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Voyage en Orient (Lamartine)/Premier fragment Antar

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Chez l’auteur (p. 325-356).


FRAGMENTS

DU POÈME D’ANTAR




PREMIER FRAGMENT


Un jour, Antar étant venu chez son oncle Mallek, fut agréablement surpris de l’accueil favorable qu’il en reçut. Il devait cet accueil, nouveau pour lui, aux vives remontrances du roi Zohéir, qui, le matin même, avait fortement engagé Mallek à se rendre enfin aux désirs de son neveu en lui accordant sa cousine Ablla, qu’il aimait passionnément. On parla des préparatifs de la noce ; et Ablla ayant voulu savoir de son cousin quels étaient ses projets : « Je compte, lui dit-il, faire tout ce qui pourra vous convenir. — Mais, reprit-elle, je ne demande pour moi que ce qui a lieu pour d’autres : ce qu’a fait Kaled-Eben-Mohareb lors de son mariage avec sa cousine Djida. — Insensée ! s’écria son père d’un air courroucé, qui vous en a fait le récit ?… Non, mon neveu, ajouta-t-il, nous ne voulons pas suivre cet exemple. » Mais Antar, heureux de voir pour la première fois son oncle si bienveillant à son égard, et désirant satisfaire sa cousine, la pria de lui raconter les détails de cette noce.

« — Voici, dit-elle, ce que m’ont rapporté les femmes qui sont venues me complimenter sur votre retour : Kaled, le jour de son mariage, a tué mille chameaux et vingt lions, ces derniers de sa propre main. Les chameaux appartenaient à Malaeb-el-Assné, émir renommé parmi les plus vaillants guerriers. Il a nourri pendant trois jours trois grandes tribus qu’il avait conviées. Chaque plat contenait un morceau de la chair des lions. La fille du roi Eben-el-Nazal conduisait par son licol la naka[1] que montait Djida. — Quoi donc de si admirable dans tout cela ? reprit Antar. Par le roi de Lanyam et le Hattim ! nulle autre ne conduira votre naka que Djida elle-même, la tête de son mari dans un sac pendu à son cou. »

Mallek gronda sa fille d’avoir entamé ce sujet, feignant d’en être mécontent ; tandis que c’était lui qui, secrètement, avait engagé ces femmes à donner tous ces détails à Ablla, pour jeter Antar dans l’embarras. Après le serment de son neveu, satisfait et désirant rompre la conversation, il lui fit verser du vin, espérant qu’il s’engagerait de plus en plus vis-à-vis de sa fille.

À la fin de la soirée, comme Antar allait se retirer, Mallek le pria d’oublier les demandes d’Ablla, voulant ainsi les lui rappeler indirectement. Rentré chez lui, Antar dit à son frère Chaiboud de lui préparer son cheval, El-Abgea ; et il partit aussitôt après, se dirigeant vers la montagne de Beni-Touailek. Chemin faisant, il raconta à Chaiboud ce qui s’était passé le soir même chez Ablla. — « Maudit soit votre oncle ! s’écria son frère. Quel méchant homme ! De qui Ablla tenait-elle ce qu’elle vous a raconté, si ce n’est de son père, qui veut se débarrasser de vous en vous précipitant dans de si grands dangers ? » — Antar, sans faire la moindre attention aux paroles de Chaiboud, lui dit de hâter sa marche, afin d’arriver un jour plus tôt : tant il était pressé de remplir son engagement ; puis il récita les vers suivants :

« Je parcours les mauvais chemins pendant l’obscurité de la nuit. Je marche à travers le désert, plein de la plus vive ardeur, sans autre compagnon que mon sabre, ne comptant jamais les ennemis. Lions, suivez-moi !… vous verrez la terre jonchée de cadavres servant de pâture aux oiseaux du ciel.

» Kaled[2] n’est plus bien nommé depuis que je le cherche. Djida n’a plus lieu de se glorifier.

» Leur pays n’est plus en sûreté : bientôt les tigres seuls l’habiteront.

» Ablla, recevez d’avance mes félicitations sur tout ce qui doit orner votre triomphe !

» Ô vous dont les regards, semblables aux flèches meurtrières, m’ont fait d’inguérissables blessures, votre présence est un paradis, votre absence est un feu dévorant !

» Ô Allan-el-Fandi, sois bénie par le Dieu tout-puissant !

» J’ai bu d’un vin plus doux que le nectar ; car il m’était versé par la main de la beauté.

» Tant que je verrai la lumière, je célébrerai son mérite ; et si je meurs pour elle, mon nom ne périra pas. »

Quand il eut fini, le jour commençait à paraître. Il continua sa route vers la tribu de Beni-Zobaïd. Kaled, le héros de cette tribu, y jouissait de plus de considération que le roi lui-même. Il était si redoutable à la guerre, que son nom seul faisait trembler les tribus voisines. Voici son histoire et celle de sa cousine Djida.

Deux émirs, Mohareb, père de Kaled, et Zaher, père de Djida, gouvernaient les Bédouins appelés Beni-Aumaya, renommés pour leur bravoure. Ils étaient frères. L’aîné, Mohareb, commandait en chef ; Zaher servait sous ses ordres. Un jour, à la suite d’une vive querelle, Mohareb leva la main sur son frère, qui revint chez lui le cœur plein de ressentiment. Sa femme, apprenant le motif de l’état violent dans lequel elle le voyait, lui dit : — « Vous ne deviez pas souffrir un tel affront, vous le plus vaillant guerrier de la tribu, vous renommé pour votre force et votre courage. — J’ai dû, répondit-il, respecter un frère aîné. — Eh bien ! quittez-le, ajouta sa femme ; allez ailleurs établir votre demeure : ne restez pas ici dans l’humiliation ; suivez les préceptes d’un poëte dont voici les vers :

« Si vous éprouvez des contrariétés ou des malheurs dans un endroit, éloignez-vous, et laissez la maison regretter celui qui l’a bâtie.

» Votre subsistance est la même partout ; mais votre âme une fois perdue, vous ne sauriez la retrouver.

» Il ne faut jamais charger un autre de ses affaires ; on les fait toujours mieux soi-même.

» Les lions sont fiers, parce qu’ils sont libres.

» Tôt ou tard l’homme doit subir sa destinée : qu’importe le lieu où il meurt ?

» Suivez donc les conseils de l’expérience. »

Ces vers firent prendre à Zaher la résolution de s’éloigner avec tout ce qui lui appartenait ; et, prêt à partir, il récita les vers suivants :

« J’irai loin de vous, à une distance de mille années, chacune longue de mille lieues. Quand vous me donneriez, pour rester, mille Égyptes, chacune arrosée de mille Nils, je préférerais m’éloigner de vous et de vos terres, disant, pour justifier notre séparation, un couplet qui n’aura pas de second « L’homme doit fuir les lieux où règne la barbarie. »

Zaher s’étant mis en route, alla jusqu’à la tribu de Beni-Assac, où il fut recu à merveille et choisi pour chef. Zaher reconnaissant s’y fixa. Quelque temps après, il eut une fille nommée Djida, qu’il fit passer pour un garçon, et qui grandit sous le nom de Giaudar. Son père la faisait monter à cheval avec lui, l’exerçait aux combats, et développait ainsi ses dispositions naturelles et son courage. Un savant de la tribu lui enseignait l’art de lire et d’écrire, dans lequel elle fit de rapides progrès ; c’était une perfection, car elle joignait à toutes ces qualités une admirable beauté. Aussi disait-on de toute part : « Heureuse la femme qui épousera l’émir Giaudar ! »

Son père étant tombé dangereusement malade, et se croyant près de mourir, fit appeler sa femme, et lui dit : — « Je vous en conjure, après ma mort ne contractez pas un nouveau mariage qui vous séparerait de votre fille ; mais faites en sorte qu’elle continue de passer pour un homme. Si, après moi, vous ne jouissez pas ici de la même considération, retournez chez mon frère : il vous recevra bien, j’en suis sûr. Conservez avec soin vos richesses. L’argent vous fera considérer partout. Soyez généreuse et affable, vous en serez récompensée. Enfin, agissez toujours comme vous le faites présentement. »

Après quelques jours de maladie, Zaher se rétablit ; Giaudar continua ses excursions guerrières, et fit preuve de tant de valeur en toute circonstance, qu’il était passé en proverbe de dire : « Gardez-vous d’approcher la tribu de Giaudar. »

Quant à Kaled, il suivait son père Mohareb dans ses exercices journaliers, auxquels prenaient part les plus courageux de la tribu. C’était une guerre véritable, ayant chaque fois ses blessés ; Kaled trouvait un motif d’émulation à devenir un guerrier redoutable, émulation qu’augmentait encore la réputation de valeur de son cousin : il mourait d’envie d’aller le voir, mais n’osait le faire, connaissant les dissensions qui existaient entre leurs parents. À l’âge de quinze ans, Kaled était devenu le plus vaillant guerrier de sa tribu, lorsqu’il eut le malheur de perdre son père : il fut choisi pour le remplacer, et comme il montrait les mêmes vertus que lui, il ne tarda pas à gagner l’estime et la considération générales. Ayant un jour proposé à sa mère d’aller voir son oncle, ils se mirent en route, suivis de riches présents en chevaux, harnais, armes, etc. Zaher les reçut à merveille, et combla de soins et de prévenances son neveu, dont la réputation était arrivée jusqu’à lui. Kaled embrassa tendrement son cousin Giaudar, et prit pour lui un vif attachement pendant le peu de temps qu’il passa chez son oncle ; chaque jour il se livrait à ses exercices militaires, et charmait Giaudar, qui voyait en lui un guerrier accompli, plein de courage et de générosité, affable, éloquent, et d’une mâle beauté ; ils passaient ensemble des journées entières et même la plus grande partie des nuits. À la fin Giaudar s’attacha tellement à Kaled, qu’un jour il entra chez sa mère et lui dit : « Si mon cousin retourne à sa tribu sans moi, j’en mourrai de chagrin, car je l’aime éperdument. — Je suis loin de vous désapprouver, lui répondit sa mère ; vous avez raison de l’aimer, car il a tout pour plaire : c’est votre cousin ; vous êtes du même sang, presque du même âge ; jamais il ne pourra trouver un meilleur parti que vous. Mais laissez-moi d’abord parler à sa mère, que je lui apprenne votre sexe ; attendons jusqu’à demain. Quand elle viendra chez moi, comme de coutume, je l’instruirai de tout ; nous arrangerons votre mariage, et nous partirons ensemble. »

Le lendemain, elle se mit à lui peigner les cheveux à l’heure à laquelle venait ordinairement la mère de Kaled ; et quand celle-ci, entrant dans la tente, lui eut demandé quelle était cette belle fille, elle lui raconta l’histoire de Djida, et la volonté de son père de la laisser cachée sous des habits d’homme. — « Je vous découvre ce secret, ajouta-t-elle, parce que je veux la donner en mariage à votre fils. — J’y consens volontiers, répondit la mère de Kaled. Quel honneur pour mon fils de posséder cette beauté unique ! » — Puis, allant trouver Kaled, elle lui raconta cette histoire, affirmant qu’il n’existait pas une femme dont la beauté pût être comparée à celle de sa cousine. « Allez donc, lui dit-elle, la demander en mariage à votre oncle ; et s’il veut bien vous l’accorder, vous serez le plus heureux des mortels. »

» — J’étais décidé, répondit son fils, à ne plus me séparer de mon cousin Giaudar, tant je lui étais attaché ; mais puisque c’est une fille, je ne veux plus rien avoir de commun avec elle ; je préfère la société des guerriers, les combats, la chasse aux éléphants et aux lions ; à la possession de la beauté. Qu’il ne soit donc plus question de ce mariage ; car je veux partir à l’instant même. » — En effet, il ordonna les préparatifs du départ, et fut prendre congé de son oncle, qui lui demanda ce qui le pressait tant, le priant de rester quelques jours de plus. — « Impossible, répondit Kaled ; ma tribu est sans chef ; il faut que j’y retourne. » À ces mots, il se mit en route avec sa mère, qui avait fait ses adieux à celle de Djida, et l’avait instruite de sa conversation avec son fils.

En apprenant le refus de son cousin, Djida se livra à la plus vive douleur, ne pouvant ni manger ni dormir, tant était grande sa passion pour Kaled. Son père, la voyant en cet état, la crut malade, et cessa de l’emmener avec lui dans ses excursions. Un jour qu’il était allé au loin surprendre une tribu ennemie, elle dit à sa mère : — « Je ne veux pas mourir pour une personne qui m’a traitée avec si peu d’égards ; avec l’aide de la Providence, je saurai à mon tour lui faire éprouver toutes les souffrances, même celle de l’amour. » Puis, se levant avec la fureur d’une lionne, elle monta à cheval, disant à sa mère qu’elle allait à la chasse, et partit pour la tribu de son cousin, sous le costume d’un Bédouin de Kégiaz. Elle fut loger chez un des chefs, qui l’ayant prise pour un guerrier, la reçut de son mieux. Le lendemain, elle se présenta à l’exercice militaire commandé par son cousin, et commença avec lui une lutte qui dura jusqu’à midi. Le combat de ces deux héros fit l’admiration de tous les spectateurs. Kaled, étonné au dernier point de rencontrer un guerrier qui pût lui tenir tète, ordonna d’avoir pour lui tous les égards possibles. Le lendemain revit la même lutte, qui continua le troisième et le quatrième jour. Pendant tout ce temps, Kaled fit l’impossible pour connaître cet étranger, sans pouvoir y réussir. Le quatrième jour, le combat dura jusqu’au soir, sans que, pendant tout ce temps, l’un pût parvenir à blesser l’autre ; quand il fut terminé, Kaled dit à son adversaire : « Au nom du Dieu qui vous a donné tant de vaillance, faites-moi connaître votre pays et votre tribu. » — Alors Djida, levant son masque, lui dit : « Je suis celle qui, éprise de vous, voulait vous épouser, et que vous avez refusée, préférant, avez-vous dit, à la possession d’une femme, les combats et la chasse. Je suis venue pour vous faire connaître la bravoure et le courage de celle que vous avez repoussée. » Après ces paroles, elle remit son masque et revint chez elle, laissant Kaled triste, irrésolu, sans force et sans courage, et tellement épris qu’il finit par en perdre connaissance. Quand il revint à lui, son goût pour la guerre et la chasse des bêtes féroces avait fait place à l’amour ; il rentra chez lui, et fit part à sa mère de ce changement subit, en lui racontant son combat avec sa cousine. « Vous méritez ce qui vous arrive, lui répondit-elle ; vous n’avez pas voulu me croire autrefois ; votre cousine a agi comme elle le devait, en vous punissant de votre fierté à son égard. » Kaled lui ayant fait remarquer qu’il n’était pas en état de supporter ses reproches et qu’il avait plutôt besoin de compassion, la supplia d’aller demander sa cousine pour lui. Elle partit aussitôt pour la tribu de Djida, tourmentée pour son fils, qu’elle laissait dans un état déplorable.

Quant à Djida, après s’être fait connaître à son cousin, elle revint chez elle. Sa mère était inquiète de son absence ; elle lui conta son aventure, et l’étonna par le récit de tant de bravoure. Trois jours après son retour, arriva la mère de Kaled, qui voulut sur-le-champ parler à Djida ; elle lui dit qu’elle venait de la part de son cousin pour les unir, et lui apprit en même temps dans quel triste état elle l’avait laissé.

« Un tel mariage est désormais impossible, répondit Djida ; je n’épouserai jamais celui qui m’a refusée : mais j’ai voulu lui donner une leçon, et le punir de m’avoir tant fait souffrir. » Sa tante lui représentant que s’il lui avait causé quelque peine, il était en ce moment bien plus malheureux qu’elle : « Quand je devrais mourir, reprit Djida, je ne serai jamais sa femme. » — Son père n’étant pas encore de retour, la mère de Kaled ne put lui parler. Voyant d’ailleurs qu’elle n’obtiendrait rien de Djida, elle revint chez son fils, qu’elle trouva malade d’amour et très-changé ; elle lui rendit compte du résultat de sa mission, ce qui augmenta son désespoir et ses maux. « Il ne vous reste plus qu’un moyen, dit-elle : prenez avec vous les chefs de votre tribu et ceux des tribus vos alliées, et allez vous-même la demander à son père ; s’il vous dit qu’il n’a pas de fille, racontez-lui votre histoire, il ne pourra nier plus longtemps, et sera forcé de vous l’accorder. »

Kaled, à l’instant même, convoqua les chefs et les vieillards de la tribu, et leur fit part de ce qui lui était arrivé ; ce récit les frappa d’étonnement. « C’est une histoire merveilleuse, dit Mehdi-Karab, l’un d’eux ; elle mériterait d’être écrite à l’encre d’or. Nous ignorions que votre oncle eût une fille ; nous ne lui connaissions qu’un fils, nommé Giaudar : d’où lui vient donc cette héroïne ? Nous vous accompagnerons quand vous irez demander sa main ; personne n’en est plus digne que vous. »

Kaled ayant appris le retour de son oncle, partit accompagné des vingt principaux chefs de sa tribu et de cent cavaliers : il était suivi de riches présents. Zaher les accueillit de son mieux, sans rien comprendre au prompt retour de son neveu, dont il ignorait la rencontre avec sa fille. Le quatrième jour de son arrivée, Kaled ayant baisé la main de son oncle, lui demanda sa cousine en mariage, le suppliant de revenir habiter avec lui ; et comme Zaher affirmait n’avoir qu’un garçon, nommé Giaudar, le seul enfant que Dieu lui eût donné, disait-il, Kaled lui raconta tout ce qui lui était arrivé avec sa cousine. À ce récit, Zaher troublé garda quelques instants le silence, puis après : « Je ne croyais pas, dit-il, qu’un jour ce secret serait découvert ; mais puisqu’il en est autrement, plus que tout autre vous pouvez prétendre à la main de votre cousine, et je vous l’accorde. » Le prix de Djida fut ensuite fixé devant témoins à mille chameaux roux, chargés des plus belles productions du Yémen ; ensuite Zaher entrant chez sa fille, lui annonça l’engagement qu’il venait de prendre avec Kaled. « J’y souscris, répondit-elle, à condition que, le jour de mon mariage, mon cousin tuera mille chameaux choisis parmi ceux de Malaeb-el-Assné, de la tribu Beni-Hamer. » — Son père, souriant à cette demande, engagea son neveu à l’accepter : celui-ci, à force de prières, ayant décidé son oncle à revenir avec lui, ils se mirent tous en route le lendemain ; Zaher fut comblé de soins et d’égards dans son ancienne tribu, et y obtint le premier rang.

Le lendemain de son arrivée, Kaled, à la tête de mille guerriers choisis, fut surprendre la tribu de Beni-Hamer, lui livra un combat sanglant, blessa dangereusement Malaeb, auquel il prit un plus grand nombre de chameaux que celui demandé par Djida, et revint chez lui triomphant. À quelques jours de là, comme il priait son oncle de hâter son mariage, sa cousine lui dit qu’il ne la verrait jamais sous sa tente, s’il ne lui amenait la femme ou la fille d’un des émirs les plus vaillants de Kaïl, pour tenir le licol de sa monture le jour de sa noce ; « car je veux, ajouta-t-elle, que toutes les jeunes filles me portent envie. » Pour satisfaire à cette nouvelle demande, Kaled, à la tête d’une nombreuse armée, attaqua la tribu de Nihama-Eben-el-Nazal, et, à la suite de plusieurs batailles, il finit par s’emparer d’Aniamé, fille de Nihama, qu’il ramena avec lui. Djida n’ayant plus rien à lui demander, il commença la chasse aux lions.

L’avant-veille de son mariage, comme il se livrait à cette chasse, il rencontra un guerrier qui, s’avançant vers lui, lui cria de se rendre et de descendre de cheval à l’instant même, sous peine de la vie. Kaled, pour toute réponse, attaqua vivement cet ennemi inconnu ; le combat devint terrible, et dura plus d’une heure ; enfin, fatigué de la résistance d’un adversaire qu’il ne pouvait vaincre : — « Ô fils de race maudite, dit Kaled, qui êtes-vous ? quelle est votre tribu ? et pourquoi venez-vous m’empêcher de continuer une chasse si importante pour moi ? Malédiction sur vous ! Que je sache du moins si je me bats contre un émir ou contre un esclave. » Alors son adversaire, levant la visière de son casque, lui répondit en riant : — « Comment un guerrier peut-il parler de la sorte à une jeune fille ? » Kaled, ayant reconnu sa cousine, n’osa pas lui répondre, tant il éprouvait de honte. — « J’ai pensé, continua Djida, que vous étiez embarrassé pour votre chasse ; et je suis venue vous aider. — Par le Tout-Puissant ! s’écria Kaled, je ne connais aucun guerrier aussi vaillant que vous, ô la reine des belles ! » Ils se séparèrent alors en convenant de se réunir le soir au même endroit, et s’y rejoignirent en effet, Kaled ayant tué un lion, et Djida un mâle et une femelle. Ils se quittèrent de plus en plus charmés l’un de l’autre.

La noce dura trois jours au milieu des réjouissances de toute espèce. Plus de mille chameaux et vingt lions furent tués, ces derniers de la propre main de Kaled, à l’exception des deux provenant de la chasse de sa cousine. Aniamé conduisit par le licol la naka que montait Djida. Les deux époux étaient au comble du bonheur.

Zaher mourut quelque temps après ce mariage, laissant le commandement suprême à ses deux enfants, Kaled et Djida. Bientôt ces deux héros réunis devinrent la terreur du désert.

Revenons à Antar et à son frère. Quand ils furent arrivés aux environs de la tribu, Antar envoya son frère reconnaître la disposition du terrain et l’emplacement de la tente de Kaled, afin de prendre ses mesures pour l’attaquer. Chaiboud revint le lendemain lui annoncer que son bonheur surpassait la méchanceté de son oncle, puisque Kaled était absent. — « Il n’y a dans la tribu, ajouta-t-il, que cent cavaliers avec Djida. Son mari est parti avec Mehdi-Karab, et c’est elle qui est chargée de veiller à la sûreté commune. Chaque nuit elle monte à cheval, suivie d’une vingtaine de cavaliers, pour faire sa ronde, et s’éloigne quelquefois, d’après ce que m’ont dit les esclaves. » — Antar, charmé de cette nouvelle, dit à son frère qu’il espérait faire Djida prisonnière le soir même ; que, quant à lui, sa tâche serait d’arrêter ses compagnons au passage, afin qu’aucun d’eux ne pût aller avertir la tribu, qui se mettrait alors à leur poursuite. — « Si vous en laissez échapper un seul, ajouta-t-il, je vous coupe la main droite. — Je ferai tout ce que vous exigerez, répondit Chaiboud, puisque je suis ici pour vous aider. » — Ils restèrent cachés toute la journée, et se rapprochèrent de la tribu après le coucher du soleil. Bientôt ils virent venir à eux plusieurs cavaliers. Djida était à leur tête, et chantait les vers suivants :

« La poussière des chevaux est bien épaisse ; la guerre est mon état.

» La chasse aux lions est une gloire et un triomphe pour les autres guerriers, mais rien pour moi.

» Les astres savent que ma bravoure a effacé celle de mes pères.

» Qui ose m’approcher quand je parcours de nuit les montagnes et la plaine ?

» Plus que personne j’ai acquis de la gloire en terrassant les plus redoutables guerriers. »

Ayant entendu ces vers, Antar dit à son frère de prendre sur la gauche ; et lui-même, se jetant vers la droite, poussa son cri de guerre d’une voix tellement forte, qu’il jeta la terreur parmi les vingt cavaliers de la suite de Djida. Antar, sans perdre de temps, se précipita sur elle, abattit son cheval d’un coup de sabre, et la frappa elle-même si violemment à la tête, qu’elle en perdit connaissance. Il la quitta pour se mettre à la poursuite de ses compagnons, en tua douze en peu de temps, et mit les autres en fuite. Chaiboud, qui les attendait au passage, en abattit six à coups de flèche, et Antar, accourant à son aide, se défit des deux autres. Il dit alors à son frère de courir promptement lier Djida avant qu’elle reprît ses sens, et d’emmener pour elle un des chevaux des cavaliers qu’ils venaient de tuer. Mais Djida, après être restée une heure sans connaissance, était revenue à elle, et, trouvant un cheval abandonné, s’en était emparée. Avertie par la voix d’Antar, elle tira son sabre et lui dit : « Ne vous flattez pas, fils de race maudite, de voir Djida tomber en votre pouvoir. Je suis ici pour vous faire mordre la poussière ; et jamais vous ne m’auriez vue à terre, si vous n’aviez pas eu le bonheur de tuer mon cheval. »

À ces mots, elle se précipita sur Antar avec la fureur d’une lionne qui a perdu ses petits. Celui-ci soutint bravement le choc, et un combat des plus terribles s’engagea entre eux. Il dura trois heures entières, sans avantage marqué d’aucun côté. Tous deux étaient accablés de fatigue. Chaiboud veillait de loin à ce qu’aucun secours ne pût arriver à Djida, qui, bien qu’affaiblie par sa chute et blessée en plusieurs endroits, faisait cependant une résistance opiniâtre, espérant en vain être secourue. Enfin, Antar, se précipitant sur elle, la saisit à la gorge et lui fit perdre de nouveau connaissance. Il en profita pour la désarmer et lui lier les bras. Alors Chaiboud engagea son frère à partir avant que les événements de la nuit parvinssent à la connaissance de la tribu de Djida et de ses alliés, qui se mettraient à leur poursuite. Mais Antar s’y refusa, ne voulant pas retourner à Beni-Abess sans butin. « Nous ne pouvons, dit-il, abandonner ainsi les beaux troupeaux de cette tribu, car il faudrait revenir une seconde fois à l’époque de la noce d’Ablla. Attendons le jour ; quand ils iront au pâturage, nous nous en emparerons, et retournerons alors à Beni-Abess. »

Le matin, les troupeaux étant venus paître, Antar s’empara de mille nakas et de mille chameaux avec leurs conducteurs, les confia à Chaiboud pour les emmener, et resta pour chasser les gardiens, dont il fit un grand carnage. Ceux qui purent s’échapper coururent à la tribu dire qu’un seul guerrier nègre s’était emparé de tous les troupeaux, après avoir tué un grand nombre d’entre eux, et restait sur le champ de bataille, attendant qu’on vînt l’attaquer. « Nous croyons, ajoutèrent-ils, qu’il a tué ou pris Djida. — Est-il au monde un guerrier qui puisse tenir tête à Djida, et à plus forte raison la vaincre ? » dit Giabe, un des chefs les plus renommés. Les autres, la sachant partie de la veille, et ne la voyant pas de retour, pensaient qu’elle était peut-être à la chasse. Ils convinrent, dans tous les cas, de partir sur-le-champ pour reprendre leurs troupeaux. Ils marchaient par vingt et par trente, et rejoignirent bientôt Antar, qui, à cheval et appuyé sur sa lance, attendait le combat. Tous lui crièrent à la fois : « Insensé ! qui êtes-vous pour venir ainsi chercher une mort certaine ? »

Sans daigner répondre, Antar les attaqua avec impétuosité, et, malgré leur nombre (ils étaient quatre-vingts), il les mit facilement en déroute, après en avoir blessé plusieurs. Il pensa ensuite à rejoindre son frère, dans la crainte que les bergers ne vinssent à se défaire de lui ; mais comme il se mettait en chemin, il vit une grande poussière s’élever du milieu du désert, et pensant que c’était l’ennemi : « C’est aujourd’hui, dit-il, que l’homme doit se montrer. » — Il continuait sa route lorsqu’il rencontra Chaiboud qui revenait vers lui. Il lui demanda ce qu’il avait fait de Djida et des troupeaux : « Quand les bergers ont aperçu cette poussière, répondit son frère, ils se sont révoltés et n’ont pas voulu continuer de marcher, disant que c’était Kaled qui revenait avec son armée. J’en ai tué trois ; mais vous sachant seul contre tous, je suis venu à votre secours. Mieux vaut mourir ensemble que séparés.

» — Misérable ! reprit Antar, vous avez eu peur, et avez abandonné Djida et les troupeaux ; mais, je le jure par le Tout-Puissant, je ferai aujourd’hui des prodiges qui seront cités dans les siècles à venir ! » — À ces mots, il se précipite sur les traces de Djida, que les bergers avaient déliée après le départ de Chaiboud. Elle était à cheval, mais souffrante et sans armes. Antar, ayant tué quatre des bergers sans pouvoir arrêter les autres, poursuivit Djida, qui cherchait à rejoindre l’armée qui s’avançait, la croyant de sa tribu. Mais quand elle fut au milieu des cavaliers, elle les entendit répéter ces paroles : « Antar, vaillant héros, nous venons vous aider, quoique vous n’ayez pas besoin de notre secours. »

C’était en effet l’armée de Beni-Abess, commandée par le roi Zohéir en personne. Ce prince ne voyant plus Antar, et craignant que son oncle ne l’eût, comme d’habitude, engagé dans quelque périlleuse entreprise, avait envoyé chercher Chidad, son père, pour en avoir des nouvelles. Ne pouvant en obtenir par lui, il en avait fait demander à Mallek, qui avait feint de n’être pas mieux instruit. Chidad alors avait interrogé Ablla, dont il connaissait la franchise, et en ayant tout appris, en avait informé le roi, dont les fils, irrités contre Mallek, s’étaient sur-le-champ décidés à partir à la recherche d’Antar, disant que s’ils le trouvaient sain et sauf, ils célébreraient son mariage aussitôt son retour ; et que s’il était mort, ils tueraient Mallek, cause de la perte de ce héros si précieux à sa tribu. Instruit du projet de ses fils Chass et Maalek, le roi avait résolu de se mettre lui-même à la tête de ses plus vaillants guerriers, et avait quitté la tribu, suivi de quatre mille cavaliers au nombre desquels était Mallek.

Pendant la route, celui-ci ayant demandé au roi quel était son dessein : « Je veux, répondit Zohéir, aller tirer Antar du mauvais pas où vous l’avez engagé. — Je vous assure, reprit Mallek, que je n’ai nulle connaissance de cela. Ablla est la seule coupable : pour en finir, je retourne chez moi lui trancher la tête. » — Chass, prenant la parole : « Sur mon honneur, Mallek, mieux vaudrait que vous fussiez mort. Si ce n’était par respect pour mon père et par amitié pour Antar, je ferais voler votre tête de dessus vos épaules. » — À ces mots, il le frappa violemment de son courbach, lui enjoignant de s’éloigner lui et les siens.

De retour à la tribu, Mallek, ayant réuni ses parents et ses amis, s’éloigna, suivi de sept cents des siens. Le Rabek, un des chefs les plus renommés, et Héroné-Eben-el-Wuard, l’accompagnèrent avec cent cavaliers de choix. Ils marchèrent tout le jour, et le soir dressèrent leurs tentes pour tenir conseil et décider où ils devaient aller, et à quelle tribu ils pourraient se joindre. « Nous sommes, dit le Rabek, plus de sept cents. Attendons ici des nouvelles d’Antar ; s’il échappe aux dangers et revient à Beni-Abess, Zohéir viendra bien certainement nous chercher ; s’il périt, nous irons nous établir plus loin. » — Cet avis ayant prévalu, ils restèrent en cet endroit. Quant à Zohéir, il avait continué de marcher à la recherche d’Antar, qu’il venait enfin de rencontrer poursuivant Djida. Celle-ci, ayant obtenu la vie sauve, fut liée de nouveau, et confiée à la garde de Chaiboud.

Dès qu’Antar aperçut le roi, il descendit de cheval et alla baiser sa sandale, en disant : — « Seigneur, vous faites trop pour votre esclave ; pourquoi prendre tant de peine pour moi ? — Comment voulez-vous, répondit Zohéir, que je laisse un héros tel que vous seul dans un pays ennemi ? Vous auriez dû m’instruire des exigences de votre oncle : ou je l’aurais satisfait en lui donnant de mes propres troupeaux, ou je vous aurais accompagné dans votre entreprise. »

Antar l’ayant remercié, alla saluer les deux fils du roi, Chass et Maalek, et son père Chidad, qui lui apprit ce qui était arrivé au père d’Ablla. — « Mon oncle, dit Antar, connaît mon amour pour sa fille et en abuse ; mais, grâce à Dieu et à la terreur qu’inspire notre roi Zohéir, je suis venu à bout de mon projet ; et si j’avais eu avec moi seulement cinquante cavaliers, je me serais rendu maître de tous les troupeaux des trois tribus, qui n’étaient défendus par personne. Mais, puisque je vous trouve ici, nous irons nous en emparer. Il ne sera pas dit que le roi se soit mis inutilement en campagne. Il faut qu’il se repose ici un jour ou deux, pendant que nous irons dépouiller ces tribus. »

Zohéir ayant approuvé ce projet, fit dresser les tentes à l’endroit même, recommandant sur toutes choses, aux guerriers qui faisaient partie de l’expédition, de respecter les femmes. Ils restèrent absents trois jours, pendant lesquels ils firent, presque sans combat, un butin si considérable, que le roi en fut tout émerveillé.

Le lendemain, l’ordre du départ ayant été donné, l’armée reprit le chemin de la tribu à la satisfaction de tous, si ce n’est de Djida, qui, entourée de plusieurs cavaliers, faisait la route, montée sur un chameau que conduisait un nègre. À trois journées de marche de la tribu, ils campèrent dans une vaste plaine. Antar la trouvant heureusement disposée pour livrer bataille, le roi lui fit observer qu’elle était également propice à la chasse. — « Mais, répondit Antar, je n’aime que la guerre, et je souffre quand je reste longtemps sans combattre. » — Quelques heures après, on aperçut une poussière épaisse qui semblait se diriger vers le camp. Bientôt on vit briller des fers de lance, puis on entendit des pleurs et des cris de souffrance. Zohéir, pensant que c’était l’armée de Kaled qui avait été attaquer la tribu de Beni-Amar, et qui revenait avec ses prisonniers, dit à Antar de se préparer au combat. — « Soyez sans inquiétude, répondit celui-ci ; sous peu, tous ces guerriers seront en votre pouvoir. » — Aussitôt il ordonna tous les préparatifs, laissant dix cavaliers et plusieurs nègres pour garder le butin. Il brûlait de se mesurer avec son ennemi.

Avant d’aller plus loin, il est nécessaire de faire connaître au lecteur l’armée qui s’avançait. Kaled, parti avec cinq mille guerriers et les deux chefs Kaiss-Eben-Mouchek et Mehdi-Karab pour attaquer Beni-Amar, avait trouvé le pays désert. Les habitants, prévenus, s’étaient retirés dans les montagnes avec leurs richesses. Il n’avait donc fait aucun butin ; et comme il revenait sans avoir pu prendre un seul chameau, ses compagnons l’avaient engagé à aller surprendre la tribu Beni-Abess, la plus riche du pays. Kaled, ayant pris la route de cette tribu, avait rencontré le camp du père d’Ablla, l’avait attaqué, et, après un jour entier de combat, s’était emparé des guerriers qui le composaient, ainsi que des femmes et des troupeaux.

Ablla, tombée au pouvoir de Kaled, se réjouissait d’un malheur qui la sauvait du mariage que son père voulait la forcer de contracter avec un de ses parents, nommé Amara, aimant mieux être prisonnière que la femme d’un autre qu’Antar. Elle ne cessait de l’appeler, en disant : — « Cher Antar, où êtes-vous ? Que ne pouvez-vous voir dans quelle position je me trouve ! » — Kaled ayant demandé à un des prisonniers quelle était cette femme qui prononçait si souvent le même nom, celui-ci, ennemi juré d’Antar, avait répondu qu’elle s’appelait Ablla, et qu’elle avait exigé de son cousin qu’il lui amenât Djida pour tenir le licol de sa naka le jour de son mariage. — « Nous nous sommes séparés de notre tribu, avait-il ajouté, ne voulant pas accompagner, dans cette entreprise, le roi Zohéir, qui est parti avec tous les siens, moins trois cents restés pour garder Beni-Abess, sous le commandement de Warka, un de ses fils. » — À cette nouvelle, Kaled furieux avait envoyé Medhi-Karab, à la tête de mille guerriers, pour s’emparer des femmes et des troupeaux de Beni-Abess, avec ordre de massacrer tous les hommes qu’il trouverait. Quant à lui, il avait continué sa route pour revenir à sa tribu, traitant fort mal ses prisonniers et vivement inquiet de Djida. Pour charmer ses ennuis, il dit les vers suivants :

« J’ai conduit des chevaux garnis de fer, et portant des guerriers plus redoutables que des lions.

» J’ai été au pays de Keni-Benab, de Beni-Amar et de Beni-Kelal. À mon approche, les habitants ont fui dans les montagnes.

» Beni-Abess court de grands dangers ; ses habitants pleureront nuit et jour.

» Tous ceux qui ont échappé au carnage sont tombés en mon pouvoir.

» Que de filles dont les beaux yeux versent des larmes ! Elles appellent Beni-Abess à leur secours ; mais Beni-Abess est dans les fers.

» Zohéir est allé avec ses guerriers chercher la mort dans un pays où les femmes sont plus vaillantes que les hommes. Malheur à lui si l’on m’a dit vrai ! Il a laissé le certain pour l’incertain.

» Le jour du combat prouvera lequel de nous deux s’est trompé.

» Mon glaive se réjouit dans ma main victorieuse ; le fer de mon ennemi verse des larmes de sang.

» Les guerriers les plus redoutables tremblent à mon aspect.

» Mon nom doit troubler leur sommeil, si la terreur leur permet de goûter quelque repos.

» Si je ne craignais d’être accusé de trop d’orgueil, je dirais que mon bras seul suffit pour ébranler l’univers. »

Kaled ayant continué sa route, se trouvait alors en présence de l’armée de Beni-Abess. Les pleurs et les cris des prisonniers étant parvenus aux oreilles d’Antar et de ses guerriers, ils crurent reconnaître des voix amies, et allèrent en prévenir Zohéir, qui envoya sur-le-champ un cavalier nommé Abssi pour reconnaître l’ennemi. Kaled, l’apercevant de loin, s’écria : — « Voilà un envoyé de Beni-Abess qui vient me faire des propositions ; je ne veux en écouter aucune. J’entends faire une guerre d’extermination ; tous les prisonniers seront esclaves. Mais d’où leur vient le butin qu’on aperçoit ? sans doute ils s’en seront emparés pendant que Djida était à la chasse aux lions. » Alors il envoya Zébaïde, un de ses guerriers, à la rencontre de l’envoyé de Zohéir, avec ordre de prendre connaissance de sa mission, et de s’informer du sort de Djida. Quand ils se furent joints, Zébaïde, prenant la parole : — « Ô vous qui venez ici chercher la mort, dit-il, hâtez-vous de dire ce qui vous amène, avant que votre tête roule dans la poussière. — Je méprise vos vaines menaces, répondit Abssi ; bientôt nous nous rencontrerons sur le champ de bataille. Je viens ici pour trois choses : vous annoncer, vous prévenir, et m’informer. Je vous annonce que nous nous sommes emparés de vos femmes et de vos troupeaux. Je vous préviens que nous allons vous livrer un combat terrible, sous la conduite du vaillant Antar. Je viens m’informer du butin que vous avez fait, car nous savons que vous avez attaqué les trois tribus Beni-Kenab, Beni-Amar et Beni-Kélal. J’ai dit ; répondez. — Ce butin, dit Zébaïde, nous est venu sans peine ; la terreur du nom de Kaled a suffi. » — Puis il raconta ce qu’on a lu plus haut touchant le père d’Ablla, et ajoutant que mille guerriers avaient été envoyés pour surprendre Beni-Abess : « À mon tour, continua-t-il, je vous demande des nouvelles de Djida. — Elle est prisonnière, répondit Abssi, et souffrante de ses blessures. — Qui donc a pu la vaincre, elle aussi brave que son mari ? dit l’envoyé de Kaled. — Un héros à qui rien ne résiste, reprit Abssi : Antar, fils de Chidad. »

Les deux envoyés ayant rempli leur mission, revinrent en rendre compte à leurs chefs. Abssi, en arrivant, s’écria : « Ô Beni-Abess, courez aux armes pour laver l’affront que vous a fait Beni-Zobaïd. » — Puis, s’adressant à Zohéir, il dit les vers suivants :

« Beni-Abess, surpris par l’ennemi, demeure dépeuplé. Un vent destructeur a balayé la place ; l’écho seul est resté.

» On vous a dépouillé de vos biens ; les hommes ont été massacrés ; vos enfants et vos femmes sont au pouvoir de l’ennemi. Entendez leurs cris de détresse ; ils appellent votre secours. Beni-Zobaïd est triomphant ; courez à la vengeance.

» Ô Antar, si vous voyiez le désespoir d’Ablla ! combien il surpasse celui de ses compagnes !

» Ses vêtements sont trempés de larmes ; la terre même en est inondée.

» Ablla, la belle parmi les belles !

» Courez donc aux armes ! le jour est venu de vaincre ou de mourir. Que la mort suive les coups de vos bras redoutables. »

À ce récit, Zohéir ne put s’empêcher de verser des pleurs. Son affliction fut partagée par tous les chefs qui l’entouraient. Antar seul éprouva une sorte de satisfaction en apprenant le triste sort de son oncle, cause de tous ses malheurs ; mais son amour lui fit promptement oublier le plaisir de la vengeance.

L’envoyé de Kaled, arrivé en sa présence, déchira ses vêtements en récitant ces vers :

« Ô Beni-Zobaïd, vous avez été surpris par les guerriers de Beni-Abess, portés sur des chevaux rapides comme le vent.

» Vos biens les plus précieux vous ont été ravis.

» Serez-vous généreux envers ceux qui ont enlevé jusqu’à vos femmes ?

» Ô Kaled ! si vous pouviez voir Djida les yeux baignés de larmes !

» Ô vous le plus redoutable des guerriers, courez, le sabre à la main, attaquer vos ennemis !

» La mort des braves est préférable à une vie sans honneur.

» Que les méchants ne puissent pas nous flétrir du nom de lâches ! »

À ce récit, Kaled irrité donna l’ordre de marcher au combat. Zohéir, voyant ce mouvement, s’avança, également suivi des siens. La plaine et les montagnes tremblèrent à l’approche des deux armées. Zohéir s’adressant à Antar : — « L’ennemi est nombreux, dit-il ; la journée sera terrible. — Seigneur, répondit Antar, l’homme ne doit mourir qu’une fois. Enfin voici le jour que j’ai tant désiré. Je délivrerai nos femmes et nos enfants, Kaled eût-il avec lui César et le roi de Perse ; ou je périrai. » — Puis il récita les vers suivants :

« L’homme, quelle que soit sa position, ne doit jamais supporter le mépris.

» L’homme généreux envers ses hôtes leur doit le secours de son bras.

» Il faut savoir supporter le destin, quand la valeur ne donne pas la victoire.

» Il faut protéger ses amis, et rougir sa lance dans le sang de son ennemi.

» L’homme qui n’a pas ces vertus ne mérite nulle estime.

» Je veux à moi seul tenir tête à l’ennemi.

» Ce qui nous a été ravi, je le reprendrai aujourd’hui.

» Le combat que je vais livrer fera trembler les plus hautes montagnes.

» Qu’Ablla se réjouisse, sa captivité va finir. »

En entendant ces vers, Chass s’écria : — « Que votre voix se fasse toujours entendre, vous qui surpassez tous les savants en éloquence, et tous les guerriers en valeur ! »

Kaled, avant d’en venir aux mains, donna l’ordre de faire le plus de prisonniers possible.

Antar se porta du côté des captifs pour tâcher de délivrer Ablla ; mais il les trouva gardés par un nombre considérable de cavaliers. Kaled s’approcha également du côté où se trouvait Djida, se flattant que Beni-Abess ne tiendrait pas une heure entière devant lui. Il commença par attaquer les guerriers qui entouraient Zohéir, et parvint à blesser Chass. Son père se défendit comme un lion, et le combat dura jusqu’à la fin de la journée ; l’obscurité seule sépara les deux armées, qui regagnèrent leurs camps. Après des prodiges de valeur, Antar de retour apprit du roi que Kaled avait blessé son fils. « Par le Tout-Puissant ! dit-il, demain je commencerai par vaincre Kaled ; j’aurais dû le faire aujourd’hui, mais j’ai cherché à délivrer Ablla sans pouvoir y réussir. Une fois Kaled tué ou prisonnier, son armée se dispersera promptement, et nous pourrons alors sauver nos malheureux amis. Beni-Zobaïd verra que nous le surpassons en valeur. — Ô le brave des braves, répondit Zohéir, je ne doute pas du succès, mais je ne puis m’empêcher de frémir en pensant que Mehdi-Karab, à la tête de nombreux guerriers, est allé surprendre notre tribu, gardée seulement par mon fils Warka et un petit nombre des nôtres. Je crains qu’il ne parvienne à s’emparer de nos femmes et de nos enfants. Que deviendrons-nous, si demain nous ne sommes pas vainqueurs ! » — Antar ayant promis d’en finir le lendemain, ils prirent un léger repas, et se retirèrent dans leurs tentes pour y goûter quelque repos.

Au lieu de s’y livrer comme les autres, Antar, ayant changé de cheval, partit pour faire sa ronde, accompagné de Chaiboud, à qui, chemin faisant, il raconta ses tentatives infructueuses pour délivrer Ablla. « Plus heureux que vous, lui dit Chaiboud, après bien des efforts, je suis parvenu à l’apercevoir aujourd’hui, et voici comment. Quand j’ai vu le combat engagé dans la plaine, j’ai pris un long détour en traversant le désert, et je suis arrivé à l’endroit où se trouvaient les prisonniers. J’ai vu le Rabek, son frère Héroné-Eben-el-Wuard, votre oncle Mallek, son fils, et les autres guerriers de notre tribu, liés en travers sur des chameaux : près d’eux étaient les femmes, et parmi elles Ablla, dont les beaux yeux versaient des torrents de larmes. Elle tendait les bras vers notre camp en s’écriant : — Ô Beni-Abess, n’est-il pas un de tes enfants qui vienne nous délivrer ? pas un qui puisse instruire Antar du triste état dans lequel je suis ? — Cent guerriers entouraient les captifs, comme une bague entoure le doigt. J’ai cependant tenté d’enlever Ablla, mais j’ai été reconnu et poursuivi. En fuyant je leur décochais des flèches. J’ai passé ainsi tout le jour, revenant sans cesse à la charge, et toujours poursuivi. Je leur ai tué plus de quinze cavaliers. — Mais vous voyez la triste position d’Ablla. » — Ce récit arracha des larmes à Antar, qui suffoquait de rage. Ayant fait un grand détour, ils arrivèrent enfin à leur destination.

Au point du jour, les deux armées, s’étant préparées au combat, n’attendaient pour en venir aux mains que les ordres des chefs, quand le bruit se répandit dans Beni-Abess qu’Antar avait disparu. Cette funeste nouvelle découragea les guerriers de Zohéir, qui se regardaient dès lors comme vaincus. Celui-ci allait faire demander une suspension d’armes pour attendre le retour d’Antar, lorsqu’on vit au loin s’élever une poussière épaisse qui augmentait en s’approchant. On finit par entendre des cris de désespoir et de souffrance. Cette troisième armée fixa l’attention des deux autres. Bientôt on put distinguer des cavaliers souples comme de jeunes branches, tout couverts de fer, accourant joyeusement au combat. À leur tête marchait un guerrier haut comme un cèdre, ferme comme un roc : la terre tremblait sous ses pas. Devant lui étaient des hommes liés sur des chameaux, et entourés de cavaliers conduisant plusieurs chevaux non montés. Ces cavaliers criaient : Beni-Zobaïd ! et leurs voix remplissaient le désert. C’était Mehdi-Karab, envoyé par Kaled pour dépouiller Beni-Abess. Il revenait après s’être heureusement acquitté de sa mission. En effet, arrivé à cette tribu au lever du soleil, il s’était aussitôt emparé de tous les chevaux, des meilleurs chameaux, et de plusieurs filles des premières familles. Mais Warka, ayant réuni à la hâte le peu de guerriers qu’il avait, s’était mis à sa poursuite. Se voyant atteint, Mehdi-Karab, après avoir envoyé son butin en avant sous l’escorte de deux cents cavaliers, avait attaqué le corps de Warka, qui, bien que très-inférieur en nombre, avait soutenu le combat avec opiniâtreté jusqu’à la fin du jour. Alors Beni-Abess ayant perdu la moitié des siens et Warka ayant été pris, le reste s’était dispersé. Mehdi-Karab, après cette affaire, s’était mis en route ; et ayant hâté sa marche, il arrivait à temps pour prendre part à l’action qui allait commencer. Il se mit aussitôt en bataille. À cette vue Zohéir s’écria : — « Voilà mes craintes réalisées ! Mais n’importe : que le sabre seul en décide ! Tout est préférable à la honte de voir nos femmes réduites en esclavage, et devenir des corps sans âme. »

Reçu avec des transports de joie, Mehdi-Karab, après avoir raconté son expédition, s’informa de Kaled, et apprit avec étonnement qu’étant monté à cheval la veille au soir pour faire la garde, il n’était pas encore de retour. Cachant son inquiétude, il fondit avec impétuosité sur Beni-Abess, suivi de tous les siens poussant leur cri de guerre. Les guerriers de Zohéir soutinrent ce choc terrible en désespérés, aimant mieux mourir que de vivre séparés de leurs amies. Des flots de sang inondèrent le champ de bataille. À midi, la victoire était encore indécise ; mais Beni-Abess commençait à faiblir. L’ennemi faisait un ravage affreux dans ses rangs. Zohéir, qui se trouvait à l’aile gauche avec ses enfants et les principaux chefs, voyant le centre et l’aile droite plier, était dans le plus grand embarras, ne sachant comment arrêter son armée prête à se disperser, quand il aperçut derrière l’ennemi un corps de mille guerriers de choix, criant : Beni-Abess ! Il était commandé par Antar, qui, semblable à une tour d’airain, et couvert de fer, accourait en toute hâte, précédé de Chaiboud criant d’une voix forte : — « Malheur à vous, enfants de Beni-Zobaïd ! Cherchez votre salut dans la fuite. Dérobez-vous à la mort qui va pleuvoir sur vous. Si vous ne me croyez pas, levez les yeux, et voyez au bout de ma lance la tête de votre chef, Kaled-Ebn-Mohareb. »



  1. Chamelle.
  2. Heureux.