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Voyage pittoresque dans le Brésil/Fascicule I

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Voyage Pittoresque
dans le
BRÉSIL
PAR
MAURICE RUGENDAS
Traduit de l’Allemand
Par Mr de GOLBÉRY
Conseiller à la Cour Royale de Colmar, Correspondant
de l’Institut, Membre de plusieurs Sociétés
savantes, Cher de la Légion d’Honneur.


Publié
Par ENGELMANN & Cie
à Paris, Cité Bergère, No 1,
Mulhouse, Haut-Rhin.

1835.

VOYAGE PITTORESQUE

DANS LE BRÉSIL.


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PAYSAGES.


Le pays tel qu’il se présente à l’œil du voyageur, les caractères distinctifs que l’on aperçoit dès le premier aspect, les développements de ces particularités que le dessin ne saurait indiquer, enfin la détermination de divisions territoriales, que nous appellerons pittoresques, par opposition à celles de l’administration politique ; voilà tout ce que doit renfermer ce premier cahier.

Si nous recherchons les causes et les circonstances qui ont opéré ces divisions pittoresques, nous les retrouverons évidemment dans les variétés du climat et du sol. Ces variétés exercent en même temps une si grande influence sur les rapports politiques et statistiques de ces contrées, que leur connaissance facilitera beaucoup notre tâche, lorsque nous aurons à nous occuper plus spécialement de ces objets.

Dans ce coup de d’œil sur la disposition géographique du Brésil six divisions principales s’offrent à nos regards. Ce sont les régions du fleuve des Amazones, du Paraguay, du Parana, de la côte du sud, du San-Francisco, et enfin du Parahiba ou de la côte du nord. Les trois premières n’appartiennent pas au Brésil en entier, mais pour la plus grande partie ; elles reçoivent leurs limites de plusieurs chaînes de montagnes. Il est vrai que la région des Amazones forme plutôt l’une des principales divisions de l’Amérique méridionale et du versant oriental des Andes ; néanmoins la plus grande portion de cette région est comprise dans le Brésil. En ce sens, voici quelles sont ses frontières naturelles : au nord, une chaîne de montagnes qui, sous différens noms, s’étend de l’ouest à l’est, sépare ce territoire de celui de l’Orénoque, et sert en même temps de frontière au Brésil vers Colombie. Ces monts, appelés Serra-Parime, Serra-Paçarayna, Serra-Tumncumaque, envoient aux Amazones un grand nombre de rivières. La plus digne d’être citée est celle de Rio-Negro, qui, au moyen du Cassiquiare, joint l’Orénoque à la rivière des Amazones.

Au sud et à l’est une autre chaîne enveloppe la province des Amazones, et la sépare de celles du Paraguay, du Parana et du San-Francisco. Cette chaîne commence aux confins du Haut-Pérou, se dirige au sud-est jusqu’au 20.E degré de latitude, puis tourne au nord-est jusques vers le 10.E degré, où elle se brise en deux branches qui, formant un demi-cercle, renferment le bassin du Parahiba. C’est cette chaîne qui fournit à la rivière des Amazones les affluens les plus considérables : nous citerons le Rio-Madeira, le Topayas, le Xingu, l’Uruguay et le Tocantin. Cette immense région, qui dans sa plus grande largeur a 22 degrés et tout autant de longueur, se rétrécit de plus en plus vers l’est. Le plus occidental de ses fleuves, coulant du sud au nord, est séparé des provinces de la côte du nord et du Rio-de-San-Francisco par la partie septentrionale de cette chaîne, que nous pourrions qualifier d’intérieure. La première de ces deux provinces renferme une multitude de fleuves qui du sud au nord s’écoulent dans la mer : nous ne nommerons que le Parahiba, qui est le plus important. Ses frontières, à l’ouest vers les Amazones, et vers le San-Francisco au sud, sont formées par le demi-cercle de montagnes ouvert par la chaîne principale de l’intérieur. À la vérité, le San-Francisco se jette dans la mer à l’est, néanmoins son cours se dirige principalement du sud-ouest au nord-est, et la province qu’il nomme est divisée de celle de la côte d’orient, d’abord par la portion de la chaîne intérieure qui suit la même direction, puis par la seconde ligne parallèle des montagnes du Brésil et par leurs embranchemens. Cette seconde ligne, que nous appellerons celle de la côte, part de l’extrémité méridionale du Brésil, puis, sous différens noms, elle suit le rivage jusqu’au Rio-San-Francisco, où elle fait un coude à l’ouest, ce qui l’éloigne un peu de la côte ; enfin, se tenant à peu près à pareille distance et de cette côte et de la chaîne intérieure, elle se replie au nord-est, traçant ainsi la frontière qui divise la province du San-Francisco de celle de la côte orientale : la première a de plus pour limite méridionale une branche de communications entre les deux chaînes. Ce que nous avons dit, suffit pour faire connaître les limites de la seconde, elle comprend ainsi l’espace laissé entre la mer et la seconde chaîne, qui lui envoie beaucoup de rivières, tant dans la direction de l’est que dans celle du sud-est. Dans presque toute sa longueur cette province maritime est coupée par une chaîne de montagnes qui est aussi parallèle à la côte : on l’appelle Serra-do-Mar ; elle ne divise point le cours des eaux, mais elle ouvre des passages à celles qui viennent de l’intérieur.

Les limites des régions du Paraguay et de Parana résultent aussi en grande partie de ce que nous avons dit ; car au nord et à l’ouest elles sont tracées par la portion occidentale de la chaîne intérieure, par la portion méridionale de la seconde chaîne, et enfin par la branche de jonction de l’une à l’autre. Un chaînon des montagnes intérieures vient courir au sud du Paraguay pour le séparer de la province de Parana ; et quant à la limite occidentale du Paraguay, c’est encore une branche de ces montagnes intérieures ; mais cette branche qu’elle envoie vers le sud, ne fait plus partie du Brésil, et en général les frontières de cet empire du côté du Rio-de-la-Plata et du Haut-Pérou sont tracées par des fleuves, et croisent ainsi les divisions naturelles des provinces en bassins.

Comparons maintenant les divisions politiques à celles de la nature.

L’immense région des Amazones compose la plus grande partie des provinces de Para, Mato-Grosso et Goyas. Celle de la côte du nord forme aussi la plus grande partie des provinces de Maranham, Piauhi, Seara, Parahiba et Rio-Grande-do-Norte. La région du San-Francisco forme la province de Pernambuco et presque toute celle de Minas-Geraes. La région de la côte de l’est, outre le reste de Minas-Geraes, forme les territoires de Sergipe, Ilheos, Porto-Seguro, Espiritu-Santo, Rio-Janeiro, une partie de San-Paulo, Santa-Catharina, et Rio-Grande-de-Sul. Quant au Paraguay, il englobe la partie méridionale de Mato-Grosso ; enfin le Parana est réparti entre le sud de Goyaz, San-Paulo et Rio-Grande-de-Sul.

On ne peut méconnaître dans l’ensemble une certaine coïncidence des frontières naturelles et politiques. On la retrouve plus particulièrement dans la série des petites provinces qui se sont formées en bandes étroites sur la côte de Santa-Catharina à Seara, comme pour répondre au cours des rivières qui se jettent ici dans la mer. Cette série n’est interrompue que par la province de Pernambuco qui compose la partie inférieure ou septentrionale du grand bassin de San-Francisco. À l’ouest de Seara les grandes provinces de Maranham et de Piauhi répondent aux deux fleuves les plus importans de la côte du nord : enfin, des limites très incertaines et marquées seulement de lignes droites très-arbitraires, dessinent dans l’immense région des Amazones, si peu connue encore, les provinces très-étendues de Mato-Grosso et de Para. Sous ce point de vue les anomalies les plus frappantes sont celles que nous offrent les provinces de Minas-Geraes et de San-Paulo ; mais elles s’expliquent quand on considère que leur existence politique et leurs frontières sont dues principalement à l’extension des mines d’or que l’on trouve sur les deux versans des montagnes de la côte. C’est ainsi que cette chaîne, qui partage le cours des eaux entre la côte d’orient et San-Francisco, au lieu d’être aussi la limite entre Minas-Geraes et les provinces de la côte, se trouve presque au milieu de la première, destinée à être exclusivement la province de l’or. À certains égards on en peut dire autant de San-Paulo, et en général les divergences qui dans l’intérieur existent entre les limites naturelles et politiques, sont le résultat des expéditions des habitans de cette province, pour conquérir des esclaves et de l’or : d’ailleurs de ce côté la plupart des montagnes sont peu élevées.

La conformation générale du pays exerce une double influence sur son aspect pittoresque. D’abord, à raison de la hauteur, de la coupe des montagnes, de leur nombre et de leur disposition envers la plaine ; en second lieu, au moyen du climat et de la végétation. Les parties les plus élevées du Brésil ne sont pas celles où il y a le plus de montagnes, mais celles où il y a le plus de collines. À ne considérer les choses que sous le point de vue pittoresque, on serait fondé à dire que les Andes sont les véritables montagnes du Brésil, et cela serait vrai aussi en géographie et en géologie, mais elles sont entièrement en dehors de notre horizon et des limites politiques de cet empire. Si par la pensée nous rapprochions des Andes les montagnes de la côte et de la chaîne intérieure, celles-ci en seraient comme les glacis avancés : mais ce qui imprime au Brésil un caractère si singulier, c’est précisément l’immense intervalle qui divise ses Alpes, c’est-à-dire les Andes, de leurs lignes antérieures de la côte. Cet intervalle énorme, qui comprend la plus grande partie du Brésil, les Amazones, le Paraguay, Parana, San-Francisco, est moins une plaine élevée qu’un amas sans fin, une suite confuse de collines. La plupart égalent eu hauteur les premières chaînes de montagnes ; elles ont de trois à quatre mille pieds. C’est du sein de cette mer que sortent à l’ouest les chaînes qui, d’abord peu sensibles, s’élèvent par degrés et forment de ce côté la frontière de l’empire : ce n’est qu’en approchant de la côte qu’elles prennent une attitude plus prononcée, non que, comparée au niveau de la mer, leur hauteur gagne beaucoup, mais des deux côtés les collines s’abaissent de plus en plus, eu égard à ce même terme de comparaison, sans que leur hauteur relative en soit dérangée. Cet abaissement progressif détermine le cours des rivières, et probablement aussi c’est ce cours qui a déterminé la disposition des collines. Un coup d’œil sur la carte et sur la direction des fleuves suffit pour nous faire apercevoir cette pente dans la région des Amazones ; elle s’incline vers le nord, au septentrion et à l’est de la chaîne que nous avons qualifiée d’intérieure ; et de l’autre côté elle descend insensiblement vers le sud jusqu’à la mer ; tandis que du côté de l’est, les Alpes antérieures, qui bornent ces régions et San-Francisco, sont assez près du littoral, et s’élèvent brusquement du sol.

Nous manquons encore, d’observations suivies pour déterminer l’état géologique des montagnes du Brésil ; mais ou s’accorde à y reconnaître les formations primitives, et principalement le granite, qui néanmoins se transforme en schistes micacés ou en gneiss, au moyen de l’adjonction plus ou moins considérable de mica. Cela paraît être arrivé plus particulièrement dans l’intérieur du pays, tandis que vers la côte, à Rio-Janeiro par exemple, le granite domine. La terre proprement dite, celle qui recouvre le roc, est une argile rouge ; mais sur la côte, et surtout sur celle du nord, à l’embouchure des Amazones, du Parahiba, du San-Francisco, il s’est formé des dépôts considérables de sable et de terreau.

Sur la côte, et dans les parties basses qui avoisinent les fleuves, le climat est en général humide et chaud ; dans les montagnes, au contraire, et dans l’intérieur, il est sec et frais. Le thermomètre donnait pour terme moyen dans les plaines 26° 30′ ; dans les régions ordinaires, 13° 20′ de Réaumur. La saison des pluies commence en Octobre et finit en Mars.

Ce que nous avons dit suffit pour rendre compte des différences que présente l’aspect des côtes, des rivages de fleuves, des montagnes et des collines ; mais selon que le voyageur pénètre dans le pays, en venant de la côte du nord ou de celle de l’est, la disposition de ces tableaux change. S’il vient de l’est, il aperçoit dans le lointain les formes hardies des montagnes granitiques, qui tantôt s’éloignent, tantôt s’approchent de la mer, et qui, à Rio-Janeiro, s’étendent jusque dans ses ondes. Pour arriver d’ici à la région des collines supérieures, il faut que le voyageur gravisse plusieurs chaînes de rochers avant d’atteindre aux montagnes escarpées que nous avons appelées Alpes avancées des Andes. Il n’est pas besoin alors qu’il redescende beaucoup pour se trouver dans la région intérieure des collines. Il en est tout autrement quand ou vient de la côte du nord, ou plutôt de toute l’étendue de côtes comprises entre le Rio-de-San-Francisco et les Amazones. Le littoral y est ou plat, marécageux et sablonneux, ou garni de simples collines ; et l’on peut parcourir les immenses régions des Amazones, de Parahiba et même de San-Francisco, sans franchir de montagnes remarquables ; on passe d’une série de collines à l’autre, jusqu’à la naissance des fleuves, jusqu’aux cimes peu élevées de la chaîne intérieure, dont la hauteur au-dessus de la mer est cependant égale à celle des plus grandes montagnes de la côte orientale, où elles vont aboutir. Celle transition progressive depuis la côte aux points les plus élevés du pays, communique la même gradation aux variations du climat et de la végétation, tandis que ces variations pour le voyageur qui arriverait par exemple de Rio-Janeiro, seraient à la fois très-subites et très-prononcées. En général, dans le Brésil le climat et la végétation se gouvernent plus selon la disposition du pays que selon les divers degrés de latitude, et dans les cantons situés de même, il y a peu de différences locales entre les provinces du nord et celles du sud ; c’est la hauteur au-dessus du niveau de la mer, c’est la proximité des fleuves et des eaux qui les produisent. On trouve sur toutes les rives, tant de la mer que des fleuves, la végétation de forêts qui peu à peu rejoignent celles qu’on peut appeler primitives ; mais elles se perdent à mesure, qu’on s’avance, vers l’intérieur, et vers la source des fleuves elles disparaissent, aussi de leurs bords. Enfin, là où la côte maritime est hérissée de rochers, comme la portion méridionale de celle d’orient, et là où elle se compose de marais et de dunes, comme cela arrive au nord, il n’y a point non plus de forêts. À Pernambuco, Seara, Rio-Grande, Maranham, etc., il faut s’avancer de plusieurs journées de marche vers l’intérieur des terres pour en trouver ; au contraire, elles sont à peu de distance du rivage entre Santa-Catharina et Sergipe, et bientôt on rejoint les forêts natives, de sorte que la région que nous avons appelée de la côte orientale, offre à la fois et les plus belles formes de montagnes et la plus active végétation, En ce qui concerne les modifications apportées au caractère d’un pays par les ouvrages de l’homme, il faut remarquer que la plupart des plantations occupent au bord des rivières l’espace laissé vacant par les forêts, tandis que les collines de la région intérieure sont animées par des métairies éparses, par des troupeaux et par l’exploitation des mines.

Passons maintenant à une description plus particulière des diverses régions du Brésil.

Le littoral, premier objet qui happe l’attention de l’Européen, offre des divergences si grandes, qu’il est impossible de le comprendre dans une seule description générale. Au sud de la côte orientale, où les montagnes et les forêts primitives se rapprochent de la mer, les paysages présentent sur le second plan, ou même immédiatement au-dessus de la mer, les masses vigoureuses et pyramidales des formations primitives, et le long de leurs bases se dessinent en vert foncé les forêts vierges qui les accompagnent ; mais là où, serrant la côte, les montagnes plongent leurs roches dans l’onde même, le rivage est nu ; seulement on voit çà et là quelques groupes de palmiers-cocos à tige grêle et élancée ; de limpides ruisseaux se précipitent du sein d’anses sauvages et boisées, et sur leurs bords il y a des cabanes éparses de pêcheurs ou des petites plantations. Si, moins abruptes et moins rocailleuses, les montagnes se retirent du rivage pour faire place aux forêts primitives qui couvrent leurs flancs moins escarpés, la lisière de ces forêts, d’un vert obscur, et qui sont surmontées des pointes du roc, est elle-même entourée d’une ceinture d’arbres d’une moindre proportion : là sont des palmiers de la petite espèce, des lauriers, et plus près du rivage encore ils font place à un grand nombre de buissons, à fleurs odorantes et à des plantes vivaces.

L’espace laissé par cette guirlande, dont les fleurs ceignent la forêt primitive, est sablonneux, et le bord de la mer est dépourvu de végétaux élevés : en revanche il y a beaucoup de plantes rampantes, qui se distinguent soit par la couleur de leurs fleurs, soit par la forme de leurs feuilles. L’herbe jaunâtre, dure et piquante du rivage, se rencontre partout ; il y a néanmoins de vertes prairies, surtout à l’embouchure des fleuves : parfois aussi on voit des lagunes entourées de bancs de sable ou de marais, dont les buissons et les roseaux sont impénétrables. Ajoutez-y des groupes de palmiers et la vue de la mer, et vous aurez achevé ce tableau des côtes près de Rio-Janeiro, où la Serra-do-Mar se présente dans sa plus grande élévation et s’approche le plus du rivage. La première planche offre à la vue la Playa-Rodriguez au sud de Rio-Janeiro.

Plus les montagnes s’écartent du rivage et s’abaissent vers le nord, en se perdant au milieu des collines intérieures, plus la côte devient nue et sablonneuse. Souvent le voyageur, pendant plusieurs journées, ne trouve que d’humbles collines de terre glaise ou de véritables déserts de sables mouvans, ou bien des herbes desséchées. Il y a de distance en distance des arbres d’un vert foncé, dont la feuille touffue a la consistance du cuir. Rarement on rencontre des citernes d’eau saumâtre, ou bien, sur le bord de rivières laissées à sec, quelques cabanes misérables, dont les habitans osent à peine espérer de survivre à la faim qui les menace, tandis que leurs bestiaux décharnés demandent en mugissant une nourriture et un breuvage qui leur sont refusés. Çà et là on voit parmi le sable des accidens singuliers de rochers, dont les formes, ainsi que les débris des coquillages mêlés au sable, permettent de croire que la mer s’étendait sur ces contrées ; et même, dans la saison des pluies, l’eau les couvre encore. Ce n’est qu’au bord des grands fleuves, et plus loin vers l’intérieur, que ces déserts se changent en forêts et en campos d’une riche végétation, tandis qu’à l’embouchure des Amazones ils font place à des marais immenses et impénétrables.

Il n’est pas plus possible de donner une description qui convienne généralement à tous les rivages des fleuves. D’abord, ainsi que l’assurent MM. Spix et Martins, chacun, des grands fleuves paraît avoir sa végétation particulière. Nous attendons avec impatience les détails qu’ils doivent donner dans le second volume de leur intéressant ouvrage, où il sera question des grands fleuves des provinces septentrionales, du Tokantin, du Paraiba, du Rio-Negro et du littoral des Amazones. Cependant ceux de la côte orientale, auxquels nous nous restreignons ici, offrent aussi des différences très-prononcées, selon que leurs bords sont chargés de montagnes, de collines ou de marais ; selon que la forêt primitive rejoint leurs eaux, ou fait place à une moindre végétation ou à des plantations : les blanches murailles des habitations sont d’un aspect agréable sous la verdure des orangers, des bananiers et des mangos qui les couvrent, pendant que le grêle palmier agite dans les airs sa cime branlante, et que dans le fond les forêts vierges et les montagnes ferment le tableau.

Quand les rives sont basses, elles sont le plus souvent bordées de buissons impénétrables. Néanmoins les arbres et les arbrisseaux se montrent, pour l’ordinaire en grande quantité et de la manière la plus variée. L’abondance de leurs fleurs, la beauté de leurs formes, contribuent beaucoup à donner au paysage un caractère particulier. On y voit la canne uba avec ses fleurs en banderolles ; le bambou élancé ; les avicennies, les bignonies et d’autres espèces grimpantes, à feuilles abondantes, à fleurs de couleur vive. Devant la nacelle du voyageur, des canards de différentes sortes, des martins-pêcheurs et d’autres oiseaux aquatiques s’envolent de distance en distance, pendant que de beaux hérons blancs se réfugient sur la cime des arbres. Aux endroits où les ondes de la mer sont encore mêlées à celles des fleuves, les rives marécageuses sont chargées de touffes de mangliers, qui toujours jettent leur semence plus avant dans les eaux. Le reflux met à découvert une immense quantité de coquillages, d’huîtres et de crabes, qui recouvrent leurs racines. Souvent les broussailles sont si élevées, que c’est à peine si dans le lointain le voyageur peut apercevoir les cimes des forêts natives ou les sommités des montagnes ; car ce n’est que rarement que ces forêts vierges touchent immédiatement à la rivière. Notre seconde planche, qui représente l’Inhomerim dans la baie de Rio-Janeiro, peut donner une idée de ce genre de paysages. Les fleuves se fraient souvent une route à travers les montagnes, et se précipitent en cascades nombreuses. Plus haut ils arrosent les collines dégarnies de l’intérieur, et là leurs rivages sont nus, ou bien ils n’ont que des broussailles du genre des saules.

Les forêts natives forment la partie la plus intéressante des paysages du Brésil ; mais c’est aussi la partie la moins susceptible de description. En vain l’artiste chercherait un point de vue dans ces forêts, où l’œil pénètre à peine au-delà de quelques pas ; de plus, les lois de son art ne lui permettent pas de rendre avec une entière fidélité les variétés innombrables des formes et des couleurs de la végétation dont il est entouré. Il est tout aussi impossible d’y suppléer par une description, et l’on s’abuserait beaucoup si l’on croyait pouvoir y parvenir par une nomenclature complète ou par une répétition fréquente d’épithètes, qui seraient ou inintelligibles ou peu précises. L’écrivain se trouve resserré par les règles de la saine raison et par la théorie du beau dans des bornes aussi étroites que le peintre lui-même, et il n’est donné qu’au seul naturaliste de les franchir. Si l’on veut établir une comparaison entre les forêts vierges du Brésil avec les plus belles et les plus anciennes de notre continent, il ne faudra pas faire remarquer seulement la plus grande étendue des premières, ou la plus grande élévation des arbres, il faudra encore signaler comme différences caractéristiques les variétés infinies que présente la forme des troncs, celle des feuilles et des branches, puis la richesse des fleurs et l’indicible abondance des plantes inférieures et grimpantes, qui remplissent les intervalles laissés par les arbres, entourent et enlacent leurs branches, et composent ainsi un véritable chaos végétal. Nos forêts n’en fournissent pas même l’image la plus éloignée. Dans les forêts primitives les bois et feuilles sont bien ce qui offre à l’Européen le plus d’analogie avec ce qu’il connaît ; mais il en est aussi qui ont un caractère tout particulier. Je citerai le figuier d’Amérique, dont les racines sortent, du tronc comme des contre-forts, la cécropia à grandes feuilles pendantes, argentées, les myrtes élancés et les bégones à fleurs d’un jaune d’or. Les nombreuses variétés de palmiers sont entièrement nouvelles pour l’Européen, et sont, ainsi que les arbres de l’espèce des fougères, les enfans d’un tout autre monde. En vain nous essayerions par des paroles de faire concevoir une idée de la grâce et de la beauté de ces êtres que les poètes, dans la disette d’expressions qui puissent les peindre, nous offrent comme étant le terme de la perfection. Plusieurs espèces de palmiers atteignent à une hauteur de deux cents pieds, balançant leurs têtes légères au-dessus des arbres les plus élevés de la forêt. Il y a peu d’arbres à aiguille, et le pin et sa sombre verdure ne se montrent qu’isolés au milieu de cette riche végétation. Ici la nature produit et détruit avec la vigueur et la plénitude de la jeunesse : on dirait qu’elle dévoile avec dédain ses secrets et ses trésors à la vue de l’homme, qui se sent étonné, abaissé devant cette puissance et cette liberté de création.

La nature animale développe aussi d’admirables richesses de formes et de couleurs. Les cimes des arbres sont animées par des troupes de singes, de perroquets et par d’autres oiseaux à plumage varié : les papillons rivalisent, pour la beauté des couleurs, avec les fleurs sur lesquelles ils se reposent ; ils ne sont surpassés que par les diamans, les rubis, les émeraudes du colibri, qui puise aux mêmes calices. Les bizarres édifices des fourmis arrêtent aussi le regard de l’étranger. Un bourdonnement continuel et mystérieux vient augmenter encore l’ivresse qui s’empare de lui, et cependant on distingue le claquement de bec du toucan, puis les sons métalliques de l’uraponga, semblables au bruit du marteau sur l’enclume ; les cris plaintifs de l’aï, les mugissemens d’une espèce d’énormes grenouilles ; enfin, le cri des cicades, annoncent les approches de la nuit. Les insectes luisans répandent des étincelles par myriades ; et, comme des spectres lugubres, les chauve-souris, avides de sang, promènent dans l’obscurité leur vol pesant ; le rugissement lointain des tigres, le bruissement des fleuves, le craquement des arbres renversés, interrompent par intervalles la solennité du silence.

La nature inanimée elle-même est en harmonie avec ces grandes images offertes par les forêts primitives de la Serra-do-Mar. S’il arrive que d’un point plus élevé ou plus dégagé l’œil puisse s’étendre jusqu’aux montagnes, leurs masses hardies se dessinent sur les chaînes granitiques de l’intérieur ; et dans les forêts même on voit, souvent des blocs de rochers porter sur leur cime aplatie des parterres des plus belles fleurs. Plus on avance dans ces forêts, et moins il y a d’ouvertures : on peut y marcher l’espace de plusieurs jours, et le ciel se montre rarement à travers les voûtes aériennes dont la verdure recouvre le voyageur. L’ame se sent en quelque sorte fatiguée, oppressée ; on réclame la vue du firmament, on veut revoir les constellations qui jusque sur une mer ennemie sont la consolation et l’espérance du navigateur.

Enfin, l’horizon s’agrandit : on quitte pour les collines de l’intérieur la nuit épaisse des forêts ; on respire enfin l’air des montagnes, et l’on salue le firmament. Les habitans ont nommé ces contrées campos geraes, à cause de leur immense étendue. Ces campos, quand on arrive de l’est sur les montagnes, présentent dès l’abord de grandes diversités de terrains, et, semblables aux Alpes antérieures du Tyrol et de la Suisse, elles forment de vastes vallées, où les bois se mêlent aux prairies, où sont des précipices affreux. Notre planche 4 en donne une idée par une vue de la Serra-do-Ouro-Branco. La végétation perd son caractère à mesure qu’on s’éloigne des forêts primitives : celles-ci sont d’abord entourées d’une lisière de bosquets en fleurs, surmontés de palmiers et d’arbres à fougères. Ou voit des groupes d’arbres à écorce épaisse, à branches séparées et de courbure diverse, à feuilles sèches et d’un vert pâle, et, parmi ces groupes, les formes grotesques du cactus et des pins, dont les branches jettent autour de l’arbre une voûte impénétrable au jour. Ces pins sont du côté des campos les avant-postes des forêts vierges, comme les palmiers vers la côte.

Mais, en pénétrant dans l’intérieur, le voyageur dépasse bientôt cette région de bosquets (taboleiros) : ils s’éclaircissent ; les grands arbres s’isolent, et des collines riches de gazons et de fleurs se présentent à la vue. Cependant on ne pourrait les appeler du nom de prairies, et leur caractère est tout différent de celui des steppes de l’ancien monde. Il est rare que celles des campos geraes soient étendues ; le plus souvent on n’aperçoit que les collines dont on est immédiatement entouré ; et tandis que dans les steppes de l’Asie d’immenses régions appartiennent à quelques familles de végétaux, les campos geraes conservent la variété des couleurs et des formes que l’on remarque dans les forêts primitives, ce qui tient lieu de l’agréable verdure des prairies d’Europe. Entre leurs herbes fines, pâles et sèches, de nombreuses espèces de rubiacées et de malpighies couvrent le sol de leurs fleurs variées, tandis que des arbres à fougères s’élèvent parmi les liliacées : les congonhas et les acajous nains forment de petits bois. Le sol est d’une argile dure, couverte de débris de quarz. Des roches parfois traversent cette mer de collines, sons la forme de tours, de murailles et de créneaux ; et, quand les rayons du soleil frappent leurs faces micacées, ces roches brillent d’un éclat superbe : elles arrêtent le cours des fleuves, et les forcent souvent à s’échapper de chute en chute, ou de changer en étangs le fond des vallées.

Le règne animal prend ici un caractère plus calme, et qui fait contraste avec la variété et le mouvement des espèces dans les forêts vierges. De petites troupes d’autruches courent dans les broussailles, tandis que des oiseaux du genre de la poule y cherchent leur nourriture. Sur les cimes se posent le toucan aux ailes variées, le tanagran à couleur rouge, et le cahoa, qui guette les serpens lorsqu’ils viendront dérouler leurs anneaux au soleil. Ce n’est que rarement que des troupes de perroquets, arrivant des forêt, ou retournant vers elles, interrompent de leurs cris désagréables le silence des collines.

Le voyageur ne doit s’attendre à retrouver des hommes et des ouvrages humains qu’aux extrémités de ces campos : là sont quelques demeures éparses et quelques plantations, ou bien les cabanes de pâtres qui conduisent d’innombrables troupeaux de vaches et de chevaux. De temps à autre on rencontre de longues caravanes de mulets, qui entretiennent le commerce entre les provinces des pâturages et des mines et celles de la côte. Dans la province de Minas-Geraes et dans une partie de celle de Goyaz les excavations et les terrasses produites par l’exploitation de l’or, ajoutent une particularité de plus au caractère général du pays. On voit sur la cinquième planche une partie des campos de la province de Minas-Geraes. Le Rio-das-Velhas arrose la contrée, et dans le lointain s’élève la Serra-Coral-de-El-Rey.

Il faut accorder une mention particulière aux marais et aux lacs, qui se trouvent dans la partie la plus élevée de l’intérieur du Brésil, et qui, dans la saison des pluies, occupent presque toute la région brésilienne du Paraguay. Ces marais (pantanaes) étaient autrefois fréquentés par les habitans de San-Paulo, qui, par eau, et sur le Tiete, le Parana, le Rio-Gardo, le Taguary et le Paraguay, faisaient le commerce avec la province de Cujaba : aujourd’hui ce commerce a lieu par terre, à travers la Serra-Fria et par Minas-Geraes. D’après les descriptions que nous possédons de ces lagunes, des rivières qui en sortent, des îles qu’elles renferment, il paraît que la nature animale et végétale y déploie une richesse particulière. Les nacelles des habitans de San-Paulo naviguaient entre d’immenses plaines de riz ; et, sur les bords, de nombreux canaux s’élevaient des touffes de palmiers d’espèces inconnues et d’arbrisseaux fleuris ; enfin, l’onde était peuplée d’oiseaux aquatiques, de poissons et de monstrueux crocodiles.

Toutefois nous manquons absolument de notions détaillées sur cette partie de l’intérieur du Brésil, nul Européen encore ne l’ayant visitée ni décrite.



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Rugendas - Voyage pittoresque dans le Brésil, fascicule 1, trad Golbéry, 1827 (page 25 crop).jpg
CAMPOS SUR LES BORDS DU RIO DAS VELHAS,
dans la province de Minas Geraes