre-vingts vares (la vare a trois pieds), il en résulte que le pont forme une courbe effrayante et que le poids d’une seule personne suffit pour le faire trembler comme une escarpolette. On décharge les mules, qui dressent les oreilles et soufflent horriblement ; à force de cris et de coups, on parvient à les pousser sur le pont, et, une fois là, elles sont trop effrayées pour songer à retourner sur leurs pas. Ce misérable pont, sur lequel doivent passer les caravanes et les voyageurs qui font le commerce de l’intérieur on qui se rendent à Lima, est si mal entretenu, qu’il n’y a pas de semaine où il n’arrive quelque accident.

À Curaguassi, nous dîmes un dernier adieu aux montagnes de Choquiquirao, qui étaient là en face du village, de l’autre côté de l’Apurimac. Bien aise d’y avoir été, j’étais enchanté d’en être revenu : j’avais le corps rompu, comme si j’avais roulé du haut en bas d’un précipice. À partir de Curaguassi, on voit la canne à sucre croître à côté des champs de blé. La température est certainement plus froide ici que dans le midi de la France, puisque le thermomètre ne monte jamais au-dessus de 68 degrés Fahrenheit, 16 degrés de Réaumur. Il est vrai qu’il se maintient à peu près toute l’année à ce même point. L’absence de gelée est ce qui protège cette culture. Au reste, dans ce district, la canne à sucre n’arrive à sa maturité qu’au bout de trois années, et, après cette lente croissance, on doit renouveler la plantation. Ce qui est digne de remarque, c’est que, dans les expositions plus froides, le sucre est plus blanc, plus doux et de meilleure qualité. J’ai essayé de mâcher des morceaux de canne à sucre ; mais, au lieu de trouver le roseau tendre et plein de suc comme au Brésil, je l’ai trouvé si dur et si sec, qu’il était impossible d’y mordre : c’est, dit-on, la première qualité de canne à sucre.

Abancay est une petite ville dans la vallée du même nom. En l’honneur de la Santiago, on y donnait des courses de taureaux à l’époque de mon passage. Les taureaux ne manquaient pas de courage, mais les toreadores à pied et à cheval ne brillaient guère par la bravoure. Les toreadores ici ne sont autres que quelques chiolos qui, dans la grande place de l’endroit, courent à cheval, non pas sur le taureau, mais le plus loin possible du taureau. Quelques Indiens à moitié ivres s’avancent à dix pas des barrières qui ferment les avenues de la place et appellent le taureau en agitant leur poncho. Dès que le taureau vient à eux, ils s’empressent de passer de l’autre côté de la barrière. Les dames sont aux fenêtres ou aux balcons, encourageant les toreadores, mais en vain. Ceux-ci ont pour les petites cornes pointues des taureaux de la sierra un respect que les cris des dames ne peuvent les engager à perdre. De temps à autre, un pauvre Indien, ivre de chiche, s’avance en trébuchant au-devant du taureau qui le culbute et le foule aux pieds. Chacun alors de rire et de crier bravo toro !

Entre Abancay et Auquibamba, on traverse le Puchachacuc sur un pont en pierres de taille d’une bonne et solide construction. Le Puchachacuc sort des montagnes qui entourent la vallée d’Abancay. Je passai une journée à Auquibamba, hacienda de cannes à sucre appartenant au beau-frère du général Santa-Cruz. Guaucarama, Argama, sont des hameaux insignifians. Andaguilas, sous-préfecture, est une petite ville dans une jolie position à l’entrée d’une vallée bien cultivée en alfafa, maïs et blé. Au coin des rues était placardé un appel à tous les citoyens blancs et rouges qu’on invitait à venir jurer une nouvelle constitution ; l’appel donnait aussi la formule et le cérémonial du serment. On engageait les propriétaires des environs à paraître à cheval, sous peine d’être considérés comme indifférens ou malveillans. On enjoignait à tout boulanger et chef de quartier de se charger des divertissemens publics sous peine d’amende. Les Indiens seuls vinrent jurer, parce que c’était pour eux une occasion de boire, et parce qu’il était dans leurs habitudes d’obéir à l’autorité sous peine d’amende et de prison. Cette même bonne grace avec laquelle l’Indien a accepté son humble lot dans l’état social du Pérou est une des causes qui de long-temps empêcheront son émancipation. On le pille, il s’enfuit ; on le frappe, il demande pardon pour avoir été frappé. En temps de guerre, les soldats brûlent sa cabane, battent sa mère, violent ses sœurs et le conduisent lui-même enchaîné à leur quartier : là, on lui met un fusil entre les mains, et ce même malheureux, devenu brave par ordre, se bat comme un lion, et, si ses officiers l’ordonnent, il saccagera son propre village.

J’avais quitté deux ou trois bourgades qui s’échelonnent sur la route de Lima, au-delà d’Andaguilas. Je pressais le pas de ma mule pour rejoindre mes bagages, partis depuis assez long-temps, et maudissais de bon cœur un curé qui, pour me faire causer du pape et de l’empereur, m’avait retenu jusqu’à dix heures du matin, quand, à l’entrée du village de Chinchero, j’aperçus mon sambo entouré d’un groupe d’Indiens, hommes et femmes, lui tendant cordialement des vases remplis de chicha, que le drôle avalait sous prétexte de politesse. — Ah sambo condemnado ! une lieue en deux heures ! — Monsieur, impossible de traverser cette foule. — Va, pousse, nous passerons… Et les mules, où sont les mules ?… Les mules, abandonnées à elles-mêmes, avaient franchi les murs de pierre qui bordaient le chemin, et ravageaient à leur aise des jardins de maïs et d’alfafa. Ce fut avec peine qu’on les ramena sur le chemin. Personne ne se dérangeait pour nous aider, les propriétaires eux-mêmes regardaient avec apathie le dégât que nos mules faisaient dans leurs plantations. Mon brave domestique mulâtre harangua ses mules, qui s’avancèrent bravement sur la foule entassée dans la rue, et, pour les encourager, il leur distribua de vigoureux coups de lasso qui tombaient, probablement par hasard, plus souvent sur les Indiens que sur les mules, mais le tout en vain. Les Indiens frappés pour les mules ne se retournaient même pas ; ceux qu’attrapait la corde en cuir ôtaient leur chapeau et nous saluaient d’un Ave Maria purissima tatita, ou bien ils nous tendaient amicalement des verres de chicha. Après un quart d’heure, nous avions à peine fait dix pas, quand nous aperçûmes, assis sur une estrade, trois graves ivrognes, les magnats du pays. L’un d’eux se leva, et, s’avançant au bord de l’estrade, me tendit un verre de chicha tostada. — Caballero, me dit-il, on ne passe pas ; je ne laisse passer personne, et je suis l’alcade de Chinchero. C’est aujourd’hui la fête de Notre-Dame de Lorette, patronné de Chinchero. La fête a été remise à ce dimanche, parce que le tremblement de terre du mois de mars de l’année dernière avait endommagé l’église. Nous avons procession et course de taureaux. Donc, si vous êtes chrétien… achevez votre verre de chicha. Vous logerez dans cette maison, il y a un large patio pour les mules. Au revoir, caballero. — Nous entrâmes dans la cour, où, bêtes et gens, nous fûmes bien vite casés par ordre supérieur de l’alcade.

En ce moment, les cloches commencèrent à sonner, les tambours à battre, les trompettes et cornets à beugler. Ce vacarme indiquait que la procession sortait de l’église. Je courus vers la place, enjambant avec peine les barricades préparées pour la course de taureaux. Partout, dans l’Amérique espagnole, les places de village se ressemblent. L’église, avec son cimetière, fait un côté du carré ; les trois autres côtés sont formés par des maisons et des clôtures de jardins. Sur la place de Chinchero, devant chaque porte de maison, était élevée une barricade, et contre chaque muraille solide se dressait un échafaudage, le tout bien garni de brocs de chicha et d’outres d’eau-de-vie. La procession sortit de l’église, et les assistans se mirent à genoux, invoquant à haute voix les bénédictions de Notre-Dame de Lorette. Venait d’abord une musique de trompettes, harpes et violons ; puis les lanceros, pauvres diables qui, pour se griser aux frais du capitaine de la course, viennent, lance en main, attaquer le taureau au milieu de l’arène ; ensuite s’avançait à cheval le capitaine, celui qui paie l’eau-de-vie et la chicha qu’engloutissant les toreadores indiens ; enfin une madone en cire, habillée d’oripeaux, qui représentait Nuestra Senora de Loretta ; M. le curé sous son dais, et une troupe de dévots, hommes, femmes et enfans, tous, moins le clergé, parfaitement ivres. Ils avaient commencé samedi soir la veillée de la fête, le dimanche les avait trouvés le verre à la main, et à midi, heure de la procession, l’enthousiasme était à son comble.

Le cortége fit lentement le tour de la place et rentra dans l’église, qui se ferma pour toute la journée. Alors commencèrent les courses et les réjouissances. Ce jour-là, les habitans de Chinchero avaient tous le cœur sur la main ; aussi je reçus de nombreuses et pressantes invitations d’entrer dans différentes maisons où s’était rassemblé le beau monde de l’endroit et des environs. La place continuait toujours à être remplie de lanceros qui brandissaient leurs lances, de chiolos qui caracolaient et d’Indiens qui s’enivraient tristement, quand de grands cris partis d’une rue voisine vinrent animer toute cette foule, qui disparut comme par enchantement et laissa la place vide. Un taureau, les cornes ornées de fleurs et de rubans, arriva en bondissant sur la place, dont il fit plusieurs fois le tour, s’arrêtant devant les barrières qui le séparaient de la foule et les ébranlant à coups de cornes. Los lanceros ! los lanceros ! criait la foule ; mais les lanceros, qui tout à l’heure brandissaient leur arme de façon à éborgner les voisins, tenaient tristement leur petite lance à la main, comme on tient une canne qui embarrasse, et se poussaient l’un l’autre pour commencer l’attaque. Enfin une demi-douzaine d’entre eux, plus résolus ou plus gris que les autres, sautèrent dans l’arène, et, mettant un genou en terre, réunirent les pointes de leurs lances en un faisceau qu’ils présentèrent bravement à l’animal. Le taureau accepta lestement le défi, car à peine cette espèce de bataillon carré était-il formé que, tête baissée, l’animal se précipita sur les lanceros ; mais, avant qu’il eût pu atteindre les Indiens de ses cornes, les six fers de lance lui étaient entrés dans le mufle, dans le col et la poitrine, et le taureau s’arrêta court en beuglant douloureusement. Les autres lanceros accoururent alors et l’achevèrent en une minute. Le corps fut traîné hors de la place, et un second taureau parut bientôt. Comme le premier, il se précipita sur les lances, et fut tué comme lui. Un troisième eut le même sort. Un quatrième s’élança ; c’était un petit taureau noir, avec une étoile blanche sur le front. Il bondissait comme un chevreau, puis s’arrêtait court, poussait des mugissemens brefs et saccadés, piétinait la terre, qu’il faisait voler à dix pas, puis recommençait à bondir. C’était plaisir de le voir faire ; aussi de toutes parts il s’éleva un murmure de contentement qui se formula bientôt en éloges passionnés du joli taureau noir. Deux ou trois fois il s’avança jusque sur les fers de lance, il se piqua le nez et se retira furieux. Encouragés par la timidité de l’animal et par leurs premiers succès, les lanceros se débandèrent, s’agenouillèrent deux par deux dans la place, et attendirent le taureau le pommeau de leur lance fixé en terre. Le taureau se précipita vers les deux premiers qui se rencontrèrent sur son chemin. Arrivé à portée, il sauta par-dessus lances et lanciers, puis revint sur ces malheureux qu’il foula avec rage, laboura de ses cornes pointues et finit par lancer à plus de dix pieds en l’air. Il y eut alors un cri général dans la place : Bravo toro ! bravo toro !…J’avoue que, pour moi, j’étais ému à ne pouvoir respirer. Les deux hommes mutilés étaient là dans l’arène, se traînant sur les genoux et les mains pour gagner les barrières et échapper à la mort ; mais le taureau furieux courait de l’un à l’autre, les foulait de nouveau aux pieds et les frappait de ses terribles cornes. « C’est horrible ! » dis-je à mon voisin le plus rapproché. Celui-ci ne m’écoutait pas ; son ame tout entière était passée dans ses yeux ; il avait même laissé éteindre sa cigarette, qu’il avait retirée de sa bouche pour crier plus fort que les autres. « Bravo toro ! Ah ! toro picaro ! criait-il chaque fois que le taureau revenait à la charge sur les deux malheureux Indiens. Ah ! vaillant taureau, petit coquin de taureau ! C’est mon taureau ! disait-il avec orgueil en regardant les gens qui l’entouraient ; il est de mon hacienda, c’est moi qui l’ai donné pour Notre-Dame de Lorette. » Et à la fin, quand il m’entendit répéter que c’était une lâcheté de ne pas aller secourir les deux Indiens : « Ils n’en ont plus besoin, dit-il en souriant ; ils sont certainement morts. » En effet, les malheureux étaient là, dans l’arène, les membres brisés, vomissant le sang, morts enfin, bien morts. J’en avais assez de ce drame d’abattoir ; je cédai ma place au véritable amateur qui, avec sa bouche avinée, me faisait passer devant la figure des bravo tore ! à m’asphyxier. Je m’en allais rejoindre mes honnêtes mules qui, elles, ne tuaient personne et n’en étaient pas mieux traitées, car, pour ce jour-là, impossible d’obtenir à prix d’or autre chose que de la chicha, de l’eau-de-vie et des chupes.

À Chinchero, j’avais fait la connaissance d’un propriétaire des environs, qui me proposa de m’arrêter en passant dans son hacienda, sur la route de Lima. Là, je trouvai deux grandes demoiselles fort ennuyées de leur sort et encore irritées contre leur père, qui n’avait pas jugé à propos de les mener aux courses de toros de Chinchero. En vérité, c’est une désolante existence que celle des propriétaires péruviens établis loin des grandes villes. Leurs maisons forment un carré, composé de l’habitation des maîtres et des bâtimens d’exploitation. Dans cette cour pataugent poules, canards, cochons, et aussi les gens de la maison, quand ils veulent mettre le pied dehors. Pas un piano, pas un livre, pas un pauvre journal. Une guitare, dont chacun rôde plus ou moins, et quelques livres de prières, voilà ce qui doit suffire à la vie intellectuelle des dames de l’intérieur du Pérou ; aussi sont-elles, comme le veut l’Évangile, les très humbles servantes de leurs maîtres et seigneurs, qui les traitent avec une supériorité brutale dont les pauvres femmes ne peuvent que rarement se venger.

De Chinchero à Guamanga, la route n’offre de remarquable que les larges ravins qu’il faut à chaque instant monter et descendre. Tout près de la petite ville de Guamanga, l’on traverse sur un pont de pierre un ruisseau profondément encaissé, dont les eaux font tourner plusieurs roues de moulins à farine. Le blé est le principal produit et à peu près la seule culture du pays. L’aspect de Guamanga est riant ; les maisons, surtout celles des faubourgs, paraissent s’élever du milieu de jardins verts : en approchant, l’on reconnaît que cet effet de verdure est produit par les cierges et les raquettes (plantes de la famille des cactus). Les maisons, couvertes de tuiles rouges, sont blanchies avec une terre crayeuse d’un blanc éclatant ; les rues sont droites et bien alignées, et celles que n’ont pas bouleversées les torrens qui, pendant la dernière saison des pluies, couraient par la ville et inondaient les maisons, sort propres et bien pavées. Les autres sont encombrées de monceaux de pierres et de terre. La place de la cathédrale est de trois côtés entourée de portiques qui lui donnent un air élégant et monumental. Les églises de Guamanga n’ont absolument rien de remarquable, non plus que les couvens. Comme partout, les monastères de femmes sont conservés, mais les biens des religieuses sont appliqués au service de l’état. Guamanga est bâtie au pied de l’un de ces nombreux rameaux de montagnes qui descendent en toute direction de la chaîne principale des Arides. La plaine, qui l’entoure des deux côtés est cultivée en blé le manque complet d’arbres, la sécheresse de la terre crevassée à, chaque pas, la stérilité des montagnes qui, de tous côtés, ferment l’horizon, donnent à ce paysage un aspect sévère.

Guamanga est le chef-lieu de préfecture du département d’Ayacucho. Un des préfets qui se sont succédé dans cette ville, le général Frias, a commis, pendant son administration, des horreurs renouvelées des Espagnols au temps de la conquête. Sans consulter ses administrés, il s’était déclaré pour le général Gamarra, et avait commencé par lever des contributions forcées, par s’emparer de tous les chevaux et mulets du département, et presser tous les hommes en état de combattre, blancs, métis et indiens. Des femmes vieilles et infirmes furent chassées du département dans les vingt-quatre heures ; des jeunes gens des premières familles de la ville furent condamnés à mourir sous le bâton. Quand Frias fut tué dans le combat livré près de Huancavelica, il y eut à Guamanga une explosion de joie. Une dame me disait : « J’ai fait prier le lieutenant*** (celui qui l’avait tué) de passer chez moi, et je lui ai baisé les mains. »

Le département d’Ayacucho produit du blé, du maïs, des fruits et des légumes ; il renferme aussi quelques mines d’argent, travaillées avec de faibles capitaux. Quand même ce département, presque uniquement agricole, donnerait quelques produits exportables, il serait impossible de les faire arriver à la côte, vu la difficulté des chemins et l’éloignement de la mer. À Guamanga, le climat est tempéré, et déjà les habitans commencent à perdre la tournure rustique qui annonce presque toujours dans la population péruvienne le voisinage de la sierra. Je fus invité, avec une nombreuse troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, à une trilla (battage du blé) dans une hacienda à trois lieues de Guamanga. Les dames chevauchaient, jambe de ci jambe de là, et poussaient leurs chevaux au grand galop dans des sentiers remplis de cailloux et bordés par des précipices. De ce train-là, nous arrivâmes bientôt à la ferme. Sur un plateau isolé et exposé à tous les vents, le blé était entassé à trois pieds de hauteur. On amena des chevaux et des mulets, pour la plupart non domptés, et on les lâcha sur le blé. Une quarantaine d’Indiens, formant un cercle et les effrayant par des cris aigus, les faisaient galoper à toute vitesse. Quand les chevaux cherchaient à s’échapper, on les arrêtait à coups de bâton, et c’était un tintamarre, une poussière à s’enfuir, ce qui divertissait beaucoup la compagnie.

Le soleil était brûlant ; nous avisâmes trois arbustes hauts d’une dizaine de pieds, et nous nous établîmes pour déjeuner à l’ombre trouée de leurs petites feuilles. Comme je voyais la conversation tourner au blé, je me hâtai de raconter qu’il y avait en Europe une machine fort simple pour séparer le grain de l’épi, sans briser l’un ni l’autre, et l’Europe nous fit oublier le blé de Guamanga : la conversation devint animée ; mes compagnons étaient d’un naturel, d’une bonhomie charmante, et nous fûmes toute cette journée gais et joyeux comme de vrais paysans. Notre petite fête se termina, comme se terminent les fêtes dans ce pays, par des politesses commencées et rendues le verre à la main, enfin par une joie un peu tumultueuse. Il était trop tard pour retourner à Guamanga ; il fut résolu, d’une voix unanime, qu’on camperait dans la ferme jusqu’au lendemain matin. Nous dansâmes une bonne partie de la nuit, et le restant, nous le passâmes dans une grange, où mères et demoiselles, pères, frères, amis et conviés, nous nous arrangeâmes chacun dans notre coin, le moins mal possible, riant du campement improvisé et babillant toute la nuit de façon à ne pas laisser dormir des deux yeux un seul d’entre nous.

Cette méthode paresseuse de faire battre le blé par des chevaux est encore usitée dans certaines parties de la France, en Espagne et en Orient. L’on en conçoit tous les inconvéniens : perte de grain et de paille, surcroît de dépense, lenteur et irrégularité du travail. L’agriculture est restée, dans ces pays, ce qu’elle était au temps de la conquête : la charrue n’a pas de roues, et le soc est formé d’une barre de fer longue d’un pied et large de deux pouces, qui est attachée au bois par une sangle. Cet instrument gratte à peine la terre à une profondeur de trois ou quatre pouces, et pourtant le blé forme la grande richesse de ce département ; on ne songe pas à cultiver la vigne, qui, dans ces terrains légers et crayeux, donnerait une bonne qualité de vin.

La population de Guamanga est de six milles ames, pour la plupart blancs et métis. Il y a un collège où, comme au Cusco, l’éducation est toute classique et catholique, et tout aussi médiocre. Je passai à Guamanga quinze jours, et je quittai cette ville regrettant, je n’ose pas dire des amis, mais des personnes qui m’avaient traité avec bonhomie et bienveillance.

Le petit village de Quina est à cinq lieues d’Ayacucho. De là le terrain s’élève en pente douce jusqu’au pied d’une de ces nombreuses montagnes, rameaux de la grande Cordillère. La plaine qui s’étend entre le village et la montagne, au pied de la montagne même, a été le théâtre de la célèbre bataille d’Ayacucho, restée, dans l’histoire moderne du Pérou, comme l’événement le plus important de la guerre de l’indépendance. Là, cinq mille hommes en combattirent neuf mille ; contre toute probabilité, les vieux soldats de la guerre de la Péninsule capitulèrent devant les gauchos colombiens et les Indiens de la sierra. Du côté des Espagnols, il y eut confiance et négligence ; résolution du côté des indépendans. Le vice-roi Lacerna était en désaccord avec ses généraux, et les généraux étaient en désaccord entre eux. On prétend que le vice-roi ne songeait à rien moins qu’à élever pour son propre compte un trône constitutionnel au Pérou, que ce but était avoué par lui et soutenu par nombre de partisans, pour la plupart Américains, et qu’il en résultait une grande indécision dans sa conduite vis-à-vis des indépendans.

L’armée espagnole, infanterie et cavalerie, était rangée sur la montagne qui domine la plaine de Quina. Les tirailleurs espagnols descendirent et ouvrirent le feu ; les tirailleurs américains avancèrent sur eux, et les firent reculer. L’armée espagnole s’ébranla pour soutenir les siens ; mais, au-dessus de la plaine, la montagne est très raide : il fallut prendre un chemin moins rapide et plus étroit, par lequel un bataillon seul pouvait descendre à la fois. À mesure que ce bataillon débouchait dans la plaine, il se trouvait en face d’un corps plus nombreux de troupes des indépendans, qui le chargeait et le culbutait avant que les autres bataillons ou escadrons qui descendaient à la file eussent le temps de se déployer. Lacerna, voyant les troupes espagnoles hésiter, quitta précipitamment la position qu’il occupait, et, l’épée à la main, il chargea les indépendans. Il fut blessé et fait prisonnier ; les autres généraux, Valdès, Cantarac, Bonet, capitulèrent ; plus de la moitié de l’armée n’avait pas tiré un coup de fusil. L’on a beaucoup parlé et l’on parle chaque jour en Amérique de la bataille d’Ayacucho : les Espagnols accusent un de leurs chefs d’avoir trahi, mais ce fut un de ceux qui ne quittèrent pas un instant le champ de bataille, et il avait donné de nombreuses preuves de sa loyauté. La veille de l’action, il s’opposa vivement aux idées du vice-roi, l’exécution du plan de Lacerna devait amener presque nécessairement la perte de la bataille. Sur le lieu même de l’action, on se voit forcé d’attribuer la défaite des Espagnols aux détestables dispositions prises par le vice-roi. Au reste, le gain de cette bataille n’eût fait triompher que momentanément la cause espagnole. Le premier cri d’indépendance avait été trop hautement jeté, trop d’individus étaient compromis dans cette nouvelle cause, pour ne pas la soutenir jusqu’à la fin. Bolivar, toujours infatigable, préparait déjà une nouvelle armée pour remplacer l’armée qui pouvait être détruite à Ayacucho. La bataille livrée dans la plaine d’Ayacucho a eu cela d’heureux, qu’elle a arrêté l’effusion du sang, qui aurait pu couler long-temps encore, mais sans résultat pour l’Espagne. La bataille fut dite d’Ayacucho, du nom du village Voisin de la plaine. Guamanga fut baptisé Ayacucho, ainsi que le département dont cette ville était le chef-lieu. Aux termes de la capitulation, l’armée espagnole devait être embarquée à ses frais et renvoyée en Espagne ; les autorités espagnoles pouvaient également profiter du bénéfice de la capitulation et quitter le Pérou sans être molestées ; quant aux Indiens des deux armées, ils désertèrent après la bataille peu leur importait la cause des blancs, leurs ennemis ; ils avaient été enrôlés par force, ils s’étaient battus parce que les blancs, leurs maîtres, leur avaient dit de se battre ; ils savaient que, sous le roi comme sous la loi, ils seraient toujours serfs, et ils ne réclamèrent pas la promesse qu’on leur avait faite de les exempter du tribut. Ce tribut fut augmenté d’une piastre, ils ne s’en plaignirent pas davantage ; seulement, quand, après l’action, on vint pour ramasser les fusils, quatre mille avaient disparu du champ de bataille.

De Cusco à Guamanga, j’avais traversé la plus belle et la plus curieuse partie du Pérou ; j’avais pu comparer, chemin faisant, la civilisation des Incas dont les monumens du Cusco et les ruines de Choquiquirao m’avaient donné une haute idée, la barbarie indienne représentée par les sauvages Antis, avec les mœurs demi-espagnoles, demi-américaines des habitans du Bas-Pérou. De Guamanga à Lima, je traversai des campagnes où les richesses métalliques alternent avec les produits d’une végétation qui rappelle tous les climats. En arrivant dans la capitale du Pérou, je cherchai à m’expliquer l’impression de tristesse qui me restait de mon excursion à travers ce riche pays, au milieu de cette population intelligente et hospitalière, et jamais je n’avais mieux compris qu’en franchissant les barrières de Lima, après un voyage de plusieurs mois dans l’ancien empire des Incas, l’impuissance des sociétés auxquelles manquent ces deux conditions essentielles de force et de prospérité : l’ordre et le travail.


IV; – LIMA.

Le premier aspect de Lima ne saurait modifier en rien l’impression pénible qu’on rapporte d’un voyage dans l’intérieur du Pérou. Ici encore de singuliers contrastes de grandeur et de misère, d’activité inquiète et d’indolence, viennent étonner et attrister l’Européen. J’eus l’occasion d’observer ces contrastes fort à l’aise pendant un long séjour à Lima, et, tout en rendant justice à ce que les mœurs liméniennes ont d’aimable et de charmant à la surface, je ne pouvais méconnaître que sous ces brillans dehors se cachent bien des germes de désordre, bien des causes de faiblesse que l’action d’un pouvoir résolu et d’un gouvernement établi pourrait seule efficacement combattre. Parmi les souvenirs que j’ai rapportés de la capitale du Pérou, je ne veux noter ici que ceux qui mettent en relief ce double aspect tour à tour gracieux et triste de l’ancienne ville des Incas.

J’arrivai à Lima au milieu d’une fête religieuse, et je quittai cette ville à peine remise de la consternation où l’avait plongée une émeute militaire. Toutes les observations que je pus recueillir entre l’époque de mon arrivée et celle de mon départ venaient pour ainsi dire se résumer dans ce premier et ce dernier épisode de mon séjour. Le goût des spectacles en religion comme en politique, tel est, je ne l’avais nulle part mieux compris qu’à Lima, le trait caractéristique des Péruviens. Je n’oublierai jamais l’impression que me fit éprouver la capitale du Pérou au moment où, par une nuit profonde, j’en franchissais pour la première fois les barrières. On célébrait la fête de Nuestra Señora de la merced, patronne de l’indépendance. Les cloches sonnaient leurs carillons ; les habitans se pressaient dans les rues illuminées. On sentait bien que cette population, mise en si grand émoi par une fête religieuse, avait conservé toutes les anciennes passions nationales. Le costume seul avait changé : les hommes étaient vêtus à l’européenne ; les femmes portaient des robes de soie ou d’indienne au lieu de l’antique saya, qui n’est plus que le costume du matin. Il était impossible de se tromper à ces apparences, et, dès mes premiers pas dans les rues de Lima, j’avais pu reconnaître, sous les dehors sérieux de la civilisation européenne, le vieil esprit péruvien dans toute sa poétique et traditionnelle frivolité.

L’aspect extérieur de Lima n’a guère plus changé depuis le temps des vice-rois que l’esprit de ses habitans. La capitale du Pérou est restée une des plus bizarres cités du Nouveau-Monde. Représentez-vous une sorte de jeu d’échiquier dont chaque case, séparée des autres par une rue droite, serait formée d’un groupe de maisons larges et basses au toit en terrasse ; jetez au milieu de tout cela soixante églises aux tours bariolées de couleurs éclatantes ; puis encadrez cet ensemble pittoresque de vastes jardins, limités d’un côté par la mer, de l’autre par les plateaux sablonneux qui s’élèvent en gradins jusqu’aux nevaos des Cordillères : vous aurez une idée du grand spectacle qu’on découvre du faut de la cathédrale de Lima. Puis, si vous descendez dans les rues animées de la cité péruvienne, si vous les parcourez surtout un jour de fête ou de cérémonie publique, vous arriverez sans peine à saisir dans la physionomie de cette population aimable et joyeuse les traits distincts qui font de Lima la plus charmante ville du Pérou.

Ce plaisir qu’on éprouve à découvrir l’originalité naissante d’un peuple qui se forme à la vie politique, j’eus plus d’une fois l’occasion de le goûter à Lima. Toujours cependant les souvenirs du passé revenaient malgré moi se mêler dans mon esprit aux impressions du présent. À vrai dire, il y a des époques, il y a des jours exceptionnels où Lima se retrouve presque tout entière telle qu’on la pouvait voir au temps des vice-rois. Le jour des Morts, par exemple, toute préoccupation politique s’efface devant les grandes et tristes pensées qu’éveille cette solennité religieuse. C’est au cimetière alors que se porte et qu’il faut chercher la population de Lima. Le principal cimetière de cette ville, le Panthéon, rappelle cependant une victoire assez péniblement remportée par les idées philosophiques de l’Europe du XVIIIe siècle sur les croyances religieuses de l’Espagne du XVIe. L’usage d’enterrer dans les églises s’était long-temps maintenu au Pérou. C’était là une prérogative des couvens, une source féconde de présens et de donations. Il ne fallut rien moins que la courageuse initiative d’un vice-roi pour faire disparaître cet usage, qui, dans un climat peu favorable à la conservation des corps, avait de fâcheuses conséquences pour la santé publique. C’est le vice-roi Abascal qui fit construire hors de Lima le vaste cimetière décoré du nom de Panthéon. Les moines et les confréries résistèrent ; on cria au scandale, à l’athéisme ; rien n’y fit. Les pierres des caveaux furent scellées à jamais, et les moines acquirent la douloureuse certitude qu’ils seraient après leur mort portés eux-mêmes, par ordre du vice-roi, à l’odieux Panthéon.

Les murs de ce cimetière embrassent un vaste emplacement carré, divisé en compartimens de largeurs différentes. Les couvens de Lima, les confréries, les diverses corporations, les avocats, juges ou médecins, ont des sépultures réservées. Les murs de séparation sont larges de sept pieds, et, dans leur épaisseur, on a réservé des niches qui peuvent chacune contenir une bière. Les morts sont posés en long dans cette espèce de columbarium, dont on maçonne l’ouverture. Dix ans après, la niche est démurée, la bière ouverte, et les ossemens, couverts de chaux vive, sont jetés dans la fosse commune. La sépulture appartient de nouveau au premier occupant qui paiera 20 piastres pour cette singulière location de dix années. Pour 200 piastres, l’on devient propriétaire à perpétuité de l’une de ces niches. Ainsi les parens et les amis de tout mort qui n’a pas payé 200 piastres ne peuvent venir pleurer sur la tombe ou plutôt contre la tombe des leurs que pendant dix années. Ce temps passé, il faut qu’ils s’agenouillent sur la fosse commune, qui depuis a englouti tant de nouveaux cadavres. Bien des gens trouveront cet usage d’une inconvenance parfaite ; mais les Liméniens, si désireux de bien vivre et si fort attachés à ce qu’ils ont sous les yeux et sous la main, oublient facilement ce qu’ils ne voient plus ; puis, que leur importent les ossemens des leurs ? Le souvenir d’un corps défiguré par la mort les fait frémir ; ils en détournent leur pensée, et l’arrêtent plus volontiers sur l’ame du défunt qu’ils croient sauvée, s’il est mort après confession ; dans le cas contraire, ils espèrent dans la miséricorde infinie de Dieu, et surtout dans les messes et prières (responsos) qu’ils prodiguent à l’aine dont le salut est douteux.

Le jour des Morts, il me prit envie d’aller, comme tous les habitans de Lima, au Panthéon. Ce cimetière présentait l’aspect le plus varié. Les femmes de Lima ont un tel désir de voir et d’être vues, les hommes aiment tant le plaisir, que partout où quatre personnes s’assemblent, on voit accourir des milliers de curieux. Tout leur est bon : courses de taureaux, processions, sermens à la constitution, fêtes des vivans, fêtes des morts ; vous êtes sûr de trouver à toutes ces réunions nombre de tapadas qui montrent leurs bras nus couverts de bracelets et leur petit pied serré à marcher sur les ongles, ou des señoras en toilette de bal, coiffées en cheveux raides et l’éventail à la main, occupant à elles seules un large cabriolet. Les rues qui mènent au Panthéon étaient remplies de promeneurs, les balcons garnis de femmes plus ou moins élégantes, toutes bien peignées et la tête surchargée de fleurs naturelles. Les voitures, marchant sur deux files, s’arrêtaient aux portes du cimetière ; les cavaliers entraient dans la première enceinte, et la foule circulait librement partout. Une chapelle de forme octogone sépare cette enceinte des autres cours, où sont nichés les corps des morts. La chapelle est ouverte, et ses deux portes donnant, l’une sur la cour, l’autre sur la première enceinte, elle sert de corridor à la foule.

Sur les marches qui des deux côtés conduisent à la chapelle étaient assis des groupes de tapadas, la plupart en saya rota (saya déchirée, qui indique la prétention de rester incognito), arrêtant les cavaliers ou les moines de leur connaissance, et faisant un à parte à la face de la foule qui va, vient, les presse et ne les regarde seulement pas. Les allées du cimetière sont ombragées de catalpas et bordées d’une charmille de buis. Les pauvres sont enterrés au milieu des grands carrés, dont la terre semble toujours labourée fraîchement, car elle est trop souvent remuée[2] pour que les mauvaises herbes aient le temps d’y prendre racine. Les oisifs, qui étaient le grand nombre, se promenaient dans ces allées droites, fumant leur cigarette. Les intéressés se rapprochaient des murailles en cherchant parmi ces nombreuses inscriptions le nom du parent ou de l’ami pour lequel ils venaient prier ; mais, comme dans ce bienheureux pays la paresse est la première loi de chacun, l’on s’adresse d’ordinaire aux moines, qui, ce jour-là, se dévouent au salut des ames du purgatoire, et l’on achète leurs prières. Les guerres civiles, qui ont peuplé les couvens de jeunes hommes indolens, infirmes ou ruinés, ont enlevé à ces ordres religieux jusqu’aux apparences de la piété, et cependant telles sont les habitudes de foi contre lesquelles jusqu’ici rien n’a prévalu, que les religieux peuvent même compter sur le respect des femmes qui auraient le plus lieu de douter de leur soumission à la règle monastique.

Une autre croyance particulière à ce même jour des Morts, c’est que les numéros de loterie pris sous l’invocation d’une ame du purgatoire doivent infailliblement sortir. Voici plusieurs devises données aux sorteros, employés de la loterie, qui accourent partout où se porte la foule, je les ai copiées sur place dans le livret de loterie que m’avait prêté un sortero ; elles servent de mot de passe pour le numéro gagnant : Madriña y san Camilo, piden lo de Dios (ma marraine et saint Camille, demandez-le à Dieu) ; — viva Maria, resiente et Demonio (vive Marie ; crève le démon) ; Dios me la de para pagar lo que devo (que Dieu me le donne pour payer ce que je dois) ; — la cachucha de mi madre es men’-grande que la mia (le bonnet de ma mère est moins grand que le mien) ; -bueno es sembrar para recoger (il est bon de semer pour récolter), etc. Je ne pouvais rendre au complaisant sortero son livret de loterie, tant je m’amusais des saillies pieuses et bouffonnes que j’y trouvais à chaque page. Ce peuple, avec ses lazzis, sa foi et sa mollesse, me rappelait parfaitement les Napolitains, non pas les lazzaroni, race fort abrutie par sa vie de mendicité, mais la classe des artisans et celle des petits bourgeois à demi aisés. Les acteurs les plus animés de la scène étaient les moines et les sorteros. Les moines, moyennant deux réaux, priaient pour telle ou telle ame du purgatoire ; à côté d’eux, les sorteros inscrivaient à force les nombreuses demandes de numéros de loterie, toujours mis sous la protection de l’ame bénie pour laquelle le moine achevait son responso, et le moine lui-même, crédule et besoigneux comme ses autres pratiques, employait l’argent qu’il venait de recevoir en billets de loterie, qu’il mettait également sous l’invocation de l’ame pour laquelle il venait de prier. C’était là un joli tableau de genre : le Panthéon dessiné comme un jardin à la française, la mêlée de tapadas, d’officiers au large plumet et au sabre traînant, de chiollos, d’Indiens, tous groupés autour des sorteros ou des moines, et le moine, sa cigarette à la main, priant dévotement pour l’ame du corps qu’on lui nommait, moyennant 2 réaux qu’il plaçait à l’instant même sur un billet de loterie !

Lima a ses fêtes politiques aussi bien que ses fêtes religieuses. Tous les ans, le 9 décembre, on y célèbre en grande pompe l’anniversaire de la bataille d’Ayacucho. Il y a messe solennelle, salves d’artillerie sur la Plaza Mayor, et harangue au palais présidentiel, dont les portes sont ouvertes à la foule. Le président, placé sous un dais, écoute gravement les discours des chefs de corps et des hauts fonctionnaires. Le soir, le palais et l’hôtel-de-ville sont illuminés. Le théâtre de Lima célèbre cet anniversaire à sa façon par des pièces de circonstance. Celle que je vis représenter offrait un mélange assez curieux de scènes allégoriques et de scènes militaires. On y voyait l’Ambition, diadème en tête, s’emparer de la toute-puissance, puis la Constitution venir arrêter la coupable, que le Pérou, habillé en sauvage, menaçait de toute sa fureur. Après force déclamations entre ces trois personnages, un colonel décidait les troupes de l’Ambition et celles de la Constitution à fraterniser. Les soldats finissaient par s’embrasser et par décharger leurs fusils en l’air. Il faut rendre cette justice aux Liméniens, qu’ils assistaient indifférens et presque moqueurs à cet étrange drame ; j’entendis même un général, dans la loge duquel je me trouvais, dire tout haut qu’il ferait mettre l’auteur en prison.

Les combats de taureaux sont le complément obligé d’une fête espagnole. À Lima, tout s’y passe à peu près comme en Espagne même. Seulement chaque combat est précédé d’un exercice très brillant d’origine péruvienne, et dont les Liméniens sont fiers à bon droit : c’est celui des capeadores à cheval. Un cavalier agitant un manteau royal entre dans l’arène au grand galop, passe auprès du taureau, et agite le manteau sur ses cornes. Le taureau s’élance en bondissant pour atteindre l’agresseur ; mais l’intrépide cavalier, faisant rapidement tourner son cheval autour du cirque, arrête constamment le taureau en lui présentant le terrible manteau rouge. Après deux ou trois tours, l’animal, découragé, reste immobile, et le cavalier se retire au milieu des applaudissemens de la foule.

Malgré l’empire des doctrines chrétiennes, qui auraient dû supprimer à Lima les distinctions de caste, l’égalité sociale n’a jamais été qu’un mot vide dans la capitale du Pérou. Les créoles, quand ils proclamèrent l’indépendance, n’entendaient pas affranchir les Indiens et les nègres ; mais San-Martin proclama la liberté des nègres et fit de chaque Indien un électeur, il appela même les métis aux emplois publics. Dès-lors commença au Pérou une rivalité de races qui n’est pas près de s’éteindre. La plupart des guerres civiles qui désolent depuis tant d’années ce pays n’ont pas d’autre source que cette antipathie insurmontable des races blanche, indienne et noire, augmentée plutôt qu’atténuée au Pérou par la proclamation du dogme de l’égalité sociale. Les fêtes religieuses, les solennités publiques, si nombreuses à Lima, ne font que passagèrement disparaître ces haines qui divisent la population liménienne, et qui se réveillent plus vives à chaque occasion de luttes politiques.

C’est du fond d’une petite bourgade voisine de Lima que j’assistai de loin à quelques scènes qui me donnèrent une triste idée de ces crises si fréquentes au Pérou. C’est là aussi que j’observai les mœurs de ce qu’on pourrait appeler la fashion de Lima. Chorillos est une petite ville à quelques heures de Lima, et où le beau monde de la capitale, pendant deux ou trois mois de l’année, se donne rendez-vous aux bains de mer. Cédant aux instances de quelques amis, j’allai prendre ma part de la vie oisive et assez élégante que l’élite de la société liménienne vient tous les ans mener à Chorillos. Il y a, pour aller à ce village où l’on danse et où l’on joue beaucoup, un costume obligé : veste, pantalon et gilet blancs, cravate blanche, poncho blanc, chapeau de paille du Chili. Je sortis ainsi vêtu par la porte de Guadalupe, traversant au galop les faubourgs et les jardins de Lima. Bientôt les jardins firent place aux champs d’alfafa, et je me trouvai dans une grande plaine verte, bordée de montagnes bleuâtres. Au bout d’une heure de marche, j’atteignis le joli village de Miraflores, aux maisons en belvédère entourées d’épais feuillages ; de là, me dirigeant vers la mer, je ne tardai pas à gagner le village de Chorillos, composé de cabanes de pêcheurs blanchies intérieurement, et qui servent de refuge aux familles les plus distinguées de Lima pendant la saison des chaleurs.

J’étais parti de Lima en nombreuse compagnie. Notre cavalcade s’arrêta à la porte d’une de ces cabanes ou ranchos, et mes amis, sans descendre de cheval, demandèrent à plusieurs reprises don Antonio, le maître de la maison. Un nègre, qui se balançait dans un hamac suspendu sous la verandah, souleva un peu la tête pour nous dire que son maître était au barranco, et, se laissant retomber dans le filet, il continua à se balancer. Nous repartîmes aussitôt, et, au milieu d’un tourbillon de poussière, nous descendîmes le chemin qui conduit à la plage. Alors je me retournai et remarquai, non sans effroi, la pente rapide des sentiers tracés en zigzag sur les flancs de ce mur de sable ; mais les chevaux de la côte ont le pied sûr et tombent rarement. La plage peut avoir en cet endroit vingt-cinq pieds de largeur : les Indiens de Chorillos y ont élevé des cabanes de joncs où les baigneurs s’habillent et se déshabillent. Les cloisons, à peu près à jour, permettent plus d’une observation indiscrète ; mais ici on ne s’émeut guère d’un pareil inconvénient. Ces pêcheurs indiens ne le cèdent ni en babil ni en importunité aux ciceroni italiens. Ils ont pour tout costume un mouchoir noué autour des reins. Grace à leur peau rouge, ils passent inaperçus, et on ne s’occupe pas plus de leur singulière toilette qu’on ne remarque celle des nègres dans les colonies.

À l’époque des vice-rois, les maisons de Chorillos étaient beaucoup plus simples qu’aujourd’hui : c’étaient de vraies cabanes de pêcheurs. Quand venait la saison des bains, les filets et ustensiles de pêche faisaient place à quelques hamacs et à une large table en bois ; des coffres couverts de tapis servaient d’armoires et de sièges, mais ces tables de bois étaient chaque nuit chargées de monceaux d’onces et de piastres. Aujourd’hui, les murs des ranchos sont proprement blanchis ; des canapés et des fauteuils ont remplacé les vieux bahuts ; des pianos même sont orgueilleusement établis chez les femmes les plus à la mode. L’on s’habille deux fois par jour ; le soir, les femmes se coiffent avec des fleurs, mais l’on joue petit jeu. En général, il y a au milieu de l’appartement une table, non pas couverte d’un petit Dunkerque, comme les tables de nos dames en France, mais bien d’un tapis divisé en deux parties, l’une rouge et l’autre noire. Quand vous entrez, on vous propose de jouer aux dés : les mères jouent des onces, les jeunes filles des piastres, les enfans des réaux. Le soir, quand tout le monde est rassemblé, c’est l’aumônier de la maison, ordinairement un moine, revêtu du costume de son ordre, qui tient la banque et qui paie ou ramasse l’argent, suivant les chances du jeu. À côté des joueurs ou dans une chambre voisine, les amoureux et ceux qui n’ont pas d’argent passent la soirée et une partie de la nuit à danser des londons, des boleros et des samacuecas. Bien souvent, musique en tête (l’orchestre se compose ordinairement d’un nègre ou d’un Indien râclant une guitare), la troupe se transporte en masse dans une maison où l’on s’installe pour danser ; sans s’inquiéter si la chose convient ou déplaît au propriétaire.

Telles étaient les scènes assez monotones qui remplissaient la vie des baigneurs de Chorillos, pendant que j’y cherchais une distraction aux scènes révolutionnaires qui se passaient alors à Lima. Une insurrection militaire avait en effet éclaté dans cette ville peu après mon arrivée à Chorillos. Un général s’était emparé du pouvoir en promettant et en faisant à l’armée de folles largesses. Je n’ai point à raconter ici une des mille révolutions du Pérou ; proclamations emphatiques, coups d’état de toute sorte, batailles heureusement peu sanglantes, on connaît tout cet appareil des guerres civiles de l’Amérique espagnole. Ce côté-là n’attirait qu’assez peu mon attention dans l’insurrection qui avait subitement transformé autour de moi le village si animé de Chorillos en une solitude. Ce qui m’étonnait surtout, c’était l’attitude de la population, qui assistait silencieuse et morne à ces jeux militaires. C’est en face de spectateurs muets et insoucians que des généraux ambitieux se disputaient, les armes à la main, le gouvernement du Pérou. De péripétie en péripétie, le drame arriva enfin à sa dernière scène, l’avènement d’un protecteur absolu de la république : vaincu et fusillé quelques semaines après sa prise d’armes, le chef de la révolte avait cruellement expié son audace. C’est alors que je me hâtai de rentrer à Lima.

Je trouvai Lima fort triste ; au lieu de cette exaltation patriotique propre dans les momens de crise aux peuples vraiment forts qui croient à leur avenir, ce n’était partout qu’abattement, prostration et silence. Plus de samacuecas, plus de parties de campagne. Les portes des maisons se fermaient, et les rues étaient abandonnées bien avant la nuit on pouvait se croire dans une ville assiégée. Rien ne me retenant plus dans la capitale du Pérou, je songeai décidément au retour. Une population vive et spirituelle, partageant sa vie entre de stériles agitations politiques et de frivoles plaisirs, passant avec une singulière facilité de l’enthousiasme à l’insouciance, de la gaieté au découragement ; — au-dessus de cette population, quelques chefs luttant sans cesse pour garder ou conquérir le pouvoir, une armée toujours prête aux révolutions et toujours sûre de les terminer à son profit, — tel était en résumé le spectacle que m’avait offert Lima, et je quittai cette ville aussi charmé du caractère aimable de ses habitans qu’affligé de la situation politique où je laissais leur pays.

Au point de vue commercial, la situation du Pérou n’est guère plus satisfaisante qu’au point de vue politique. Le commerce du Pérou est presque entièrement un commerce d’importation, comme dans tous les pays où l’industrie n’est pas encore sortie de l’état d’enfance. Il embrasse tous les articles manufacturés en Europe et dans l’Amérique du Nord. Il faut y ajouter les soieries de Chine que les Américains de l’Union viennent jeter en grande quantité sur les côtes de l’Océan Pacifique, de Valparaiso à San-Blas. Parmi les trois grandes nations qui commercent dans ces parages, l’Angleterre, la France et les États-Unis, c’est la nation anglaise qui tient la première place, et qui semble de plus en plus appelée à s’approprier le monopole des marchés commerciaux de la mer du Sud. Les maisons anglaises établies dans les places principales de l’Amérique méridionale sont les succursales d’autres maisons dont le siège est en Angleterre ; devinent-elles un goût ou un besoin nouveau du pays, elles en informent la maison principale, qui commande et reçoit directement du manufacturier les objets demandés. Arrivées à Valparaiso ou à Lima, les marchandises anglaises sont achetées par les détaillans du Chili ou du Pérou ; on n’exige d’eux qu’une partie du prix au comptant ; on leur donne de grandes facilités pour le reste, et, si la maison anglaise parvient à recouvrer seulement la moitié du prix convenu, elle a déjà fait un bénéfice suffisant. Notre commerce est malheureusement beaucoup plus gêné dans ses opérations. Les subrécargues de nos bâtimens, après quelques voyages sur les côtes de l’Amérique du Sud, trouvent aisément à se créer une pacotille ; mais, l’achetant à crédit, ils ne peuvent être exigeans sur le choix et la qualité des marchandises. Arrivés en Amérique, il faut qu’ils vendent cette pacotille, et cela au comptant, car au retour ils doivent satisfaire à leurs obligations. Si, la spéculation terminée, ils n’ont pas gagné 50 pour 100, ils peuvent à peine payer leurs frais de voyage, de séjour et de commission. La bonne foi peut difficilement s’arranger de conditions si dures ; aussi notre bijouterie est-elle traitée au Pérou de chrysocale et appelée or français. L’on ne veut plus de nos vins frelatés, de nos toiles qui diffèrent trop souvent de l’échantillon montré. Ici, comme partout, le commerce français est compromis par l’inintelligence et la légèreté coupable des agens auxquels il est confié.

Il était toujours entré dans mon plan de revenir par les pampas jusqu’à Buenos-Ayres, et de m’embarquer là pour le Brésil ; mais, après mon dernier voyage dans les Cordillères, je me sentais fort peu disposé à recommencer mes promenades à dos de mule. Je m’arrêtai donc au parti le plus simple, c’est-à-dire à doubler le cap Horn. Je m’embarquai au Callao sur un brick français, et, quarante-huit jours après avoir quitté la république péruvienne, je prenais terre dans l’empire brésilien.


E. DE LAVANDAIS.


  1. Voyez les livraisons du 15 et du 1er mars 1851.
  2. Il meurt à Lima de 6 à 7 personnes par jour. Pour une population de 50 à 55 000 âmes, c’est un chiffre de mortalité considérable.