Voyage du Condottière/X

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Édouard Cornély & Cie (p. 63-65).


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LA MÉLANCOLIE DE CRÉMONE


En juin.



C’était l’heure où le soleil se met à l’affût de la journée et tire sur les tours des flèches biaises, qui font saigner les briques.

La vieille ville a pris son air d’ardente tragédie.

La lumière immobile a eu le frisson. Le jour a cessé de brûler comme un cierge dans la clarté tranquille. Et la chaleur de juin n’était plus ce drap d’or blanc, que les clochers paraissaient tendre sur l’après-midi.

Des nuées noires surgirent du levant, et coururent à la rencontre de l’autre horizon. Un souffle de vent brusque passait, parfois, entre ciel et terre, comme pour balayer les maisons, et le calme régnait ensuite. Le soleil n’était jamais loin. Toute la fin du jour fut un long crépuscule, plein de feu et de violence. L’orage éclata soudain, vif et bref : il vint sur les tours et sur les dômes comme une bande de grands rapaces, aux ailes larges, aux plumes de pourpre et d’or noir.

Quelques vastes éclairs, dégainés en cimeterres, enveloppèrent les toits et les corniches. Les sillons de la foudre déchiraient le ciel vers le sud. Et cinq coups de tonnerre formidables ponctuèrent ces traits aveuglants.

La pluie violente et courte, oblique comme une lanière de fouet, donna les verges aux murailles. Elle tombait en balles sur les dalles torrides. Elle cessa bientôt. Tout le monde avait fui la Grand Place. Le milieu du ciel restait sombre, et le soleil rouge reparut.

Je m’enivrais de ces ombres sanglantes. Je ne pouvais quitter la base de la Tour, et ce magnifique plateau où Crémone est servie, le Champ des Morts à côté du Baptistère, le Dôme à côté du Beffroi, et les palais de la Commune l’un contre l’autre. Que cette place est belle ! Qu’elle est grande et variée, mélancolique et forte ! L’énorme tour n’écrase point le sol. La puissance a raison de la lourdeur. Elle finit en pointe. On envie de ne point rester en bas, et de monter les cinq cents marches. Au dôme, la façade de marbre blanc et rouge m’émeut ; sous le soleil, elle ruisselle de sang, sombre et violente. Je ne vois que la couleur. C’est un visage qui s’empourpre de colère et qui se plombe de honte. Et face aux églises, les palais mâles, cruels et taciturnes, sont des fauves, des tigres prêts à bondir.

La place de Crémone est une tragédie lyrique du style le plus fort et le plus sévère : toute l’âme de la ville y chante. Rien n’y manque qu’une chapelle aux violons.

Voilà un as de ville, comme je n’en ai point vu encore : plutôt une suite de places qu’une place, un cœur à quatre lobes, avec les gros vaisseaux du sang, au rythme puissant et large. La vie de l’antique commune y bat, je l’entends qui se soulève. Un vieux peuple libre, plein de foi et de patience. Il a tout souffert, et même des princes plus féroces que des loups enragés, pour ne point recevoir la loi d’autrui. Enfin, quand il s’est donné à Venise, nul n’a été plus fidèle à la cause de la sage République, et à la dévotion de Saint Marc. Au Campo Santo, dans le coin le plus retiré, une vieille mosaïque exprime le sentiment de la foule chrétienne, la prière des cœurs pacifiques dans les temps de toute violence, quand la guerre civile n’avait de relâche que sous le talon des bandes étrangères, au milieu du sac et de l’incendie. La Piété est blessée au flanc par la Cruauté furieuse ; et la Foi arrache la langue à la Discorde.

Cette Crémone a du cœur et des larmes. Elle est sérieuse et chaude. Quel passant, de ceux qui ne cherchent que le plaisir, ne la trouvera pas sombre et triste ? Ses arbres même, perdus entre les murailles qu’ils caressent d’ombre, ne l’égayent pas. Mais elle a le charme de la mélancolie ; et certes, à la voir, on l’entend : on sent bien qu’elle était faite pour la musique.

Une pensive gravité réside sur les façades de brique ; ces figures hâlées, qui méditent, se regardent avec ardeur, et ne s’imitent pas. Elles ne sont point mornes ni maussades. De fortes arêtes varient le jet du Torrazzo, qui enfonce sa flèche conique comme une pointe de cactus dans le ciel rouge. Par les galeries ouvertes, aux deux étages les plus hauts, les martinets aux longues ailes passent, aigus, et repassent.

Quel goût hardi et sévère a élevé le Palais Public sur de légères arcades, à côté du Palais des Capitaines, masse si puissante qu’elle n’a peut-être pas sa pareille dans l’Italie du Nord. Il serait monstrueux, ce palais des Gonfaloniers, s’il ne respirait une énergie redoutable : c’est la maison du glaive. Sur le ciel sanglant, elle porte la couronne d’admirables créneaux. Et sa corniche est vraiment le diadème d’une puissance crénelée et royale.

Je n’oublierai jamais l’ardeur de Crémone.